François Mulet - Écologie des vers de terre & reconstruction de la fertilité des sols

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Dans cette classe virtuelle, François Mulet propose une mise au point sur l’écologie des vers de terre et leur rôle central dans la reconstruction biologique de la fertilité des sols. Il rappelle que ces organismes, souvent évoqués mais mal compris, assurent une part majeure des flux de nutriments, notamment de l’azote, via leurs galeries, leurs excréments et surtout leur mucus, en interaction étroite avec les racines. La conférence présente les grandes catégories écologiques de vers de terre, leurs besoins en humidité, matière organique et structure de sol, ainsi que leur capacité à reconstituer rapidement des populations si le travail du sol cesse et que l’alimentation revient. François Mulet insiste sur le rôle décisif des anéciques dans la porosité, la minéralisation et la stabilité des sols, puis partage plusieurs exemples concrets de maraîchage et d’arboriculture montrant comment nourrir les vers de terre permet de relancer durablement la fertilité.

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Résumé
Dans cette classe virtuelle, François Mulet propose une mise au point sur l’écologie des vers de terre et leur rôle central dans la reconstruction biologique de la fertilité des sols. Il rappelle que ces organismes, souvent évoqués mais mal compris, assurent une part majeure des flux de nutriments, notamment de l’azote, via leurs galeries, leurs excréments et surtout leur mucus, en interaction étroite avec les racines. La conférence présente les grandes catégories écologiques de vers de terre, leurs besoins en humidité, matière organique et structure de sol, ainsi que leur capacité à reconstituer rapidement des populations si le travail du sol cesse et que l’alimentation revient. François Mulet insiste sur le rôle décisif des anéciques dans la porosité, la minéralisation et la stabilité des sols, puis partage plusieurs exemples concrets de maraîchage et d’arboriculture montrant comment nourrir les vers de terre permet de relancer durablement la fertilité.


Dans cette vidéo, François Mulet nous parle de l'écologie des vers de terre et de la reconstruction de la fertilité des sols.

Son intervention s'articule autour des sujets suivants :

  • 00:22:18 : Les différents lombriciens.
  • 00:32:42 : Le cycle de vie des vers de terre.
  • 00:49:43 : Nature du sol.
  • 00:55:44 : Nutrition et cycle de l'azote des anéciques.
  • 01:47:44 : Stratégie de reconstruction biologique basée sur les vers de terre.
  • 02:20:31 : Remonter le taux de MO du sol.
  • 02:36:31 : Technosol et recontruction des sols par intrant massif.
  • 02:42:05 : Reconstruction progressive par les VDT.
  • 02:49:05 : Auto-fertilité des vergers.
  • 02:59:40 : Utilisation des épigés en MSV.
  • 03:17:48 : Reproduire les vers de terre.





Voir aussi

Annexes



Introduction

Bonjour à tous, et bienvenue à cette classe virtuelle sur l’écologie des vers de terre et la reconstruction biologique des sols.

Cette intervention s’inscrit dans la série de classes virtuelles réalisées pendant le confinement. Le choix de consacrer une séance entière à ce sujet vient d’un constat simple : on parle souvent des vers de terre, on les évoque régulièrement dans les itinéraires techniques, dans le fonctionnement des sols vivants, dans la fertilité, mais on aborde rarement en profondeur leur écologie réelle et surtout leur rôle concret dans la reconstruction biologique des sols.

Le sujet est pourtant central. On parle beaucoup des mycorhizes, des systèmes racinaires, des bactéries, des champignons, mais le ver de terre reste souvent le « grand inconnu ». On sait qu’il est important, mais on ne sait pas toujours exactement :

  • quel est son rôle réel ;
  • ce qu’il mange effectivement ;
  • à quel rythme il agit dans les sols ;
  • comment sa nutrition participe à la reconstruction de la fertilité.

L’objectif ici est donc de refaire un point détaillé sur ces questions, en se concentrant sur les aspects utiles à la reconstruction biologique des sols.

Il existe déjà des conférences et formations sur ce thème, notamment celles réalisées avec Marcel Bouché en 2014-2015, toujours disponibles en ligne. Ces interventions restent une référence importante pour approfondir l’écologie des vers de terre. La présente synthèse ne reprend donc pas tout, mais cherche à mettre l’accent sur les éléments les plus utiles pour comprendre les mécanismes de reconstruction biologique.

À propos des plathelminthes

Avant d’entrer dans le sujet, un point est fait sur les plathelminthes, souvent présentés comme des vers qui mangeraient les vers de terre.

La question revient régulièrement dans les conférences et visites de ferme. Pour y répondre, François Mulet a sollicité Marcel Bouché, qui indiquait en substance que, même si ces organismes sont signalés depuis longtemps en Europe, rien ne permet à ce jour d’affirmer une invasion catastrophique généralisée ni d’en faire un facteur explicatif majeur des problèmes observés sur les sols agricoles.

Le point essentiel est le suivant :

  • il n’existe pas aujourd’hui de données suffisantes, suivies sur plusieurs décennies, pour parler sérieusement d’invasion à l’échelle du territoire ;
  • on est davantage dans une forme de catastrophisme écologique que dans une réalité objectivée ;
  • si un sol est bien nourri et correctement géré, les vers de terre sont présents.

En pratique, si l’on met en place de bonnes pratiques agricoles et qu’on nourrit le sol, il est peu probable qu’une éventuelle présence de plathelminthes suffise à faire disparaître les populations de vers de terre.

Les sources de connaissance sur les vers de terre

La documentation disponible sur les vers de terre est relativement limitée, en particulier en langue française. François Mulet rappelle l’importance du travail de Marcel Bouché, qui reste une référence majeure sur le sujet.

Deux grands ouvrages sont mentionnés :

  • Lombriciens de France, issu de la thèse de Marcel Bouché, publié en 1972 ;
  • Des vers de terre et des hommes, ouvrage de synthèse plus accessible.

Le travail de Marcel Bouché a longtemps été peu diffusé, notamment parce qu’il était resté au format papier et n’avait pas franchi l’ère du numérique. Une partie importante de ses archives bibliographiques a ensuite été récupérée, numérisée et remise en ligne. Cela représente plusieurs centaines de publications, dont une grande partie de Marcel Bouché lui-même, ainsi que des travaux coécrits ou d’autres auteurs.

Cette mise à disposition est importante, car elle permet de redonner accès à des connaissances essentielles sur l’écologie des vers de terre, et de mieux comprendre leur rôle agronomique.

L’importance agronomique du ver de terre

L’idée centrale développée ici est que le ver de terre joue un rôle fondamental dans la reconstruction biologique des sols.

Il ne s’agit pas simplement d’un organisme qui « mange un peu de terre ». Son action est à la fois :

  • mécanique, par le creusement de galeries et le déplacement de matière ;
  • biologique, par la transformation des matières organiques ;
  • chimique, par sa participation aux flux de nutriments, en particulier l’azote ;
  • structurante, par sa participation à la formation d’une porosité fonctionnelle et d’un complexe argilo-humique vivant.

Le ver de terre est capable de déplacer des masses importantes. Une photo emblématique est évoquée : des oignons semés à la volée puis retrouvés regroupés dans les cabanes des vers de terre. Cela montre de manière très concrète la puissance mécanique de ces animaux. Si un ver de terre peut déplacer un oignon, il peut évidemment aussi déplacer des fragments de bois raméal fragmenté, de paille ou d’autres matières organiques.

Une symbiose majeure entre racines et vers de terre

Une image forte utilisée dans la présentation montre des racines descendant directement dans des galeries de vers de terre. Cette image est jugée très symbolique, car elle représente une réalité agronomique essentielle : la symbiose entre le végétal et le ver de terre.

Pendant longtemps, certains agronomes ont expliqué que si des racines descendaient dans une galerie de ver de terre, c’était simplement parce que le ver n’y était plus. Cette interprétation est remise en cause ici. En réalité, la galerie de ver de terre est un lieu majeur d’échange entre :

  • la litière ;
  • le ver de terre ;
  • les micro-organismes ;
  • la racine.

C’est dans cet espace que se réalise une part très importante de la nutrition de la plante. Selon les travaux évoqués, cette voie pourrait représenter dans de nombreuses situations 70 à 80 % de la nutrition des plantes.

Naissance et diversité des vers de terre

Un ver de terre naît d’un œuf. Cela peut sembler évident, mais ce point mérite d’être rappelé, car peu de personnes ont réellement observé des œufs de vers de terre dans le sol.

Concernant la diversité, la France compte environ 150 espèces de vers de terre. Cela ne signifie pas qu’on retrouvera 150 espèces dans une parcelle donnée. Dans un écosystème normal, prairie ou forêt, on trouve généralement quelques espèces cohabitant ensemble, souvent autour de cinq à dix, parfois moins.

Il est important de distinguer :

  • les espèces de vers de terre ;
  • les catégories écologiques.

Les trois grandes catégories écologiques classiquement présentées sont :

  • les épigés ;
  • les endogés ;
  • les anéciques.

François Mulet insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de trois espèces, mais de trois catégories écologiques, c’est-à-dire de trois grands types de comportement, d’habitat et de nutrition.

Morphologie simplifiée du ver de terre

Une morphologie simplifiée du ver de terre est rappelée :

  • une bouche ;
  • des segments, souvent appelés anneaux ;
  • des soies, qui permettent notamment au ver de se déplacer et de s’accrocher ;
  • le clitellum, organe impliqué dans la reproduction.

Les soies sont importantes, par exemple pour comprendre comment certains vers de terre peuvent grimper sur des végétaux en période humide.

Le clitellum, lui, joue un rôle dans la formation des cocons.

Les trois grandes catégories écologiques

Les épigés

Les épigés vivent surtout dans les accumulations de matières organiques de surface. Ils sont généralement plus petits, plus prolifiques et se nourrissent de matières organiques relativement riches.

On les retrouve dans :

  • les litières épaisses ;
  • les tas de matières organiques ;
  • les fossés riches en feuilles ;
  • les bouses ;
  • les composts ou systèmes apparentés.

Leur ration alimentaire est très riche en matière organique comparativement aux autres catégories.

Les endogés

Les endogés vivent davantage dans le sol minéral, avec une activité plutôt horizontale. Ils consomment un mélange plus pauvre en matière organique, avec une part minérale plus importante.

Ils sont moins visibles, mais ils participent au fonctionnement du sol, en particulier à partir des systèmes racinaires et de la matière organique déjà incorporée au sol.

Les anéciques

Les anéciques sont les grands vers de terre fouisseurs verticaux, ceux qui construisent des galeries profondes et remontent en surface pour chercher de la litière.

Ce sont eux qui jouent le rôle le plus important dans la reconstruction biologique des sols agricoles. Ils représentent une grande part de la biomasse et sont au cœur du fonctionnement des galeries verticales, du transport de matière organique en profondeur et du couplage entre litière, micro-organismes, mucus et racines.

Ce sont donc principalement eux qui intéressent la reconstruction biologique des sols.

Le cycle de la fertilité et les flux de matière organique

Pour comprendre le rôle des vers de terre, il faut partir des grands flux de matière organique allant du végétal vers le sol.

Trois grandes sources sont mises en avant :

  • la litière ;
  • les exsudats racinaires ;
  • les systèmes racinaires en décomposition.

La litière

La litière de surface est principalement prise en charge par les anéciques. Ils vont chercher cette matière organique en surface, la descendent dans le sol et la mettent en conditions de décomposition.

Les exsudats racinaires

Les exsudats racinaires apparaissent tout le long des racines dans le sol. Ils sont probablement consommés de manière opportuniste par différentes catégories écologiques, selon les conditions.

Les systèmes racinaires

Les systèmes racinaires morts ou en décomposition sont également une source de nourriture importante, en particulier pour les endogés et les anéciques.

Régimes alimentaires comparés

Les différentes catégories écologiques se distinguent aussi par la composition de leur ration alimentaire.

À grands traits :

  • les épigés consomment une ration très riche en matière organique ;
  • les endogés consomment une ration beaucoup plus minérale ;
  • les anéciques occupent une position intermédiaire.

L’idée importante est que le ver de terre compose sa ration. Ce n’est pas un organisme qui ingère n’importe quoi sans discernement. Il choisit et ajuste sa nourriture en fonction de ce qu’il trouve dans le milieu.

Reproduction et cycle de vie

Le cycle simplifié du ver de terre est rappelé :

  • cocon ;
  • jeune ver ;
  • adulte ;
  • reproduction.

Les vers de terre sont hermaphrodites. Le cocon est produit au niveau du clitellum. En général, un seul jeune viable sort d’un cocon, même si plusieurs embryons peuvent être présents au départ.

Concernant la fécondité, il est indiqué qu’un anécique peut produire de l’ordre de 10 à 30 petits par an, mais tous ne deviennent pas des adultes viables.

Un point important est la longévité : un anécique peut vivre environ vingt ans. Cela signifie que, dans un milieu naturel stable, la population se renouvelle lentement à l’équilibre. Mais cela ne signifie pas que la recolonisation d’un sol dégradé prend forcément vingt ans.

Au contraire, les observations de terrain montrent que lorsque le milieu est vide ou appauvri, avec de la nourriture disponible et peu de concurrence, les populations peuvent se reconstituer beaucoup plus vite.

Les galeries : cœur de la reconstruction biologique

Les galeries des vers de terre sont centrales dans la reconstruction des sols.

Elles assurent :

  • une porosité verticale ;
  • une circulation de l’eau ;
  • un support pour les racines ;
  • un lieu de concentration de matière organique ;
  • un lieu majeur de transfert de nutriments.

Quand on prend un sol dégradé, le premier problème est souvent le manque de porosité et la compaction. Dès que les vers de terre recommencent à se développer, ils reconstruisent ce réseau de galeries, et avec lui une grande partie des services écologiques du sol.

C’est dans ces galeries que se remet en place l’essentiel de la fertilité.

Conditions de vie des vers de terre

Les vers de terre ont besoin de conditions favorables pour se développer.

Humidité

Ils ont besoin d’humidité, car ils respirent par la peau. Dès que le sol devient trop sec, ils se replient en profondeur pour retrouver des conditions vivables.

Sous serre notamment, si le sol est laissé sec, l’activité des vers de terre peut s’arrêter complètement.

Température

Ils ont besoin de températures ni trop élevées ni trop basses. Le froid ralentit fortement leur activité, la chaleur excessive et surtout la sécheresse peuvent provoquer un arrêt quasi complet.

Oxygène et drainage

Les vers de terre ont besoin d’un sol humide, mais aussi drainant. Ce qu’ils supportent mal, c’est l’anoxie. Un excès d’eau stagnante peut les pénaliser fortement.

C’est ce paradoxe qui fait qu’ils ont besoin à la fois :

  • d’humidité pour respirer ;
  • d’oxygène pour vivre.

PH, texture et nature des sols

Les vers de terre ont une zone optimale de développement dans des pH compris environ entre 5 et 7,5. Toutefois, François Mulet insiste sur un point essentiel : le pH mesuré par analyse de sol est une moyenne, alors que le ver de terre vit dans des micro-environnements qu’il transforme lui-même.

En particulier :

  • il enrichit sa galerie en matière organique ;
  • il modifie localement les conditions chimiques ;
  • il redresse, en quelque sorte, les paramètres électrochimiques de son milieu.

Cela explique qu’on puisse trouver des vers de terre dans des sols dont le pH global paraît peu favorable, dès lors qu’on les laisse travailler sans bouleverser leur environnement.

Le travail du sol, en homogénéisant les horizons, détruit cette capacité du ver de terre à créer un micro-environnement favorable.

Variations saisonnières des populations

Les populations de vers de terre varient beaucoup selon les saisons.

Globalement :

  • l’hiver froid peut provoquer des pertes chez les individus les plus superficiels ;
  • le printemps est favorable au redémarrage ;
  • l’été sec peut être très pénalisant ;
  • dans les régions à climat plus océanique, l’activité peut durer plus longtemps.

Cette forte variabilité saisonnière montre que les populations se renouvellent plus vite qu’on ne l’imagine souvent.

Comment les vers de terre dégradent la matière organique

Le ver de terre ne mange pas directement une matière organique fraîche et dure comme un brin de paille sec ou un morceau de bois brut.

Le processus se fait en plusieurs étapes.

Pré-dégradation

La matière organique est d’abord pré-dégradée par les champignons et les bactéries, dans la cabane de vers de terre ou dans sa galerie. L’humidité y est maintenue, et les turricules participent à l’inoculation microbienne.

Ingestion

Une fois la matière suffisamment ramollie, noircie, transformée, le ver de terre peut l’ingérer.

Recyclage continu

Le ver de terre mélange dans sa ration :

  • environ 50 % de matière organique fraîche ou semi-dégradée ;
  • environ 50 % de ses propres excréments.

C’est un cycle continu. Le ver de terre réingère sans cesse ses turricules, dans lesquels se sont développés des micro-organismes qu’il consomme ensuite.

Il est donc, en quelque sorte, un éleveur de bactéries et de champignons.

Les cabanes de vers de terre

Les cabanes de vers de terre sont des structures visibles lorsque les conditions s’y prêtent, notamment quand il y a encore de la matière organique en surface mais pas trop d’épaisseur.

Elles jouent plusieurs rôles :

  • abriter la matière organique à l’humidité ;
  • la faire pré-dégrader ;
  • permettre au ver de terre de l’ingérer ensuite ;
  • protéger l’entrée de la galerie.

Quand les matières organiques sont incorporées juste en surface, les vers de terre peuvent aussi se nourrir juste sous l’horizon enrichi, sans qu’on voie forcément de cabanes en surface.

Turricules et observation de l’activité

Les turricules ne signifient pas toujours exactement la même chose.

Ils peuvent indiquer :

  • une forte activité de vers de terre ;
  • un débouchage de galerie ;
  • une réaction à un tassement ;
  • un comportement saisonnier, notamment en période sèche.

En été, les anéciques peuvent volontairement boucher leurs galeries pour conserver l’humidité. Lorsqu’ils les rouvrent, cela produit parfois de gros turricules.

Un sol peut donc avoir beaucoup de turricules sans que cela signifie nécessairement une forte alimentation en surface, et inversement avoir une forte activité de vers de terre sans turricules très visibles.

Le rôle central du mucus

Le cœur de l’exposé porte ensuite sur le cycle de l’azote, et plus précisément sur le rôle du mucus des vers de terre.

Le ver de terre assimile de l’azote en consommant de la matière organique. Une partie importante de cet azote est incorporée à son métabolisme. Ensuite, il sécrète un mucus riche en composés azotés, notamment des mucoprotéines.

Ce mucus sert à plusieurs choses :

  • maintenir l’humidité de la peau pour la respiration ;
  • faciliter le glissement dans le sol ;
  • participer aux échanges biologiques dans la galerie.

L’idée essentielle est que ce mucus constitue une voie majeure de transfert d’azote vers la plante.

Le cycle de l’azote via le ver de terre

Selon les travaux de Marcel Bouché rappelés ici, pour une population moyenne de vers de terre, l’azote suit le schéma suivant :

  • les vers de terre ingèrent de la matière organique contenant de l’azote ;
  • une partie est assimilée dans leur métabolisme ;
  • cet azote est ensuite rejeté :
    • environ 80 % via le mucus ;
    • environ 20 % via les excréments.

Les racines se développant dans les galeries absorbent ensuite cet azote dans un circuit très court, très rapide et avec peu de pertes.

C’est ce flux qui pourrait représenter 70 à 80 % de la nutrition azotée des plantes dans certains systèmes.

Une population de référence et les ordres de grandeur

Un ordre de grandeur est donné pour une population de référence d’environ une tonne de vers de terre par hectare.

Dans ce cas :

  • la quantité d’azote transitant par ce système peut atteindre environ 586 kg d’azote par hectare et par an ;
  • cela correspond à un flux quotidien proche de 2 unités d’azote par jour.

Ce point est fondamental : il s’agit d’une nutrition en flux tendu, quotidienne, continue, directement au contact des racines.

Ce qu’on ignore encore

François Mulet insiste aussi sur les nombreuses inconnues qui subsistent. On ne sait pas encore précisément :

  • sous quelle forme exacte l’azote passe du mucus vers la plante ;
  • dans quelle mesure des bactéries ou champignons intermédiaires interviennent ;
  • comment les autres éléments minéraux suivent ou non le même chemin ;
  • quelles sont exactement les interactions entre vers de terre et mycorhizes.

Il rappelle qu’il existe encore une immense boîte noire scientifique sur ces sujets.

Mycorhizes et vers de terre

La question des mycorhizes est abordée avec prudence. Il est probable qu’elles soient complémentaires des vers de terre, mais il existe très peu de données solides sur leurs interactions précises.

En maraîchage, où beaucoup de cultures sont annuelles et peu fortement mycorhizées, il est malgré tout possible d’observer de très fortes dynamiques de croissance dès lors que les populations de vers de terre et la matière organique sont au rendez-vous.

Cela tend à montrer que, même si les mycorhizes sont importantes, le retour du fonctionnement lombricien peut à lui seul transformer profondément la fertilité du système.

Reliquats azotés et sols vivants

Des reliquats azotés mesurés sur des parcelles de maraîchage sur sol vivant montrent des choses intéressantes :

  • des reliquats parfois élevés ;
  • peu de pertes apparentes entre l’entrée et la sortie de l’hiver ;
  • une stabilité surprenante comparée aux systèmes plus conventionnels.

Cela pose des questions encore ouvertes :

  • y a-t-il peu de lessivage en sol vivant ?
  • une partie de l’azote repart-elle sous forme gazeuse ?
  • une partie est-elle re-stockée dans les matières organiques ou les biomasses vivantes ?

Ce qui ressort surtout, c’est que dans les systèmes vivants, les pertes paraissent bien moindres que dans les sols fortement perturbés.

Recolonisation des sols : à quelle vitesse reviennent les vers de terre ?

Une question importante est celle de la vitesse de reconstitution des populations.

Des observations de terrain, notamment après intrants massifs de matière organique, montrent que les populations peuvent revenir beaucoup plus vite qu’attendu.

Sur certaines parcelles :

  • au bout de 18 mois à 2 ans, le nombre de vers de terre redevient très important ;
  • en biomasse, on retrouve déjà des niveaux comparables à ceux de milieux naturels voisins ;
  • la forte proportion de jeunes indique que la population est encore en phase de croissance.

Le message est clair : quand on arrête de détruire le sol et qu’on nourrit correctement le système, la dynamique peut être très rapide.

Effet destructeur du travail du sol

Le travail du sol est présenté comme le principal facteur de destruction des vers de terre.

Un labour peut détruire environ 97 % des vers de terre présents dans l’horizon travaillé. Cela vaut aussi, à des degrés divers, pour d’autres outils de travail du sol, même superficiels.

Tous les organismes du sol, et pas seulement les vers de terre, subissent fortement le travail mécanique :

  • vers de terre ;
  • champignons ;
  • bactéries ;
  • microfaune.

Dès lors, toute stratégie de reconstruction biologique suppose d’abord de réduire fortement ou d’arrêter le travail du sol.

Les intrants massifs en matière organique

Une stratégie développée depuis une dizaine d’années consiste à faire des intrants massifs de matière organique pour relancer rapidement l’activité biologique et la reconstruction des sols.

Le principe est de mettre beaucoup de matière organique en surface ou légèrement incorporée sur une parcelle dégradée, puis de laisser les vers de terre recoloniser et transformer le système.

Cette stratégie a montré son efficacité sur plusieurs sites.

Mais elle comporte une logique temporelle importante :

  • la première année, la matière organique se pré-dégrade ;
  • les vers de terre ne sont pas encore assez nombreux pour tout prendre en charge ;
  • la minéralisation reste limitée ;
  • à partir de la deuxième année, la population augmente fortement ;
  • en troisième saison, le système commence vraiment à produire.

Combien de temps pour reconstruire un sol ?

Un ordre de grandeur est proposé à partir du comportement des vers de terre :

  • un ver de terre mange chaque jour environ son propre poids ;
  • une tonne de vers de terre peut donc remanier environ 365 tonnes de sol par an ;
  • en dix ans, cela représente environ 3 650 tonnes, soit presque la masse d’un horizon de 30 cm à l’hectare.

Cela veut dire qu’une population correcte de vers de terre est capable de remanier intégralement un horizon de sol en quelques années à une dizaine d’années selon les conditions.

Et si les populations montent à plusieurs tonnes par hectare, ce temps se réduit encore.

Combien de matière organique faut-il pour remonter le taux de matière organique ?

Pour remonter de 1 % le taux de matière organique d’un horizon de 30 cm, il faut ajouter environ 40 tonnes d’humus stable par hectare.

Mais comme toutes les matières organiques n’ont pas le même coefficient d’humification, la quantité initiale à apporter dépend beaucoup du matériau.

Avec du bois raméal fragmenté

Le BRF a un coefficient d’humification relativement élevé. Il faut environ une centaine de tonnes de BRF frais pour espérer remonter d’environ 1 % le taux de matière organique.

Avec de la paille

La paille a un coefficient d’humification beaucoup plus faible. Il faut donc des quantités beaucoup plus importantes, de plusieurs centaines de tonnes, pour obtenir le même effet.

Cela n’en fait pas une mauvaise matière organique : elle nourrit très bien le système biologique. Mais elle est moins efficace pour augmenter rapidement le stock stable d’humus.

Les quatre grands ordres de grandeur pratiques

François Mulet résume ensuite la conduite pratique avec quelques repères simples.

Pour entretenir le taux de matière organique du sol :

  • environ 1 à 2 cm de matière organique ligneuse dense ;
  • ou environ 5 à 10 cm de matière organique cellulosique type paille.

Pour faire remonter le taux de matière organique :

  • environ 5 cm de matière ligneuse ;
  • ou environ 25 cm, voire davantage, de matière cellulosique.

Cela permet de raisonner très concrètement les itinéraires techniques.

Matières ligneuses et matières cellulosiques

Une distinction importante est faite entre :

  • les matières ligneuses denses : BRF, broyats, composts mûrs, feuilles ;
  • les matières cellulosiques légères : paille, foin, etc.

Les matières ligneuses :

  • sont plus denses ;
  • ont en général un meilleur coefficient d’humification ;
  • permettent des couches moins épaisses ;
  • facilitent certains itinéraires avec bâches ou plantations.

Les matières cellulosiques :

  • demandent des volumes plus grands ;
  • refroidissent davantage le sol ;
  • sont très intéressantes pour l’effet anti-germinatif ;
  • mais sont parfois moins pratiques à traverser ou à semer.

Exemple : reconstruction d’un site dégradé au Talus

Un exemple concret est présenté sur un site fortement dégradé, avec présence de béton et de matériaux issus d’un chantier d’autoroute.

Le protocole a consisté à :

  • enlever les déchets grossiers ;
  • apporter beaucoup de broyat de branches ;
  • broyer et mélanger avec des outils lourds ;
  • laisser ensuite évoluer.

La première année, peu de choses poussaient réellement : la matière était là, mais les vers de terre n’étaient pas encore revenus en nombre suffisant.

En troisième saison de culture, en revanche, les légumes sont devenus magnifiques. Les vers de terre étaient revenus, la minéralisation s’était remise en route, et le système était redevenu productif.

Exemple : les pommiers et l’autofertilité

Un autre exemple très marquant est celui d’un vieux verger de pommiers.

Les pommiers du centre de la parcelle, très concurrencés entre eux et recevant peu de matière organique, dépérissaient :

  • faible cicatrisation ;
  • mortalité de branches ;
  • peu de pommes.

Au sol, on observait peu de litière disponible, donc une ration du sol insuffisante pour les vers de terre.

À l’inverse, les pommiers en bordure de parcelle, bénéficiant de l’herbe du voisinage et de moins de concurrence racinaire entre arbres, allaient beaucoup mieux.

L’hypothèse a donc été de nourrir le sol sous les pommiers du centre avec de fortes couches de paille.

Après deux ans :

  • la paille a été fortement digérée ;
  • l’activité des vers de terre a nettement augmenté ;
  • les arbres ont repris de la vigueur ;
  • la production de pommes a explosé.

Le verger a ainsi montré de manière spectaculaire qu’un simple problème de carbone et de ration du sol pouvait expliquer une grande partie des symptômes observés.

Les épigés en maraîchage et en systèmes hors-sol vivants

La fin de l’intervention ouvre sur une piste plus récente : l’usage des épigés pour des systèmes intensifs, notamment sous serre et même en systèmes inspirés du hors-sol.

L’idée de départ est simple :

  • les épigés se multiplient très vite ;
  • ils vivent dans des substrats riches en matières organiques ;
  • ils peuvent donc être utilisés pour faire fonctionner des substrats vivants.

Vermicompost et production végétale

Plutôt que de faire un vermicompost d’un côté et d’y planter plus tard, l’idée est de planter directement dans un substrat vivant colonisé par les vers de terre.

Des systèmes de producteurs de tomates utilisent ainsi :

  • des gouttières ou bacs ;
  • un substrat organique type tourbe ou compost ;
  • des épigés ;
  • une alimentation organique régulière.

Les résultats observés sont déjà très intéressants, avec des rendements comparables à ceux obtenus en hydroponie, même si la nature exacte de la nutrition azotée reste encore à explorer.

Conditions de réussite

Pour maintenir ces populations d’épigés, deux règles sont jugées essentielles :

  • maintenir une humidité constante ;
  • éviter les dessèchements.

Si le substrat sèche, les vers de terre partent ou meurent.

Reproduire des vers de terre

La reproduction des épigés est considérée comme techniquement assez simple :

  • n’importe quel substrat organique aéré et humide peut convenir ;
  • ils acceptent une grande diversité de matières ;
  • chaleur et humidité sont les deux facteurs clés.

La meilleure période, dans les climats tempérés, va d’avril à octobre.

En revanche, reproduire massivement des anéciques est beaucoup plus compliqué. La stratégie la plus réaliste reste donc de :

  • arrêter de détruire le sol ;
  • nourrir correctement les populations résiduelles ;
  • laisser la recolonisation naturelle se faire.

Conclusion

L’idée générale de cette classe virtuelle est que la reconstruction biologique des sols repose très largement sur le retour du fonctionnement lombricien.

Les points clés sont les suivants :

  • le ver de terre, surtout l’anécique, est un acteur central de la fertilité ;
  • il relie la litière, les micro-organismes et la racine dans un circuit très court ;
  • son mucus joue un rôle majeur dans le transfert de l’azote ;
  • ses galeries reconstruisent la porosité et servent de lieux majeurs d’échange ;
  • les populations peuvent revenir rapidement si on arrête le travail du sol et qu’on nourrit le système ;
  • les intrants massifs ou les apports réguliers de matière organique sont des leviers puissants ;
  • sans vers de terre, un haut taux de matière organique seul ne suffit pas.

Autrement dit : pas de vers de terre, pas de reconstruction biologique réelle des sols.

Ressources et prolongements

Pour approfondir le sujet, il est conseillé de se référer :

  • aux ouvrages de Marcel Bouché ;
  • aux conférences et formations déjà disponibles sur les vers de terre ;
  • aux archives mises en ligne par Ver de Terre Production.

L’intervention se termine également par un rappel sur les ressources partagées :

  • une banque d’images agricoles en accès libre ;
  • la possibilité d’envoyer photos, vidéos et documents à Ver de Terre Production pour enrichir les bases communes.

Enfin, une formation en ligne sur le maraîchage sol vivant, l’agronomie et les itinéraires techniques est annoncée pour les 13 et 14 avril.