Réussir en Agriculture Bio de Conservation, par Alain Peeters
![]()
A l’occasion des Rencontres Nationales « Agronomie et Agriculture de Conservation en Bio 2022 », Alain Peeters vous présente les leviers à activer pour créer un système sans labour et bio en polyculture-élevage.
Les Rencontres Nationales de l'ABC à Laval (53) ont eu lieu les 15 et 16 février 2022, organisé par le Civam Bio 53 (les agriculteurs bio de la Mayenne), avec l'aide de : Ecophyto, OFB, Région Pays de la Loire, Agence de l'eau Loire-Bretagne, CAP sans glypho
Alain Peeters est un agronome et un agroécologiste. Il a été formé à l’Université de Louvain en Belgique où il a aussi enseigné pendant plus de 20 ans. Il est détenteur d'une large connaissance théorique et de terrain en agronomie générale mais également en écologie des zones tempérées et tropicales. Il a été pendant 20 ans coordinateur du réseau FAO/CIHEAM des Prairies et des Fourrages pour l’Europe, l’Afrique du Nord et le Moyen Orient. Il est directeur du Centre de recherche RHEA, Secrétaire général de l'association européenne pour l'Agroécologie, Agroecology Europe (www.agroecology-europe.org). Depuis 10 ans, il développe des systèmes agroécologiques en fermes en Europe du Nord-Ouest.
Introduction
Alain Peeters commence par dire qu’il est très heureux de se retrouver dans ce groupe ABC. Il rappelle avoir participé aux deux premières réunions à Rambouillet et souligne qu’il s’agit d’un groupe très sympathique, mais surtout d’un groupe de pionniers. Selon lui, il est essentiel d’être pionnier dans un monde qui change très vite, notamment sur le plan géopolitique.
Il prend comme exemple l’explosion récente du prix des engrais azotés, qu’il relie à une crise politique, mais qu’il considère aussi comme l’annonce de ce qui va se passer à l’avenir : les ressources vont devenir de plus en plus chères et commencer à se raréfier. Cela aura des implications directes en agriculture. À partir du moment où les engrais, l’énergie fossile et plus largement tous les intrants deviennent plus coûteux, il faut dès maintenant commencer à restaurer la fertilité des sols, tant que l’énergie fossile reste encore à un prix abordable. Il y a, selon lui, une forme d’urgence à agir.
Parcours d’Alain Peeters
Alain Peeters se présente brièvement. Il a fait des études d’ingénieur agronome à l’université de Louvain, en Belgique. Il a ensuite commencé sa carrière en Afrique, où les agriculteurs itinérants de la forêt tropicale humide lui ont appris beaucoup de choses. Il dit avoir été particulièrement impressionné par leur connaissance du milieu, des espèces indicatrices, des espèces médicinales, etc. Il mentionne aussi les éleveurs peuls dans les savanes, qui l’ont impressionné de la même manière.
Par la suite, il est devenu professeur, donc enseignant-chercheur, tout en cherchant toujours à garder un contact étroit avec la pratique. Il a travaillé au co-développement de systèmes agricoles plus durables avec des groupes d’agriculteurs pilotes, expérience qu’il considère comme l’une des plus belles de sa vie professionnelle. Il a dirigé trois fermes expérimentales et réalisé de nombreuses consultances pour des agences internationales, ce qui lui a permis d’observer beaucoup de situations agricoles dans le monde. Il a également habité dans plusieurs pays.
Il précise que ce dont il va parler est fondé à la fois sur la science, sur des publications scientifiques, sur ce qu’il a vu dans les champs de nombreux pays, mais avant tout sur son expérience pratique personnelle. Depuis dix ans, il a géré lui-même deux fermes et accompagné de façon très étroite huit autres fermes en Wallonie, en Flandre et en France. Le but était de développer un système qui soit à la fois un système bio sans labour et un système 100 % à l’herbe pour l’élevage bovin, dans un cadre plus large d’agroécologie.
Une approche holistique pour développer des systèmes durables
Alain Peeters explique qu’il a travaillé de façon holistique, car il estime que l’approche globale, où l’on agit sur tous les paramètres à la fois, est la seule méthode possible pour développer des systèmes durables.
Il oppose cette approche à l’approche réductionniste ou analytique, qui représente selon lui plus de 95 % de la recherche scientifique. Cette dernière est, à ses yeux, totalement incapable de développer à elle seule des systèmes durables, même si elle peut être utile en appui d’une approche holistique.
Il compare le développement d’un système bio à l’ajustement d’une machine : on donne des « petits coups de tournevis » ici et là, on corrige un élément, puis un autre, et d’année en année on améliore le système sur la base de ce qui a été observé. Cette manière de faire permet, selon lui, de gagner beaucoup de temps par rapport à une démarche purement analytique.
Le choix du sujet : adventices, maladies et ravageurs
Alain Peeters indique qu’il aurait pu parler d’autres sujets comme la séquestration du carbone, la restauration de la fertilité du sol ou encore la fixation symbiotique de l’azote. Il remarque d’ailleurs que cela peut paraître paradoxal de ne pas commencer par là alors qu’ils sont en train de construire « une nouvelle agronomie », qu’il appelle l’agronomie du carbone, et plus seulement l’agronomie de l’azote, même si l’azote reste important.
Cependant, comme le temps de parole n’est que d’une heure, il choisit de se concentrer sur la gestion des adventices, des maladies et des ravageurs.
La vie du sol au cœur de l’agronomie
Replacer les micro-organismes au centre
Alain Peeters commence par quelques idées préliminaires sur la vie du sol et sur les mécanismes de contrôle des pathogènes par les micro-organismes de la rhizosphère et de la phyllosphère.
Il insiste sur le fait qu’en agronomie, depuis environ soixante ans, on a largement ignoré la vie du sol. Pour lui, il faut désormais corriger cette erreur.
Il s’appuie sur une représentation de l’évolution du vivant pour montrer que les bactéries et les archées représentent à elles seules près des deux tiers des espèces, et qu’en y ajoutant les champignons, on comprend « qui est le patron sur la planète ». Il en conclut qu’il faut reconnaître le rôle déterminant de ces organismes.
Arrêter de détruire la « maison sol »
Pour favoriser la vie du sol, il faut d’abord arrêter de la massacrer. Alain Peeters emploie volontairement un terme fort et parle d’« armes de destruction massive » à propos du labour, du labour profond en particulier, de l’utilisation d’outils à dents en profondeur et de la fraise ou du rotavator travaillant en profondeur.
Selon lui, les micro-organismes reconstruisent chaque année la « maison sol », et chaque année l’agriculture la détruit. Il faut donc cesser de labourer et se limiter, en bio, à des travaux du sol réduits et superficiels.
Il reconnaît que le labour sert notamment à contrôler les adventices, mais affirme qu’il faut alors trouver d’autres moyens de les gérer.
Nourrir la vie du sol
Après avoir cessé de détruire la maison sol, il faut nourrir la vie du sol, autrement dit « remplir le frigo de la maison ». Alain Peeters distingue deux sources de carbone :
- le carbone « solide » : résidus végétaux, pailles, engrais verts, fumiers, etc. ;
- le carbone « liquide » : les exsudats racinaires des plantes vivantes.
Il souligne que des apports réguliers sont plus intéressants qu’un gros apport annuel, car il faut nourrir les micro-organismes toute l’année. Les organismes symbiotiques doivent même être nourris tous les jours. Cela se fait grâce aux plantes vivantes.
Il en tire une conséquence très claire : il faut qu’il y ait des plantes en croissance en permanence, sauf pendant les périodes de gel ou de grande sécheresse. Le sol doit donc toujours être couvert, par des cultures principales, éventuellement par du relay-cropping, par des couverts dans l’interculture, et par des plantes compagnes dans les cultures principales. Il ajoute qu’on peut même conserver certaines petites adventices peu compétitives.
Le rôle du carbone liquide
Il prend l’exemple des racines aériennes de maïs sur lesquelles on peut observer le carbone liquide « dégouliner ». Ce carbone nourrit chaque jour les micro-organismes symbiotiques.
La plante investit fortement dans ces bactéries et champignons, notamment dans les mycorhizes, parce que ces micro-organismes lui rendent toute une série de services. Parmi eux, Alain Peeters insiste sur le fait que la rhizosphère constitue une barrière physique contre l’attaque des pathogènes.
Il rappelle que les pathogènes sont des exceptions dans la nature : ils représenteraient peut-être de l’ordre de 5 % des espèces de micro-organismes. Dans un sol vivant, où la plante nourrit correctement ses symbiotes, ces pathogènes ont très peu de place.
Pourquoi les plantes sont-elles malades ?
Alain Peeters souligne qu’en agriculture conventionnelle, on ne se pose pas vraiment la question de savoir pourquoi les plantes sont malades ou attaquées. On achète un produit phytosanitaire, on traite, et le problème semble réglé. En agroécologie, au contraire, il faut se demander pourquoi il y a des pucerons ici et pas dans la culture d’à côté, ou pourquoi il n’y en avait pas l’année précédente.
Il rappelle que, depuis au moins les années 1980, on sait que les plantes attaquées par les maladies et les ravageurs sont des plantes ayant des teneurs élevées en acides aminés libres et en sucres réducteurs. Ce sont ces composés qui attirent les parasites.
Mais pourquoi ces teneurs sont-elles élevées ? Souvent parce que la plante est stressée, ou parce que la fertilisation n’est pas équilibrée, ce qui constitue aussi une forme de stress.
Il cite alors les travaux d’Olivier Husson du CIRAD, qui a publié selon lui un article de synthèse remarquable. Cet article met en relation les attaques de ravageurs et de pathogènes avec deux facteurs : le pH et le potentiel redox. Il distingue ainsi des zones où les plantes sont attaquées par des virus, des bactéries, des insectes ou des champignons, et d’autres zones où les plantes restent saines. L’article explique comment amener les systèmes dans cette zone favorable.
L’effet de la diversité végétale sur la santé des cultures
Alain Peeters mentionne une expérience menée dans l’est de l’Allemagne, à Iéna, qui a mis en évidence l’impact de la diversité des plantes sur la diversité des micro-organismes et sur les services qu’ils rendent, notamment le contrôle des maladies.
Dans cette expérience, menée à partir de plantes prairiales avec un nombre d’espèces contrôlé dans chaque parcelle, on observe que le nombre et l’abondance des micro-organismes augmentent avec la richesse en espèces végétales. Selon lui, à partir d’environ cinq espèces appartenant à environ quatre familles botaniques, on atteint un plateau. C’est aussi à partir de ce niveau de diversité que les plantes sont nettement moins attaquées et qu’elles contrôlent mieux les adventices.
Pour Alain Peeters, c’est l’une des démonstrations les plus convaincantes du rôle de la diversité végétale sur le fonctionnement biologique du sol.
Les trois grands types de couverts à mobiliser
Alain Peeters insiste ensuite sur trois types de couverts qu’il considère comme centraux :
- les prairies temporaires ;
- les couverts diversifiés, qu’il appelle aussi « biomax » ;
- le réseau écologique, comprenant notamment les bandes enherbées, les bordures, les haies et d’autres éléments semi-naturels.
Les prairies temporaires
Les prairies temporaires sont, selon lui, excellentes pour gérer les adventices. Quand on démonte une prairie temporaire, il y a très peu d’adventices l’année suivante. Elles sont un peu moins efficaces pour la gestion des maladies et des ravageurs, mais elles excellent aussi pour séquestrer du carbone, restaurer la fertilité du sol et stimuler la vie biologique, notamment les vers de terre.
Il précise que les populations de vers de terre augmentent de manière linéaire entre la première, la deuxième et la troisième année de prairie temporaire.
Les prairies temporaires fixent aussi énormément d’azote. Dans sa région, une luzerne ou un trèfle violet peut fixer 300 à 400 kg d’azote par hectare et par an, soit plus du double de ce que beaucoup d’agriculteurs conventionnels apportent sur leurs parcelles.
Les couverts diversifiés ou « biomax »
Les biomax, couverts très diversifiés en espèces, provoquent selon lui une explosion très rapide de la vie du sol. Il dit même que l’on voit le sol « gonfler ». Lorsqu’il a semé son premier biomax il y a dix ans, il en a été sidéré. Il relie cet effet à l’explosion des bactéries.
Ces couverts sont bons pour gérer les adventices, bons pour gérer les ravageurs car ils favorisent aussi les auxiliaires, et très bons pour restaurer la vie du sol. Ils fixent de l’azote, mais moins que les prairies temporaires : de l’ordre de 60 unités d’azote par hectare en quelques mois.
Le réseau écologique
Le réseau écologique, s’il est bien conçu et suffisamment dense, permet surtout de contrôler les ravageurs parce qu’il favorise les alliés des cultures. Les bandes enherbées jouent aussi un rôle dans la restauration de la vie du sol au bord des parcelles. Elles constituent de petites réserves naturelles où les vers de terre peuvent se multiplier, de même que les champignons mycorhiziens, même si leur colonisation des parcelles est plus lente.
Ces bandes servent aussi d’habitat aux arachnides, aux carabes et à d’autres insectes utiles, ainsi qu’à des oiseaux des champs, des oiseaux des prairies et certains mammifères.
Comment concevoir un système ABC
Pour Alain Peeters, un système d’agriculture biologique de conservation repose sur la combinaison de ces trois composantes :
- les prairies temporaires ;
- les biomax ;
- le réseau écologique.
Les prairies temporaires et les biomax remplacent en quelque sorte les herbicides. Les biomax, seuls ou en combinaison avec les prairies, remplacent aussi les fongicides. Le réseau écologique, aidé par les biomax et un peu par les prairies, remplace les insecticides et les molluscicides.
Il souligne qu’en bio conventionnelle, il n’existe pas toujours de stratégie claire sur ces questions, ce qui conduit à des problèmes de maladies et de ravageurs mal compris.
La gestion des adventices
Les trois outils principaux
Pour gérer les adventices, Alain Peeters identifie trois outils principaux :
- la rotation des cultures, avec insertion de couverts et de prairies temporaires ;
- les travaux superficiels du sol entre deux cultures ;
- le désherbage éventuel dans la culture elle-même.
Il insiste cependant sur le fait qu’avec un système bien conçu, le désherbage direct dans la culture devrait devenir exceptionnel. Dans une ferme qu’il a gérée, après observation de centaines de parcelles, seules 5 % des cultures ont nécessité un désherbage.
Les leviers agronomiques mobilisables
Il rappelle plusieurs leviers déjà cités :
- les prairies temporaires, qui sont les championnes de la gestion des adventices ;
- les biomax ;
- les couverts permanents à base de trèfle blanc ou de luzerne ;
- les mélanges de cultures, par exemple céréales-légumineuses ;
- le choix des espèces et des variétés.
Il prend l’exemple du , bien plus compétitif vis-à-vis des adventices qu’un blé fourrager, alors que les deux peuvent servir au même usage en alimentation animale.
L’importance du choix génétique
Alain Peeters est très critique vis-à-vis des blés, blés durs et orges issus de la « révolution verte », c’est-à-dire des cultivars communément disponibles dans le commerce. Selon lui, ce sont des « passoires à adventices » dotées d’un système racinaire très faible.
Il recommande d’abandonner ces variétés au profit de blés anciens ou de cultivars récents sélectionnés en bio, comme la variété « Grazaro » qu’il cite en exemple. Ces variétés sont plus hautes, ont des feuilles plus horizontales et un système racinaire plus puissant. C’est ce type de génétique qui est nécessaire en ABC.
Les biomax pour concurrencer les adventices
Les biomax visent à produire en deux mois et demi de croissance environ 5 à 6 tonnes de matière sèche, lorsque les conditions sont favorables. Alain Peeters souligne que ce n’est pas toujours possible, mais que cela peut être atteint entre le 1er août et le 15 octobre.
Il répond à ceux qui considèrent ces couverts comme de la « salade » en affirmant qu’ils sont très utiles, car ils relâchent des éléments nutritifs pour la culture suivante. Il précise d’ailleurs qu’il fertilise le biomax, et non la culture suivante. Celle-ci est ensuite semée en direct dans le mulch formé par l’écrasement du couvert.
Il décrit ce système comme très simple : on sème, on récolte, et on ne fait rien d’autre. Pas de labour, pas d’insecticide, pas de fongicide, pas d’herbicide, pas de désherbage mécanique. Cela libère du temps pour d’autres activités éventuellement plus rentables.
Le travail superficiel du sol
Dans l’interculture, les adventices peuvent être gérées par des outils à dents travaillant à 2 ou 3 cm de profondeur, ou par un déchaumeur à disques. Il insiste cependant sur le fait qu’il ne faut jamais travailler plus profondément.
Si l’on doit désherber dans la culture, il cite comme exemples la herse étrille, qui a beaucoup évolué depuis trente ans, et d’autres outils comme la roto-étrille. Mais il répète que si l’on en arrive là, c’est qu’il y a un problème dans la conception du système.
Le rôle central des prairies temporaires dans la rotation
Alain Peeters insiste fortement sur les prairies temporaires à base de légumineuses dans les rotations ABC, notamment dans les systèmes de polyculture-élevage. Si l’on ne possède pas d’élevage, il recommande au moins une intégration entre une ferme de grandes cultures et une ferme d’élevage.
Selon lui, les prairies temporaires sont un pilier du système : elles restaurent la fertilité, la structure et la vie du sol, fixent énormément d’azote et contrôlent fortement les adventices.
Il prend plusieurs exemples :
- la luzerne est, selon lui, le meilleur moyen de lutter contre les chardons ; aucun herbicide n’est aussi efficace qu’une luzerne fauchée quatre fois par an pendant deux à trois ans ;
- elle contrôle aussi très bien le chiendent ;
- les rumex sont empêchés de monter à graines, même s’ils ne régressent pas totalement ;
- elle maîtrise aussi très bien des graminées annuelles comme le vulpin et le jouet-du-vent.
Le démontage des prairies temporaires sans labour ni herbicide
Alain Peeters explique que l’un des plus grands défis dans le développement de l’ABC a été de réussir à détruire les prairies temporaires sans labour et sans herbicide.
Après avoir testé différents outils, dont des dents à 3 cm de profondeur ou un peu plus, et après avoir jugé les rotatives insatisfaisantes, il est finalement arrivé à la conclusion que la pouvait convenir, à condition de travailler très superficiellement, à 2 ou 3 cm de profondeur, et d’utiliser un matériel bien adapté.
Il décrit les caractéristiques nécessaires :
- une fraise avec roues arrière ;
- une hauteur de travail réglée par les roues et non par un rouleau ;
- pas de panneau arrière, ou un panneau arrière complètement relevable ;
- des dents à angle droit plutôt que courbes.
L’intérêt est d’obtenir une éjection séparée de la terre et des plantes : la terre retombe près de la machine, tandis que les plantes sont projetées plus loin, déposées à la surface et sèchent facilement. Il ne faut ni rouleau ni rappui.
En période pluvieuse, si la pluie suit le fraisage, il peut être nécessaire de passer ensuite avec une herse peigne ou un autre outil à au moins trois rangées de dents. La fraise travaille à très faible vitesse, autour de 3 km/h, mais l’outil suivant peut rouler à 10 ou 12 km/h.
Les couverts permanents
Quand on ne dispose pas de prairies temporaires, Alain Peeters considère que tout n’est pas perdu, car on peut recourir à des couverts permanents, notamment à base de trèfle blanc.
Il distingue deux grands types de rotations efficaces en ABC :
- celles avec prairies temporaires et biomax ;
- celles avec couverts permanents de trèfle blanc.
Il donne des exemples de rotations intégrant trois années de prairies temporaires, puis du blé panifiable, un biomax, un autre blé, un méteil et enfin un réensemencement de prairie temporaire ou un colza associé.
Il précise que, pendant les premières années de transition, lorsque les sols ont été dégradés par des décennies d’agriculture conventionnelle, il faut souvent commencer par des séquences encore plus riches en légumineuses afin de restaurer la matière organique et la fertilité.
Trèfle blanc, luzerne prosternée et lotier
Parmi les couverts permanents, il cite :
- le trèfle blanc nain ;
- la luzerne prosternée ;
- le lotier corniculé.
Il distingue les situations climatiques :
- le trèfle blanc est mieux adapté aux climats pluvieux, car il entre en compétition avec les céréales dans la même couche de sol ;
- la luzerne, avec son système pivotant plus profond, est mieux adaptée aux climats plus secs.
Il mentionne des variétés précises observées dans la pratique, tout en soulignant que le choix variétal est important.
Il se montre plus réservé sur le lotier corniculé, qu’il apprécie moins parce qu’il fixe beaucoup moins d’azote et que certaines variétés dressées peuvent dépasser le blé et compliquer la récolte.
Comment « calmer » le couvert permanent
Le second grand défi, après le démontage des prairies temporaires, est selon lui de « calmer » le trèfle ou la luzerne avant le semis d’une céréale. Certains préfèrent parler d’« affaiblir » le couvert, car il ne faut pas le tuer.
L’objectif est d’arracher les stolons sans détruire la racine pivot. Cela peut se faire avec une rotative utilisée de façon extrêmement superficielle, au-dessus de la surface du sol, en effleurant seulement le sol. Le couvert est alors affaibli, ce qui permet à la céréale de prendre le dessus.
Il montre l’exemple d’un implanté dans un trèfle ainsi affaibli, où la céréale finit par dominer le couvert. Il insiste sur le fait qu’il s’agit d’un système très performant, sans engrais azoté, mais qui demande une très grande précision d’intervention.
En Roumanie, il a aussi observé des systèmes comparables avec de la luzerne, utilisant plutôt des déchaumeurs à disques, adaptés à des exploitations de grande taille et à des climats secs.
La gestion des maladies
Pour gérer les maladies, Alain Peeters rappelle que le but est de rétablir un sol aussi vivant que possible afin que les micro-organismes symbiotiques contrôlent les micro-organismes pathogènes.
Les leviers qu’il met en avant sont :
- la réduction du travail du sol ;
- la couverture permanente du sol ;
- des rotations diversifiées ;
- des couverts intercalaires ;
- le choix de cultures et de variétés résistantes ;
- une fertilisation adéquate ;
- quelques méthodes de gestion directe comme compléments.
Il insiste particulièrement sur l’effet négatif des fertilisants azotés solubles et, plus largement, des engrais solubles sur la santé des plantes. Dans un sol vivant, explique-t-il, l’eau et les nutriments sont fournis par les micro-organismes. Les racines ne touchent pas directement le sol : elles sont entourées de « chaussettes » de micro-organismes.
Si l’on apporte des engrais solubles, la plante n’a plus besoin de ces symbiotes pour se nourrir. Elle cesse alors de les alimenter, la rhizosphère se dégrade, et cela ouvre un boulevard aux pathogènes.
Il faut donc remplacer ces engrais par :
- des engrais organiques ;
- des légumineuses fixatrices d’azote ;
- des prairies temporaires ;
- des engrais verts de légumineuses ;
- éventuellement des thés de compost, purins d’ortie et autres préparations.
Il précise qu’il utilise des légumineuses chaque année, soit en culture principale, soit dans les biomax, soit en association.
Les différents types de biomax
Alain Peeters distingue plusieurs types de biomax, valables selon lui surtout pour la moitié nord de la France :
- des biomax semés en août et gardés jusqu’en octobre-novembre, composés d’espèces et de variétés gélives ;
- des biomax détruits en mars-avril avant une culture de printemps ;
- des couverts plus simples, comme un colza très précoce semé seul, qui produit des tiges en mars et que l’on peut écraser ;
- des couverts d’hiver associant céréales précoces, légumineuses non gélives et colza fourrager.
Il explique aussi que le choix entre écrasement et broyage dépend de la biomasse obtenue :
- en dessous de 4 tonnes de matière sèche, on ne peut pas faire un bon mulch ; il vaut mieux alors broyer et éventuellement incorporer superficiellement ;
- au-dessus de 4 tonnes, on peut écraser, produire un mulch efficace et semer en direct.
La gestion des ravageurs et le réseau écologique
Favoriser les auxiliaires
Le dernier point développé par Alain Peeters concerne les ravageurs. Le but est de favoriser leurs ennemis naturels, qui sont principalement des parasitoïdes et des prédateurs.
Il rappelle que les ravageurs sont eux aussi des exceptions dans la nature. Sur environ 40 000 espèces d’insectes en France, il n’y aurait selon lui qu’environ 5 % de ravageurs, contre 13 % d’auxiliaires.
Parmi les alliés des cultures, il cite :
- les syrphes, dont les larves consomment des pucerons ;
- les coccinelles ;
- les chrysopes ;
- les carabes, essentiels notamment contre les limaces ;
- des punaises prédatrices ;
- des micro-guêpes parasitoïdes.
Pourquoi les bandes enherbées ont peu fonctionné en grandes cultures
Alain Peeters observe que les réseaux écologiques fonctionnent depuis longtemps en maraîchage et en verger, mais qu’en grandes cultures ils ont souvent échoué. Selon lui, la raison est simple : on plaçait une bande enherbée au bord d’un champ de 20 hectares, parfois avec des espèces exotiques, ce qui n’avait pas d’effet au milieu de la parcelle.
Il dit avoir interrogé plusieurs spécialistes de l’écologie des auxiliaires, chacun étant spécialisé sur une espèce ou un groupe. De cette synthèse, il retient qu’il faut :
- des bandes de seulement 3 mètres de large ;
- mais répétées régulièrement ;
- avec une diversité de couverts ;
- comprenant trois types de bandes.
Les trois types de bandes du réseau écologique
Il distingue :
- des bandes fleuries, fournissant pollen et nectar aux adultes de nombreux auxiliaires comme les syrphes ou les coccinelles ;
- des bandes de légumineuses fourragères, notamment de luzerne, permettant de « cultiver le ravageur » pour maintenir en permanence des populations d’auxiliaires ;
- des bandes de graminées fourragères, jouant surtout un rôle d’abri.
L’idée d’« élever les ravageurs » peut sembler surprenante, mais elle vise en réalité à nourrir les auxiliaires toute l’année, comme il faut nourrir la vie du sol en permanence.
Il donne l’exemple de micro-guêpes parasitoïdes des pucerons, présentes sur différentes espèces de pucerons. En maintenant des pucerons hôtes sur les bandes, on entretient des populations importantes de ces micro-guêpes, qui migrent ensuite rapidement dans la culture lorsqu’un foyer de pucerons apparaît.
Conception pratique du réseau écologique
Le réseau doit être conçu avec précision :
- les bandes font 3 mètres de large ;
- elles sont espacées de 60 mètres ;
- cela représente environ 5 % de la surface ;
- les trois mélanges alternent ;
- on évite que deux bandes identiques se retrouvent face à face, afin qu’un organisme puisse trouver les trois types de ressources à moins de 30 mètres.
La gestion de ces bandes doit être peu perturbatrice :
- fauche tous les deux ans ;
- intervention après la récolte principale, assez haut ;
- une bande sur deux seulement à chaque fois ;
- absence de pesticides ;
- pas de labour ni de travail profond ;
- pas de broyage au moment de la reproduction.
Il souligne aussi l’intérêt de combiner les floraisons des haies et des bandes enherbées afin d’allonger la période de disponibilité en nectar et pollen.
Exemple de résultats sur carabes et limaces
Il présente un exemple de suivi réalisé dans une ferme de l’Eure, comparant trois types de systèmes : une ferme en agroécologie, une ferme en agriculture de conservation et une ferme conventionnelle.
En avril, les populations de carabes sont comparables dans les trois fermes. En mai, elles augmentent fortement dans la ferme en ABC, alors qu’elles stagnent ou diminuent ailleurs.
Pour les limaces, il y en a déjà moins en avril en ABC, probablement parce que le système est installé depuis plusieurs années. En mai, les populations explosent en agriculture de conservation et surtout en conventionnel, malgré un traitement anti-limaces quelques semaines auparavant.
Pour Alain Peeters, c’est typique : lorsqu’on traite un ravageur, on détruit aussi une partie de ses ennemis naturels. Comme les auxiliaires se multiplient plus lentement que les ravageurs, on aggrave la situation à terme et on entre dans une spirale de dépendance aux pesticides.
Les cultures associées pour perturber les ravageurs
Comme autre exemple de gestion des ravageurs, Alain Peeters évoque le semis du avec du trèfle d’Alexandrie, de la féverole et un peu de lentille. Cette association crée une confusion pour les insectes ravageurs, qui reconnaissent moins bien le colza et lui causent donc moins de dégâts.
Conclusion
Dans cette intervention, Alain Peeters présente l’agriculture biologique de conservation comme un système cohérent fondé sur :
- la restauration de la vie du sol ;
- la couverture permanente des sols ;
- la diversification végétale ;
- l’intégration de prairies temporaires ;
- l’usage de couverts très diversifiés ;
- la mise en place de réseaux écologiques favorables aux auxiliaires.
Son propos central est que la gestion des adventices, des maladies et des ravageurs ne peut pas reposer sur des recettes isolées. Elle dépend d’une conception globale du système agricole, dans laquelle la biologie du sol, les légumineuses, la diversité végétale et les infrastructures écologiques prennent la place autrefois occupée par les herbicides, fongicides, insecticides et autres intrants de synthèse.
Il conclut en ouvrant la discussion aux questions.