Les CDI ou couverts permanents comme outil de résilience économique et environnementale de l’exploitation
La ferme du Grand Milly, polyculture élevage dans les Deux-Sèvres, est en semis direct depuis les années 2000, et a récemment mis en place une technique innovante : les Couverts à Durée Indéterminée (CDI), parfois appelés couverts permanents. Nous détaillons cette technique dans cet article et comment elle sert la résilience de l’exploitation, notamment d’un point de vue économique, de vulnérabilité au changement climatique et d’autonomie fourragère et protéique pour l’élevage.
Contexte de la mise en œuvre
- Prénom, Nom: Pierre Cogny.
- Localisation : Saint Jouin-de-Milly, Deux-Sèvres (79).
- Exploitation : La ferme du Grand Milly.
- SAU : 61,5 ha.
- UTH : 1.
- Cahier des charges : ACS : semis direct depuis 25 ans. Couverts végétaux depuis 35 ans. .
- Label : Au cœur des sols depuis décembre 2021.
- Production : Colza, blé, orge en non irrigué.
- Cheptel : 35 vaches allaitantes de race Charolaise. Chargement Unité Gros Bétail (UGB) de 1,7 par ha de Surface Fourragère Principale (SFP). Naisseur-engraisseur.
- Sol :
- Type : Limon argileux et limon sablo argileux (argile: 20,6%).
- pH : 6,2 à 6,7
- MO/A = 15% (MO 3,1% ; argile 20,6%)
- MO : 3,1% à 20 cm de profondeur
- C/N : 9,6 à 11,2.
Historique et motivation
La ferme du Grand Milly est une exploitation familiale. Elle est implantée au cœur de la région bocagère des Deux-Sèvres, à la frontière entre les petites régions agricoles du bocage de Bressuire et de la Gâtine, là où le paysage agricole plutôt vallonné est propice à l’élevage. Auparavant spécialisé en élevage bovin lait, le grand-père de Pierre Cogny passe à un élevage allaitant de charolaises en 1967. À l'époque, ce sont 35 ha qui étaient cultivés. Ce choix a été motivé par des problèmes de brucellose sur les vaches laitières. Les cultures de l’époque étaient sous système conventionnel classique avec du ray-grass, du maïs et des céréales à paille.
- Années 90 : Le père de Pierre Cogny a ensuite progressivement arrêté le labour sur ses parcelles, pour passer en Techniques Culturales Simplifiées, en implantant des couverts végétaux à partir des années 90. Les couverts les plus utilisés à l'époque étaient un mélange d’avoine, phacélie et de moutarde.
- 2007 : Installation de Pierre Cogny, en poursuivant la démarche de son père : il a continué les couverts végétaux et est passé au semis direct intégral, technique que son père avait initiée. L’arrêt de la fertilisation en phosphore et potassium s’est faite à peu près au même moment, tant et si bien que Pierre n’en a presque jamais épandu, de façon très occasionnelle sur maïs. Il a également réussi, grâce à l’ACS, à réduire la fertilisation en azote, passant de 170 UN sur blé à 80 aujourd’hui. La stratégie bas intrants est aujourd'hui centrale sur l’exploitation, motivée d’abord par des motifs économiques (les marges brutes des cultures sont supérieures avec moins d’intrants, voir plus bas dans l’article) puis environnementaux.
Pierre n’a presque pas changé les productions de l’exploitation, bien qu’il ait aujourd’hui arrêté totalement de cultiver des cultures de printemps, jugeant celles-ci trop sensibles à la sécheresse et aux gelées tardives.
- 2021 : Pierre met en place les CDI (Couverts à Durée Indéterminée). Cette dernière est détaillée plus bas.

Système de culture sous CDI
Les CDI dans l’assolement
Les 20 ha de prairies naturelles ne rentrent pas dans la rotation de culture. Ainsi, les cultures se succèdent sur les 41 hectares restants. Pierre n’a pas de rotation bien définie, mais celle qui est en train de se mettre en place avec la technique des CDI, est un colza suivi de deux à trois céréales à paille (blé d’hiver ou orge d’hiver). Pour l’instant, toute sa surface en cultures n’est pas consacrée aux CDI. Par exemple, l’orge et les méteils ne le sont pas.

Dans une logique d’adaptation aux sécheresses estivales, Pierre a mis en place en 2021, les premiers essais de couverts à durée indéterminée sur 30% de sa surface en cultures de vente. Le terme de CDI est généralement préféré à "couverts permanents" dans les réseaux ACS car il illustre le caractère indéterminé de la durée du couvert. L’objectif est de garder ce dernier plusieurs années, mais la durée peut varier selon l’espèce, les conditions culturales, climatiques,... Cette technique vient en réponse à la difficulté croissante de réussir les couverts d’intercultures annuels d’été, avec les étés de plus en plus secs.
En mai 2021, les premières parcelles ont été implantées en CDI, après la récolte en enrubannage des mélanges fourragers (seigle, blé, vesce, trèfle squarrosum), au lieu du tournesol, qui auparavant, était conduit en double culture. Cependant, en 2022, Pierre a semé les nouvelles parcelles de CDI avec un colza (10 ha), et c’est cette technique d’implantation qu’il préférera à l’avenir. Les trois espèces utilisées en CDI sont la luzerne, le trèfle violet et le lotier.
Itinéraires techniques
En fonction des types de sol (pH, structure, hydromorphie) Pierre ajuste son itinéraire technique pour permettre une bonne implantation des différentes cultures et couverts.
Sols limoneux
Sur ce type de sol on trouvera trois types de culture différentes : colza/féverole, blé tendre et luzerne.
Colza
Huit jours avant le semis du colza, Pierre traite ses parcelles au 2-4D et au glyphosate. Cette association de produits a été choisie pour permettre une meilleure destruction des ray-grass résistants.
La féverole est semée en même temps que le colza comme plante compagne. Le ratio est de 25 kg/ha de féverole et 6 kg/ha de colza. Elle disparaît d'elle-même en décembre.
En décembre, un herbicide racinaire, le Kerb, est épandu. Ce produit n’est néfaste que pour les systèmes racinaires des graminées et n’a donc pas d’effet négatif sur le colza et la féverole, respectivement une crucifère et une légumineuse, du fait de la structure de leur système racinaire.
Enfin 50 U d’azote sont apportés en février et en mars sous forme d'urée 46. Le choix de l’urée est dû au type d’agriculture : l’ACS a tendance à acidifier la surface des sols. L’urée est donc préférée aux ammonitrates car ces derniers ont tendance à aggraver les phénomènes d’acidification des sols.
Blé tendre
Tout comme pour le colza, un mélange de 2-4D et de glyphosate est répandu sur les parcelles huit jours avant le semis de blé afin de les nettoyer de toutes repousses de colza et du ray-grass. Le semis du blé se fait en semis direct.
En décembre, un herbicide sélectif est appliqué sur les parcelles de blé. Cet herbicide agit sur les feuilles des ray-grass et ainsi il n’impacte pas le développement racinaire des pousses de blé.
Tout comme pour le colza, deux apports de 40 U d’azote sous forme d’urée 46 sont faits en février et en mars. Ces apports se font avant un jour de pluie (15 mm de pluie) afin d’éviter les pertes sous forme de protoxyde d’azote.
Le couvert de luzerne est implanté à la mi-mars, en fonction des conditions météorologiques. L’itinéraire technique de la luzerne sera détaillé plus loin.
La moisson du blé se fait entre le 4 et le 8 juillet. Cette récolte avancée est due au fait que la somme des températures du blé est atteinte plus tôt à cause du réchauffement climatique.
Luzerne
Comme énoncé précédemment, la luzerne est implantée comme couvert sur les parcelles de blé vers la mi-mars. Le semis se fait en inter-sillon lorsque le blé est en fin de tallage, ce qui laisse suffisamment de lumière et d’eau pour le développement des luzernes.
Afin que l’implantation soit optimale, il faut un minimum de pluie après le semis pour que la graine gonfle et germe.
Pierre a décidé d’acheter des semences de luzerne enrobées de bactéries (rhizobium). Cela permettra aux racines de développer des nodosités plus rapidement.
Pour la luzerne, la période critique du développement est en hiver. Depuis plusieurs années, les hivers sont de plus en plus humides. Si les luzernes ne sont pas assez développées, l’humidité des sols empêche la bonne croissance des racines. Cette problématique est la raison pour laquelle Pierre a décidé d’avancer le semis de luzerne à mars. Grâce à cela, les plants sont suffisamment développés en août pour résister à l’hiver.
Lorsque la luzerne est cultivée en tant que surface fourragère principale, du Kerb est utilisé en décembre pour réguler les graminées.
Les fauches commencent en août et se terminent mi-septembre avant que la luzerne ne rentre en dormance. Les fauches se font toutes les quatre à cinq semaines ce qui fait un total de 2 à 3 fauches en fonction de la production de biomasse. Toute la luzerne fauchée sera enrubannée directement sur l’exploitation.
Au bout de deux ans, la rotation retourne sur du blé tendre. Afin d’éviter la compétition lumineuse entre le blé et la luzerne, 0.6 à 0.8 L/ha de glyphosate est utilisé pour coucher les luzernes.
Sols hydromorphes
Sur ce type de sol, Pierre cultive quatre cultures différentes : le triticale, le trèfle violet, le sorgho fourrager (type BMR) et la féverole d’hiver. Dans ce type de sol en effet, la luzerne n’arrive pas à s’implanter correctement.
Triticale/ trèfle violet
Le triticale est semé en octobre, puis, un couvert de trèfle violet est semé à la volée le 15 mars de la même année. La parcelle va alors rester une année en prairie de trèfles. Pierre privilégie ce CDI dans les sols hydromorphes car la luzerne ne peut s’y développer correctement à cause de la trop grande quantité d’eau.
Une fois cette année de prairie terminée, du triticale est de nouveau semé dans le trèfle en octobre. Pierre doit intervenir au mois de décembre pour lutter contre les graminées. Il utilise alors du Kerb.
L’année suivante, le trèfle est détruit car sa production diminue. L’élimination se fait par l’utilisation d’Allié (8 ou 9 g/ha) pour permettre la restitution du reliquat azoté au sol ainsi que pour limiter la concurrence à l’eau entre la céréale prochaine et le trèfle puisque les systèmes racinaires de ces cultures occupent les mêmes profondeurs de sol.
Sorgho/ féverole
Pierre sème du sorgho fourrager mono-coupe de type BMR à la mi-juillet. Ce couvert intermédiaire est accompagné d’un semis de féverole porte graine en novembre. La féverole est récoltée à partir du 15 juillet et la rotation pourra recommencer avec le triticale.
Sols sablo-limoneux
Dans ce type de sol, Pierre cultive du colza, de l’orge, du lotier et du tournesol.
L’itinéraire technique pour le colza est le même que celui cultivé dans les parcelles limoneuses présenté précédemment.
Orge
A l’automne suivant la récolte de colza, Pierre sème de l’orge d’hiver. Entre la récolte de colza et les semis d’orge, si les conditions météorologiques le permettent, Pierre va semer un couvert de légumineuse (vesce, crotalaire, radis chinois). Si le couvert ne prend pas ou que les conditions climatiques ne permettent pas l’implantation du semis, les repousses de colza feront figure de couvert.
Du lotier est semé au printemps en tant que couvert dans l’orge. Une fois l’orge récoltée, Pierre va mettre un couvert d’hiver dans le lotier (avoine, seigle, féverole et vesce).
Le lotier est un couvert très résistant, de par son système racinaire, ainsi, il peut rester environ 4 ans sur la parcelle. Le lotier est un couvert avantageux pour Pierre car il est en dormance l’hiver et redémarre tardivement au printemps. Cela permet de laisser du temps pour que la céréale se développe correctement[1].
Tournesol ou sorgho
Le semis de tournesol ou de sorgho se fait en avril ou mai selon la culture. A ce moment, Pierre va utiliser du 2-4D et du glyphosate (1L/ha) pour détruire le couvert. Les graines de tournesol seront vendues après récolte mais le reste de la plante sera laissé sur la parcelle afin d’apporter de la matière organique.
Photos du suivi
Colza-Trèfle


Suivi blé-luzerne - 1ère année




Suivi blé-luzerne - 2ème année


Focus sur le semoir
Sur la ferme, les CDI sont implantés avec un semoir de semis direct brésilien. Il s’agit d’un Semeato TDNG 300E. Pierre l'a acheté d'occasion et la fait venir de l’Est de la France. Il est équipé de trois trémies mais Pierre n’en utilise qu’une. Ainsi, les semences de CDI et de cultures de vente sont mélangées dans la même trémie. La vitesse de semis est 5 km/h.
Règles de décision
La décision de semer les différentes espèces de couverts est faite sur la base de trois conditions à réunir (température, cumul de précipitation sur les 5 et 20 prochains jours) :
| Espèce | Temp min (°C) | Pluie J+5 min (mm) | Bilan hydrique J+20 (mm) | Interprétation |
|---|---|---|---|---|
| Luzerne | 10 | 5 | 10 | ✅ OK si tous remplis; ⚠️ Limite si proches; ❌ Non sinon |
| Lotier | 8 | 3 | 0 | ✅ OK si tous remplis; ⚠️ Limite si proches; ❌ Non sinon |
| Trèfle violet | 7 | 3 | 0 | ✅ OK si tous remplis; ⚠️ Limite si proches; ❌ Non sinon |
De même pour le tournesol et le sorgho :
| Paramètre | Valeur | Description |
|---|---|---|
| Sorgho - Pas de gel dans (jours) | 7 | Pas de Tmin <=0 dans cette fenêtre après semis |
| Sorgho - Pluie J+1→J+5 min (mm) | 5 | Pluie minimale pour levée |
| Sorgho - Somme T à 20% H20 | 1655 | Variétés précoces à très précoces |
| Sorgho - Somme T à 25% H20 | 1580 | Variétés précoces à très précoces |
| Sorgho - Somme T° 20J projeté min (utilisé pour décision) | 120 | Seuil projeté sur 20 jours (modifiable) |
| Sorgho - T Base (°C) | 10 | |
| Sorgho - Tmin émergence (°C) | 6 | Tmin minimale la nuit du semis |
| Paramètre | Valeur | Description |
|---|---|---|
| Tournesol - Pluie J+1→J+5 min (mm) | 5 | |
| Tournesol - Somme T requise | 1250 | Variétés précoces à très précoces |
| Tournesol - Somme T° 20J projeté min (utilisé pour décision) | 100 | Seuil projeté sur 20 jours (modifiable) |
| Tournesol - T Base (°C) | 6 | |
| Tournesol - Tmean émergence (°C) | 10 | Température moyenne jour du semis requise |
| Tournesol date butoir récolte | 20/09 |
Focus sur les herbicides
Pierre est en agriculture de conservation des sols. De ce fait, il n’utilise pas de machines pour nettoyer ses parcelles des adventices.
Le tableau suivant présente les produits phytosanitaires utilisés par Pierre pour palier au désherbage mécanique.
| Nom commercial | Substance active | Type d’action | Graminées | Crucifères | Légumineuses | Intérêt en agriculture de conservation des sols |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 2,4-D | acid 2,4 dichlorophénoxyacétique | Action systémique, post-levée, sélectif (agit contre les dicotylées) | Peu efficace : produit sélectif pour les herbes à feuilles larges[2] donc n'a pas d'action sur les graminées | Très efficace | Très efficace | Ce produit est efficace pour un large spectre de dicotylédones annuelles et pérennes.
De plus, la plupart des céréales y sont résistantes, ce qui facilite le nettoyage des parcelles sans nuire aux cultures[3] |
| Kerb | Propyzamide | Action racinaire, pré-levée/post-levée | Très bon contrôle : système racinaire fasciculé et très actif ce qui augmente l’absorption du produit[4] | Bonne tolérance grâce à leur racine en pivot et une absorption plus lente[5] | Tolérance variable selon :
|
En raison de son mode d'action, le Kerb est largement utilisé pour lutter chimiquement contre les graminées, en particulier pour la culture du colza[6] |
| Glyphosate | Glyphosate | Action systémique, non sélectif, post-levée | Très efficace car non sélectif[7] | Très efficace car non sélectif[7] | Très efficace car non sélectif[7] | Le glyphosate offre un large éventail d'actions, ce qui en fait un choix très efficace pour un nettoyage complet des parcelles |
| Allié | Metsulfuron-méthyle | Action systémique, post-levée, sélectif (agit contre les dicotylées) | Peu efficace : produit sélectif pour les herbes à feuilles larges[2] donc n'a pas d'action sur les graminées | Très efficace | Très efficace | Son intérêt est similaire à celui du 2,4-D[8] |
Une fertilisation minérale limitée grâce aux CDI
La présence de l’élevage sur cette exploitation, avec le cheptel de vaches allaitantes (35) et l’atelier d’engraissement de jeunes bovins, offre des fertilisants organiques. Le fumier est composté sous bâche afin d’avoir une texture meuble compte tenu du fait que Pierre est en système semis direct. Le bâchage est une solution pour un bon compostage car il limite les pertes en éléments minéraux par la pluie et permet d’avoir un substrat solide, concentré, facile à épandre et qui ne nécessite pas d'enfouissement. Le compostage favorise également l’assimilation de l’azote. Chaque parcelle en céréales à paille reçoit du fumier qui est épandu à l’automne car Pierre limite au maximum les passages sur la période printanière. C’est une période humide, les passages de tracteur tassent le sol. En plus, les CDI sont des légumineuses pluriannuelles qui fixent continuellement de l'azote et le relâchent par exsudats racinaires dans le sol, ce qui est profitable à la culture de vente en place au même moment.
La fertilisation azotée est marginale, elle est effectuée avec de l’urée. Seulement 80 unités d’azote minéral sont apportées en 2 passages, le premier 10-15 février et le second fin mars. Dans un contexte de hausse des prix des engrais azotés, valoriser au mieux l’azote permet de viser un optimum économique. Ainsi, sur la ferme, l’efficience azotée ou encore appelée efficience agronomique (définie par le rapport entre le rendement de la culture (blé) et la quantité d'azote appliquée) est de : Rendement/Nmin*100, soit une moyenne de 65Qx/80*100 = 81,25%.
En ce qui concerne la fertilisation en phosphore et potassium, Pierre a fait le choix de ne plus en faire, les apports réguliers de compost de fumier de bovins semblent couvrir les besoins.
Avantages et limites
Les avantages des CDI sont nombreux. Ils permettent :
- Une couverture de sol, vivante en tout temps.
- Des ressources fourragères supplémentaires.
- La possibilité de faire plus de céréales à paille dans une rotation.
- Une meilleure résilience de l’exploitation…
Tout cela est détaillé plus bas.
La technique comporte tout de même des limites :
- Ce n’est pas une technique simple. Dans le numéro 118 de la revue TCS, Nicolas Courtois (AgriGenève) identifie 5 points critiques pour la réussite de la technique :
- Réussir l’implantation (sous colza généralement).
- Obtenir une couverture de sol à 100% après le colza.
- Etre le plus propre possible en adventices notamment graminées.
- Faire en sorte que le CDI ne concurrence pas les cultures de vente et de manière générale bien gérer le CDI.
- Il faut identifier la bonne espèce à mettre en couvert selon les caractéristiques des parcelles.
- La récolte de la culture de vente peut aussi être rendue compliquée par une fourragère trop développée, notamment en cas d’année humides.
- Dans le cas de Pierre Cogny, un point d’attention pourrait être soulevé pour la matière organique. En effet, beaucoup de biomasse est exportée (3 coupes de luzerne + paille et grains de blé en 2022), là où le retour de fumier est limité.
Relation culture / élevage : ressources fourragères supplémentaires
A côté des cultures, la ferme du Grand Milly compte une trentaine de vaches allaitantes et sa suite. L’élevage n’est plus la production principale de l'exploitation mais c’est une des productions historiques de la ferme (depuis 1967). De plus, elle donne de la cohérence au système par sa complémentarité avec les cultures de vente. Afin de rendre plus facile son travail auprès du troupeau, Pierre a opté pour une race assez rustique (la Charolaise) et sélectionne son troupeau avec beaucoup d'attention sur l'aptitude au vêlage. Ainsi, Pierre n'a connu qu’une seule césarienne depuis le début de sa carrière.
L’autonomie alimentaire
Avec 35 vaches et sa suite (génisses et jeunes bovins mâles de 0 à 2 ans) Pierre compte 50,5 UGB sur son exploitation pour un chargement apparent de 1,7 UGB/ha de SFP (Surface Fourragère Principale). C’est à peu près le chargement moyen qu’on retrouve dans les systèmes bovins viande naisseur/engraisseur de l’Ouest de la France[9]. Cependant, c’est souvent le maïs ensilage qui permet à ces systèmes d’augmenter leur productivité à l’hectare. Contrairement à ces systèmes, Pierre a choisi de ne plus faire de maïs ensilage (depuis 2016) car c’est une plante trop gourmande en eau et pour laquelle la semence coûte cher. De plus, les étés de plus en plus secs rendent sa culture difficile.
Pour nourrir ses animaux, en plus de ses prairies naturelles à faible production, il valorise ses couverts à durée indéterminée. Ainsi, la luzerne et le trèfle violet sont fauchés puis récoltés sous forme d’enrubannage deux à trois fois après la moisson (une seule fois l’année d’implantation). Ce fourrage supplémentaire récolté ne vient pas de la SFP car il est cultivé sur les parcelles de cultures de vente mais permet de nourrir une bonne partie du troupeau avec un fourrage de qualité (mélange paille légumineuse ou légumineuse pure). À titre d’exemple, en 2022 sur une parcelle de 3,1 ha de luzerne semée avec du blé tendre d’hiver, en plus des 7 tonnes/ha de grain, environ 10t de MS de fourrages par hectares ont été récoltés en trois coupes. Sur l’ensemble de la parcelle, cela représente une production d’environ 33t de MS de fourrages, soit plus de 10% des besoins du troupeau.
À côté de ça, l’exploitation compte 5 ha de prairies temporaires composées de fétuque élevée (25 kg/ha) et trèfle blanc (2.5kg/ha) et 4,5 ha de méteil fourrager composé de blé tendre (80 Kg/ha), vesce (10 Kg/ha), trèfle violet (10 Kg/ha). L'augmentation des CDI avec les 10 ha de luzerne supplémentaires semées avec le colza en 2022 pourra permettre à terme de se passer de méteil fourrager et ainsi augmenter la part de l'assolement dédié aux cultures de vente.
Grâce à ce système, Pierre est totalement autonome en ce qui concerne l'alimentation fourragère du troupeau mais aussi l'alimentation en concentrés puisqu’il autoproduit ses 30 t d’orges consommées par le troupeau. Aucune complémentation minérale n’est donnée aux animaux, seuls des blocs de sel sont à leur disposition.

Un système ACS perfectionné se traduisant par une bonne rentabilité économique
En travaillant depuis de nombreuses années sur son système, Pierre réussit aujourd’hui à avoir des rendements de cultures de vente plus que raisonnables et ce en limitant ses charges au maximum. Ainsi en 2022, les coûts sur les principaux postes de charge étaient limités pour :
- Les semences, car Pierre utilise sa propre semence de ferme.
- Les engrais minéraux, en limitant sa fertilisation azotée à 90 kg d’azote par hectare.
- Les produits phytosanitaires en se passant de fongicides et d’insecticides.
- Le carburant en ne travaillant pas du tout le sol.
L’année 2022 a connu un cours du blé tendre très élevé, Pierre a pu vendre son blé à la récolte à 340 € la tonne. Pour un rendement moyen de 6,5 t/ha cela nous donne un produit céréales de 2 210 €/ha auquel il faut ajouter les primes PAC : 260 €/ha. Au final, en soustrayant les charges opérationnelles aux produits, nous obtenons une marge brute de 2 144 €/ha pour le blé tendre 2022 (cf détail ci-contre).

En plus de la rentabilité directe pour les cultures, Pierre limite ses charges de mécanisation car il n’a ni besoin de matériel de travail du sol ni de tracteur à forte puissance. Les fourrages récoltés à la suite de la culture (paille + luzerne ou paille + trèfle enrubannés) ont aussi une valeur économique non négligeable car ils permettent l’autonomie alimentaire du troupeau. A titre d’exemple, si Pierre devait acheter les 33 tonnes de fourrages qu’il produit grâce aux CDI sous forme de foin par exemple, à 80 € la tonne, cela lui coûterait environ 2 640 €.
Résilience de l'exploitation
Comme exprimé au travers des parties précédentes, cette exploitation de polyculture élevage, typique des Deux-Sèvres, en plein bocage Bressuirais, présente une résilience forte. Tout d’abord, elle est faiblement dépendante des intrants. Ceci grâce à l’utilisation de semences de ferme pour les cultures, l’autonomie alimentaire du troupeau ainsi que la présence de l’élevage bovin, qui permet de diminuer les achats d’engrais minéraux. De plus, comme l’explique Pierre Cogny, grâce à l'ancienneté du système ACS et la mise en place massive des couverts végétaux annuels, les cultures sont moins demandeuses en éléments minéraux. Avec les années, le sol s’est structuré et équilibré, la fertilité endogène joue maintenant un rôle important dans la nutrition des plantes. D’ailleurs, l’indice de régénération (le diagnostic agroécologique d’un système de production développé par "Pour une Agriculture du Vivant") ressort pour cette exploitation à 74/100.
Du point de vue économique, la mise en place de CDI permet de diminuer les charges d'exploitation. En effet, l'achat des semences de couverts et leur semis ne se fait qu'une fois tous les 3 ans, plutôt que chaque année. Les risques d'échec des couverts végétaux annuels, donc de se retrouver avec un sol nu en hiver, sont diminués. Les étés chauds et secs ont moins d’impact sur le CDI, qui est implanté durablement, que sur les couverts annuels, dont l’implantation doit être réussie chaque année pour être rentable. La technique des CDI permet également d'enchaîner des blés dans la rotation, culture rémunératrice.
Pierre Cogny a également fait le choix de se passer de toute culture de printemps depuis 2016, donc de diminuer le risque climatique de printemps et d’étés secs, pesant lourd sur le rendement de ce type de cultures. Les récoltes de l’année sont donc plus sûres avec les cultures d’hiver. En effet, en plus de le remarquer sur le terrain, l’exploitant suit d’un œil attentif les relevés météo de Pouzauges qui est proche de chez lui. Les précipitations diminuent bel et bien, en particulier sur la saison estivale.

De plus, à en croire les projections climatiques locales, le déficit hydrique des cultures sur la période mai/août ne va faire qu’augmenter, donc encore moins d’eau disponible pour les cultures (voir figure suivante). La stratégie adoptée par Pierre d’arrêter totalement les cultures de printemps et de ne plus se reposer sur le maïs pour son élevage semble judicieuse dans une logique de résilience de l’exploitation.

Du côté de l'atelier élevage, la sélection génétique permet aujourd'hui un élevage rustique. Rappelons également la complète autonomie alimentaire (fourragère, protéique et énergétique) du troupeau qui permet de diminuer les coûts de production et de ne pas dépendre des fluctuations des marchés, avantage d’autant plus intéressant avec la conjoncture actuelle.
Cependant, un certain nombre de points de vigilance se traduisent au sein de ce système.
- Le retour très régulier du blé avec parfois 3 années de blé à la suite questionne sur la résilience pour la biodiversité.
- La disparition des cultures de printemps, ce qui peut poser des questions de résistances de certains ravageurs et adventices aux produits phytosanitaires similaires utilisés avec cette rotation simple.
- Techniquement, des questions se posent aussi au moment de la récolte, notamment lors d’années humides, où la luzerne profite de précipitations abondantes. Celle-ci pourrait se développer fortement, dépassant le blé. Dans cette situation, quid de l’impact sur le rendement de la céréale et sur la possibilité de la récolter ?
Conseils et perspectives

Si l’implantation des CDI était à refaire, Pierre ne s’y prendrait pas différemment. La première année a bien marché. Il sera néanmoins nécessaire d’observer si la technique est une réussite à l’avenir.
Pierre Cogny a prévu de continuer l’expérience des CDI et de l’étendre à l’ensemble des surfaces en culture de l’assolement. En effectuant cela, il espère ainsi finir de pérenniser son système et pourquoi pas diversifier ses produits de vente en proposant aux éleveurs voisins des surplus de fourrages, dus aux coupes de CDI.
Face au climat, le projet à venir est de renouveler les prairies permanentes, qui souffrent des périodes de canicule et de sécheresse. L’objectif étant de sursemer en direct dans la prairie des espèces résistantes (et en particulier pivotantes : chicorée, plantain) à la sécheresse et produisant du fourrage avec peu d’eau.
Pour deux parcelles entourées d'habitations, une réflexion est en cours pour installer de la silphie qui a le mérite d'être une fourragère durable et zéro intrant.
Dans les prairies naturelles, ce serait intéressant de replanter des haies, en particulier le long des cours d'eau, pour le bien-être des animaux l'été et la restauration des corridors verts/bleus.
En termes de conseils, Pierre déclare uniquement ceci : "Si tu veux te lancer en ACS, fonce, achète un semoir SD d’occasion et sème le plus de couverts possibles".
Conclusion
Depuis plus de 25 ans, la démarche vise à préserver la structure et la fertilité des sols en s’approchant le plus possible du système naturel de la forêt, c’est-à-dire en s’appuyant sur la restitution du carbone fixé par les cultures. Ainsi, la couverture végétale permanente des sols valorise au maximum l’énergie solaire pour produire une quantité de biomasse élevée tout au long de l’année. De plus, la logique agronomique qui est suivie sur l’exploitation permet de produire autant, voire plus avec moins d’intrants.
De surcroît, les pratiques culturales participent à atténuer le réchauffement climatique, grâce au stockage de CO2, puis assurent le développement d’une agriculture durable, productive et protectrice tout en augmentant la résilience des productions végétales présentes sur l’exploitation, notamment dans le contexte du changement climatique.
Comme toute réorientation d’un système de production, cela nécessite un temps d’adaptation, puis fort de ses échecs et réussites, Pierre partage ses pratiques dans son réseau APAD Atlantique, ce qui est essentiel pour progresser et nourrir ses réflexions techniques. Expérimenter de nouvelles pratiques est vécu comme une opportunité en vue d’assurer la durabilité de la ferme (triple performance : économique, agroenvironnementale et sociale) tout en retrouvant la sérénité et la confiance au quotidien.
Galerie photo
Sources
- Interview de Pierre Cogny réalisée le 10/12/2022 par 4 étudiants ingénieurs agro à l'ENSAT. La rédaction de cette page ainsi que la réalisation des schémas d'illustration sont à leur crédit. Les photos ont été prises par ces 4 mêmes étudiants, Pierre et Jean-Joseph Cogny.
- Rex agri - Pour une Agriculture du Vivant https://agroecologie.org/retour-experience/des-couverts-permanents-pour-nourrir-les-sols-86
- Interview de Jean-Joseph Cogny le 09/10/2025
Leviers évoqués dans ce système
Matériels évoqués dans ce retour d'expérience
Cultures évoquées
- ↑ Arvalis. Lotier corniculé. [10/10/25]. https://fiches.arvalis-infos.fr/couverts/fiche_couvert.php?mode=fc&type_couv=pures&id_couvert=503
- ↑ 2,0 et 2,1 "2,4-D, Metsulfuron Methyl ou Glyphosate : Quelle est la différence?" sur le site Pomais technology, consulté le 10/10/2025 https://www.pomais.com/fr/2-4-d-metsulfuron-methyl-or-glyphosate-whats-the-difference/
- ↑ "2,4-D" (2025, 27 mai) sur le site Revista Cultivar visité le 10 octobre 2025 https://revistacultivar-fr.com/fitossanidade/2-4-d
- ↑ Poaceae (2025, 26 août). Dans Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Poaceae#Morphologie
- ↑ Brassicaceae (2025, 28 juillet). Dans Wikipédia.https://fr.wikipedia.org/wiki/Brassicaceae#Caract%C3%A9ristiques_g%C3%A9n%C3%A9rales
- ↑ "Kerb Flo, l’atout antigraminées de la rotation" (2024, 16 juin) sur le site Place des agriculteurs visité le 10 octobre 2026https://www.placedesagriculteurs.fr/cerealier/articles/kerb-flo-l-atout-antigraminees-de-la-rotation.html
- ↑ 7,0 7,1 et 7,2 Glyphosate (2025, 6 août). Dans Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Glyphosate
- ↑ "Mode d'action du Metsulfuron Méthyl" (2025, 23 avril) sur le site Pomais visité le 10 octobre 2025 https://www.pomais.com/fr/mode-of-action-of-metsulfuron-methyl/#:~:text=de%20la%20plante.-,En%20tant%20qu'herbicide%20s%C3%A9lectif%2C%20le%20metsulfuron%20m%C3%A9thyle%20est%20tr%C3%A8s,moins%20nocif%20pour%20les%20gramin%C3%A9es.
- ↑ Idele https://idele.fr/inosys-reseaux-elevage/?eID=cmis_download&oID=workspace%3A%2F%2FSpacesStore%2F436a13d1-af0b-49d9-a246-12809df7e9d5&cHash=3857c9fbc95e0fb289d937f3faea823a
