Rencontre MSV 2019 Atelier maraîchage
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Travail du sol, destruction des couverts et gains de passages
L’intervenant explique qu’avec leur outil, « en un passage », ils arrivent à détruire une culture en place, ou à détruire et incorporer superficiellement un engrais vert, « de la même manière » que pour les céréales. L’intérêt mis en avant est d’éviter « entre cinq à sept passages » par rapport à des méthodes plus traditionnelles.
Le travail reste très superficiel, « vraiment un travail de surface », avec une consommation de carburant très faible, presque nulle selon l’intervenant. Il précise que l’outil avance à environ 12 km/h, ce qui permet d’aller très vite, de travailler le sol rapidement et de passer ensuite sur d’autres parcelles.
Organisation des planches et rotation
Une question est posée sur les systèmes de planches permanentes et sur la manière de travailler en rotation avec la luzerne.
La réponse donnée est qu’ils ne sont « plus sur un système de planches permanentes » au sens strict. Les planches restent en place environ deux ans, puis l’ensemble est déplacé, y compris les systèmes d’irrigation. Auparavant, l’exploitation fonctionnait avec un dispositif plus rigide, avec des longueurs standardisées, ce qui s’est révélé contraignant car les parcelles ne sont pas toutes identiques.
Aujourd’hui, les planches sont adaptées davantage à la configuration du terrain. L’intervenant évoque de très longues planches, jusqu’à 350 m, en soulignant sur le ton de l’humour que, lors du désherbage de carottes, il faut parfois « faire du relationnel » pour tenir sur la longueur.
Réduction de l’usage du plastique
L’un des objectifs de l’exploitation est clairement rappelé : dans leur démarche écologique et leur rapport à l’environnement, ils veulent utiliser « le moins de plastique possible ».
Pour cette raison, ils ne pratiquent pas l’occultation des sols de manière générale. En revanche, à l’automne, ils utilisent une technique jugée très efficace : des bâches d’ensilage sur un engrais vert sur lequel a été ajouté du compost. Au printemps, les bâches sont retirées, un passage de strip-till est effectué, puis les pommes de terre sont plantées. Les bâches peuvent alors être remises à ce moment-là.
En plein champ, ils précisent ne pas utiliser de plastique. Sous serre, le plastique est réservé à certaines cultures comme les tomates et les aubergines, en particulier sur des cultures pérennes ou plus délicates à gérer vis-à-vis du désherbage.
Maladies, BRF et effets observés
Des améliorations sont évoquées sur certaines cultures, mais aussi des difficultés persistantes. Sur carotte, la fusariose reste une maladie très gênante. Sous serre, certains problèmes comme le pythium sur salade ont pu être retardés sur des parcelles ayant reçu du BRF pendant deux ans, mais les pathogènes restent présents.
L’exploitation a aussi subi une attaque de champignons qui dégradaient leur BRF, et qui consommaient également l’eau au moment où la culture arrivait à maturité. Cela a entraîné de grosses pertes, notamment sur melon, avant que le problème soit identifié. Pour éviter le contact direct entre ce champignon et le BRF, il est prévu de passer sous bâche l’année suivante.
Gestion de l’irrigation
L’intervenant insiste sur le fait que leurs sols sont « vraiment résilients » au niveau de l’irrigation. Ils irriguent très peu, notamment parce que l’irrigation est une contrainte importante dans leur contexte : six hectares, des parcelles dispersées ou différentes, des motopompes à déplacer, et d’autres priorités de travail qui viennent concurrencer le temps consacré à l’eau.
Ils reconnaissent qu’ils pourraient optimiser la production et augmenter les rendements avec davantage d’irrigation, mais leur schéma d’exploitation les conduit à préférer des rendements un peu plus faibles, en utilisant beaucoup moins d’eau. Ils s’appuient pour cela sur les apports de matière organique et sur les couverts installés, qui leur permettent de mieux conserver l’humidité du sol.
Ils rappellent qu’au début, dans leurs limons, ils subissaient de fortes contraintes de battance, ce qui rendait l’irrigation plus compliquée.
Matériel et précautions sur l’épandage
Un retour d’expérience est donné sur un épandeur à hérissons horizontaux. Avec cet équipement, ils ont rencontré de gros problèmes car les éclats de bois se coinçaient derrière les chaînes, ce qui a fini par casser l’épandeur. Le conseil formulé est très clair : préférer des épandeurs à caisse poussante ou plus adaptés, afin d’éviter de « tout péter ».
Sur le matériel essentiel de l’exploitation, plusieurs outils sont cités :
- les matériels de récolte ;
- une lame souleveuse ;
- un semoir pneumatique, qui a changé leur vie en termes de densité de culture, de vitesse de mise en place et de qualité de semis ;
- les planteuses, jugées indispensables sur six hectares ;
- un outil de type Lemken, utilisé pour de nombreuses tâches, même s’il demande tout de même environ 100 chevaux pour être tracté ;
- un vibroculteur léger ;
- une herse étrille ;
- une bineuse, considérée comme indispensable ;
- un semoir pneumatique de précision pour les engrais verts.
L’exploitation fonctionne avec deux associés et deux ouvriers pendant six mois, pour produire l’équivalent de 600 paniers par semaine.
Densification des cultures
L’intervenant explique qu’en carottes de conservation, ils ont travaillé sur la densité, et que, plus largement, ils sont passés sur certains légumes d’une logique de deux lignes à trois lignes de production sur une même largeur, pour couvrir rapidement le sol.
Ils constatent que, ce faisant, ils ont parfois augmenté les rendements, y compris en qualité individuelle. Sur leur terrain, la densification a permis d’obtenir des choux plus gros et qui se conservent mieux. Sur les mêmes variétés, ils observent de meilleurs résultats de conservation.
Irrigation par aspersion
Sur les carottes, une question est posée sur la densité et sur l’arrosage. La réponse précise que tout est arrosé par aspersion en plein champ.
Ils essayent de travailler en micro-aspersion avec une pompe électrique, de façon à arroser les planches de chaque côté de manière ciblée. Ensuite, ils utilisent aussi des sprinklers standard qui couvrent plusieurs planches de part et d’autre.
Parcours des maraîchers et sens donné au métier
À une question sur leur formation et leur manière d’apprendre, les maraîchers répondent qu’ils se sont installés à partir d’études en environnement. Ils expliquent qu’à un moment, ils se sont dit que rester dans le milieu associatif ne suffisait pas à faire avancer concrètement les choses.
Ils ont donc réfléchi à une activité qui permettrait d’agir sur ces problématiques, et se sont installés « pour faire de l’environnement, et pas spécialement pour faire du maraîchage ». Ils insistent sur ce point : ils font du maraîchage pour faire de l’environnement, et non l’inverse.
Cela explique l’importance de la biodiversité fonctionnelle, de l’agronomie, et de toutes les techniques susceptibles d’améliorer les sols, les équilibres biologiques et la biodiversité dans son ensemble. Ils disent essayer énormément de choses.
Ils soulignent aussi qu’expérimenter coûte très cher à une ferme. Ils regrettent le manque d’implication des organismes publics dans le financement de ces essais, et rappellent qu’une entreprise rentable est aujourd’hui presque la seule structure capable d’autofinancer ce type de travail. Dans leur cas, ils annoncent investir environ 30 000 euros par an d’autofinancement pour faire des essais en machines, en mécanisation et en itinéraires techniques. Beaucoup de choses n’ont pas marché, mais cela leur a permis de savoir ce qui n’était pas transposable à leur contexte.
Biodiversité fonctionnelle et aménagements écologiques
Concernant la biodiversité fonctionnelle, ils expliquent que l’un des premiers éléments implantés a été la haie, considérée comme très importante. Elle a des intérêts agronomiques, elle casse le vent, elle garde les auxiliaires, et constitue une réserve pour de nombreuses espèces.
Les mares ont aussi joué un rôle important, notamment pour éviter les attaques d’oiseaux sur les tomates. Au moment de leur installation, dans un contexte de sécheresse, ils subissaient des piqûres de tomates par les merles et les mésanges, qui venaient chercher de l’eau dans les fruits. Après mise en place des mares, ces attaques ont disparu, et cela a aussi permis de favoriser d’autres auxiliaires.
L’idée générale est qu’il n’existe pas une solution unique, mais « un ensemble de solutions » qui construit un équilibre global. Ils disent appliquer en agriculture ce qu’ils ont appris en écologie : un écosystème stable est un écosystème diversifié. Leur objectif est donc d’augmenter la biodiversité dans l’agrosystème pour le rendre plus résilient et plus stable, face aux ravageurs mais aussi face aux agressions climatiques, notamment l’eau et la sécheresse.
Ils citent plusieurs dispositifs mis en place :
- des tours à biodiversité, structures expérimentales visant à concentrer la biodiversité sur une petite surface avec de la hauteur ;
- des nichoirs, abris et aménagements pour oiseaux, reptiles et auxiliaires ;
- des réintroductions de messicoles dans leurs céréales ;
- des implantations de semences de végétaux locaux pour les bandes enherbées, plutôt que des mélanges très simplifiés.
Ils résument leur démarche ainsi : dès qu’ils entendent parler d’une piste intéressante, ils essaient si c’est possible.
Choix variétaux et semences
Sur les légumes, ils expliquent que pour eux une semence adaptée est d’abord une semence qui répond à leurs attentes : en premier lieu le goût, ensuite la résistance aux maladies, puis le rendement.
Ils ont essayé de nombreux types de variétés : populations, hybrides, etc., et utilisent ce qui leur semble le plus adapté. Ils ne sont pas semenciers : ils ne produisent ni leurs semences ni leurs plants, et les achètent.
Apports de matière organique et coût du compost
Une partie importante de l’échange porte sur les apports de matière organique. Il est rappelé que cela représente un coût financier non négligeable. Un ordre de grandeur est donné : environ 14 tonnes à l’hectare livrées, hors taxes, pour le compost. Cela reste une dépense importante.
L’intervenant souligne qu’en grandes cultures, la question de la compensation organique reste pour lui largement ouverte.
Il précise également qu’il faut impérativement raisonner les cultures en fonction du moment où l’on apporte cette matière organique. Chez eux, les apports se font à l’automne, avec impérativement un seigle-pois ensuite. Si l’apport de BRF ou de matière organique était fait au printemps avant une culture trop proche, cela provoquerait une faim d’azote importante, nécessitant alors des apports massifs pour compenser.
Historique des matières organiques utilisées
Au début, ils ont utilisé différents types de fumiers et composts : fumier frais de vache, puis fumier de mouton qu’ils allaient chercher à 30 km avant de le composter. Cela fonctionnait bien, mais était très consommateur de temps et d’énergie.
Depuis cinq ans, ils travaillent uniquement avec des apports de matière organique disponibles plus facilement, localement. Leur conclusion est pragmatique : la meilleure matière organique est souvent celle qu’on peut obtenir le plus facilement, car il n’est pas réaliste, pour eux, d’aller chercher très loin 100 tonnes de compost.
Intervention de François Mulet
François Mulet se présente ensuite. Il explique avoir été maraîcher de 2010 jusqu’à deux ans avant cette rencontre, en Normandie, dans le sud de l’Eure, à Breteuil-sur-Iton. Avec son frère, il avait repris la ferme familiale et s’était installé vers 2006-2007.
Très vite, ils se sont interrogés sur les techniques proposées aux nouveaux installés en maraîchage. À l’époque, beaucoup de systèmes apparaissaient très coûteux, très mécanisés, et peu respectueux de l’environnement, en bio comme en conventionnel. Ils ont donc commencé avec les moyens du bord.
Ils disent s’être rapidement rendu compte que le travail du sol était une clé majeure dans la dégradation des sols et dans les problèmes environnementaux, plus encore, selon lui, que la seule question des produits phytosanitaires. Il rappelle aussi l’importance de nourrir le sol, et pas seulement de ne pas l’abîmer.
Des prairies aux sols très dégradés
Leurs premières années en maraîchage sans travail du sol se sont très bien passées car ils avaient démarré sur des prairies très puissantes. Forts de cette réussite, ils se sont agrandis, mais sur des sols à 1,4 % de matière organique, hydromorphes, très compliqués. Là, les choses se sont beaucoup moins bien passées.
Ils ont connu trois années très difficiles, au point de presque arrêter, car ils s’étaient imaginé que le non-travail du sol serait simple partout. Cette expérience les a amenés à rechercher des solutions pour reconstruire les sols.
Intrants massifs, BRF et reconstruction des sols
François Mulet explique avoir beaucoup travaillé avec des intrants massifs, notamment à base de BRF, en s’inspirant fortement des travaux québécois sur les bois raméaux fragmentés.
Il précise que, dans leurs essais, ils se sont vite rendu compte qu’il n’y avait pas lieu d’appliquer une « recette » stricte : feuillus, résineux, laurier, tout pouvait fonctionner, même si certains matériaux donnaient de meilleurs résultats que d’autres.
Des essais très poussés ont été conduits, jusqu’à des doses extrêmement élevées. Il cite un essai à 1 500 tonnes par hectare, réalisé à la suite d’une erreur de calcul, et explique que les résultats observés après humification et retour de la vie du sol étaient spectaculaires, avec des rendements qui « déplafonnaient ».
Ils ont observé un phénomène récurrent : quelle que soit la modalité d’apport organique, la première année ça marchait, la deuxième encore mieux, et la troisième, « tout poussait ». C’est cette répétition qui les a conduits à approfondir la question de la biologie du sol.
Rôle central des vers de terre
En lisant les travaux de Marcel Bouché, François Mulet a pris conscience du rôle déterminant des vers de terre. Il rappelle qu’un labour tue environ 97 % des vers de terre dans l’horizon travaillé, ce qui donne, selon lui, la mesure de l’impact des outils de travail du sol.
Le retour des vers de terre demande du temps. Il explique qu’ils mettent environ trois ans à revenir fortement, du fait de leur coefficient de fécondité. Si quelques dizaines de kilos subsistent, la population peut ensuite croître très vite et atteindre une à plusieurs tonnes à l’hectare.
Ce retour de la faune du sol leur a permis de comprendre qu’il était possible, dans beaucoup de cas, de se passer d’intrants massifs, à condition de laisser revenir la vie biologique, de peu travailler le sol et d’organiser la nutrition du sol.
Le réseau maraîchage sol vivant
François Mulet rappelle que tout ce travail a été conduit dans le cadre du réseau Maraîchage sol vivant. Il souligne que beaucoup d’agriculteurs ont essuyé les plâtres, pris des risques, et que certains n’ont pas tenu.
Le réseau s’est beaucoup développé, notamment grâce à YouTube. En Normandie, il dit que la quasi-totalité des nouvelles installations en maraîchage se font désormais dans cette logique de maraîchage sol vivant.
Il évoque aussi la création de l’association Pour une agriculture du vivant, afin de structurer le développement de la filière.
Nouveaux axes de travail de François Mulet
Depuis l’arrêt de son activité de maraîcher, François Mulet travaille notamment :
- sur la transition de systèmes hydroponiques vers des systèmes sur sol ;
- sur le développement de la lombriculture ;
- sur les questions réglementaires, notamment autour de la directive nitrates.
Sur ce dernier point, il explique qu’il y a selon lui un vrai verrou : si l’on veut reconstruire un sol, il faut y remettre de la matière organique, qui contient de l’azote. Or, les calculs réglementaires assimilent facilement ces apports à un risque de pollution, sans prendre en compte leur rôle de reconstruction du sol.
Diffusion de la démarche et groupes régionaux
À une question sur la présence de groupes en France, François Mulet répond qu’il existe aujourd’hui des groupes un peu partout, notamment parce que la diffusion s’est faite via YouTube.
Il cite la Normandie et l’Île-de-France comme zones où l’association est la plus structurée, mais mentionne aussi des groupes dans l’Est, en Bretagne, dans le Centre, et plus largement un peu partout.
Contextes pédoclimatiques et faisabilité
Une question est posée sur les contextes où la démarche serait plus compliquée. François Mulet répond qu’il existe bien sûr des situations plus difficiles, mais qu’en pratique, quand on comprend le fonctionnement biologique, il estime que cela peut marcher presque partout.
Il cite l’exemple des sables des Landes, où l’on pense parfois qu’il n’y a pas de vers de terre. En réalité, ils sont présents mais peu visibles. Avec un apport de matière organique en surface et un peu de temps, les résultats sont apparus.
Selon lui, le seul contexte vraiment bloquant serait un sol totalement dépourvu de vers de terre, car il manquerait alors le « tube digestif » du système. Mais il dit n’avoir rencontré cela qu’une seule fois.
Il rappelle toutefois que certains contextes restent plus difficiles : sols salés, très forte dégradation, vignobles où il ne reste quasiment plus de sol. Dans ces cas, il faut parfois envisager des interventions lourdes pour relancer la pédogenèse.
L’irrigation pensée d’abord pour le sol
François Mulet insiste sur une idée importante : dans ces systèmes, il ne faut pas irriguer seulement pour la plante, mais aussi pour le sol.
Un sol sec pendant deux mois est un sol où il ne se passe plus rien biologiquement. Les vers de terre ralentissent, les champignons souffrent, l’activité biologique s’effondre. Il a observé chez plusieurs producteurs que couper l’irrigation dès la fin d’une culture, puis revenir plusieurs mois plus tard, pénalisait fortement la reprise du système.
Il faut donc maintenir une certaine régularité d’humidité, pour préserver l’activité biologique du sol. « On irrigue d’abord le sol, et ensuite la plante », résume-t-il.
Forme des légumes, variétés et tri variétal
Interrogé sur les problèmes de forme des légumes et d’adaptation variétale, François Mulet explique qu’il existe effectivement des écarts très importants entre variétés.
Sur pomme de terre, par exemple, certaines variétés se montrent très incompatibles avec une forte activité biologique du sol, alors que d’autres fonctionnent bien. Il en conclut qu’il faut développer un vrai travail de tri variétal, culture par culture, et faire remonter cette question aux filières.
Sur salade aussi, il constate que certaines variétés anciennes ou modernes fonctionnent bien, d’autres non. Rien n’est systématique : il faut tester.
Filières et valeur nutritive
À travers l’association Pour une agriculture du vivant, François Mulet explique qu’ils travaillent avec des distributeurs, transformateurs, conditionneurs et autres acteurs de filière.
Il insiste sur un autre grand angle mort de l’agriculture : la valeur nutritive des produits. Selon lui, après le sol, c’est le prochain sujet majeur. Il ne suffit pas de dire qu’un produit est bon ; il faudra pouvoir le mesurer.
Il rapporte des travaux américains montrant que les principaux facteurs influençant la valeur nutritive changent selon les espèces, mais que les deux facteurs dominants restent souvent le soleil et l’eau. Ensuite viennent le variétal et la nutrition de la plante, donc le fonctionnement du sol.
Il souligne aussi que certains travaux n’ont trouvé aucune corrélation nette entre de nombreux critères à la mode et la valeur nutritive, ce qui oblige à reposer les questions plus finement.
Retour sur les apports massifs de matière organique
François Mulet précise qu’après environ dix ans, sur certaines parcelles suivies, ils ont pu atteindre des apports totaux de l’ordre de 500 tonnes par hectare cumulées, sans avoir encore trouvé le facteur limitant : plus ils ajoutent de matière organique en complément des engrais verts, plus la production augmente, avec moins de problèmes pathologiques selon leurs observations.
Intervention de Xavier Dupré
Xavier Dupré se présente comme conseiller agricole en maraîchage, travaillant avec de petites et de grosses structures, principalement sur melon et salade, en France et à l’étranger.
Il explique avoir découvert l’agriculture de conservation une dizaine d’années plus tôt, et avoir été particulièrement intéressé par la réduction de la pression des maladies telluriques observée dans ces systèmes. En tant que technicien sur melon et salade, cela représentait pour lui une porte d’entrée majeure.
Là où beaucoup de travail avait déjà été fait sur petites structures, il a choisi de réfléchir à des systèmes de production de melon et de salade en agriculture de conservation pour des exploitations plus importantes, « sans matières organiques », c’est-à-dire en partant des logiques classiques de couverts végétaux, de réduction du travail du sol et de reconstruction progressive de la porosité.
Deux difficultés majeures au démarrage : eau et azote
Selon Xavier Dupré, lorsqu’on arrête le travail du sol sur des sols pauvres en matière organique, il faut absolument prendre en compte deux phénomènes.
Le premier est hydrique. Pendant la phase de transition, la porosité diminue temporairement. Un sol moins poreux retient moins bien l’eau et laisse moins facilement se développer les racines. Il ne faut pas forcément arroser plus, mais irriguer plus fréquemment, sans laisser sécher, afin de maintenir un très bon confort hydrique. Il recommande de raisonner cela avec des tensiomètres, en restant entre 10 et 30 centibars dans la rhizosphère.
Le second phénomène est une baisse de la disponibilité de l’azote. L’engrais vert prélève de l’azote, puis en restitue peu dans un premier temps. S’ajoute à cela la très forte réduction de la minéralisation dès lors que le sol n’est plus travaillé. Il faut donc prévoir une compensation azotée, sous forme de surfertilisation ou d’un raisonnement adapté, faute de quoi les cultures jaunissent fortement.
Ce sont, dit-il, les erreurs qu’il a faites au démarrage.
Le problème du réchauffement du sol
Xavier Dupré aborde ensuite la contrainte du réchauffement du sol. Un sol non travaillé reste plus humide et se réchauffe plus lentement, ce qui est problématique pour les cultures primeurs. Le travail du sol sert aussi à assécher et réchauffer le lit de plantation.
Pour contourner cette difficulté, plusieurs pistes sont évoquées :
- le paillage plastique ;
- le strip-till, qui permet un travail localisé sur la ligne de culture ;
- le choix variétal.
François Mulet complète ce point en soulignant qu’en légumes, on manque de références fines sur les températures de germination et de développement variétales, contrairement à des cultures comme le maïs. Selon lui, une meilleure connaissance de ces paramètres permettrait de résoudre une partie du problème du froid en début de cycle.
Variétés vigoureuses et porte-greffes
Xavier Dupré observe que dans les phases de transition vers les sols vivants, il obtient de meilleurs résultats avec des variétés plus vigoureuses. Comme le système agronomique est encore « avec un frein à main », en raison des limites en eau, en azote et du sol plus froid, une plante très puissante s’en sort mieux qu’une plante peu vigoureuse.
Cela vaut aussi, selon lui, pour les porte-greffes : à choix égal, il vaut mieux au départ s’orienter vers les plus vigoureux.
Il insiste sur le fait qu’il faut distinguer deux phases :
- la phase de construction du système, où le sol n’est pas encore « vivant » ;
- la phase d’entretien, une fois que la porosité, la stabilité structurale et l’activité biologique sont revenues.
Maladies telluriques, nématodes et fusariose
Interrogé sur les maladies telluriques, Xavier Dupré répond avec prudence, en précisant que les observations ne relèvent pas encore d’un protocole scientifique entièrement validé.
Il dit toutefois observer, sur des sols très sensibles aux nématodes, une réduction de la nuisibilité dans les systèmes mis en place, alors que les tunnels voisins restent très touchés. Il y a encore des galles, mais à un niveau qui ne compromet pas la réussite économique de la culture. Selon lui, il se passe manifestement quelque chose dans l’écosystème du sol, probablement lié à une plus grande diversité microbienne et biologique.
En revanche, sur salade, pour le botrytis ou le sclérotinia, il ne voit pas d’effet positif net à ce stade.
Sur melon de plein champ, très sensible à la fusariose, il rapporte des résultats intéressants avec certains engrais verts, notamment la vesce commune. Un travail du CTIFL avait déjà montré que certains couverts freinaient la progression de la maladie ; de son côté, il observe que, répétés régulièrement, ils peuvent finir par l’éradiquer dans les parcelles concernées.
Intervention de Guillaume Boutté
Guillaume Boutté se présente comme producteur à Lansargues, entre Lunel et Mauguio, dans l’Hérault. Avec sa femme, il travaille sur environ 200 hectares. L’exploitation comprend à la fois des grandes cultures, du melon, et une petite part de surface couverte sous abri.
Il raconte avoir intégré il y a quelques années un groupe « Terre Avenir » dans une démarche volontaire de certification agroenvironnementale, ce qui lui a ouvert des échanges avec d’autres agriculteurs engagés en agriculture de conservation et en agriculture de précision.
Peu à peu, il s’est dit qu’il y avait sans doute mieux à faire que de sortir la charrue. Avec Xavier Dupré, ils ont décidé d’essayer.
Passage en agriculture de conservation sur toute l’exploitation
Guillaume Boutté explique qu’ils ont choisi de basculer complètement l’exploitation en agriculture de conservation sous couvert, sans faire les choses à moitié. Ils ont commencé par les céréales, avec l’idée au départ de tout changer. Une rencontre avec Sarah Singla les a toutefois amenés à raisonner cela plus progressivement et plus rationnellement économiquement.
Ils ont donc basculé toute la surface de céréales, puis avancé sur le melon. Avec cinq ans de recul, il affirme ne pas avoir eu de baisse de rendement sur céréales, tandis que les intrants, eux, se sont « écroulés ». La rentabilité de l’exploitation s’en est donc trouvée améliorée.
Intérêt du système face à la sécheresse
L’un des exemples les plus marquants donnés par Guillaume Boutté concerne la campagne précédente, dans un contexte de sécheresse prononcée. Dans sa région, quand il ne pleut pas, il ne pleut pas du tout pendant des mois. Dans ces conditions, les semis traditionnels après labour étaient impossibles.
Grâce au semis direct avec un semoir spécialisé, ils ont pu semer normalement, puis les pluies sont arrivées six semaines plus tard. Cette expérience lui paraît emblématique de l’adaptation nécessaire au climat à venir.
Mise au point sur les déboires et sur la sécurisation des essais
Quand il est interrogé sur les déboires éventuels, Guillaume Boutté explique que, sur la partie céréales, ils ont pu sécuriser la transition grâce aux conseils reçus. Les essais risqués ont surtout été portés auparavant sur de très petites surfaces.
Le tunnel suivi avec Xavier Dupré a demandé plusieurs années avant d’aboutir à des résultats réellement bons. Aujourd’hui, ces résultats sont là, et une nouvelle étape consiste à reproduire la démarche sur un second tunnel plus grand, cette fois avec apport de matière organique et scalpage, afin d’aller plus vite.
Matière organique, analyses de sol et activité microbienne
Interrogé sur l’évolution du taux de matière organique, Xavier Dupré répond que, dans le tunnel le plus ancien, le taux de matière organique est resté identique ou très légèrement supérieur dans le système sans travail du sol et sans apport de matière organique, comparé à un système travaillé avec 4 tonnes de matière organique apportées chaque année. Il s’agit toutefois d’un écart faible, « l’épaisseur du trait ».
En revanche, d’autres observations, notamment des analyses réalisées par la chambre d’agriculture et des tests plus originaux comme les « slips », ont montré une hausse nette de l’activité microbienne du sol.
Destruction des couverts et implantation du melon
Sur le melon, plusieurs techniques de destruction des couverts sont discutées. En plein champ, le système actuel repose encore largement sur destruction chimique, puis implantation du melon. En parallèle, des essais sont menés avec broyage et paillage sur couvert.
La principale difficulté n’est pas tant la destruction du couvert que l’implantation du melon. Lorsque l’on déroule directement le paillage sur un couvert broyé ou couché, la plantation devient lente et pénible. Xavier Dupré explique qu’ils reviennent donc vers des techniques de scalpage très superficiel, afin de créer une zone suffisamment propre et fine pour planter dans la terre, et non dans un mélange de terre et de résidus.
Il insiste sur le fait qu’il ne faut surtout pas semer ou planter juste après destruction-incorporation d’un couvert : il a essayé, et « à peu près tout est mort ». Il faut respecter un délai, de l’ordre de trois semaines à un mois.
Couverts, semis direct et climat méditerranéen
Un échange porte sur l’intérêt éventuel de semer directement des céréales dans de la luzerne ou d’autres couverts permanents, dans un contexte méditerranéen.
François Mulet répond que c’est probablement l’une des pistes majeures de l’avenir en matière de bilan carbone : produire la biomasse sur place, avec des légumineuses permanentes dans lesquelles on viendrait semer des annuelles. Il rappelle qu’en grandes cultures, les meilleurs bilans carbone s’obtiennent souvent quand on parvient à avoir de la photosynthèse continue.
Il cite à ce sujet les travaux d’Hubert Charpentier, et estime qu’en légumes aussi, la piste de planter des annuelles dans des vivaces ouvre une « belle boîte de Pandore », à condition de résoudre ensuite les questions d’outils, d’irrigation et de gestion du couvert permanent.
Investissements matériels
À la question des investissements, Guillaume Boutté explique que, pour le melon, il n’y a pas eu de gros changement de matériel, hormis l’adaptation autour du strip-till.
En céréales, le principal investissement a été le semoir spécialisé. Les semoirs vus ailleurs, notamment dans des régions plus humides, n’étaient pas adaptés à leur contexte. Chez eux, le véritable enjeu est de pouvoir semer dans le sec. Les premiers essais de couverts derrière moisson, avec semoir à soc, n’ont réussi qu’une fois sur deux, ce qui était trop risqué à l’échelle de grandes surfaces. Ils ont donc ajusté leur stratégie de rotation et de semis de couverts.
Bilan économique et humain
En fin d’atelier, les intervenants reviennent sur la rentabilité et sur le temps nécessaire pour construire des systèmes viables.
Pour les maraîchers intervenus au début, la rentabilité a été atteinte rapidement, dès la première année selon eux, notamment parce qu’ils sont en location, ce qui réduit fortement les charges financières. En revanche, il a fallu environ trois ans pour que le sol fonctionne correctement et que les rendements deviennent vraiment satisfaisants, alors qu’ils partaient de sols avec moins de 1 % de matière organique.
François Mulet explique que, dans leur cas, la rentabilité a été plus longue à atteindre car ils ont aussi dû inventer beaucoup de choses. Sur une carrière de 12 ans, il estime qu’il leur a fallu environ sept ans pour être réellement rentables. Mais il précise qu’aujourd’hui, avec les connaissances accumulées, les installations vont beaucoup plus vite, et que l’on peut désormais rendre un système rentable dès la première année sur prairie, avec beaucoup moins d’investissement matériel que ce qui était proposé autrefois.
Il exprime cependant une insatisfaction forte : le manque d’accompagnement structuré de la recherche et des instituts techniques, alors même que de nombreux agriculteurs ont assumé à leurs frais et à leurs risques le travail d’expérimentation. Il souligne le coût humain et familial de cet engagement.
Guillaume Boutté, de son côté, insiste sur la satisfaction d’avoir changé totalement son regard. Dans son éducation agricole, une terre « sans herbe » et bien travaillée était un signe de bon travail. Aujourd’hui, il considère que c’est l’inverse. En céréales, la rentabilité a été immédiate grâce aux bonnes références et à l’accompagnement. Sous tunnel, il a fallu cinq ans pour obtenir des résultats vraiment solides.
Xavier Dupré conclut en rappelant que l’enjeu est bien de combiner les savoirs issus des petites structures, des grandes exploitations, de l’agriculture de conservation et du maraîchage sol vivant, afin de construire des systèmes à la fois agronomiquement cohérents, techniquement réalistes et économiquement viables.