Nicolas Hallegouet : Pommes de terres et couverts permanents
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Son objectif est de maintenir des plantes vivantes en permanence, notamment avec du trèfle blanc ou du trèfle d’Alexandrie, parfois associé à des couverts spontanés comme le chénopode, la renouée ou la moutarde. Ces couverts permettent selon lui de protéger le sol, favoriser la mycorhization, gérer les repousses, réduire l’érosion, améliorer l’infiltration de l’eau et créer des ruptures sanitaires.
Nicolas Hallegouet défend une agriculture pragmatique, productive et sobre, cherchant à concilier performance économique, baisse des phytos et régénération des sols.L'association Maraîchage Sol Vivant Normandie vous propose une nouvelle vidéo avec Nicolas Hallegouet de la EARL La Robe des Champs !
Avec son frère, ils travaillent à développer la culture de blé sous couvert permanent de trèfle, le tout dans une rotation avec de la pomme de terre.
Site internet de La Robe des Champs : http://larobedeschamps.fr/
Pour contacter l'association MSV Normandie :
msv.normandie.idf@gmail.com
Présentation de la ferme et de la démarche
Nicolas Hallegouet se présente : il a 49 ans et exploite, avec son frère qui l’a rejoint il y a cinq ans, une entreprise agricole de 32 hectares située à Guipavas, dans le Finistère.
Il précise qu’il ne parle jamais d’« exploitation agricole », mais d’« entreprise agricole ». Pour lui, « exploiter la terre » n’a pas de sens : la terre se régénère, on est dans du recyclage et dans une dynamique positive.
Il rappelle qu’une vidéo avait déjà été tournée quelques années auparavant avec Vers de terre production pour présenter l’historique de la ferme. Depuis, son système a fortement évolué. Depuis deux ans, il travaille sur un système de monoculture en association multi-espèces.
Cette évolution fait suite à une formation suivie avec Vers de terre production, notamment sur les bilans humiques. Même si ses bilans n’étaient pas mauvais, il en a conclu que, pour les améliorer, la seule solution était de travailler en couvert permanent.
Passage au couvert permanent
Au départ, il lui a été proposé de travailler avec de la luzerne ou du trèfle. Nicolas Hallegouet explique avoir déjà essayé la luzerne six ou sept ans auparavant, mais avoir arrêté, notamment pour deux raisons :
- les sols de la ferme sont plutôt acides, alors que la luzerne se comporte mieux en sols basiques ;
- la luzerne n’a pas le même pouvoir couvrant que le trèfle.
Comme l’eau n’est pas ici le facteur le plus limitant, il a orienté sa réflexion vers le trèfle et vers la question du trafic du sol. Le système est en place depuis deux ans.
Un système simplifié autour de la pomme de terre et du blé
Nicolas Hallegouet explique travailler aujourd’hui sur des successions très simples :
- pomme de terre primeur – blé, soit tous les deux ans ;
- pomme de terre – blé ;
- pomme de terre – trois blés à suivre.
Il ne parle même plus vraiment de rotation au sens classique. Pour lui, la notion de rotation « a complètement explosé ». Il estime qu’il n’a plus de sens de multiplier les cultures à l’excès : on ne peut pas être compétent partout, et les choix doivent aussi être guidés par les débouchés.
Dans son cas, il a un acheteur de blé qui est producteur de porcs et qui recherche spécifiquement du blé pour l’alimentation animale, et non de l’orge, de l’avoine ou d’autres protéines. Le choix de la rotation se fait donc autant par rapport au marché que par rapport à des convictions agronomiques. L’enjeu ensuite est de construire un système durable et sain.
Historique technique de la ferme
Nicolas Hallegouet rappelle les grandes étapes de son évolution :
- arrêt du labour en 2002 ;
- passage au semis sous couvert en 2009 ;
- intérêt, depuis deux ans, pour les associations multi-espèces et les couverts permanents.
Il dit avoir encore un positionnement où la chimie reste, pour lui, une « démarche de progrès », mais utilisée comme la « cinquième roue du carrosse », seulement pour des objectifs précis. Il indique notamment :
- ne plus faire de fongicides sur blé ;
- être à environ -80 % sur la pomme de terre par rapport à la moyenne ;
- n’utiliser la chimie que lorsqu’il y a un risque réel, car le volet économique reste déterminant.
Gérer la monoculture par la rupture parasitaire
L’enjeu, lorsqu’on va vers des systèmes très simplifiés, est de gérer les problèmes parasitaires et sanitaires. Pour Nicolas Hallegouet, le premier levier est très clair : il ne faut pas avoir de repousses de la culture précédente.
Il insiste particulièrement sur ce point en pomme de terre : si les repousses sont mal gérées dans les cultures suivantes, on s’assure d’avoir des problèmes parasitaires et sanitaires. Il s’agit donc d’abord de prophylaxie.
Le deuxième levier est la rupture parasitaire : il faut implanter des plantes qui soient à l’opposé des pathogènes de la culture précédente pour éviter qu’ils ne prospèrent. Mais en monoculture ou quasi-monoculture, cette rupture est courte : entre la récolte de fin juillet et le semis de fin septembre ou d’octobre, il n’y a que deux à trois mois pour agir. Il faut donc actionner tous les leviers en même temps.
Exemple cité : le piétin du blé. Nicolas Hallegouet explique que le principal vecteur est le maintien de la plante hôte. C’est pour cette raison qu’il gère chimiquement les repousses de blé, afin d’être certain qu’elles ne prospèrent pas. Mais il montre ensuite des systèmes plus aboutis où il pense pouvoir se passer de chimie.
Premier essai : couvert de dicotylédones avant un deuxième blé
Sur une première parcelle d’essai, après récolte de blé fin juillet-début août, un couvert a été semé. Il a mis du temps à lever car les conditions étaient très sèches. Ce couvert est composé uniquement de dicotylédones :
- plantain,
- moutarde,
- trèfle d’Alexandrie.
Des adventices dicotylédones comme le chénopode sont également présentes, ce qui ne le dérange pas.
Il a réalisé un antigraminées dans ce couvert pour gérer les repousses de blé, car l’objectif est de remettre un deuxième blé. Le fait d’être en pur dicotylédones permet déjà une première rupture : le blé étant une graminée, il ne mélange jamais de graminées dans ce type de couvert. Il précise ainsi qu’il n’y mettra jamais d’avoine.
Son idée, à terme, serait plutôt d’avoir des couverts spécialisés, soit de dicotylédones, soit de graminées, et de gérer les repousses par des herbicides ciblés, antigraminées ou antidicotylédones, selon les cas.
Rôle du trèfle d’Alexandrie dans le blé
Le trèfle d’Alexandrie est laissé en place et le blé est semé vers le 25 octobre. Le trèfle accompagnera ensuite le blé jusqu’à fin février-début mars.
Selon Nicolas Hallegouet, cela aide à gérer les problèmes de piétin :
- par une action physique : le trèfle couvre le sol et limite les éclaboussures de pluie ;
- par une action chimique/rhizosphérique : il évoque un pH racinaire du trèfle autour de 5,2 à 5,5, contre 7 à 8 pour le blé, ce qui crée une complémentarité entre les deux plantes.
Cette parcelle d’essai lui sert à approfondir sa compréhension des problèmes sanitaires en monoculture de blé et à identifier les leviers permettant de les supprimer.
Intérêt de la moutarde
Nicolas Hallegouet apprécie particulièrement la moutarde, car elle recycle le soufre. Il rappelle que le soufre a une synergie avec l’azote et permet de mieux le valoriser. Comme il n’a pas de colza dans sa rotation, il n’a aucun problème à utiliser de la moutarde de temps en temps.
Plus largement, il considère que chaque plante a des qualités particulières pour recycler certains éléments. Plus on a d’espèces, plus on a de chances de recycler un maximum d’éléments et de développer une diversité microbiologique, puisque chaque plante a sa propre microflore bactérienne et fongique.
Dans ce couvert :
- le chénopode et la moutarde forment la « charpente » ;
- le trèfle assure la couverture ;
- l’ensemble prépare un système plus fonctionnel.
Utilisation ciblée du glyphosate
Au moment du semis du blé, il prévoit un litre de glyphosate. L’avantage qu’il y voit est sa sélectivité sur les légumineuses : il ne détruit pas le trèfle.
Il précise que l’objectif n’est pas de détruire le couvert. La moutarde, par exemple, arrive à floraison et mourra naturellement. Le glyphosate sert seulement à gérer quelques pâturins ou quelques graminées qui pourraient subsister.
Il explique aussi que, dans sa réflexion, à terme, il ne traiterait peut-être plus la culture de vente mais le couvert. Il reconnaît toutefois que réglementairement, la place du couvert permanent n’est pas claire : ce n’est ni vraiment une dérobée, ni tout à fait un couvert classique.
Pailles, phosphore et potassium
Toutes les pailles sont broyées et rien n’est exporté. Nicolas Hallegouet souligne qu’il n’apporte plus de phosphore ni de potassium depuis quinze ans, alors même que ses taux continuent d’augmenter, y compris dans des systèmes avec pomme de terre parfois tous les deux ans.
Pour lui, cela montre que les standards traditionnels volent en éclats dans ces systèmes. Quand on calcule réellement les exportations de phosphore et de potassium, même avec la pomme de terre, elles ne sont pas aussi importantes qu’on le croit souvent.
Trèfle blanc après pomme de terre récoltée fin juillet
Sur une autre parcelle, après une récolte de pommes de terre fin juillet, il a semé du trèfle blanc pur à 10-12 kg/ha, soit des doses élevées. Avec lui, le chénopode et un peu de renouée se sont également développés.
Le chénopode est ici très intéressant pour lui :
- il fait un pivot ;
- il aide à reconstruire la structure détruite par la récolte de pomme de terre ;
- c’est une plante estivale à fort pouvoir de perforation ;
- c’est aussi une plante très carbonée, avec de la lignine, qui nourrit rapidement la microbiologie.
Il a broyé cette parcelle quelques jours avant la visite pour permettre au trèfle blanc de mieux s’installer. L’objectif est d’avoir, au moment du semis du blé, un beau tapis de trèfle :
- en surface, pour protéger le sol en hiver ;
- en profondeur, avec le travail du chénopode.
Installer un trèfle blanc en été
Nicolas Hallegouet explique qu’on lui disait qu’il n’était pas possible d’installer un trèfle blanc en été, car il s’implante trop lentement. Son essai montre au contraire qu’en deux mois, il est déjà capable de s’installer.
Le trèfle blanc a pour lui plusieurs avantages sur le trèfle d’Alexandrie :
- il reste bas ;
- il est pérenne ;
- il peut rester trois ans ;
- son coût, ramené à la rotation, devient très faible, de l’ordre de 20 €/ha/an.
Il insiste sur le fait qu’il ne raisonne pas d’abord en termes d’azote fourni par la légumineuse. Son objectif principal est plutôt de travailler la mycorhization et d’avoir des légumineuses en permanence dans le sol pour améliorer la disponibilité des éléments, notamment du phosphore.
Implantation et traitement des semences
Le trèfle a été semé au semoir, après un passage de cultivateur pour remettre la parcelle à plat après la pomme de terre. La levée a été lente, notamment à cause de la sécheresse, et le chénopode avait pris de l’avance. Mais comme ce dernier n’était pas trop dense, le trèfle a réussi à trouver assez de lumière.
Nicolas Hallegouet explique qu’aujourd’hui toutes les graines qu’il sème sont enrobées avec un complexe d’oligo-éléments. Il ne fait plus de fongicides sur semences depuis longtemps et enrobe également les couverts pour sécuriser l’implantation. Pour lui, c’est un petit investissement très rentable.
Gestion des vivaces par les couverts spontanés
Il indique que les couverts spontanés, avec renouée, chénopode et graminées estivales, gèrent très bien certaines vivaces comme le liseron, le chardon ou le rumex.
Dans les systèmes à couvert permanent, il est important de bien appréhender les vivaces. Or, selon lui, ces plantes spontanées couvrantes jouent déjà un rôle fort. Le chénopode, par exemple, fait un travail vertical de structuration, ce qui peut limiter l’expression du rumex.
Il explique qu’il a changé de regard sur les couverts. Avant, il passait son temps à choisir et imposer des couverts. Désormais, après une culture destructrice comme la pomme de terre, il estime qu’il faut écouter le sol. Le sol fait alors germer les plantes dont il a besoin pour se reconstruire.
Il observe par exemple que :
- dans les zones plus légères et moins compactes, avec davantage de matière organique, la renouée des oiseaux s’exprime davantage ;
- dans les terres plus lourdes et plus pauvres en matière organique, le chénopode domine.
Les couverts spontanés deviennent ainsi une forme d’analyse du sol « sans laboratoire ».
Importance de la couverture pour la gestion de l’eau
Nicolas Hallegouet explique qu’avec son semoir de semis direct à disques, il peut semer sans problème dans ces couverts. Il considère même que, dans les systèmes de couvert permanent, il faut oublier le semoir à dents : il faut pouvoir trancher le couvert, ce que les disques font mieux.
Pour lui, l’intérêt est majeur sur le plan hydrique :
- la surface est protégée contre les fortes pluies hivernales ;
- la structure profonde est mieux maintenue ;
- le système stocke mieux l’eau ;
- cela aide à gérer les printemps de plus en plus secs.
Même si certains sols n’ont parfois que 20 cm de terre, il estime qu’on peut apprendre à construire du stockage d’eau par la matière organique et par la structuration.
Couverts spontanés après pomme de terre primeur
Parcelle récoltée fin juin
Après une pomme de terre primeur récoltée fin juin, il a simplement égalisé la terre et semé un peu de trèfle d’Alexandrie à la volée. Ce sont surtout la renouée, le chénopode et des graminées estivales qui se sont exprimés.
Au moment de la visite, le couvert arrive en sénescence, mais le trèfle d’Alexandrie prend le relais. Cela permet de garder une activité végétale permanente. Pour Nicolas Hallegouet, c’est important de maintenir une plante vivante pour nourrir la microbiologie, principalement grâce aux sucres issus de la photosynthèse.
Ce couvert, en deux mois et demi, représente déjà une biomasse intéressante. Il n’a presque rien coûté en dehors de la mise en place.
Différences entre parcelles et rôle de la somme de températures
Il compare plusieurs parcelles et montre l’importance de la date de récolte :
- entre une récolte début juin,
- une récolte fin juin,
- une récolte fin juillet,
les différences de biomasse sont considérables. Cela illustre, selon lui, le rôle fondamental de la somme de températures. Il est donc essentiel de semer le plus tôt possible après récolte.
Rôle sanitaire des couverts spontanés
Dans ces systèmes, la densité de végétation gère aussi les repousses de pommes de terre et participe à la gestion des nématodes et d’autres agents pathogènes. Il cite les situations de rotation intensive en pomme de terre, notamment à Noirmoutier, où des problèmes de nématodes apparaissent.
Pour lui, cette diversité de plantes remet de l’ordre dans la microbiologie et « purifie le système ».
Il identifie également certaines espèces :
- la renouée, proche du sarrasin dans sa famille botanique, pourrait bien recycler le phosphore ;
- le chénopode, lorsqu’on le laisse se lignifier, agit comme un BRF produit directement sur place.
Il y voit un immense intérêt : les mauvaises herbes ne sont plus considérées comme des adventices mais comme des « herbes folles » qui ont des facultés de régénération, de rupture sanitaire et de couverture, gratuitement et de manière fiable.
Une remise en cause de la double culture
Nicolas Hallegouet explique qu’il pourrait techniquement faire une deuxième culture, par exemple du maïs grain, mais qu’il ne le souhaite pas. Il considère qu’il vaut mieux faire une belle culture de rente puis consacrer tout le reste au sol, quitte à faire plusieurs couverts successifs.
Il cite l’idée qu’il faut laisser au sol environ 60 % de la matière produite. Les couverts très biomasse y contribuent directement.
Il préfère donc investir dans le fonctionnement du sol plutôt que chercher quelques euros supplémentaires avec une double culture qui ferait moins bien les ruptures parasitaires.
Plus de biomasse pour plus de résilience
Avec un semoir de semis direct, il peut semer dans de très grosses biomasses. Il dit même que plus il y a de biomasse, mieux c’est pour le semoir et pour le système :
- plus de biomasse = Plus de garde-manger pour le sol ;
- plus de couverture ;
- plus de protection de la microbiologie ;
- plus de résilience globale.
Quand tout est aplati, cela forme un véritable matelas protecteur.
Parcelles avec broyage partiel avant reprise pour pomme de terre
Sur certaines parcelles, un broyage a été réalisé parce qu’une plantation de pommes de terre est prévue à partir de fin novembre. Il faut alors anticiper un léger travail du sol.
Il observe notamment le développement racinaire très important des graminées estivales, ainsi que leur production de carbone. Toutefois, il considère le chénopode encore plus intéressant, car plus « plein », plus riche en lignine, donc plus proche d’un BRF naturel produit sur place.
Il fait le parallèle avec le maraîchage sur sol vivant, où l’on peut apporter des copeaux de bois. Sur ses surfaces, ce n’est pas possible économiquement ; il cherche donc des plantes capables de produire cette lignine directement dans la parcelle.
Parcelle avec trèfle d’Alexandrie pour sécuriser un couvert spontané
Sur une autre parcelle récoltée le 15 juin, les couverts spontanés se sont moins exprimés que sur d’autres. Mais le trèfle d’Alexandrie, présent, a permis de boucher les trous et de jouer pleinement son rôle de couvert.
Cette observation l’amène à dire que, même en couvert spontané, il est utile de mettre un trèfle pour sécuriser le résultat. Sinon, il pourrait y avoir davantage d’herbes folles peu intéressantes en termes de biomasse ou de structuration.
Il remarque toutefois que le liseron a été moins bien contrôlé sur cette parcelle, ce qui montre qu’il faudra encore travailler cette question.
Couvert de moutarde avant blé après récolte très tardive
Dans le cas d’une récolte de pommes de terre fin août, l’enjeu devient une véritable course contre la montre. Il sème alors 15 kg/ha de moutarde gélive. En un mois et demi, elle n’aura pas le temps de beaucoup s’exprimer, mais elle assurera déjà une première couverture et recyclera du soufre avant le semis du blé vers le 25 octobre.
Gestion du bocage et biodiversité
Nicolas Hallegouet accorde une grande importance aux talus et au bocage. Il n’utilise jamais de lamier ni d’épareuse sur les talus. Il laisse les fougères et autres plantes s’exprimer. Pour lui, cela construit de la biodiversité utile au système de production.
Concernant les arbres, il préfère garder des fûts et intervenir ponctuellement à la tronçonneuse plutôt que de passer un lamier. Il estime que les coupes mécanisées répétées blessent les arbres, notamment les châtaigniers, qui tombent alors malades.
Ce bocage participe selon lui :
Il note avoir très peu de pucerons et peu d’insectes problématiques, même si le climat local joue aussi.
Taupins, mildiou et rhizoctone
Depuis deux ans, Nicolas Hallegouet travaille avec la société Gaïago pour tester des huiles essentielles qui font fuir les taupins. Il juge ces produits assez efficaces, tout en reconnaissant qu’ils peuvent aussi avoir des effets secondaires sur la microbiologie. Il les considère cependant comme une étape dans une démarche de progrès.
Concernant le mildiou, il n’utilise des fongicides de synthèse qu’aux périodes très critiques, lorsque la météo est très défavorable. Sinon, il recourt à un produit favorisant la synthèse des protéines par la plante, donc son immunité. Il estime être à environ -80 % de l’IFT régional.
Sur les pommes de terre, il utilise aussi des traitements de plants à base d’oligo-éléments, sans fongicides. Le rhizoctone, qu’il considère comme la « bête noire » de la pomme de terre, commence selon lui à être mieux maîtrisé dans une approche globale.
L’importance primordiale des équilibres minéraux
Nicolas Hallegouet insiste fortement sur un point : avant la biologie, il y a les minéraux. Selon lui, il s’est trop focalisé autrefois sur la biologie alors que le premier pilier est l’équilibre minéral, notamment calcium et magnésium.
Il considère qu’un sol n’est jamais mort ; sa biologie est simplement en dormance. Dès que les équilibres minéraux sont remis en place, la microbiologie peut à nouveau s’exprimer rapidement.
Il cite ici l’influence de Francis Bucquet et de la société Gaïago dans sa compréhension de ces équilibres.
Préparation du sol pour pomme de terre primeur
Nicolas Hallegouet montre ensuite une parcelle qui servira à implanter des pommes de terre en février suivant. Il a préparé le sol dès septembre :
- herse rotative,
- tamisage,
- puis semis en surface de 200 kg/ha d’avoine.
L’objectif est d’obtenir une terre très fine, adaptée à une plantation très précoce et à une récolte mécanisée. Comme ses sols sont fragiles et sans argile, ils ne se restructurent pas naturellement en hiver. Le seul moyen de les protéger est donc d’avoir un tapis d’avoine très dense.
Il reconnaît que cette intervention est violente pour le sol, mais il la juge économiquement très efficace. Il préfère alors travailler en amont et en aval de la culture pour reconstruire rapidement le système.
Il note d’ailleurs qu’en travaillant en fin d’été, les vers de terre, encore au fond du profil à cause de la sécheresse, sont moins impactés. Il rappelle néanmoins qu’une culture de pomme de terre fait perdre environ une tonne de vers de terre par hectare, soit environ quatre tonnes de biomasse vivante. Cela montre à quel point la pomme de terre est destructrice et à quel point il faut reconstruire très vite.
Généralisation du trèfle blanc dans toute la ferme
Nicolas Hallegouet présente enfin une parcelle de blé sous trèfle blanc, qu’il considère comme le système qu’il va généraliser à toute la ferme dans un délai d’un an et demi.
Le précédent était une pomme de terre. Il a semé le blé assez clair, à 100-110 kg/ha, puis réalisé en fin janvier-début février un sursemis de trèfle blanc à 8 kg/ha. Le trèfle s’est installé tranquillement et, à partir de la sénescence du blé, vers le 15 juin, il a commencé à vraiment s’exprimer avec l’arrivée de la lumière.
Un système très étouffant et très propre
Le trèfle blanc est pour lui une plante très étouffante. À part quelques rumex et quelques laiterons, rien ne passe au travers. Cela présente plusieurs avantages :
- pas de repousses de blé ;
- bonne dégradation des pailles ;
- très bonne rupture parasitaire ;
- très faible salissement.
L’objectif est de faire ensuite deux autres blés à suivre en gardant ce couvert permanent.
Raisonner en photosynthèse captée
La « révélation » principale de Nicolas Hallegouet est une réflexion en termes de photosynthèse. Dans un schéma classique, après récolte, on perd selon lui quasiment trois mois de photosynthèse :
- environ un mois et demi de sénescence de la culture ;
- puis le temps d’implantation du couvert suivant.
Avec le trèfle déjà présent :
- il capte l’énergie dès la sénescence du blé ;
- il est déjà en place après la récolte ;
- il continue jusqu’au relais pris par le blé suivant.
Il estime ainsi capter quasiment 100 % de la photosynthèse annuelle. Cette énergie stockée dans le système se traduit ensuite par moins de besoins en carburant, en engrais, en produits phytosanitaires et en interventions.
Il affirme qu’avec ce couvert il gagnera 20 quintaux de blé par rapport à un blé sur blé classique, alors que normalement un blé sur blé fait perdre 10 à 20 quintaux.
Gestion chimique minimale du trèfle
Pour implanter le blé suivant, il prévoit à ce stade un litre de glyphosate afin d’« endormir » le trèfle pendant deux ou trois mois, le temps que le blé s’installe. Ce passage sert aussi à gérer quelques graminées et vivaces.
Ensuite, il envisage éventuellement un désherbage très léger avec un peu de DFF, à dose très réduite, voire pas du tout si cela s’avère inutile. Il pense aussi gérer le rumex au printemps avec du Granstar.
À terme, il imagine que le plantain pourrait venir naturellement remplacer le rumex dans les zones encore compactes. Le plantain jouerait alors le rôle de « charpente métallique » verticale, tandis que le trèfle formerait le toit.
Vers des blés à 100 quintaux avec 100 unités d’azote
Nicolas Hallegouet se dit persuadé qu’avec ce type de système, il sera possible d’obtenir des blés à 100 quintaux avec 100 unités d’azote. Il attribue cela à :
- la mycorhization construite par le trèfle ;
- l’amélioration de la structure ;
- la meilleure disponibilité des éléments ;
- la meilleure protection du sol.
Il a aussi hâte de voir ce que donnera la pomme de terre après plusieurs années de trèfle blanc.
Sortie du trèfle avant retour pomme de terre
Dans sa rotation, c’est dans le troisième blé qu’il détruira le trèfle, en septembre, avant de revenir à la pomme de terre l’année suivante. Il implantera alors de l’avoine, qu’il apprécie comme précédent de pomme de terre :
- graminée hivernale gélive ;
- peu de biomasse en surface ;
- beaucoup de travail racinaire en profondeur.
Effets attendus à l’échelle du système
Pour Nicolas Hallegouet, ce type de système permet de répondre simultanément à de nombreux enjeux :
- nitrates ;
- produits phytosanitaires ;
- érosion ;
- stockage de l’eau ;
- structure du sol ;
- gestion des maladies ;
- réduction des intrants.
Il insiste sur l’idée qu’on ne résoudra rien en traitant les problèmes un par un. Il faut « fermer le système » et tout solutionner en même temps.
Azote, urée et fumier
Aujourd’hui, il indique produire 40 t/ha de pommes de terre avec 98 unités d’azote. Il n’utilise plus que de l’urée depuis quinze ans, et plus d’ammonitrate. Selon lui, l’ammonitrate est un explosif plus qu’un fertilisant, alors que l’urée est plus naturelle et passe par un processus biologique avant d’être mise à disposition de la plante.
Il achète aussi environ 150 tonnes de fumier, qu’il épand toujours à l’automne, jamais au printemps. Pour lui, le fumier doit servir à développer les champignons. Il le travaille en amont avec des bactéries et des champignons afin de gérer l’ammoniac et de le transformer en ammonium. Cela permet :
- d’éviter les odeurs ;
- de limiter les pertes d’azote ;
- d’apporter un fumier plus compatible avec un milieu aérobie.
Il critique la logique de compostage lorsqu’elle conduit à perdre l’azote dans l’air. Dans ses systèmes couverts, il estime qu’on peut charger en azote sans fuite, puisqu’il n’y a ni lessivage, ni érosion, ni fuite de phosphore.
Performances économiques et organisation du travail
Sur 32 hectares, Nicolas Hallegouet indique être à plus de 110-115 000 € d’EBE. Cela lui permet :
- d’investir ;
- d’avoir des jours de repos hebdomadaires ;
- de prendre des congés.
Il insiste sur le fait que l’agriculture doit se rapprocher des autres catégories socioprofessionnelles. Pour lui, elle est encore trop en marge parce qu’elle travaille trop. Il cherche donc des systèmes extrêmement efficients, à la fois économiquement et en temps de travail.
Il revendique aussi une forme de sobriété, y compris intellectuelle : il faut beaucoup d’humilité face à la nature, que l’on connaît encore très mal.
Regard sur le métier d’agriculteur
Nicolas Hallegouet dit souvent que la compétence est l’addition du savoir et du savoir-faire. Il estime qu’aujourd’hui beaucoup d’experts ont du savoir mais pas de pratique de terrain, alors que la véritable compétence se trouve souvent chez les agriculteurs qui expérimentent.
Il développe aussi une autre vision du métier : selon lui, l’agriculteur ne nourrit pas directement les gens. Son travail est de manager le sol pour qu’il soit le plus performant possible. C’est le sol, ensuite, qui permet aux plantes de nourrir les hommes.
Dans cette logique, le cultivateur est aussi un éleveur, puisqu’il a sous ses pieds une immense biomasse animale. Il faut donc raisonner ensemble :
- le sol,
- le végétal,
- l’animal,
- et l’alimentation humaine.
Conservation des pommes de terre et anti-germination
Sur les pommes de terre, Nicolas Hallegouet explique qu’il utilise un anti-germinatif sur feuillage quinze jours avant la récolte. L’objectif est de préserver la dormance des tubercules.
Cela lui permet de conserver les pommes de terre jusqu’au mois de mai sans dépenser d’électricité pour le froid. Elles sont stockées dans un bâtiment isolé, mais non réfrigéré.
Il y voit plusieurs intérêts :
- un très bon bilan carbone ;
- une meilleure qualité nutritionnelle ;
- une meilleure qualité gustative.
Selon lui, lorsque les pommes de terre sont stockées à 3-4 °C, l’amidon se transforme en sucres rapides. Au bout de six mois, on ne mange plus vraiment un aliment à sucres lents. En conservant les tubercules à 8-9 °C, il retrouve des pommes de terre « comme à l’ancienne ».
Limites actuelles et perspectives pour la pomme de terre sous couvert
Nicolas Hallegouet reste très pragmatique sur la culture de la pomme de terre sous couvert. Il dit : pourquoi pas, mais il faudra une génétique appropriée.
Le principal problème est la protection des tubercules contre la lumière. Aujourd’hui, on les met dans la terre pour les préserver des UV. Peut-être qu’avec 20 t/ha de biomasse on pourrait y parvenir autrement, mais cela demanderait des plantes capables de produire un gros couvert protecteur.
Dans les couverts actuels, il observe déjà que les repousses de pommes de terre sont peu nombreuses, ce qui est vertueux. Il s’interroge encore sur le risque mulots/rongeurs, qui reste pour lui une inconnue importante.
Dernier exemple : les limites d’un système TCS classique
En fin de vidéo, Nicolas Hallegouet montre une parcelle semée fin août en moutarde et trèfle d’Alexandrie, après récolte d’orge. Il avait laissé lever le brome en faisant un déchaumage, mais constate qu’il a fait « deux fausses ». Une partie des graines a levé, mais pas tout.
Il observe que, dans ce système plus classique de TCS avec couvert implanté après récolte :
- les repousses d’orge sont mal gérées ;
- le pâturin est mal géré ;
- le brome n’est pas maîtrisé ;
- la couverture reste insuffisante.
Il en conclut que ces systèmes ne sont pas vertueux et qu’ils laissent peu de solutions en dehors de la chimie ou du travail mécanique, lequel perturbe les champignons, le sol, le carbone et demande beaucoup de temps.
Cette parcelle lui a donc surtout servi à voir les limites du système TCS classique, par contraste avec les systèmes de couvert permanent.
Conclusion
À travers l’ensemble de ses essais, Nicolas Hallegouet propose une vision de l’agriculture fondée sur quelques idées fortes :
- couverture végétale permanente ;
- simplification des rotations autour de systèmes économiquement cohérents ;
- usage très réduit mais encore pragmatique de la chimie ;
- recours aux couverts spontanés et aux légumineuses pérennes ;
- primauté des équilibres minéraux ;
- rôle central de la photosynthèse continue ;
- recherche de systèmes à la fois productifs, sobres, résilients et socialement viables.
Son objectif n’est pas seulement de réduire les intrants, mais de construire des systèmes capables de produire beaucoup avec moins, tout en améliorant les marges, le temps de travail et la santé du sol.