Hommage à Lucien Séguy et Hubert Charpentier, mercredi 25/01

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Lors de cette deuxième journée d’hommage à Lucien Séguy et Hubert Charpentier, les échanges ont mis en lumière l’ampleur de leur héritage agronomique. Depuis l’Asie jusqu’à l’Afrique, en passant par les Antilles et la France, intervenants, ingénieurs et agriculteurs ont présenté des systèmes inspirés de l’agriculture de conservation : sols toujours couverts, semis direct, diversité végétale et valorisation du fonctionnement biologique des sols. Les témoignages ont montré comment Lucien Séguy a su relier des contextes très différents — bananeraies antillaises, maïs sur pentes au Laos, systèmes cotonniers africains, grandes cultures françaises, vignes ou polyculture-élevage — autour de principes universels. Tous ont insisté sur sa capacité à lire les sols, observer les plantes, transmettre avec générosité et pousser chacun à expérimenter. Cette journée a aussi rappelé le rôle essentiel d’Hubert Charpentier dans la conception de systèmes innovants, sobres et durables, aujourd’hui encore source d’inspiration.

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Résumé
Lors de cette deuxième journée d’hommage à Lucien Séguy et Hubert Charpentier, les échanges ont mis en lumière l’ampleur de leur héritage agronomique. Depuis l’Asie jusqu’à l’Afrique, en passant par les Antilles et la France, intervenants, ingénieurs et agriculteurs ont présenté des systèmes inspirés de l’agriculture de conservation : sols toujours couverts, semis direct, diversité végétale et valorisation du fonctionnement biologique des sols. Les témoignages ont montré comment Lucien Séguy a su relier des contextes très différents — bananeraies antillaises, maïs sur pentes au Laos, systèmes cotonniers africains, grandes cultures françaises, vignes ou polyculture-élevage — autour de principes universels. Tous ont insisté sur sa capacité à lire les sols, observer les plantes, transmettre avec générosité et pousser chacun à expérimenter. Cette journée a aussi rappelé le rôle essentiel d’Hubert Charpentier dans la conception de systèmes innovants, sobres et durables, aujourd’hui encore source d’inspiration.

🧐 Lucien Séguy et Hubert Charpentier furent des pionniers du Semis Direct sur Couverture Végétale - leur travail a eu un impact durable sur le développement et la diffusion des techniques SDCV


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Pour le programme complet, c'est par ici : https://www.verdeterreprod.fr/hommage-seguy-charpentier/

Ouverture de la deuxième journée d’hommage

La deuxième journée de l’hommage à Lucien Séguy et Hubert Charpentier s’ouvre sur un mot d’accueil adressé à l’ensemble des participants. La veille avait déjà rassemblé une forte audience, avec plus de 5 700 vues, ce qui est souligné comme un signe encourageant pour un événement consacré à l’agriculture et à l’hommage rendu à deux grandes figures du secteur.

Après une première journée consacrée à la présentation de leurs parcours, de leur histoire et de leurs méthodes, ainsi qu’à des témoignages venus d’Amérique centrale, cette seconde journée est organisée autour d’un voyage géographique et technique plus large :

  • l’Asie dans la matinée ;
  • l’Afrique en fin de matinée ;
  • puis les apports en climat tempéré en France, avec de nombreux agriculteurs français présentant ce que Lucien Séguy et Hubert Charpentier leur ont apporté dans la conception des systèmes.

Les participants sont invités à poser leurs questions dans le chat, comme la veille, avec la volonté affichée d’y répondre autant que possible.

Les systèmes bananiers en SCV aux Antilles

La première intervention est consacrée aux systèmes à base de banane, avec un témoignage issu de plusieurs années de travail aux Antilles, en lien avec des expériences menées aussi en Asie.

Parcours de l’intervenant et rencontre avec Lucien Séguy

L’intervenant se présente comme ingénieur agronome travaillant actuellement au Laos pour le Cirad. Il explique avoir rencontré Lucien Séguy pour la première fois en 2000 au Laos, alors qu’il était encore étudiant et qu’il avait très peu d’expérience en agriculture de conservation.

Il a ensuite travaillé au Laos de 2001 à 2008, période durant laquelle il a pu être formé aux SCV par Lucien Séguy, lors de missions réalisées avec Florent Tivet, Patrick Julien et Pascal Djamen, qui interviendra d’ailleurs ensuite sur l’expérience laotienne.

Concernant les Antilles, il rappelle que Lucien Séguy y a réalisé une première mission en Guadeloupe et en Martinique en 2008. À la suite de cette mission, il a lui-même été affecté aux Antilles de 2010 à 2018 pour appuyer la filière banane dans le développement de systèmes bananiers plus durables.

L’objectif de cette présentation est de mettre en avant la contribution de Lucien Séguy au développement des systèmes bananiers en SCV aux Antilles.

Contexte de la filière banane aux Antilles

La production mondiale de banane dessert est en croissance. L’Asie, avec notamment l’Inde et la Chine, représente plus de 50 % de la production mondiale, tandis que l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale dominent les exportations. L’Europe et l’Amérique du Nord sont les principaux importateurs.

La Guadeloupe et la Martinique représentent une part très faible du marché mondial, avec moins de 8 000 hectares cultivés et environ 550 producteurs. Malgré cela, cette activité reste essentielle pour les deux départements, car elle concerne plus de 10 000 emplois directs et indirects, soit environ un actif sur vingt.

Le climat est tropical, avec des pluviométries comprises entre 1 300 mm et jusqu’à 6 mètres d’eau selon les zones. La banane est principalement cultivée sur des sols volcaniques naturellement très fertiles.

Les limites du système conventionnel

L’intervention rappelle les impacts des systèmes bananiers intensifs conventionnels :

  • impacts sanitaires liés aux pesticides, avec notamment des taux d’incidence du cancer de la prostate parmi les plus élevés de France ;
  • impacts environnementaux, avec pollution des eaux et des sols ;
  • coûts de production très élevés, liés à la main-d’œuvre et aux intrants chimiques ;
  • pression accrue liée à l’émergence de nouvelles maladies et à l’évolution des réglementations sur les produits phytosanitaires.

Les cultivars de type Cavendish, largement utilisés en monoculture, sont très sensibles à de nombreux ravageurs et maladies :

  • nématodes parasites du bananier, comme Radopholus similis et Pratylenchus coffeae ;
  • charançon du bananier ;
  • cercosporiose noire ;
  • forte pression d’enherbement, favorisée par le climat.

En 2010, les systèmes conventionnels utilisaient jusqu’à 8 kg de matière active par hectare et par an, dont 5,5 kg d’herbicides.

Après cinq ans de production, les bananeraies sont souvent mises en jachère, en raison d’une baisse de rendement liée à la pression parasitaire et à la diminution de la densité des bananiers. Cette jachère est précédée et suivie de destructions mécaniques et chimiques, puis d’un travail du sol avant la plantation de vitroplants sur sol nu.

Cela entraîne plusieurs contraintes :

  • multiplication du stock semencier d’adventices ;
  • assainissement des sols aléatoire vis-à-vis des ravageurs ;
  • dégradation des sols liée aux travaux du sol ;
  • forte pression d’enherbement après plantation, conduisant à plusieurs passages d’herbicides.

Objectifs du plan banane durable

Dans ce contexte, l’intervenant a été affecté aux Antilles en 2010 dans le cadre du Plan banane durable, financé par l’Union européenne. Sa mission principale était d’appuyer la filière dans la mise au point et la diffusion de systèmes bananiers à très faibles intrants chimiques, avec un accent particulier sur la réduction des pesticides.

Lucien Séguy a accompagné ce travail à distance pendant toute cette mission, ainsi qu’au cours de plusieurs missions d’appui entre 2010 et 2015, malgré un agenda très chargé.

La mise au point de systèmes bananiers en SCV

Le travail a d’abord porté sur la phase de jachère, avec la mise en place de mélanges d’espèces complémentaires, destinés à :

  • améliorer la fertilité des sols ;
  • améliorer la structure du sol ;
  • favoriser un assainissement biologique vis-à-vis des ravageurs ;
  • produire une forte biomasse aérienne et souterraine.

Ensuite, des itinéraires en SCV ont été construits :

  • avec des légumineuses annuelles dans les jeunes plantations ;
  • puis avec des couverts pérennes multifonctionnels ;
  • et, plus récemment, avec l’introduction d’arbres dans certains systèmes.

Exemple de système bananier développé avec les producteurs

Un des systèmes présentés suit les étapes suivantes :

  1. installation d’un couvert multi-espèces et multifonctionnel, associant par exemple Brachiaria et légumineuses annuelles comme les crotalaires ;
  2. destruction de ce couvert ;
  3. plantation des vitroplants de bananier en semis direct sur mulch ;
  4. installation d’un second couvert, cette fois une légumineuse pérenne, gérée mécaniquement dans l’inter-rang pendant le cycle du bananier.

Une autre alternative consiste à installer directement une légumineuse pérenne, fauchée en bandes alternées, sur lesquelles les bananiers sont plantés en semis direct. L’inter-rang est ensuite maintenu en couvert vivant et contrôlé mécaniquement pendant tout le cycle.

Le rôle des couverts dans l’assainissement des sols

L’un des services rendus par les plantes de couverture en phase de jachère est l’assainissement vis-à-vis des nématodes parasites du bananier.

Le principe est de supprimer les plantes hôtes des nématodes et d’introduire :

  • des espèces non hôtes ;
  • des espèces naturellement nématicides.

Lucien Séguy avait recommandé un grand nombre d’espèces alors peu connues ou non utilisées aux Antilles. Plusieurs ont ensuite été étudiées en laboratoire pour connaître leur statut vis-à-vis de Radopholus similis.

Les résultats montrent notamment que plusieurs espèces de crotalaires sont d’excellentes plantes de jachère, car elles ne sont pas hôtes du nématode.

Quelques espèces et associations mises en avant

Parmi les espèces utilisées :

  • Brachiaria, pour sa forte production de biomasse et son système racinaire fasciculé ;
  • crotalaires, pour la fixation d’azote et l’assainissement vis-à-vis des nématodes ;
  • Cajanus cajan (pois d’Angole), en version semi-pérenne ou annuelle, très productif en biomasse ;
  • Arachis pintoi et Arachis repens, légumineuses pérennes rampantes adaptées à l’ombre ;
  • Desmodium, recommandé très tôt par Lucien sous bananeraie, pour son port rasant ;
  • Panicum, utilisé dans certains systèmes bananier-arbres.

L’intervenant insiste sur l’absence de compétition notable observée entre ces couverts bien choisis et les jeunes bananiers.

Vers des systèmes plus complexes avec arbres

Un petit nombre de producteurs ont commencé à introduire des espèces ligneuses dans les systèmes de bananeraie couverte. Le schéma général reste :

  • jachère améliorée avec un couvert multi-espèces ;
  • fauche en bandes ;
  • plantation en semis direct des bananiers et des arbres ;
  • entretien mécanique régulier du couvert vivant dans l’inter-rang.

Des exemples sont donnés :

  • bananier-papayer avec Panicum dans l’inter-rang ;
  • bananier-eucalyptus avec Panicum ;
  • bananier-cacao, avec objectif de production de cacao à terme.

Ces systèmes fonctionnent en circuit fermé, avec une logique forte de recyclage de la biomasse.

Le changement d’échelle et la question de la mécanisation

L’un des points clés de l’adoption de ces systèmes a été l’introduction d’une mécanisation adaptée :

  • semoirs directs à disques ;
  • rouleaux Faca ;
  • équipements pour gérer les couverts pérennes vivants dans les inter-rangs.

En 2016, des enquêtes auprès des acteurs de la filière ont montré que :

  • l’adoption progressait surtout dans les grandes exploitations ;
  • l’accès à la mécanisation était déterminant ;
  • il existait un manque de coordination entre producteurs, prestataires, fournisseurs de semences, instituts techniques et recherche.

Pour répondre à cela, une unité spécifique a été mise en place pour :

  • l’appui technique à la mise en œuvre des systèmes SCV ;
  • l’organisation et la coordination des acteurs de terrain ;
  • l’animation de plateformes d’échange.

Résultats et message final

L’intervenant souligne qu’en dépit d’une adoption encore relativement lente, la filière banane antillaise a réduit les quantités de produits phytosanitaires utilisés, en particulier les nématicides et les herbicides.

Il rappelle aussi que la filière fait aujourd’hui d’importants efforts pour valoriser une banane plus propre que dans d’autres régions du monde où l’usage des pesticides reste très élevé.

Pour conclure, il reprend un message fort de Lucien : il faut répondre aux problèmes de manière scientifique, comprendre pourquoi, observer, expérimenter.

À titre personnel, il dit devoir à Lucien neuf belles années de vie professionnelle et personnelle aux Antilles. Il souligne sa disponibilité constante, sa capacité à identifier une plante à distance, à répondre à un doute sur l’intérêt d’une espèce ou d’un mélange, et le décrit avec humour comme « plus efficace qu’une application de téléphone ».

Il rend enfin hommage à Hubert Charpentier, qu’il a malheureusement peu connu, ainsi qu’à Johnny Boyer, disparu en 2015, autre membre marquant du groupe SCV du Cirad.

Les systèmes SCV au Laos

La présentation suivante est assurée par Pascal Djamen, qui revient sur l’expérience des SCV au Laos, autre terrain majeur d’intervention de Lucien Séguy.

Une rencontre fondatrice avec Lucien Séguy

Pascal Djamen explique avoir rencontré Lucien au Vietnam, alors qu’il débutait comme jeune agronome en coopération. Il a ensuite continué à bénéficier de sa vision et de ses conseils lors de ses travaux au Laos.

Il rappelle aussi que toute une génération d’agronomes, français et laotiens, a été formée et marquée par les visites régulières de Lucien au Laos.

Les zones d’intervention au Laos

Plusieurs contextes agroécologiques très contrastés ont été étudiés au Laos à partir de la fin des années 1990.

Le nord-ouest du Laos : boom du maïs et dégradation rapide

Dans le sud de la province de Sayabouri, au début des années 2000, le développement du maïs s’est fait sous forte influence du marché thaïlandais :

  • déforestation ;
  • labour sur pente avec tracteurs 4x4 ;
  • introduction de maïs hybrides ;
  • usage d’herbicides comme le glyphosate et le paraquat.

Les impacts observés ont été :

  • forte érosion ;
  • pertes massives de carbone organique du sol ;
  • pollution de l’eau ;
  • risques sanitaires pour les agriculteurs et consommateurs ;
  • chute de la biodiversité ;
  • dégâts sur les infrastructures.

Le maïs a certes contribué à réduire la pauvreté, mais au prix d’une forte vulnérabilité économique et écologique.

Les savanes d’altitude du nord-est

Dans la province de Xieng Khouang, les interventions ont concerné :

  • des savanes d’altitude à sols très acides ;
  • une riziculture pluviale extensive ;
  • des systèmes d’élevage très extensifs ;
  • des zones de front pionnier du maïs ;
  • des systèmes de montagne avec jachères en réduction.

Les enjeux étaient :

  • la durabilité de la riziculture ;
  • l’intensification de l’élevage ;
  • la diversification ;
  • l’intégration agriculture-élevage ;
  • la restauration des fertilités sur pentes.

Le sud du Laos : riziculture sur sols sableux

Dans la province de Savannakhet, les interventions ont concerné une riziculture à faible maîtrise de l’eau sur sols sableux pauvres en matière organique, avec des enjeux de durabilité, de gestion des mauvaises herbes et de production de riz biologique.

L’approche de conception des systèmes

Le Laos a largement contribué à la mise en œuvre de la méthode de conception des systèmes promue par Lucien :

  • diagnostic ;
  • conception ;
  • évaluation ;
  • renforcement des compétences ;
  • appui à la mise à l’échelle.

Le travail se faisait d’abord sur des dispositifs expérimentaux contrôlés, puis en fermes pilotes, puis à des échelles plus larges de pré-diffusion, avec retour des agriculteurs sur les contraintes d’adoption.

Exemples de systèmes développés

Dans les systèmes à base de maïs

Une approche « pas à pas » a été développée :

  • première étape : gestion des résidus dans une monoculture de maïs ;
  • deuxième étape : introduction de rotations maïs-légumineuses, notamment avec Vigna umbellata ;
  • puis associations et successions plus complexes avec Brachiaria ruziziensis, pois d’Angole, etc.

Ces systèmes ont permis de réduire l’érosion et d’améliorer visiblement l’état de surface et le comportement des cultures.

Dans les savanes d’altitude

Des systèmes de riz pluvial ont été construits à partir de couverts producteurs de biomasse, comme :

  • Stylosanthes ;
  • Canavalia ;
  • pois d’Angole ;
  • graminées pérennes.

Le riz entrait ensuite dans des rotations avec maïs, soja, etc.

Lucien intervenait aussi régulièrement sur les collections de riz, qu’il venait évaluer avec Florent Tivet et les collègues locaux.

Sur l’élevage

L’intensification des systèmes d’élevage a été travaillée à partir :

  • de graminées pérennes comme les brachiarias ;
  • de pâturages semés en semis direct ;
  • d’essais sur les performances économiques et zootechniques.

Sur les pentes cultivées

Le travail a beaucoup porté sur les jachères améliorées, à base de :

  • graminées pérennes ;
  • Stylosanthes ;
  • pois d’Angole ;
  • systèmes manioc-Brachiaria.

Le rôle central de la mécanisation

Le Laos a aussi bénéficié du transfert Sud-Sud favorisé par Lucien, notamment avec le Brésil. Cela a permis l’introduction de matériel adapté :

  • semoirs manuels ;
  • semoirs pour motoculteurs ;
  • petits pulvérisateurs ;
  • semoirs pour tracteurs.

Un manuel technique inspiré des travaux de Madagascar a aussi été utilisé et traduit.

Une œuvre importante, mais inachevée

Pascal Djamen parle de « symphonie inachevée ». Malgré l’importance du travail réalisé, les surfaces en SCV au Laos restent faibles, pour plusieurs raisons :

  • difficultés d’accès aux intrants clés (semences, matériel, bioproduits) ;
  • fortes pressions sur la biomasse, notamment à cause de la vaine pâture ;
  • difficultés institutionnelles et financières ;
  • manque de vision commune ;
  • faiblesse des mécanismes incitatifs.

Il rappelle néanmoins que ces années ont été d’une très grande richesse humaine et professionnelle, et que Lucien a laissé une empreinte forte dans toutes les équipes qui ont travaillé avec lui.

L’expérience cambodgienne et les travaux sur le carbone des sols

Une autre séquence asiatique porte sur le Cambodge, avec une intervention de Vira Leng, traduite par Florent Tivet.

Le parcours de Vira Leng

Vira Leng travaille au sein du ministère cambodgien de l’Agriculture, dans le département chargé de l’ingénierie agricole. Il a rejoint la dynamique agriculture de conservation à partir de 2007, aux côtés de Stéphane et des équipes du Cirad.

Au moment de l’hommage, il a engagé une thèse à Montpellier SupAgro sur les impacts de l’agriculture de conservation sur :

  • les stocks de carbone organique ;
  • les émissions de gaz à effet de serre ;
  • avec un focus particulier sur les systèmes manioc.

Il tient à rendre hommage à Lucien, qu’il considère comme l’un des meilleurs agronomes qu’il ait rencontrés.

Quelques éléments de contexte sur le Cambodge

Le Cambodge compte une très forte population rurale et une forte dépendance à l’agriculture. Une grande partie du territoire agricole est déjà considérée comme dégradée, avec des coûts annuels de dégradation des terres très élevés.

Les enjeux majeurs sont :

  • la faible diversification des systèmes ;
  • la disparition des légumineuses des paysages cultivés ;
  • la vulnérabilité climatique ;
  • la dégradation des stocks de carbone organique.

Une longue dynamique autour des SCV

Le Cambodge a développé depuis 2004 une dynamique importante autour des SCV, avec plusieurs étapes :

  • mise au point de systèmes ;
  • implication du secteur privé ;
  • insertion progressive dans les politiques publiques ;
  • renforcement des liens entre recherche, formation et développement.

Les interventions couvrent aujourd’hui :

  • cultures pluviales ;
  • riziculture ;
  • cultures pérennes.

Les systèmes travaillés

Les systèmes portent sur :

  • riz, maïs, manioc, légumineuses ;
  • couverture permanente du sol ;
  • semis direct sur couvert ;
  • couverts multi-espèces ;
  • travaux sur les couverts vivants ;
  • intégration progressive de nouvelles espèces.

Une banque génétique de plantes de couverture a été constituée, avec environ 45 espèces et plus de 300 variétés. Elle comprend notamment :

  • crotalaires ;
  • Stylosanthes ;
  • Centrosema ;
  • brachiarias ;
  • mils ;
  • sorghos ;
  • malvacées comme le kénaf ou le jute ;
  • amarantes.

Les essais de longue durée

Des essais de longue durée ont été mis en place dès 2009. Ils sont toujours en place et ont permis de quantifier :

  • les pertes de carbone dans les systèmes conventionnels ;
  • les accumulations de carbone dans les systèmes SCV ;
  • l’évolution des propriétés physiques et biologiques des sols.

Les résultats présentés montrent des gains notables :

  • amélioration de la macroagrégation ;
  • amélioration de la porosité et de l’infiltration ;
  • augmentation des stocks de carbone ;
  • amélioration d’indicateurs biologiques.

Dans certains cas, des accumulations de l’ordre de 500 à 750 kg de carbone par hectare et par an sont observées selon les systèmes et les sols.

Initiatives récentes

Les travaux actuels portent aussi sur :

  • les émissions de gaz à effet de serre dans les systèmes manioc ;
  • l’évaluation des services écosystémiques ;
  • la mise au point de mécanismes incitatifs pour rémunérer les agriculteurs qui changent leurs pratiques.

Cette dynamique s’inscrit dans un consortium plus large pour l’agriculture de conservation et l’intensification durable.

Les systèmes de couverture au Cambodge

Florent Tivet prolonge ensuite la présentation cambodgienne avec un focus plus large sur les systèmes de couverture.

Un centre national de formation

L’un des sites historiques du Cambodge, mis en place en 2004, est en train d’évoluer vers un centre national et régional de formation. Cela est présenté comme essentiel pour assurer la pérennité des essais de longue durée, des banques génétiques et des activités de formation.

Des collections végétales diversifiées

Florent insiste sur l’importance de la diversité végétale comme moteur des systèmes, avec :

  • légumineuses ;
  • graminées ;
  • variétés botaniques nombreuses ;
  • travail de sélection en fonction des milieux.

Il rappelle aussi qu’il faut constamment enrichir cette banque génétique, comme le faisait Lucien.

Les couverts vivants

Une attention particulière est donnée aux couverts vivants :

  • Brachiaria ruziziensis ;
  • Arachis ;
  • néonotonia ;
  • Stylosanthes.

Leur gestion reste délicate mais ils constituent des pistes prometteuses, notamment en cultures pérennes ou sous certains contextes spécifiques.

La production de semences et l’accès au matériel

Deux verrous majeurs à l’adoption sont rappelés :

  • l’accès à des semences de qualité ;
  • l’accès à la mécanisation.

Le Cambodge a vu émerger :

  • des producteurs semenciers ;
  • des coopératives engagées ;
  • une filière d’importation de semoirs depuis le Brésil ;
  • un travail important sur les rouleaux et équipements de gestion des couverts.

Exemples dans la riziculture et les cultures pluviales

En riziculture, les préalables sont rappelés :

  • redonner de la structure au sol ;
  • sous-solage si nécessaire ;
  • planage ;
  • installation de couverts.

Des semis à la volée de légumineuses sont pratiqués à la décrue.

Dans les cultures pluviales, le semis en vert de maïs dans Crotalaria juncea est développé, ainsi que d’autres formes d’associations et de rotations avec légumineuses commerciales.

Cultures pérennes

Le travail sur les cultures pérennes porte notamment sur :

  • les plantations d’hévéa ;
  • les associations avec légumineuses de service ;
  • les lignes de plantation ;
  • l’introduction de bois précieux en association.

Vers des paiements pour services environnementaux

Le Cambodge développe aujourd’hui des réflexions sur des paiements pour services environnementaux, dans le but de rétribuer les agriculteurs pour leurs changements de pratiques.

Florent conclut en rappelant que Lucien a inspiré de nombreuses personnes et a transmis, au-delà des techniques, un état d’esprit.

Les systèmes cotonniers en Afrique de l’Ouest et du Centre

L’intervention suivante est portée par Oumarou Balarabé et concerne les systèmes cotonniers en zone de savane, dans des contextes marqués par l’élevage divagant.

Le contexte des savanes cotonnières

La présentation se concentre sur les zones de savane cotonnière d’Afrique de l’Ouest et du Centre, caractérisées par :

  • des systèmes de culture mêlant coton, céréales pluviales et parfois légumineuses ;
  • un élevage divagant ;
  • des contraintes fortes de gestion de la biomasse ;
  • une forte pression sur les résidus.

Le cœur de l’intervention consiste à montrer le chemin parcouru, ce qui a été facile, ce qui a été difficile, et en quoi les innovations organisationnelles ont été aussi importantes que les innovations techniques.

Une innovation technique progressive

Les systèmes ont été conçus en plusieurs générations.

Première génération

On conserve la rotation des agriculteurs et on introduit une plante de couverture, en essayant d’appliquer les principes généraux des SCV sans bouleverser le système.

Exemple :

  • céréale associée à une plante de couverture ;
  • puis coton semé dans les résidus de cette association.

Deuxième génération

On modifie plus profondément la rotation, ce qui complexifie le système mais peut le rendre plus performant.

Troisième génération

On adapte les systèmes à de nouvelles contraintes :

  • accès aux intrants ;
  • qualité de l’encadrement ;
  • dispositifs institutionnels.

La contrainte spécifique de l’élevage divagant

Le point majeur de différenciation avec d’autres contextes est la présence de l’élevage divagant.

Cela pose plusieurs questions :

  • comment produire de la biomasse tout en la protégeant ?
  • comment arbitrer entre usage agricole et usage fourrager ?
  • comment faire de l’élevage un levier du SCV au lieu d’une contrainte ?

La biomasse doit être raisonnée à partir de sa quantité, de sa valeur fourragère, de ce qui peut être exporté et de ce qui doit être maintenu au sol.

L’innovation organisationnelle

Très vite, les limites d’une simple réponse technique sont apparues. Les premières solutions, comme les haies vives pour protéger les parcelles, ne suffisaient pas.

Il a fallu aller vers :

  • la concertation à l’échelle du terroir ;
  • la cartographie participative ;
  • des plans d’occupation des sols ;
  • de nouvelles règles locales pour organiser la circulation du bétail, les zones de pâture, les zones agricoles, les zones tampons.

L’intervention insiste sur le fait que les clôtures ne sont pas nécessairement physiques, mais peuvent être organisationnelles, sociales et fondées sur des règles collectives.

Une diffusion progressive

Les auteurs expliquent qu’ils ont finalement organisé les innovations selon plusieurs niveaux :

  • innovations simples ;
  • innovations nécessitant une organisation à l’échelle de l’exploitation ;
  • innovations nécessitant une concertation à l’échelle du terroir.

Cette approche graduelle permet d’engager les agriculteurs progressivement vers les SCV, sans vouloir tout imposer d’un coup.

L’élevage n’est donc pas vu comme une incompatibilité, mais comme un levier potentiel, à condition d’être intégré dans une réflexion globale sur la gestion concertée des ressources.

Les SCV à Madagascar

Deux présentations sont ensuite consacrées à Madagascar, avec d’abord une mise en perspective historique.

Une longue histoire avec Madagascar

Les premières interventions de Lucien à Madagascar remontent aux années 1980, notamment dans le cadre de l’opération « baiboho ». Son appui s’est ensuite poursuivi à travers de nombreux projets :

  • projets de recherche-développement ;
  • appui au GSDM ;
  • capitalisation ;
  • travail sur les variétés de riz pluvial.

Le GSDM et l’héritage institutionnel

Le GSDM est présenté comme une association fédératrice de nombreux partenaires techniques, scientifiques et institutionnels autour des SCV à Madagascar.

L’héritage de Lucien ne se limite pas aux techniques : il se retrouve aussi dans :

  • les réseaux d’acteurs ;
  • les dispositifs de formation ;
  • les références produites ;
  • les liens avec les politiques publiques.

Le site d’Ivory

Un exemple emblématique est celui du site d’Ivory, créé à l’initiative de Lucien dans une zone affectée par le striga. Ce site est devenu une référence nationale :

  • centre de démonstration ;
  • lieu de formation ;
  • source de diffusion de semences de plantes de couverture et de variétés de riz pluvial ;
  • support de nombreuses visites de paysans, étudiants, techniciens, décideurs.

Les systèmes phares

Les systèmes les plus marquants comprennent :

  • les systèmes à base de Stylosanthes ;
  • les systèmes maïs-Mucuna ;
  • les systèmes à base de pois d’Angole ;
  • les systèmes riz-légumineuses ;
  • les systèmes riz-vesce sur rizières de décrue ;
  • les couverts d’Arachis en vergers.

Les résultats

Les données présentées montrent des résultats intéressants sur plusieurs années, notamment :

  • augmentation ou stabilisation des rendements ;
  • amélioration de la fertilité ;
  • diffusion importante du riz pluvial dans différents milieux ;
  • transformation visible de certains systèmes.

Le site d’Ivory reste aujourd’hui un lieu très fréquenté, avec plusieurs centaines de visiteurs par an.

Les héritages institutionnels et politiques des SCV à Madagascar

Un deuxième témoignage malgache insiste plus particulièrement sur la diversité des milieux et sur les héritages institutionnels.

Une diversité de milieux remarquable

Madagascar est présenté comme un véritable laboratoire, avec :

  • des zones arides ou semi-arides ;
  • des zones tropicales humides ;
  • des zones d’altitude ;
  • des milieux très variés en termes de sols, de fertilité et de régimes hydriques.

Cette diversité a permis de construire de nombreuses références adaptées à différents contextes.

Une diversité de cibles

Les travaux ont concerné :

  • petits producteurs ;
  • grandes exploitations ;
  • projets privés ;
  • recherche ;
  • formation ;
  • développement.

Les cadres institutionnels

L’héritage de Lucien se retrouve aussi dans :

  • la structuration du GSDM ;
  • les plateformes nationales sur l’agriculture de conservation ;
  • les dispositifs de recherche ;
  • les réseaux de formation agricole ;
  • les projets de développement.

Les SCV sont désormais cités dans plusieurs cadres de politique publique malgaches, notamment liés à :

  • la protection des sols ;
  • l’adaptation au changement climatique ;
  • la sécurité alimentaire ;
  • la restauration des bassins versants.

Une diffusion réelle mais encore limitée

Les surfaces concernées ont progressé, mais l’adoption reste limitée par de nombreux facteurs :

  • pauvreté des exploitations ;
  • très petites surfaces disponibles ;
  • pression sur les terres ;
  • difficultés à intégrer les couverts dans certains systèmes.

Malgré cela, plusieurs systèmes phares continuent à se diffuser et à être adaptés par les agriculteurs.

Les débuts du semis direct en France avec Jean-Claude Quillet

L’après-midi se poursuit avec des témoignages venus de France, à commencer par Jean-Claude Quillet.

Les débuts avec Claude Bourguignon

Jean-Claude Quillet explique avoir commencé dès 1995 avec Claude Bourguignon, dans un groupe d’une vingtaine d’agriculteurs cherchant à réduire les charges de mécanisation après avoir déjà travaillé depuis le début des années 1990 sur la réduction des phytosanitaires et l’optimisation de la fertilisation.

L’objectif initial était la réduction des charges, mais les effets agroécologiques ont été progressivement découverts au fil des années.

Premiers essais et difficultés

À l’époque, il n’y avait presque pas d’exemples français, et les références étrangères, notamment américaines, n’étaient pas directement transposables. Très vite, plusieurs problèmes sont apparus :

  • limaces ;
  • mulots ;
  • répartition des pailles ;
  • implantation des cultures ;
  • adaptation du matériel.

Le groupe avait commencé avec des semoirs américains John Deere acquis en CUMA.

L’importance des couverts

Dès le départ, Jean-Claude insiste sur le fait qu’il n’a jamais pratiqué de semis direct sur sol nu en hiver. Il y avait toujours des couverts, au début surtout à base de seigle, puis progressivement enrichis avec :

  • avoine ;
  • vesce ;
  • pois ;
  • féverole.

Il souligne particulièrement le rôle des couverts sur :

  • la vie du sol ;
  • les vers de terre ;
  • l’infiltration de l’eau ;
  • la remontée progressive de la matière organique.

Il rappelle qu’une prairie naturelle détruite dans sa jeunesse contenait 6 % de matière organique, tombée à 2 % après trente ans de labour, et qu’il a fallu vingt ans de semis direct pour remonter.

Les rotations et la maîtrise des adventices

Il insiste sur le rôle fondamental des rotations, et met en garde contre les successions simplifiées du type colza-blé-orge. Dans son système, les rotations incluaient :

  • colza ;
  • blé ou orge ;
  • sorgho ;
  • maïs ;
  • soja selon les contextes.

Ces successions permettaient de casser les cycles des graminées adventices comme les ray-grass ou vulpins.

Semis de colza et plantes compagnes

Jean-Claude présente aussi ses pratiques de semis de colza avec plantes compagnes, notamment :

  • fenugrec ;
  • féverole ;
  • lentille à une époque.

Ces associations permettaient :

  • de réduire les insecticides d’automne ;
  • d’économiser de l’azote ;
  • d’améliorer la réussite de l’implantation.

Il évoque aussi l’évolution de son matériel, avec des semoirs monograines à 50 cm permettant de semer non seulement le maïs, mais aussi le colza, le sorgho ou le soja.

Quelques messages clés

Parmi ses idées fortes :

  • ne pas casser la maison des organismes du sol ;
  • soigner la rotation ;
  • ne jamais négliger les couverts ;
  • apprendre progressivement à s’adapter.

La ferme d’Hubert Charpentier et les comparaisons avec le labour

La présentation suivante, assurée par Stéphane Boulakia, revient sur les systèmes mis en place par Hubert Charpentier dans le Berry.

Contexte de la ferme

La ferme est située en Champagne berrichonne, avec deux grands types de sols :

  • argilo-calcaires ;
  • zones plus sableuses et acides, anciennes zones forestières.

Hubert avait conservé dans plusieurs parcelles des bandes travaillées et des bandes en SCV, ce qui permettait de comparer directement les effets des systèmes.

Les principes et les systèmes

Les rotations ont évolué dans le temps, avec par exemple :

  • colza associé à des légumineuses ;
  • blé dur ;
  • orge ;
  • luzerne intégrée comme couvert permanent ou semi-permanent ;
  • développement de systèmes sur légumineuses pérennes.

À partir de 2011 notamment, l’introduction de la luzerne comme base de système a marqué une étape importante.

Les comparaisons travail du sol / SCV

De nombreuses photos montrent :

  • des différences de levée ;
  • des différences de structure ;
  • des écarts de salissement ;
  • des comportements différents face à l’eau ;
  • des réponses très marquées aux doses d’azote.

Un exemple marquant cité montre un blé à 95 q/ha avec 100 unités d’azote en SCV, contre 78 q/ha avec 180 unités en conventionnel.

Le rôle de la luzerne

La luzerne est présentée comme la plante favorite d’Hubert. Elle lui permettait :

  • une exploration profonde du sol ;
  • une couverture longue durée ;
  • une fourniture d’azote ;
  • un fonctionnement presque permanent du système.

L’effet de la dose d’azote sur la reprise de la luzerne est également montré : trop d’azote pénalise la dynamique de la légumineuse.

Résultats économiques

Les comparaisons économiques montrent des écarts de charges importants entre systèmes SCV et systèmes plus intensifs en intrants et mécanisation, de l’ordre de plusieurs centaines d’euros par hectare.

L’idée centrale est que même avec des années difficiles, le système garde de la marge grâce à des charges plus faibles.

L’autonomie alimentaire en élevage dans le Gers

Christian Abadie présente ensuite l’évolution de son exploitation de polyculture-élevage dans le Gers.

Contexte initial

L’exploitation est située sur des boulbènes peu profondes, limoneuses, pauvres en argile, avec des problèmes marqués :

  • hydromorphie hivernale ;
  • dessèchement estival ;
  • baisse progressive de la matière organique ;
  • croûtes de battance ;
  • érosion.

L’exploitation était historiquement orientée vers l’élevage laitier et l’engraissement bovin, avec ensuite une forte place donnée au maïs ensilage.

Le déclic du semis direct

En 2001, après avoir entendu Claude Bourguignon et rencontré Jean-Claude Quillet et Carlos Crovetto, Christian a eu un déclic et a décidé de passer au semis direct.

Les premières années ont été compliquées, faute d’accompagnement, puis l’appui technique a permis d’ajuster les itinéraires.

Le rôle de Lucien

À partir de 2013-2014, Lucien vient sur l’exploitation et accompagne plus directement les essais, en particulier au jardin d’essai. Christian retient surtout deux mots transmis par Lucien :

  • matière organique ;
  • oser.

Les doubles couverts

Christian détaille la stratégie des doubles couverts :

  • couverts estivaux entre céréales et cultures de printemps ;
  • puis couverts hivernaux avant maïs ou soja ;
  • parfois métayes ou doubles cultures.

Les espèces utilisées incluent :

  • sorgho ;
  • tournesol géant ;
  • radis chinois ;
  • soja ;
  • avoine ;
  • féverole ;
  • vesce ;
  • triticale.

Il insiste sur l’intérêt du tournesol géant et du maïs géant apportés par Lucien.

Exemples de semis dans couvert

Il montre des semis de maïs dans féverole roulée, de soja dans triticale, etc. Il insiste sur :

  • la protection du sol ;
  • la conservation de l’humidité ;
  • la réduction des adventices ;
  • les économies possibles d’herbicides ;
  • la réduction des besoins en irrigation.

Résultats mesurés

Dans le cadre du projet BAG’AGES, des comparaisons ont été faites entre labour et SCV :

  • ruissellement beaucoup plus faible en SCV ;
  • pertes de terre très fortement réduites ;
  • environ 1,25 tonne de carbone séquestrée par hectare et par an sur 20 ans.

Christian conclut sur les gains obtenus :

  • préservation du sol ;
  • restauration de la fertilité ;
  • baisse des charges de mécanisation ;
  • baisse progressive des intrants ;
  • réduction de l’irrigation ;
  • stabilisation et amélioration de la productivité.

Il lit enfin plusieurs hommages écrits, notamment de Sandrine Gallon, Alain Coudray et Aubel Lafon, témoignant de l’importance humaine et technique de Lucien.

Le semis direct en Sologne : l’exemple d’Hélène Leduc

Hélène Leduc présente ensuite son expérience en Sologne, dans des conditions pédologiques particulièrement difficiles.

Un contexte très contraignant

L’exploitation compte 120 hectares répartis sur trois sites :

  • Salbris : sable acide hydromorphe avec mauvaise argile ;
  • Prény : sable très séchant ;
  • Tigy : terre un peu meilleure mais en pente et mal drainée.

Avant le SCV, seules les meilleures terres étaient labourées, avec de faibles rendements en avoine ou triticale, le reste étant utilisé en cultures à gibier.

Le passage au SCV

Hélène passe au SCV en 2008 après une visite organisée par l’APAD. Elle adhère ensuite à BASE, participe aux conférences et voyages, puis rencontre Lucien au Brésil en 2013 grâce à Jean-Claude Quillet et Noël de Neuville.

Elle explique que ce voyage a tout changé.

Les conseils de Lucien

Lucien vient ensuite sur sa ferme. Sa première réaction est d’aller observer la flore locale avant de donner des conseils.

Il lui recommande notamment :

  • de mettre de la fétuque dans les terres inondées ;
  • de cultiver ensuite des légumineuses de printemps ;
  • puis d’alterner avec des couverts permanents de trèfle et lotier ;
  • de cultiver des céréales rustiques ;
  • de faire des gros couverts estivaux ;
  • de réduire la chimie ;
  • de mélanger cultures et variétés.

Les systèmes mis en place

Parmi les systèmes développés :

  • fétuque, puis trèfle-lotier, puis avoine ou triticale ;
  • millet et sarrasin dans les terres maigres ;
  • contrats de semences de trèfles, fétuque, etc. ;
  • mélanges de cultures : colza associé, seigle-féverole, avoine-féverole, sarrasin-vesce, etc. ;
  • gros couverts multi-espèces avant soja.

Elle explique aussi son intérêt pour les grosses couvertures végétales semées au printemps.

Résultats après treize ans

Les sols ont nettement changé :

  • terre plus foncée ;
  • structure grumeleuse ;
  • disparition des problèmes de cailloux dans certaines parcelles ;
  • meilleure infiltration.

Les analyses montrent sur une parcelle de référence :

  • passage de 1 % à 2,9 % de matière organique ;
  • augmentation de la CEC ;
  • évolution de la texture apparente vers quelque chose de plus riche.

Elle insiste aussi sur la souplesse de systèmes permettant plusieurs récoltes en deux ans, comme pois de printemps puis sarrasin ou trèfle incarnat puis millet.

Message final

Hélène remercie Lucien de lui avoir appris à observer la nature et à aller dans son sens. Elle espère que ceux qui ont eu la chance de travailler avec lui continueront à transmettre ces expériences.

Les plantes exploratrices du côté racinaire

Noël de Neuville consacre ensuite son intervention à l’importance des racines dans les systèmes SCV.

Les racines, cœur invisible du système

Il insiste sur le fait que les racines, bien qu’invisibles, sont essentielles :

  • elles explorent le sol ;
  • assurent l’alimentation en eau ;
  • recyclent les éléments ;
  • nourrissent la vie du sol ;
  • fabriquent de la matière organique ;
  • participent à la construction du sol.

Pour lui, plus un sol dispose de racines vivantes ou mortes, plus il est capable de :

  • retenir l’eau ;
  • alimenter la végétation ;
  • produire de l’évaporation utile ;
  • atténuer le climat local.

Le message de la nature

La nature, dit-il, ne laisse jamais un sol nu. Les adventices sont un message : le sol doit être couvert. Il faut donc remplacer les adventices par des plantes de service multifonctionnelles.

Le modèle de la forêt reste la référence : couverture permanente, exploration racinaire complète, recyclage de la biomasse, alliance avec la biodiversité.

Quelques plantes mises en avant

Noël cite plusieurs plantes favorites de Lucien pour leurs systèmes racinaires ou leurs fonctions :

  • chicorée ;
  • amarante ;
  • astragale ;
  • sorgho ;
  • vesce ;
  • avoine ;
  • tournesol ;
  • soja ;
  • luzerne.

La luzerne est citée comme la plante favorite d’Hubert pour sa profondeur de prospection.

Le millet est aussi présenté comme une plante très rentable dans certains systèmes.

Le rôle du génie végétal

L’objectif des SCV est selon lui de retrouver la puissance racinaire d’une forêt dans les parcelles cultivées :

  • aucun rayon de soleil ne doit être perdu ;
  • aucun sol ne doit rester sans racines ;
  • les plantes doivent remplir le profil de sol ;
  • les sols doivent être protégés des chocs thermiques et de l’érosion.

Il élargit aussi la réflexion aux villes, en s’interrogeant sur la nécessité d’un « système SCV citadin », tant l’artificialisation des sols lui paraît aller à l’encontre de l’œuvre de la nature.

Les systèmes SCV du Sud-Ouest vus par Agronome et développement

Sylvain Hippolyte présente ensuite les travaux du réseau de groupes d’agriculteurs du Sud-Ouest.

Le cadre de travail

Le réseau accompagne des agriculteurs de plusieurs départements du Sud-Ouest, avec une équipe d’ingénieurs, dont certains spécialisés en agriculture de conservation.

Une part importante des surfaces des adhérents est couverte en permanence, que ce soit par cultures, doubles cultures ou couverts.

Ce que Lucien et Hubert ont transmis

Sylvain résume en cinq grands points l’héritage qu’ils ont transmis :

  1. les systèmes sur couverture permanente à base de légumineuses ;
  2. la réflexion sur l’architecture des peuplements, notamment le maïs à 40 cm ;
  3. la gestion de l’hydromorphie, avec le rôle des plantes comme le radis chinois ;
  4. l’importance des préalables au semis direct ;
  5. la connaissance fine des plantes et des semences.

Exemples travaillés

Parmi les systèmes présentés :

  • colza-blé-orge avec trèfle violet ;
  • semis de maïs à 40 cm ;
  • doubles couverts d’été et d’hiver ;
  • soja ou maïs dans couverts successifs ;
  • cultures dérobées ;
  • tournesol semé en direct dans certaines situations ;
  • systèmes sur boulbènes ou coteaux argileux.

Le trèfle violet apparaît comme une adaptation locale très intéressante pour les systèmes à légumineuses pérennes, là où la luzerne n’était pas toujours facile à gérer.

Quelques résultats

Des comparaisons montrent notamment :

  • gains économiques sur rotation colza-blé-orge avec légumineuses ;
  • améliorations de rendements ou de régularité en maïs à 40 cm ;
  • intérêt du radis chinois comme plante relais ;
  • réussite de certains systèmes de soja ou tournesol en semis direct.

Il insiste aussi sur le fait que le tournesol reste une des cultures les plus difficiles à réussir en semis direct strict.

La vigne, les couverts permanents et les moutons

Jean-François Agut présente ensuite une expérience originale sur la vigne.

Une remise en cause des pratiques viticoles classiques

Selon lui, Lucien a été très critique vis-à-vis des pratiques viticoles traditionnelles :

  • travail du sol ;
  • désherbage sous le rang ;
  • peu de couverture ;
  • peu de diversité.

Il l’a poussé à repenser tout cela, en cherchant à remplacer les fonctions assurées jusque-là par la chimie ou le travail du sol par des plantes adaptées.

La mise au point d’un semoir adapté

Un prototype de semoir direct pour la vigne a été développé avec François Coutant pour permettre de semer dans les inter-rangs et travailler plus finement les couverts.

Le cas de la medicago arabica

L’un des exemples les plus frappants a été la reconnaissance immédiate par Lucien du rôle potentiel de Medicago arabica, qu’il a désignée comme une alliée.

En arrêtant le glyphosate sous le rang, cette espèce s’est installée naturellement, avec plusieurs avantages :

  • couverture dense ;
  • protection du sol ;
  • limitation de la lumière pour les adventices ;
  • effet mulch après dessiccation.

Jean-François explique qu’il n’aurait jamais observé cela sans changer complètement son regard sur les plantes présentes.

Implantation d’autres légumineuses

Là où Medicago arabica ne s’installait pas naturellement, des trèfles souterrains ont été testés pour reproduire cette fonction.

Gestion du ray-grass et des graminées

Autre renversement de perspective : au lieu de chercher à détruire absolument le ray-grass ou la vulpie, Lucien l’incite à réfléchir à leur fonction, à leur cycle, et à limiter les interventions qui prolongent leur concurrence.

Intégration des moutons

Les moutons sont intégrés dans le système pour gérer certaines graminées. Ils broutent certaines espèces et laissent davantage les légumineuses de type luzerne d’Arabie.

Cela permet de construire une ration pour les moutons tout en gardant une ration pour le sol.

Effets observés

Jean-François rapporte :

  • une amélioration très nette de la structure du sol sous le rang ;
  • une forte augmentation de la biodiversité ;
  • une baisse du recours à la chimie ;
  • une évolution favorable de certains indicateurs de fertilité ;
  • des effets sur la nutrition de la vigne, à piloter différemment ;
  • des effets sur certains profils aromatiques, avec une amélioration du potentiel sur certaines analyses.

Il conclut avec émotion en expliquant qu’il a planté un arbre pour Lucien sur sa ferme, comme il le fait pour les personnes qui comptent dans sa vie.

SCV et biodiversité

Véronique Sartoux propose ensuite un éclairage plus spécifiquement centré sur la biodiversité.

Les différents types de biodiversité

Elle distingue :

  • biodiversité banale ou patrimoniale ;
  • biodiversité productive ;
  • biodiversité ressource ;
  • biodiversité destructrice.

L’agrobiodiversité comprend la biodiversité productive ainsi que la biodiversité associée, qu’elle soit ressource ou destructrice.

L’objectif est de favoriser la biodiversité ressource sans chercher à éliminer totalement la biodiversité destructrice, qui sert aussi de support trophique aux auxiliaires.

Effets comparés des systèmes

Elle rappelle que l’agriculture biologique a globalement des effets positifs sur la biodiversité, mais que le travail du sol qu’elle mobilise souvent peut pénaliser certains groupes.

Les systèmes SCV ou ACS ont aussi des effets favorables :

  • préservation du sol ;
  • maintien d’habitats ;
  • augmentation des vertébrés ;
  • augmentation des arthropodes ;
  • meilleur potentiel de régulation naturelle ;
  • plus d’abeilles sauvages terricoles ;
  • plus de collemboles et donc plus de proies de substitution pour les carabes.

Rôle des couverts et des rotations

Les couverts végétaux :

  • protègent le sol ;
  • fournissent abri et nourriture ;
  • modifient le microclimat ;
  • perturbent certains ravageurs ;
  • renforcent la biodiversité fonctionnelle.

Les rotations longues sont aussi rappelées comme un excellent moyen non chimique de limiter les ravageurs.

Effets du paysage

Les bandes fleuries et les haies sont décrites comme :

  • refuges ;
  • ressources trophiques ;
  • corridors ;
  • compléments de floraison ;
  • structures de paysage utiles aux chauves-souris, auxiliaires, pollinisateurs.

Mais il est rappelé qu’il ne suffit pas de les multiplier : leur gestion est essentielle, et l’usage massif de produits phytosanitaires peut annuler une grande partie des bénéfices du paysage.

Conclusion

Pour elle, les systèmes SCV favorisent la biodiversité fonctionnelle à condition de raisonner à la fois :

  • à l’échelle de la parcelle ;
  • à l’échelle du paysage ;
  • sur les couverts ;
  • sur les rotations ;
  • sur les infrastructures agroécologiques.

Conclusion : un héritage à faire vivre

En conclusion générale, il est rappelé que ces deux journées ne couvrent pas toute l’ampleur de l’œuvre de Lucien Séguy et Hubert Charpentier. De nombreux autres terrains, expériences et systèmes auraient encore mérité d’être évoqués.

Cependant, plusieurs éléments ressortent fortement.

L’universalité des principes

L’un des enseignements majeurs est l’universalité du modèle proposé par Lucien :

  • partir du vivant ;
  • s’inspirer de la forêt ;
  • mobiliser la biodiversité cultivée ;
  • protéger et nourrir le sol ;
  • faire jouer les interactions entre plantes, racines, sol et climat.

Que ce soit en banane aux Antilles, en riz et maïs au Laos, en manioc et riziculture au Cambodge, en coton en Afrique, à Madagascar, en grandes cultures, en élevage, en vigne ou en climat tempéré français, les grands principes gardent leur force.

Une méthode de lecture et de conception

Au-delà des techniques, Lucien a transmis une façon de voir :

  • observer ;
  • diagnostiquer ;
  • hiérarchiser les contraintes ;
  • raisonner avec la nature ;
  • oser ;
  • construire les systèmes à partir des fonctions recherchées.

Cette méthode a marqué tous ceux qui ont travaillé avec lui.

Une œuvre encore à poursuivre

Les intervenants insistent sur le fait que l’œuvre n’est pas terminée :

  • il reste à mieux diffuser ;
  • il reste à mieux organiser le changement d’échelle ;
  • il reste à conserver, tester, partager du matériel végétal ;
  • il reste à former de nouvelles générations ;
  • il reste à pérenniser des plateformes et des réseaux.

L’idée d’organiser d’autres rencontres similaires est évoquée, afin de continuer à partager les avancées, les questions et les pistes ouvertes par cet héritage.

Remerciements

Ces journées se terminent sur des remerciements adressés :

  • à l’ensemble des intervenants ;
  • aux équipes organisatrices ;
  • à Ver de Terre Production ;
  • à toutes celles et ceux qui ont permis de maintenir vivant cet héritage.

Et bien sûr, un immense merci est adressé à Lucien Séguy et à Hubert Charpentier.