Agroforesterie, couverture végétale et pollinisateurs : à toutes faims utiles, avec Alain Canet
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Aujourd'hui, on continue le cycle avec Alain Canet : Agroforesterie, couverture végétale et pollinisateurs : à toutes faims utiles.
En partenariat avec Arbre & Paysage 32 & Pour une Agriculture du Vivant
Introduction
Cette rencontre matinale réunit Alain Canet, Hervé Covès, Antonin et, en fin d’échange, Marie-France Barrier et Angélique, pour parler d’agroforesterie, de couverture végétale et de pollinisateurs.
Le point de départ est simple : les pollinisateurs sont au cœur de la biodiversité végétale et de l’alimentation humaine. La question n’est pas seulement celle de l’abeille mellifère, ni seulement celle du miel. Il s’agit plus largement des ressources offertes par les paysages agricoles, de leur diversité, de leur continuité dans le temps, et de la manière dont l’agriculture peut redevenir favorable à la vie.
Le titre « à toutes faims utiles » est rappelé comme particulièrement juste : les pollinisateurs sont utiles parce qu’ils participent directement à la possibilité de se nourrir.
De quels pollinisateurs parle-t-on ?
Il est rappelé en ouverture que, lorsqu’on parle de pollinisateurs, on pense souvent d’abord à l’abeille mellifère. Pourtant, elle est loin d’être seule.
Antonin rappelle plusieurs grands groupes :
- les abeilles au sens large, dont l’abeille mellifère, les bourdons et de très nombreuses abeilles solitaires ;
- les syrphes, mouches et autres diptères ;
- les papillons ;
- les coléoptères.
Il est évoqué environ :
- 1 000 espèces d’abeilles en France ;
- 20 000 dans le monde.
Tous ne sont pas pollinisateurs au même degré, mais une grande partie joue un rôle important. L’abeille mellifère reste souvent centrale dans les échanges, simplement parce qu’elle est mieux connue grâce aux apiculteurs, qui peuvent observer concrètement son état, ses besoins et ses difficultés.
Ce qu’est la pollinisation
La pollinisation est présentée comme la fécondation des plantes par transport du pollen d’une fleur à une autre. Ce transport peut être assuré par le vent ou par d’autres moyens, mais ici le sujet principal est bien celui des insectes pollinisateurs.
Leur rôle est double :
- ils participent à la reproduction de la biodiversité végétale ;
- ils sont déterminants pour une grande part de l’agriculture et donc de l’alimentation humaine.
L’idée est illustrée par un message de sensibilisation : sans pollinisateurs, il resterait très peu d’aliments dans nos assiettes. Même si ce type de communication parle souvent « des abeilles », il faut en réalité entendre l’ensemble des pollinisateurs.
Les produits de l’abeille ne se limitent pas au miel
L’échange insiste sur le fait que l’on parle presque toujours du miel et du pollen, alors que les arbres fournissent aussi d’autres ressources importantes pour l’abeille :
- le miellat ;
- la propolis.
Le miellat est expliqué comme une substance issue de l’activité de pucerons ou de cochenilles, ensuite récoltée par les abeilles.
La propolis est présentée comme la matière collante que l’on retrouve notamment sur les bourgeons de peuplier. Les abeilles la récoltent, la malaxent et l’utilisent pour enduire et assainir l’intérieur de la ruche.
Cette entrée en matière, volontairement un peu provocatrice et humoristique, sert surtout à rappeler que les abeilles dépendent d’un ensemble de ressources végétales beaucoup plus variées qu’on ne le dit souvent.
Les besoins réels des pollinisateurs
Un des fils rouges de la discussion est que les pollinisateurs ont besoin bien sûr de nectar et de pollen, mais pas seulement.
Les besoins évoqués sont :
- du nectar ;
- du pollen ;
- du miellat ;
- de la propolis ;
- de l’eau ;
- des repères dans l’espace ;
- des lieux pour se loger ;
- des habitats variés ;
- des ressources continues au cours de l’année.
Antonin mentionne aussi des pistes de recherche sur d’autres substances récoltées par les abeilles :
- sur les champignons ;
- sur certains exsudats présents à la surface des feuilles ou des plantes.
L’idée générale est que les « plantes ressources » ne sont pas seulement les plantes mellifères au sens classique. Beaucoup d’autres plantes, arbres, arbustes, lianes ou plantes spontanées, ont un rôle.
Des paysages agricoles très contrastés
Antonin prend l’exemple du Maroc pour montrer deux systèmes agricoles voisins mais radicalement différents :
- d’un côté, une oasis traditionnelle irriguée, diversifiée, arborée, faite de petites parcelles ;
- de l’autre, un système intensif de serres et d’agrumes tourné vers l’exportation.
Ces deux systèmes n’offrent pas du tout les mêmes ressources aux pollinisateurs. L’un fonctionne comme un milieu complexe et nourricier presque toute l’année ; l’autre comme une succession de pics de floraison très brefs, suivis de longues périodes de vide.
Cette opposition permet de poser une question centrale : qu’est-ce qu’un paysage nourricier pour les pollinisateurs ?
Les périodes de disette
L’un des concepts majeurs développés pendant l’échange est celui de disette.
Dans un verger d’agrumes, par exemple, la floraison a lieu sur un temps court, en mars-avril. Ensuite, il n’y a pratiquement plus rien pour les pollinisateurs. Les apiculteurs déplacent donc leurs ruches au moment de la floraison, puis repartent.
Un schéma analogue est décrit dans le Gers :
- une ressource importante au moment du colza ;
- une période de disette en juin, entre colza et tournesol ;
- une autre période critique après le tournesol, en août, septembre et octobre.
Ces moments sont cruciaux, en particulier pour les abeilles, car c’est là qu’elles devraient accumuler des réserves avant l’hiver. Or c’est précisément à ce moment que les ressources viennent à manquer.
Hervé Covès rappelle que certaines années, les apiculteurs doivent nourrir leurs colonies au sucre pour éviter leur effondrement, et que la quantité de sucre apportée peut approcher celle du miel récolté. Cela montre que la difficulté ne tient pas seulement aux molécules phytosanitaires : il y a aussi un problème fondamental de manque de nourriture.
Le problème n’est pas seulement le miel
La discussion souligne qu’un apiculteur peut parfois « vivre » avec deux grands pics de production, par exemple colza et tournesol. Mais cela ne règle pas la question des autres besoins de l’abeille, ni celle des autres pollinisateurs.
Dans de grands paysages agricoles simplifiés :
- où trouver la propolis ?
- où trouver des ressources variées pour l’automne ?
- que deviennent les pollinisateurs sauvages, qui ne sont pas déplacés en ruches d’un site à l’autre ?
Ce point est jugé essentiel : les autres pollinisateurs restent sur place. Ils subissent donc de plein fouet les déserts alimentaires créés par certains paysages agricoles.
La diversité florale existe encore, mais elle est dispersée
Antonin cite un travail de thèse réalisé dans le Gers montrant que même pendant les périodes dites de disette, de nombreuses espèces végétales sont encore en fleurs dans les éléments semi-naturels du paysage :
- haies ;
- lisières ;
- bosquets ;
- bords ;
- espaces non cultivés.
Cela ne dit pas tout de la quantité disponible, ni de l’intérêt précis pour chaque pollinisateur, mais cela montre qu’un potentiel existe encore. Autrement dit, les ressources ne sont pas totalement absentes : elles sont souvent reléguées dans les marges.
Alain Canet insiste alors sur un point : il faut se défaire de l’obsession pour quelques grandes « plantes mellifères » réputées comme l’acacia ou le tilleul, et apprendre à regarder la mosaïque complète du paysage.
Le miel toutes fleurs et la lecture du territoire
Le miel monofloral est souvent valorisé. Mais Hervé Covès rappelle qu’un miel toutes fleurs peut être une véritable expression d’un territoire.
Si le paysage est riche, diversifié, maillé, couvert et arboré, alors un miel toutes fleurs peut devenir très complexe et très représentatif du lieu.
Le goût du miel dépend du territoire. L’idée est d’envisager le miel non comme l’extraction d’une seule floraison spectaculaire, mais comme le reflet d’une diversité végétale.
Couverture végétale : nourrir les sols, nourrir les pollinisateurs
L’échange revient sans cesse à un principe agronomique central : se développe ce que l’on nourrit.
Un sol nu ne nourrit presque rien. Dès qu’il est couvert, dès qu’il y a des plantes et des fleurs, on nourrit :
- la vie du sol ;
- les insectes ;
- les pollinisateurs ;
- toute la chaîne trophique.
La couverture végétale est donc présentée à la fois comme :
- un outil agronomique pour le sol ;
- un outil écologique pour les pollinisateurs ;
- un levier de résilience agricole.
Antonin explique que beaucoup de recherches portent aujourd’hui sur des mélanges de couverts végétaux capables de compléter les périodes de disette. Le choix des espèces dépend des régions, des contextes et des objectifs. Il n’y a pas de recette unique.
Il est aussi rappelé qu’une part importante de la solution consiste parfois à ne rien faire, ou plutôt à laisser pousser spontanément certains espaces. Cela peut faire émerger une grande diversité végétale à laquelle on ne pense pas toujours.
Les besoins d’habitat
Au-delà de l’alimentation, la question des habitats est longuement abordée.
Les plantes herbacées et les couverts végétaux améliorent déjà fortement la situation :
- les sols sont moins travaillés ;
- les habitats sont plus stables ;
- les abeilles sauvages qui nichent dans le sol y trouvent des conditions plus favorables.
Mais les éléments ligneux sont présentés comme indispensables :
Ces structures offrent :
- des cavités ;
- des recoins ;
- de l’ombre ;
- des points d’eau à proximité ;
- des repères paysagers ;
- des ressources florales étalées.
Le rôle des arbres et des ligneux
L’un des messages importants de cette conférence est qu’il ne faut pas opposer les différentes formes végétales.
En agroforesterie et en agroécologie, on n’oppose pas :
- herbacées et ligneux ;
- arbres et lianes ;
- ronce et lierre ;
- cultures et haies.
Au contraire, il faut les articuler dans une même mosaïque.
Parmi les ligneux évoqués comme importants pour les pollinisateurs :
- le saule ;
- le noisetier ;
- les fruitiers sauvages ;
- l’églantier ;
- le cornouiller ;
- l’érable ;
- le peuplier ;
- le lierre ;
- la ronce.
Alain Canet insiste sur le fait que beaucoup de formations arborées peuvent revenir très facilement, notamment par régénération naturelle, dans les fossés, sur les talus, en bord de chemin ou dans les bandes végétalisées.
Le saule et le lierre : deux plantes-clés
Hervé Covès rappelle un point classique mais décisif : sous nos latitudes, le saule et le lierre encadrent en quelque sorte la saison des pollinisateurs.
- Le saule est l’un des premiers grands apports de pollen au printemps.
- Le lierre est l’un des derniers grands apports à l’automne.
Entre les deux se déploie la saison.
Le lierre est présenté comme une plante absolument majeure :
- il fleurit à une période où il reste peu de ressources ;
- il nourrit de très nombreux insectes ;
- il sert aussi d’abri ;
- ses fruits nourrissent ensuite les oiseaux.
Hervé Covès ajoute qu’au niveau des feuilles de lierre, des exsudats peuvent aussi nourrir des insectes comme les coccinelles ou les chrysopes, qui sont également des auxiliaires.
Le lierre est donc décrit comme une plante-clé des écosystèmes.
La propolis, les champignons et les vieux arbres
Une partie marquante de l’échange porte sur les interactions entre les abeilles, les vieux arbres, les fourmis et les champignons.
Hervé Covès évoque notamment :
- les travaux de Paul Stamets sur l’usage de certains champignons par les abeilles ;
- les travaux de Natacha Leroux sur les cavités d’arbres.
Dans les vieux arbres creux, il peut exister une cohabitation entre :
- les abeilles ;
- les fourmis ;
- des champignons.
Les abeilles enduisent la cavité de propolis pour se protéger. Les fourmis, en retour, nettoient le fond et libèrent de l’acide formique, qui est défavorable au varroa. Hervé décrit ainsi une forme de symbiose où les fourmis contribuent indirectement à la santé des abeilles.
Il est aussi expliqué que certains champignons comme la mérule décomposent le bois en sucres, qui peuvent à certains moments devenir une ressource pour les abeilles.
L’ensemble vise à montrer combien les vieux arbres creux sont des mondes vivants complexes, et non des arbres « perdus » ou « pourris ».
Les trognes
Les trognes, ou têtards, occupent une place importante dans la discussion.
Elles sont présentées comme :
- des réservoirs de biodiversité ;
- des habitats exceptionnels ;
- des arbres capables de très grande longévité ;
- des supports pour les pollinisateurs.
Pour les abeilles et autres insectes, elles fournissent :
- des cavités ;
- du bois mort ;
- de l’humus ;
- des champignons ;
- parfois du lierre ;
- de la propolis si certaines essences sont présentes ;
- des repères dans l’espace.
Il est rappelé qu’on les a souvent détruites sous prétexte qu’elles seraient « creuses » ou « pourries », alors qu’elles rendent au contraire de très nombreux services écologiques.
Les repères dans l’espace
Un point moins connu est développé : les pollinisateurs ont besoin de repères paysagers.
Antonin rappelle que les abeilles ne se repèrent pas seulement grâce au soleil. Dans un paysage totalement ouvert, sans relief ni structure, elles perdent des repères.
Les arbres, haies, bosquets et autres structures en hauteur permettent :
- le repérage ;
- la circulation ;
- l’orientation ;
- la reconnexion entre zones de ressources.
Cela prépare la réflexion sur l’échelle du paysage.
Interactions entre espèces de pollinisateurs
Une question est posée sur les relations entre abeilles domestiques et abeilles sauvages.
Antonin rappelle que des cas de concurrence ont été mis en évidence, notamment dans certains espaces naturels lorsque des ruchers trop importants sont installés. Mais il ajoute que cette concurrence diminue lorsque les ressources sont abondantes et diversifiées.
Il souligne aussi qu’on connaît davantage les abeilles mellifères parce qu’elles sont suivies par les apiculteurs, tandis que les autres pollinisateurs restent souvent moins observés.
En revanche, il est rappelé que certaines complémentarités sont bien établies. Des travaux ont montré que la pollinisation du colza, par exemple, est plus efficace lorsqu’il y a à la fois des abeilles domestiques et des abeilles sauvages.
Hervé Covès apporte un exemple de coopération : le bourdon, en visitant une fleur, modifie son état électrique pour un certain temps. Les abeilles perçoivent ce signal et évitent de perdre du temps à visiter des fleurs déjà vidées de leur nectar. Il évoque aussi les cas où les bourdons percent certaines fleurs, permettant ensuite à d’autres insectes d’accéder au nectar.
Limites des hôtels à insectes
L’échange est assez critique à l’égard des hôtels à insectes lorsqu’ils deviennent une solution de substitution simpliste.
L’idée n’est pas qu’ils soient inutiles en toute circonstance, mais qu’ils concentrent artificiellement les insectes dans de petits espaces, avec des risques sanitaires et sans traiter la cause du problème.
Le message est clair : il vaut mieux produire de vrais habitats à grande échelle dans les paysages agricoles que multiplier des petits objets compensatoires.
Dans le même esprit, les jachères apicoles standardisées sont aussi critiquées lorsqu’elles restent très artificielles, temporaires et pauvres par rapport à la dynamique spontanée d’un milieu vivant.
Laisser pousser, restaurer les marges et les bandes végétalisées
Une grande partie du plaidoyer d’Alain Canet consiste à dire qu’une solution importante est déjà là : laisser pousser.
Cela concerne notamment :
- les talus ;
- les fossés ;
- les bords de route ;
- les bandes végétalisées ;
- les bords de champs ;
- les espaces peu productifs ;
- les ronciers ;
- les zones difficiles à cultiver.
Ces marges sont vues comme des lieux de reconquête immédiate.
Alain rappelle :
- qu’il coûte parfois moins cher d’entretenir différemment ces espaces ;
- que les bords de routes et chemins représentent des surfaces considérables ;
- qu’il existe là un potentiel majeur de reconquête des ressources pour les pollinisateurs.
Les bandes enherbées et leurs limites
La question des bandes enherbées est abordée de façon critique.
Elles existent réglementairement, mais plusieurs limites sont rappelées :
- elles sont souvent tondues trop régulièrement ;
- elles restent parfois monospécifiques ou très pauvres ;
- on y empêche la dynamique spontanée des ligneux et des ronces ;
- on les pense surtout comme contrainte réglementaire, pas comme habitat vivant.
L’idée avancée est qu’il faut faire évoluer ces bandes vers de vraies bandes végétalisées, mêlant herbacées, ligneux, lianes, et laissant une place à l’évolution naturelle.
Exemples de plantes et de cortèges ligneux
Dans les schémas présentés, on retrouve un cortège de ligneux importants pour les pollinisateurs :
- saule ;
- érable ;
- cornouiller ;
- noisetier ;
- fruitiers sauvages ;
- lierre.
Il est rappelé que, selon les régions, d’autres espèces prendront le relais. Mais l’idée générale reste la même : il faut un échelonnement des floraisons et une diversité de ressources.
L’échelle de l’exploitation agricole
Une réflexion schématique est proposée sur la ferme.
D’un côté, une ferme « normale » au sens d’un paysage agricole simplifié. De l’autre, une ferme transformée par :
- des arbres ;
- des haies ;
- des bandes végétalisées ;
- des couverts végétaux ;
- des prairies ;
- des fruitiers ;
- une plus grande diversité de cultures.
Cette transformation est présentée non comme une utopie, mais comme quelque chose qui existe déjà. Elle est simplement schématisée pour faire apparaître la logique d’ensemble.
Il est rappelé que dans un tel système :
- les animaux trouvent de l’ombre ;
- les pollinisateurs trouvent nourriture et habitat ;
- les oiseaux et auxiliaires reviennent ;
- la résilience de l’exploitation augmente.
De la ferme au paysage
Antonin souligne toutefois qu’une seule exploitation ne suffit pas si tout le paysage autour reste désertifié.
L’abeille mellifère peut aller chercher ses ressources sur plusieurs kilomètres. Cela représente plusieurs milliers d’hectares. On ne peut donc pas raisonner uniquement à l’échelle d’une parcelle ou même d’une seule ferme.
Il faut raisonner à l’échelle du maillage paysager.
Ce maillage permet :
- de connecter les habitats ;
- de relier les coteaux, vallons, bois, prairies et cultures ;
- d’aider les insectes à se repérer ;
- de favoriser les circulations d’espèces.
Hervé Covès parle ici d’un « système sanguin de la vie ».
Le projet Maillage
Antonin explique qu’il a rejoint l’équipe d’Alain Canet et d’Hervé Covès sur un projet intitulé Maillage.
Ce projet s’intéresse aux liens entre :
- l’abeille mellifère ;
- les autres pollinisateurs ;
- les pratiques agricoles ;
- les structures paysagères.
L’idée est de comprendre comment les paysages agricoles peuvent redevenir nourriciers et fonctionnels pour les pollinisateurs, et comment l’apiculture elle-même peut s’inscrire différemment dans ces territoires.
Une critique implicite de l’apiculture trop spécialisée
Antonin souligne que l’apiculture moderne est elle aussi entrée dans des logiques de spécialisation :
- déplacement des ruches d’une floraison à une autre ;
- recherche de fortes productions ;
- dépendance à quelques miellées majeures.
Il invite à réfléchir aussi aux pratiques apicoles :
- fractionner les récoltes ;
- mieux valoriser les miels toutes fleurs ;
- inscrire davantage les ruchers dans des territoires où ils restent toute l’année ;
- penser les liens avec les agriculteurs.
L’idée n’est pas d’opposer apiculteurs et agriculteurs, mais de rappeler que les deux doivent évoluer ensemble.
Exemples du Maroc et des oasis
Le Maroc revient plusieurs fois comme exemple de paysages agricoles complexes et nourriciers.
Antonin insiste sur le fait que les oasis sont des constructions profondément culturelles, façonnées par les sociétés humaines, mais extraordinairement favorables à la vie.
On y retrouve :
- plusieurs strates de végétation ;
- des palmiers ;
- des fruitiers ;
- des cultures au sol ;
- des abeilles installées dans les murs ou les maisons ;
- une production de miel parfois modeste mais régulière.
Un autre exemple est donné dans une région très sèche, proche de Sidi Ifni, où il tombe environ 100 à 150 mm d’eau par an. Malgré cela, des systèmes arborés et cultivés permettent encore une activité apicole, avec ruchers installés dans des paysages agroforestiers complexes.
Le message est fort : même avec peu d’eau, un système diversifié et arboré fonctionne mieux qu’un désert agricole simplifié.
Le débat sur les espèces locales et l’adaptation climatique
Une discussion s’ouvre à propos de l’adaptation des végétaux au changement climatique.
Angélique pose la question : faut-il compter sur la résilience des espèces locales ou introduire des végétaux provenant de régions plus sèches ?
Les réponses montrent une certaine nuance :
- Antonin défend l’idée qu’on a déjà beaucoup de ressources locales et qu’il faut d’abord travailler avec elles ;
- Hervé Covès répond qu’il ne faut pas opposer les stratégies : la résilience des écosystèmes locaux est fondamentale, mais des déplacements progressifs d’espèces ou de provenances se produisent déjà.
Alain Canet recentre néanmoins sur ce qu’il considère comme l’urgence absolue : avant même de chercher des solutions exotiques, il faut déjà multiplier la photosynthèse, remettre des plantes partout, reconquérir les surfaces nues, et laisser s’exprimer le potentiel spontané des territoires.
Agroécologie : produire et protéger en même temps
L’agroécologie est ici définie en creux comme une agriculture qui :
- produit ;
- prévient ;
- protège.
Elle permettrait de sortir à la fois :
- d’une dépendance au travail du sol ;
- d’une dépendance aux pesticides ;
- d’une logique de réparation permanente.
Les intervenants insistent sur le fait que :
- les couverts végétaux ;
- l’agroforesterie ;
- les prairies ;
- la diversité des plantes ;
agissent en même temps sur :
- le sol ;
- l’eau ;
- le microclimat ;
- la biodiversité ;
- les pollinisateurs ;
- la résilience économique.
Sol vivant, champignons et qualité des ressources
Hervé Covès insiste sur l’importance du sol vivant comme base de tout. Selon lui, la fécondité part du sol, et les pollinisateurs en sont en quelque sorte les messagers.
Il donne l’exemple étonnant d’une orchidée dont le nectar peut être aromatisé par un mycélium de truffe, ce qui attire des insectes spécifiques. Cela sert à montrer que les parfums floraux eux-mêmes peuvent dépendre de symbioses avec des champignons.
L’idée plus générale est que la qualité des ressources offertes aux pollinisateurs dépend aussi de la qualité biologique des sols.
Les couverts végétaux comme « hôtel à insectes » à grande échelle
Dans une séquence sur les pailles, résidus et couverts roulés, Hervé Covès explique que les milieux ainsi créés fournissent non seulement de la nourriture au sol, mais aussi une multitude de micro-habitats pour les insectes.
Au lieu d’un hôtel à insectes posé sur le bord d’une parcelle, on peut ainsi avoir toute une parcelle qui joue ce rôle :
- cavités ;
- abris ;
- microclimats ;
- protection.
Les résidus, la litière et la couverture permanente participent à héberger la vie.
Le bocage et les systèmes d’élevage
Le bocage est présenté comme un grand système agroforestier.
Antonin explique que, dans le Gers, les zones où certains apiculteurs hivernent leurs ruches correspondent souvent à des secteurs où l’élevage est encore présent, avec plus de prairies.
Cela confirme que les systèmes agricoles plus complexes, avec herbe et arbres, sont plus favorables aux pollinisateurs.
Le bocage est aussi évoqué comme un paysage important pour :
- le carbone ;
- l’eau ;
- les auxiliaires ;
- la biodiversité ;
- l’élevage.
Lecture de paysage : un exemple de réaménagement
Une longue séquence est consacrée à l’analyse d’un paysage dégradé :
- sols érodés ;
- connectivité faible ;
- éléments arborés non reliés ;
- fragilité générale.
À partir de cette lecture, Alain Canet décrit ce que pourrait être un rééquipement agroforestier :
- haies ;
- régénération naturelle assistée ;
- ripisylves ;
- peupliers en plein ou en ligne ;
- fruitiers ;
- prairies réinstallées ;
- sols couverts.
Ce type de réaménagement est présenté comme une action collective de territoire, impliquant agriculteurs, élus, chasseurs, pêcheurs, randonneurs, apiculteurs, habitants.
L’agroforesterie comme projet de société
Un thème revient souvent : l’agroforesterie n’est pas seulement une technique agricole. C’est aussi un projet de territoire et de société.
Les intervenants insistent sur la nécessité :
- de coopération entre métiers ;
- de dialogue entre agriculteurs et société civile ;
- de participation des collectivités ;
- d’actions à l’échelle du paysage.
Angélique présente dans ce cadre l’association Prenons racines, créée dans l’Ain par des citoyens. L’objectif est de relier :
- habitants ;
- agriculteurs ;
- élus ;
- structures de formation ;
- porteurs de projets.
L’idée est de faire de l’agroforesterie un sujet partagé, et non réservé aux seuls spécialistes.
Marie-France Barrier et le film Le temps des arbres
En fin d’échange, Marie-France Barrier rejoint la discussion.
Elle rappelle avoir réalisé le documentaire Le temps des arbres, diffusé sur France Télévisions, pour rendre visible ce que produisent les systèmes agroforestiers et transmettre les savoirs portés par les praticiens.
Elle insiste sur son rôle de relais : montrer, raconter, vulgariser et accompagner la diffusion des expériences.
L’association Des enfants et des arbres
Marie-France Barrier présente ensuite l’association Des enfants et des arbres, créée dans la continuité du film.
Son objectif est de faire entrer la plantation d’arbres chez les agriculteurs dans le parcours scolaire des enfants, si possible dès la sixième.
L’idée est :
- de faire planter des arbres avec les enfants ;
- de créer un lien concret avec les agriculteurs ;
- de faire comprendre très tôt les enjeux du sol, de l’eau, du paysage et de la biodiversité ;
- de contribuer à un changement d’échelle.
Elle précise que l’association souhaite être au service des structures agroforestières existantes sur le territoire.
Changer d’échelle
Tout au long de la rencontre, l’expression revient : changer d’échelle.
Il ne s’agit plus seulement d’avoir quelques fermes pionnières, quelques ruchers exemplaires ou quelques plantations isolées. Il s’agit d’aller vers :
- des paysages couverts ;
- des territoires maillés ;
- une coopération généralisée ;
- des pratiques agroécologiques ordinaires.
Le changement d’échelle est présenté comme une urgence face :
- à l’effondrement de la biodiversité ;
- aux crises agricoles ;
- aux changements climatiques ;
- à la dégradation des sols.
Une critique des politiques agricoles actuelles
Alain Canet déplore la complexité des politiques agroenvironnementales actuelles et appelle à une politique agricole beaucoup plus simple, fondée sur quelques principes de base :
- couvrir les sols ;
- remettre des arbres ;
- produire de la photosynthèse ;
- redonner du carbone au sol.
L’idée est que l’agronomie élémentaire et l’écologie fonctionnelle devraient redevenir le cœur des politiques, plutôt qu’une accumulation de dispositifs techniques.
Conclusion
Cette rencontre fait apparaître une idée centrale : les pollinisateurs ne peuvent être défendus sérieusement qu’en reconstruisant des paysages agricoles vivants.
Cela suppose :
- de nourrir les sols ;
- de couvrir les terres ;
- de laisser pousser ;
- de réintroduire des arbres, des haies, des vieux arbres, des lianes et des ronces ;
- de reconnecter les habitats ;
- de penser à l’échelle du paysage ;
- de faire coopérer agriculteurs, apiculteurs, élus, citoyens et enfants.
L’abeille mellifère sert ici à la fois d’exemple, de signal d’alerte et de guide. Mais le sujet est plus large : c’est celui du fonctionnement du vivant tout entier dans les territoires agricoles.
L’agroforesterie et la couverture végétale apparaissent ainsi non comme des compléments, mais comme des bases pour redonner aux pollinisateurs, et avec eux à l’agriculture, des conditions durables d’existence.