Visite de la ferme du Château - Didier de la Porte - sept 2017
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Visite réalisée le 4 septembre 2017 sur la ferme d'Isabelle et Didier de la Porte à Villerville située dans le Calvados en Normandie.
- Installés en maraîchage biologique diversifié depuis 1979.
- Vente à la ferme aux particuliers
- Butte permanente sous serres sur une surface de 1 400 m² depuis 2013 et techniques simplifiées en plein champs, total cultivé : 1,5 ha
- Pratique de la biodynamie.
- Relevé d'analyse de sol
- - sous serre en 2017 : taux de matière organique de 5.5 % et texture de sol limon argilo-sableux.
- - sur parcelle témoin prairie naturelle : taux de matière organique de 6,3 % et texture de sol limon argilo-sableux.
Présentation de la ferme et du parcours de Didier de la Porte
Didier de la Porte explique qu’il préfère commencer la visite par l’intérieur, car c’est là qu’il montre des choses qui peuvent intéresser beaucoup de monde, notamment ceux qui travaillent sur petites surfaces.
Il est installé sur la ferme depuis 1979, en bio directement. Il précise qu’il était déjà présent sur le lieu auparavant, mais que son installation officielle date de cette année-là. Il raconte que son père leur disait qu’il n’était pas possible de vivre sur cette ferme, notamment à cause du relief, du fait qu’on est ici à environ 30 mètres d’altitude avec des parcelles allant jusqu’à 120 mètres, dans un contexte peu favorable à une mécanisation facile.
Il a donc fait des études d’agronomie, avec un intérêt particulier pour le sol. Il s’est spécialisé en sciences du sol et en microbiologie des sols. Il est ingénieur agronome, diplômé en 1975. En 1973, il découvre l’agriculture biodynamique à travers une conférence intitulée Les influences cosmiques en agriculture. C’est à ce moment-là qu’il décide qu’il essaiera cette approche et qu’il reprendra la ferme après ses études.
Il explique que sa première motivation était davantage la recherche que la production, mais à l’échelle d’un producteur. Il ne voulait pas d’un laboratoire de recherche séparé de la pratique : il voulait expérimenter en conditions réelles, sur une ferme, avec aussi dès le départ l’idée de transmettre ce qu’il apprendrait.
Sur la structure actuelle, il indique que l’exploitation est portée par lui et Isabelle, mais que sa fille et son conjoint sont arrivés en janvier pour venir en renfort et préparer la suite. Cela a conduit à de nouveaux choix, notamment la mise en buttes permanentes de l’ensemble des 1400 m² de serres en maraîchage. Il précise toutefois que, malgré le fait d’être quatre, ils n’ont en réalité souvent travaillé qu’à trois, voire moins, car lui-même a été pris par la remise en place de l’élevage et d’autres chantiers. Son constat est net : 1400 m² en petites surfaces intensives, c’est énorme en temps de travail.
Il regrette que la visite filmée ait lieu tard dans la saison : à partir du mois de mai, le système a « décroché » faute de pouvoir tout suivre. Si la visite avait eu lieu en mai, on aurait vu selon lui une très forte production, avec de nombreux légumes en même temps et en mélange.
Principes généraux de la ferme
Didier de la Porte résume l’esprit de la ferme de façon très schématique : tout est fondé sur la biodiversité et sur la complémentarité des différents éléments du système. L’ensemble fonctionne parce qu’il y a des liens entre élevage, compost, cultures, plantes spontanées et vie du sol.
L’élevage fait partie intégrante du fonctionnement, notamment pour la production de fumier et de compost. Mais même au niveau des plantes, il raisonne en complémentarité. Il laisse pousser beaucoup de plantes spontanées. Certains trouvent qu’il y en a trop, mais pour lui cela fait partie de l’équilibre général de la ferme.
Mise en place des buttes permanentes sous serre
Didier de la Porte montre une serre mise en buttes en mars 2013. Depuis cette date, il n’y a eu absolument aucun travail du sol : ni bêchage, ni passage d’outil, ni reprise en profondeur. Il insiste sur ce point, car c’est pour lui l’élément central de la démonstration.
Il invite à regarder le sol sous le paillage : la main s’enfonce sans effort. La terre est meuble, grumeleuse, aérée, alors même qu’elle n’a pas été retravaillée depuis plusieurs années.
Avant cela, le système reposait sur des bâches hors-sol permanentes, sauf pour quelques cultures semées directement comme les carottes, les radis ou les navets. Une grande partie de la surface restait bâchée toute la saison, et encore une partie en hiver. Avec 1400 m² de serres, Didier et Isabelle arrivaient à travailler ainsi, mais ce système avait selon lui une limite majeure : il permettait de produire « grand », mais pas autant qu’on pourrait le faire avec des cultures chevauchées.
En effet, pour implanter les tomates début avril, il fallait que tout soit vidé fin mars. Ensuite, il fallait attendre les premières récoltes de fin juin, ce qui signifiait qu’on ne produisait quasiment rien tout le printemps dans les serres. Or pour lui, une serre qui ne produit pas au printemps perd une grande partie de son intérêt économique et agronomique.
Le fait de ne plus avoir à travailler la terre change complètement la donne : on peut chevaucher les cultures. C’est là, selon lui, tout l’intérêt sur petites surfaces. Comme la terre n’a plus besoin d’être reprise entre deux cultures, on peut implanter la suivante avant même que la précédente soit totalement finie, ce qui multiplie les possibilités de production.
Il précise cependant qu’en extérieur ils ne fonctionnent pas de la même manière, car dehors les surfaces sont plus grandes et la mécanisation reste importante. Sous serre, tout est beaucoup plus manuel, donc cela demande énormément de temps.
Fabrication des buttes
Pour fabriquer les buttes, Didier de la Porte est parti d’un sol qui fonctionnait déjà bien, mais dans lequel les résidus étaient très peu restitués. Avec l’ancien système bâché, tout ce qui était extrait des serres partait quasiment ailleurs. Cela impliquait des apports importants de compost, de l’ordre de plus de 100 tonnes par hectare tous les trois ans dans les serres.
Lors de la mise en place des buttes, il a simplement façonné le sol en ramenant la terre des allées vers le centre. Il a passé auparavant un outil type herse rotative ou alternative, non pas parce qu’il considérait cela indispensable agronomiquement, mais pour permettre la mise en forme plus facilement et limiter les passages dans la serre.
L’idée est simple : on retire environ 15 cm de terre de l’allée pour la ramener au milieu. Il insiste sur le fait qu’il ne faut pas aller chercher de terre plus profonde et moins bonne. En extérieur, il reconnaît qu’il lui est arrivé d’aller parfois un peu trop profond, ce qui dégrade la qualité initiale de la butte et demande alors un ou deux ans pour retrouver une très bonne structure.
La première année, les cultures sont installées sur cette butte nouvellement formée, puis vient le paillage, mis en place plutôt en mai, avec en plus du fumier plus ou moins décomposé entre les rangs afin de nourrir le sol.
Pourquoi le sol reste meuble sans travail du sol
Didier de la Porte insiste longuement sur sa compréhension du fonctionnement du sol. Pour lui, si la terre reste aérée et structurée, ce n’est pas parce qu’elle n’est pas piétinée seulement : c’est d’abord parce que la vie du sol travaille en permanence.
Il distingue deux éléments essentiels dans la structuration du sol :
- la décomposition de la matière organique en surface ;
- le travail des racines dans le profil.
La matière organique déposée en surface est décomposée principalement par les bactéries aérobies, avec aussi les champignons et les autres organismes de surface. Ces bactéries sécrètent des substances qui forment autour d’elles un mucilage, comparable selon lui à une sorte de bave, qui donne à la terre cette structure « en couscous ». Mais cette structure est fugace : si on cesse de nourrir cette vie du sol, elle disparaît rapidement, en quelques mois, et le sol se retasse sous son propre poids.
Pour illustrer cela, il raconte qu’un ancien tas de bâches hors-sol, resté de nombreuses années recouvert par une végétation spontanée, montrait au-dessus de la bâche une terre très humifère, très légère, très belle. Mais sous la bâche, en l’absence de racines et de vie du sol active, la terre était devenue du béton, alors même que personne n’avait marché dessus. Cela prouve selon lui que si un sol n’est pas tassé, ce n’est pas simplement parce qu’on n’y passe pas, c’est parce que la vie du sol le maintient ouvert.
Le second élément essentiel est le réseau racinaire. Il considère les racines comme au moins aussi importantes que la décomposition de surface pour construire la structure du sol. Les racines descendent profondément, exploitent les galeries des vers de terre, nourrissent la rhizosphère, et lorsqu’on coupe les cultures au pied sans les arracher, on laisse en place tout un réseau souterrain qui continue à structurer et nourrir le sol.
Dans ce système, ils coupent donc les pieds au ras du sol au lieu de les arracher. Les racines restent en place et participent à la porosité et à l’alimentation biologique du profil.
Le rôle décisif de la vie bactérienne aérobie
Didier de la Porte précise que le « couscous » du sol est le produit de la vie bactérienne aérobie. Mais cette vie ne dépend pas seulement de l’air. Elle dépend aussi :
- du pH ;
- de la teneur en calcaire ;
- de l’équilibre carbone/azote ;
- du niveau d’eau ;
- de l’absence de compaction.
S’il y a trop de calcaire, trop de facilité, trop de carbone, trop d’eau, ou au contraire un manque d’air, ces bactéries fonctionnent mal. Dans un paillage purement cellulosique, si l’on n’a pas apporté suffisamment de matières azotées auparavant, on ne se retrouve pas dans un fonctionnement dominé par ces bactéries aérobies. On a alors davantage un travail assuré par les vers de terre, mais pas forcément cette structure de terre très meuble.
C’est pourquoi il se méfie des paillages trop carbonés lorsqu’ils ne sont pas accompagnés d’un apport équilibré.
Le choix du paillage
Sous serre, Didier de la Porte cherche un paillage équilibré, ni trop carboné, ni trop azoté. Pour lui, le meilleur paillage est un paillage de type herbe jeune ou ortie, c’est-à-dire une matière organique encore assez riche, proche d’un bon foin coupé au bon stade.
L’ortie est pour lui un excellent paillage : équilibré, stimulant pour la vie du sol, nourrissant.
L’herbe fauchée à un stade proche du bon stade de fenaison convient aussi très bien. À l’inverse, un paillage trop cellulosique, comme une herbe trop mûre ou de la paille seule, peut provoquer une faim d’azote s’il n’y a pas eu d’apport complémentaire auparavant.
Il raconte qu’au début de ses essais, il avait paillé assez tard avec une herbe déjà bien avancée. Très vite, il a vu apparaître des plantes bio-indicatrices d’excès de carbone. Cela l’a inquiété. Il a alors ajouté un peu de matière plus azotée issue du poulailler, de façon très légère, juste en saupoudrage. Quinze jours après, les plantes indicatrices d’azote étaient revenues.
Il insiste aussi sur le fait qu’il ne faut jamais laisser partir le paillage en ensilage. Si une tonte de gazon est déposée en couche trop épaisse, cela fermente, sent mauvais, et génère selon lui des processus défavorables, liés aux maladies. Mieux vaut ne rien mettre que laisser se produire un tel phénomène.
Dépaillage de fin d’hiver et réchauffement du sol
En février, ils retirent le paillage des buttes sous serre pour permettre à la terre de se réchauffer. Didier de la Porte affirme que laisser le paillage en place peut faire perdre facilement un mois de précocité, même sous abri.
Il raconte à ce sujet une observation sur des tomates gelées après une journée ensoleillée. Pour lui, cela ne s’explique que par le fait que le sol, paillé, n’avait pas emmagasiné de chaleur. Avec paillage, c’est surtout l’air qui se réchauffe, mais pas le sol. Il n’y a donc pas de tampon thermique suffisant pendant la nuit, ce qui augmente les risques de gel.
À partir du 10 mai environ, ils peuvent remettre du paillage plus franchement. Entre-temps, ils remontent simplement ce qui reste dans les allées sur les côtés, afin de garder une petite couverture sans freiner le réchauffement.
Fertilité, santé des plantes et alimentation par la rhizosphère
Un point central de son raisonnement concerne la nutrition des plantes. Didier de la Porte estime qu’une plante nourrie à travers la vie du sol, et plus précisément à travers la rhizosphère, est une plante plus saine.
Selon lui, beaucoup de problèmes sanitaires viennent du fait que la plante est engorgée d’éléments fertilisants qu’elle n’aurait pas voulu assimiler en si grande quantité. Lorsque les éléments sont apportés sous une forme trop soluble, la plante les absorbe malgré elle. Cela affaiblit aussi la vie du sol.
À l’inverse, lorsque la nutrition se fait via la rhizosphère, c’est la plante qui pilote en partie le système, en émettant des exsudats racinaires qui nourrissent les bactéries. La plante commande ainsi la vie microbienne autour de ses racines, et reçoit une alimentation équilibrée, sans excès.
C’est pour cette raison qu’il apporte toujours les amendements de manière très superficielle : pour qu’ils ne soient pas directement accessibles à la plante, mais d’abord traités par la vie du sol.
Exemples de cultures chevauchées sous serre
Didier de la Porte donne de nombreux exemples de successions et de chevauchements possibles grâce aux buttes permanentes.
Dans une même butte, il peut avoir eu successivement ou simultanément :
- petits pois ;
- salades ;
- carottes nouvelles ;
- tomates ;
- fèves ;
- oignons blancs ;
- ail ;
- aubergines ;
- poivrons ;
- céleri branche ;
- persil.
Par exemple, dans une serre, il avait des petits pois et des salades, puis a planté des tomates alors que les petits pois étaient encore là. Avec certaines variétés de pois, cela a trop ombré les tomates, et il ne recommencera pas ainsi. En revanche, avec les fèves, l’association a très bien marché : il y a eu des fèves abondantes, des salades au pied, des oignons blancs entre les salades, puis les tomates se sont développées ensuite.
Il explique aussi qu’ils ont réussi à faire de l’ail de conservation sous serre, chose qu’ils ne faisaient pas auparavant. L’ail prenait peu de place, passait bien au-dessus des salades, et permettait de produire à une période où il n’y avait pas beaucoup d’autres choses.
Le grand intérêt de ce système, pour lui, est qu’au mois d’avril-mai, moment stratégique en vente directe, la serre est capable de produire énormément de légumes différents en même temps. C’est là qu’il voit la vraie puissance du dispositif.
Limites rencontrées l’année de la visite
L’année de la visite, le système n’a pas donné tout son potentiel. Toute la surface des serres a été mise en buttes en une seule fois, avec l’arrivée de la fille de Didier et de son conjoint. Jusqu’au début mai, tout était très bien suivi. Ensuite, la charge de travail est devenue trop importante.
Résultat : le potentiel des serres n’a pas été pleinement utilisé. Certaines zones ont été moins bien occupées, ou plus tardivement. Il précise donc qu’il faut comprendre que ce qui est visible à la visite ne reflète pas entièrement ce que peut donner le système en régime maîtrisé.
Le lien avec la visite du Bec Hellouin
Didier de la Porte dit clairement que ses premiers essais de buttes permanentes en serre ont été lancés après une visite de la ferme du Bec Hellouin en décembre 2012. Il y a vu des résultats qui l’ont suffisamment impressionné pour qu’il tente lui-même l’expérience sur une petite partie de ses serres dès mars 2013.
Il précise toutefois qu’au Bec Hellouin, le sol est constitué largement d’apports extérieurs, tandis que lui a voulu tester cela sur sa propre terre. Il observe aussi qu’au Bec Hellouin, ils utilisent parfois encore la grelinette, alors que chez lui, dans certaines buttes, il n’y a plus besoin de rien du tout.
Irrigation sous serre
L’eau n’est pas un facteur limitant sur la ferme : ils ont des sources en abondance. Mais le réseau a été conçu avec des sections trop petites, ce qui limite les débits disponibles et complique l’arrosage lorsque beaucoup de surfaces sont en production en même temps.
Sous serre, cela a été une des causes des difficultés de l’année : avec davantage de surfaces cultivées, il aurait fallu arroser davantage, et le réseau n’a pas suivi.
Sur les buttes, les goutte-à-goutte doivent être correctement placés. Didier explique qu’ils en mettent maintenant un au milieu, en plus de ceux des côtés, car celui du centre sert surtout à maintenir la vie du sol et à humidifier suffisamment le cœur de la butte.
En hiver, ils peuvent arroser par aspersion de temps en temps. En été, ils alternent selon les cultures. Il rappelle qu’un arrosage profond, bien conduit, vaut mieux que des petits apports fréquents.
Santé des cultures, maladies et résidus laissés sur place
Didier de la Porte ne retire pas les résidus de culture du système. Les feuilles de tomates, les tiges, les racines, les résidus d’haricots, de fèves ou d’autres cultures sont laissés sur place autant que possible. Cela fait partie de la restitution organique.
Il explique qu’en fin de parcours, une plante peut bien sûr porter des maladies comme le mildiou. Mais pour lui, les germes ont leur place dans le sol : ils participent à la décomposition. Le vrai problème n’est pas la présence du germe dans le système, mais le fait qu’il monte dans une plante vivante. Et s’il monte dans la plante, c’est que celle-ci est déjà affaiblie, déjà « en voie de faire de l’humus » selon sa formule.
De la même manière, il compare les limaces, les asticots ou les ravageurs à des organismes qui interviennent lorsque quelque chose est déjà en faiblesse. La question centrale est donc : pourquoi la plante n’est-elle plus en pleine vigueur ?
Il considère que le bon état sanitaire des plantes vient d’abord de leur mode de nutrition, de l’équilibre biologique du sol et de l’absence d’excès.
Calendrier des semis et biodynamie
Didier de la Porte rappelle que le calendrier des semis fait partie intégrante de sa pratique. Il ne s’agit pas seulement d’un calendrier lunaire, mais d’un calendrier à la fois lunaire et planétaire, prenant en compte les constellations selon une lecture propre au courant biodynamique.
Il indique être co-auteur du calendrier qu’il utilise. Il conseille à ceux qui ne veulent pas l’adopter d’emblée de faire au moins des observations comparatives.
Il donne l’exemple du radis :
- semé en jour racine, il fait bien son radis ;
- semé en jour feuille, il fait beaucoup de feuilles et oublie le radis ;
- semé en jour fleur, il monte plus vite et se creuse plus vite.
Selon lui, on peut constater jusqu’à quinze jours d’écart de tenue à la récolte entre un semis fait en jour racine et un semis fait en jour fleur.
Il donne aussi l’exemple des betteraves et des blettes, qui doivent lever rapidement pour éviter une montée à graines précoce.
Les semoirs et outils utilisés
Didier montre un petit semoir manuel qu’il apprécie beaucoup parce qu’il est léger, étroit et adapté au travail sur buttes. Il l’a cependant modifié pour qu’il fonctionne correctement :
- ajout de matière sur le soc pour mieux ouvrir le sillon ;
- changement du rouleau arrière pour avoir un meilleur rappui ;
- ajout d’une petite brosse pour éviter que certaines graines irrégulières ne se coincent.
Ces modifications permettent selon lui d’obtenir une levée correcte même sans arrosage systématique, en assurant un bon contact terre-graine sans trop tasser.
Il explique aussi avoir modifié sa planteuse pour pouvoir travailler sur buttes.
Par ailleurs, il présente un dispositif d’arrosage servant au repiquage, qui permet d’amener l’eau exactement au pied du plant au moment de la plantation.
Pourquoi des buttes aussi en serre
À ceux qui demandent pourquoi faire des buttes sous serre, alors que cela paraît plus évident dehors, Didier répond de plusieurs façons.
D’abord, dans leur contexte humide, les buttes sont presque indispensables dehors, mais elles ont aussi un sens sous abri. Elles augmentent la hauteur de sol disponible sur des terres peu profondes. Mais surtout, elles intensifient la vie et les processus métaboliques. Pour lui, le simple fait qu’un volume de terre soit surélevé par rapport au niveau moyen du sol intensifie les processus biologiques.
Il fait le parallèle avec un compost : un compost enterré fonctionne moins vite qu’un compost posé au-dessus du niveau du sol.
Le plan sous couche chaude
Dans une petite serre adossée à un mur bien exposé, ils produisent les plants précoces. Cette année-là, ils ont doublé la serre et mis en place une couche chaude faite avec le fumier frais des vaches.
Une couche de terre est installée au-dessus du fumier, puis les mottes ou godets sont posés là. Le mur sert de tampon thermique : il retarde les surchauffes diurnes et restitue de la chaleur la nuit. Didier souligne l’intérêt de cette configuration pour produire du plant très tôt.
Il précise néanmoins qu’une couche chaude demande de la surveillance :
- il faut qu’elle démarre correctement ;
- il faut éviter les coups de chaud excessifs ;
- il peut être nécessaire d’avoir une sécurité électrique en cas d’échec du démarrage.
Les tomates, le raisin, le kiwi et d’autres cultures sous serre
La visite montre aussi différents essais ou cultures installées dans les serres : tomates, concombres, aubergines, poivrons, pommes de terre nouvelles, fèves, ail, etc.
Didier évoque aussi la présence de vigne dans certaines serres. La vigne est taillée sévèrement pour ne pas envahir l’espace, mais elle produit tout de même. Plusieurs variétés sont présentes.
Un kiwi avait aussi été planté sous serre à une époque où l’on ne pensait pas que cela puisse pousser en Normandie. Finalement, l’expérience a été regrettée car il devient très envahissant. Même après tentative d’arrachage, un pied est reparti et produit encore abondamment.
Le système extérieur : planches permanentes, allées enherbées et autonomie en biomasse
En extérieur, Didier de la Porte travaille différemment. L’objectif est d’aller vers un système où le lieu produit lui-même la biomasse nécessaire à son fonctionnement. Il cherche à ne plus importer de foin ou de paille.
Pour cela, il organise ses cultures sur planches permanentes, souvent d’environ un mètre de large, avec des allées de 60 cm. Les allées produisent de la biomasse. S’y ajoutent :
- les résidus de culture laissés sur place ;
- les adventices gérées comme ressource ;
- les repousses et engrais verts entre deux cultures.
Il estime que toute cette biomasse, ajoutée à l’importance du réseau racinaire, peut suffire à nourrir les planches. Depuis 1999, il indique n’avoir fait aucun apport extérieur sur certaines parcelles de plein champ.
Il reconnaît toutefois que ce système a aussi un revers : les allées enherbées consomment beaucoup d’eau. En année sèche, cela devient exigeant en irrigation. C’est donc un système possible chez lui, où l’eau est abondante, mais qui pose question dans des contextes plus limitants.
Mise en culture de prairie et gestion du taupin
Quand il met une prairie en culture, Didier de la Porte utilise un outil type Actisol de manière progressive, d’abord superficiellement puis plus profondément, avant de façonner les buttes.
Il insiste sur le fait qu’il faut bien observer la qualité de la prairie avant d’y faire certaines cultures, notamment la pomme de terre. Une prairie saine, bien structurée, sans signes d’excès d’eau ni de compactage, peut permettre de faire de la pomme de terre dès la première année sans trop de taupins. En revanche, une prairie humide, tassée, avec rumex, renoncules rampantes ou joncs, présente un risque élevé.
Exemple des carottes de plein champ
Didier montre des planches de carottes qu’il considère comme particulièrement réussies. Pour lui, la carotte est typiquement une culture qui aime un sol aéré, léger, lumineux, presque sableux dans son ambiance.
C’est pour cela qu’il a toujours préféré faire les carottes sur buttes. Dès qu’il a commencé ainsi, il n’a plus eu les problèmes de carottes véreuses qu’il avait rencontrés auparavant.
Il explique que la mouche de la carotte, comme d’autres ravageurs, intervient davantage sur des plantes qui ne sont pas totalement à leur place. Il ne nie pas l’existence du ravageur, mais il cherche surtout à comprendre pourquoi la plante devient vulnérable.
Sur ces planches, il utilise plusieurs variétés mélangées pour les bottes, et garde certaines variétés spécifiques pour la conservation, notamment parce qu’elles s’arrachent et se lavent plus facilement.
Les carottes de conservation sont récoltées avant que le feuillage ne se dégrade trop, puis stockées dans une cave. Selon lui, celles qui sont rentrées plus tôt en cave deviennent meilleures que celles laissées plus longtemps en terre, car l’excès d’eau lessive et fatigue les carottes laissées dehors.
Conservation des légumes
Didier présente sa cave comme un excellent outil de conservation. Il y stocke notamment les carottes, les pommes et d’autres racines. Il insiste sur l’importance du lieu de stockage, de son équilibre en température et en humidité, plus que sur des systèmes de chambre froide.
Il se montre assez critique vis-à-vis des conservations trop froides, qui gardent les légumes visuellement mais leur font perdre, selon lui, leur qualité de conservation naturelle une fois ressortis.
Gestion des ravageurs, biodiversité et auxiliaires
Didier de la Porte refuse d’utiliser des anti-limaces et cherche à développer des systèmes qui n’en nécessitent pas.
Il accorde beaucoup d’importance à la biodiversité florale pour maintenir les auxiliaires. Il donne l’exemple des syrphes : les adultes butinent les fleurs, et les larves consomment pucerons et parfois autres petits ravageurs. Si les fleurs sont présentes partout sur le lieu, les auxiliaires restent à proximité des cultures.
C’est une des raisons pour lesquelles il laisse volontairement de nombreuses plantes spontanées fleurir.
Il fait aussi remarquer que certaines plantes invasives, comme le sétaire pied-de-coq ou certaines graminées estivales, doivent au contraire être surveillées de près car elles sont très gênantes dans les légumes.
Observations sur les variétés et la production de semences
Didier souligne que faire sa semence est intéressant, car on voit, génération après génération, que certaines variétés s’adaptent de mieux en mieux au lieu et au mode de culture. Il cite par exemple certaines tomates dont il garde les semences depuis longtemps.
À l’inverse, certaines variétés nouvellement introduites montrent plus de difficultés.
Rotation des cultures et remise en question
Autrefois, la ferme suivait des rotations très précises : sur cinq ans sous serre, sur neuf ans dehors. Depuis qu’ils sont passés à un système très diversifié, avec beaucoup de chevauchements et un sol beaucoup plus vivant, Didier dit qu’ils se demandent de plus en plus si la rotation a encore la même importance.
Il ne prétend pas avoir toutes les réponses, mais il pense que le travail avec un sol très vivant et une grande diversité végétale remet en cause un grand nombre de règles enseignées classiquement.
Selon lui, beaucoup de recommandations agronomiques habituelles sont cohérentes dans des systèmes où les plantes sont nourries directement par des éléments solubles et où le sol est biologiquement appauvri. Mais dans un système piloté par la vie du sol, elles deviennent soit incomplètes, soit fausses.
Il donne comme exemple :
- les analyses de sol, qui ne mesurent que les éléments solubles alors que la rhizosphère mobilise bien davantage ;
- les rotations imposées par les cahiers des charges ;
- l’élimination systématique des résidus de culture ;
- les conclusions de certains essais menés sur sols biologiquement morts.
Il estime que tout cela doit être réinterrogé dans un contexte de sol vivant intensif.
Les allées enherbées et la concurrence
En fin de visite, Didier revient sur la question des allées enherbées. Il observe qu’elles apportent beaucoup :
- biomasse ;
- biodiversité ;
- structure ;
- maintien des auxiliaires.
Mais elles créent aussi une forte concurrence hydrique. L’année de la visite, il a constaté très nettement qu’il fallait arroser beaucoup pour compenser l’eau prise par les allées enherbées. C’est donc un système qu’il continue à explorer, mais avec lucidité sur ses exigences.
Il pense que le trèfle blanc pourrait jouer un rôle intéressant comme couverture durable des allées, à condition de réussir à bien le gérer.
Conclusion de la visite
Tout au long de la visite, Didier de la Porte présente la ferme comme un lieu de production, mais aussi comme un lieu de recherche pratique. Il ne parle pas d’un système figé, mais d’un ensemble d’essais, d’observations et d’ajustements permanents autour d’une idée centrale : laisser la vie du sol faire le travail, et construire la fertilité, la structure et la santé des cultures à partir d’elle.
Le cœur de sa démonstration repose sur quelques convictions fortes :
- un sol non tassé est avant tout un sol vivant ;
- la structure vient autant des racines que de la décomposition de surface ;
- les buttes permanentes permettent de supprimer le travail du sol et de chevaucher les cultures ;
- la nutrition par la rhizosphère améliore la santé des plantes ;
- la biodiversité végétale et animale est une base du fonctionnement de la ferme ;
- beaucoup de règles agronomiques classiques doivent être relues à partir d’un point de vue centré sur la vie du sol.
Cette visite de la ferme du Château montre ainsi une démarche très poussée de maraîchage biologique et biodynamique, articulant expérimentation, observation fine et transmission.