Agriculture de conservation en Haute-Marne, par Antonio Pereira & son groupe de travail

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En Haute-Marne, Antonio Pereira, conseiller à la Chambre d’agriculture, présente avec plusieurs agriculteurs un retour d’expérience sur l’agriculture de conservation des sols dans un contexte difficile : sols souvent très superficiels, rotations peu diversifiées, rendements limités et forte pression économique. Malgré ces contraintes, des groupes d’agriculteurs développent des pratiques innovantes : semis direct sous couvert, couverts multi-espèces, colza associé, partage de matériel, réduction des charges et réflexion collective. Les témoignages montrent des systèmes adaptés à chaque exploitation, parfois en polyculture-élevage, avec recherche d’autonomie, baisse des intrants, amélioration de la fertilité des sols et maintien de la rentabilité. Certains explorent aussi la méthanisation ou la conversion en agriculture biologique pour mieux valoriser leurs productions. Tous insistent sur l’importance du collectif, de l’observation et de l’expérimentation. La vidéo souligne enfin les freins persistants, notamment réglementaires, ainsi que les enjeux liés aux campagnols, limaces et à la gestion de la fertilisation.

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Résumé
En Haute-Marne, Antonio Pereira, conseiller à la Chambre d’agriculture, présente avec plusieurs agriculteurs un retour d’expérience sur l’agriculture de conservation des sols dans un contexte difficile : sols souvent très superficiels, rotations peu diversifiées, rendements limités et forte pression économique. Malgré ces contraintes, des groupes d’agriculteurs développent des pratiques innovantes : semis direct sous couvert, couverts multi-espèces, colza associé, partage de matériel, réduction des charges et réflexion collective. Les témoignages montrent des systèmes adaptés à chaque exploitation, parfois en polyculture-élevage, avec recherche d’autonomie, baisse des intrants, amélioration de la fertilité des sols et maintien de la rentabilité. Certains explorent aussi la méthanisation ou la conversion en agriculture biologique pour mieux valoriser leurs productions. Tous insistent sur l’importance du collectif, de l’observation et de l’expérimentation. La vidéo souligne enfin les freins persistants, notamment réglementaires, ainsi que les enjeux liés aux campagnols, limaces et à la gestion de la fertilisation.

Aujourd'hui, on vous propose une des interventions données lors de nos Rencontres Internationales de l'Agriculture du Vivant avec un groupe de travail engagé par Antonio Pereira en Haute-Marne! Il s'agit ici d'un retour d'expériences sur la thématique suivante : comment produire plus durablement en assurant la rentabilité des systèmes ?



Introduction

Antonio Pereira ouvre l’intervention avec humour en précisant qu’il n’est ni brésilien, malgré ce que son nom pourrait laisser croire, ni le fils de Luneau Pereira. Il se présente comme conseiller à la chambre d’agriculture de Haute-Marne. Avec l’appui de plusieurs agriculteurs, il propose un retour d’expérience sur les pratiques d’agriculture de conservation des sols dans le département.

Il rappelle également que la Haute-Marne ne doit pas être confondue avec la Marne, et donc que Reims n’est pas en Haute-Marne. Il annonce d’emblée qu’il n’y aura pas de « livre » à distribuer : selon lui, l’histoire locale de l’agriculture de conservation est encore en train de s’écrire. Son intervention n’en présentera que la préface, tandis que les agriculteurs présents en exposeront les premières lignes du premier chapitre.

Le contexte agricole de la Haute-Marne

La Haute-Marne est présentée comme un département de polyculture-élevage. Antonio Pereira s’appuie sur les chiffres disponibles, qui portent alors sur l’année 2016.

Répartition des surfaces cultivées

La répartition des cultures montre une diversité encore limitée :

  • 48 % des surfaces sont occupées par des cultures d’hiver, principalement colza, blé et orge d’hiver ;
  • 40 % des surfaces sont en prairies, qu’elles soient permanentes ou temporaires, avec encore quelques hectares de jachères ;
  • seulement 12 % des surfaces sont consacrées aux cultures de printemps.

Antonio Pereira attire particulièrement l’attention sur les protéagineux : en 2016, ils ne couvrent plus que 3 173 hectares, contre 7 000 hectares l’année précédente. Il souligne qu’il s’agit d’une culture qui a pratiquement disparu du paysage local.

À partir de ce constat, il rappelle que parler d’agriculture de conservation des sols et de diversification des cultures n’est pas forcément simple à mettre en œuvre partout, car certains territoires cumulent des contraintes spécifiques.

Données générales sur le département

Quelques repères sont donnés pour situer la Haute-Marne :

  • environ 280 000 habitants, soit à peu près autant que la ville de Reims ;
  • une densité de 29 habitants par km² ;
  • 1 600 exploitations agricoles ;
  • 60 % des exploitations sous forme sociétaire ;
  • une surface moyenne de 187 hectares par exploitation.

Antonio Pereira précise que l’on est loin des très grandes surfaces agricoles brésiliennes.

Dépendance aux soutiens publics

Il met en avant une certaine dépendance au soutien agricole public : en moyenne, un agriculteur haut-marnais perçoit près de 50 000 euros d’aides.

Développement de l’agriculture biologique

Le département voit également se développer l’agriculture biologique. Toujours avec les chiffres de 2016, Antonio Pereira indique :

  • environ 9 200 hectares en bio ;
  • plus de 3 000 hectares en conversion ;
  • soit environ 3 % de la SAU du département.

Il annonce que ce sujet sera illustré plus tard par un des agriculteurs intervenants.

Présence de l’élevage

La Haute-Marne reste un territoire d’élevage, avec encore :

Sur le ton de l’humour, il ajoute qu’ils n’ont pas encore eu le temps de compter tous les vers de terre, mais qu’ils s’y emploient.

Les sols haut-marnais et leur potentiel

Antonio Pereira insiste sur la nature des sols du département. Il précise qu’il ne montrera pas de profils de sol avec trois mètres de terre : en Haute-Marne, les sols profonds représentent plutôt 35 à 40 cm de terre.

Il souligne donc que, dans ces conditions, les vers de terre doivent faire l’aller-retour entre la roche mère et la surface.

Les potentiels de production sont rappelés pour les cultures principales, notamment le blé et le colza. Dans les secteurs les plus superficiels, avec seulement une quinzaine de centimètres de terre, les rendements sont très limités. Dans ces situations :

  • le labour n’a pas de véritable efficacité agronomique ;
  • on n’enfouit pas suffisamment les graines d’adventices pour empêcher leur germination ;
  • le potentiel est d’environ 45 quintaux de blé ;
  • et de 22 à 25 quintaux de colza.

Quelques repères économiques

Antonio Pereira présente ensuite des extraits de comptes prévisionnels pour la campagne 2018.

Niveau de revenu

Le revenu moyen est de 160 euros par hectare. Il insiste cependant sur le fait qu’une moyenne masque de très fortes disparités :

  • le dernier quartile est à 55 euros par hectare, et ce revenu n’est redevenu positif qu’après trois récoltes difficiles ;
  • le premier quartile atteint 310 euros par hectare.

Sensibilité aux rendements et aux prix

Il rappelle également qu’une variation de 10 % du rendement ou de 10 euros par tonne a un impact d’environ 40 euros par hectare sur le revenu. Cela montre à quel point l’équilibre économique est fragile.

Les groupes d’agriculteurs accompagnés

L’une des fonctions d’Antonio Pereira à la chambre d’agriculture de Haute-Marne est d’animer et de suivre des groupes d’agriculteurs qu’il appelle localement des « groupes innovants », intéressés par l’agriculture de conservation des sols.

Il précise qu’il est venu avec un petit échantillon d’agriculteurs issus de deux groupes. Chaque groupe comprend une quinzaine d’agriculteurs, exploitant ensemble de 3 300 à 3 600 hectares.

Il montre plusieurs exemples d’outils présents dans le département. Ces matériels ne sont pas des montages ou des images venues du Brésil, mais bien le résultat concret d’un travail collectif. Ils traduisent :

  • une réflexion sur l’optimisation des charges de mécanisation ;
  • le partage de matériel ;
  • des investissements communs dans certaines machines spécifiques.

Les acquis déjà présents dans ces groupes

Antonio Pereira considère que plusieurs éléments sont déjà acquis au sein de ces groupes :

  • le semis direct de couverts, notamment de couverts multi-espèces ;
  • le semis direct de colza associé ;
  • l’association du colza avec des plantes gélives ;
  • l’association du colza avec des légumineuses pérennes ;
  • des systèmes combinant à la fois plantes compagnes gélives et légumineuses pérennes.

Il indique aussi que les agriculteurs s’intéressent à un nouveau rôle de l’agriculture vis-à-vis du reste de la société : la fourniture d’énergie, avec un transfert d’énergie du champ vers la ville au travers de la méthanisation.

Les freins rencontrés

Antonio Pereira tempère toutefois ce tableau en expliquant que l’agriculture de conservation des sols rencontre encore de nombreux freins.

Le frein réglementaire

À ses yeux, le frein principal est réglementaire.

Fertilisation azotée et effluents d’élevage

Il prend l’exemple d’un polyculteur-éleveur souhaitant se lancer dans l’agriculture de conservation des sols. Celui-ci a l’obligation d’enfouir ses effluents d’élevage dans les 24 heures suivant l’épandage. Or, cette exigence entre en contradiction avec l’un des premiers piliers de l’agriculture de conservation : la limitation du travail du sol.

Fertilisation des couverts

Il évoque un second point lié à la fertilisation azotée. Puisqu’un autre pilier de l’agriculture de conservation est le développement de biomasses importantes et de couverts végétaux développés, il rappelle qu’on ne fait pas pousser une plante sans azote. Pourtant, la réglementation n’autorise pas la fertilisation minérale des couverts végétaux.

Réglementation phytosanitaire

Il mentionne enfin la réglementation phytosanitaire, sans avoir le temps de développer davantage ce sujet, tout en soulignant qu’elle pèse fortement sur les systèmes.

Les campagnols

Autre frein important : les campagnols. Ces animaux peuvent obliger les agriculteurs à recourir à du travail du sol.

Les limaces

Les limaces constituent également un problème, en particulier pour la réussite des couverts et des colzas.

Témoignage de Gaëtan Bouchot

Gaëtan Bouchot, jeune agriculteur, présente ensuite son expérience.

Installation et constat initial

Il s’est installé en 2013 sur l’exploitation familiale, d’une surface de 280 hectares au moment de son installation. Il explique qu’il avait construit son prévisionnel sur les années 2011 et 2012, mais que sa première récolte a eu lieu en 2013, dans un contexte difficile.

L’exploitation comptait encore les trois générations : son grand-père, son père et lui-même.

Il jugeait impossible de continuer avec :

  • près de 600 euros de charges opérationnelles par hectare ;
  • 380 euros de charges de mécanisation.

Mais la question économique n’a pas été le seul moteur du changement.

Historique de l’exploitation

Avant son arrivée, l’exploitation avait connu :

  • 30 ans de labour ;
  • 10 ans de techniques culturales simplifiées à 20 cm ;
  • 20 ans de paille brûlée ;
  • puis 20 ans de paille exportée ;
  • une rotation colza-blé-orge.

Il précise qu’il ne jette pas la pierre à son père, car à l’époque, le sol n’était pas au centre des préoccupations. Il le remercie même de l’accompagner aujourd’hui dans cette démarche, en soulignant que le premier frein à ces méthodes est souvent l’agriculteur lui-même.

Dégradation des sols

Ce qui l’a poussé à changer, c’est surtout la chute des rendements. Dans certaines parcelles, il constatait une perte d’une tonne de blé par hectare.

Les analyses de sol ont révélé une situation très dégradée, avec moins de 1 % de matière organique dans certaines parcelles. C’est à ce moment qu’il a estimé qu’au lieu de nourrir uniquement les plantes, il fallait d’abord nourrir le sol.

Premières évolutions

Dès 2010, alors qu’il travaillait déjà sur l’exploitation, ils ont commencé à implanter de gros couverts. C’est aussi à cette période qu’il a découvert la vie de ses sols.

Les premiers essais ont porté sur les colzas associés, avec notamment :

À l’époque, il était encore en TCS léger. Il a alors compris qu’il ne pouvait pas mélanger les deux logiques : il fallait choisir une méthode et s’y engager pleinement.

Le système actuel

Aujourd’hui, l’exploitation représente 380 hectares. Toute la surface est conduite en semis direct sous couverts, qu’ils soient gélifs ou permanents.

Les couverts permanents sont principalement :

Il précise qu’il n’a pas de rotation fixe : il adapte d’année en année, notamment à cause d’un gros problème local de vulpins résistants. Il maintient cependant l’alternance entre cultures d’automne et cultures de printemps, ce qui permet déjà de nettoyer une partie des parcelles.

Les cultures présentes sur l’exploitation sont :

Exemple d’un colza semé très tôt après orge de printemps

Il décrit une pratique qui fonctionne chez lui et chez plusieurs autres agriculteurs : implanter le colza derrière une orge de printemps, en semant juste après la moissonneuse-batteuse, autour du 20 juillet.

Le mélange semé comprend :

À l’automne, sur ce système, il indique n’utiliser ni anti-dicotylédones, ni insecticide d’automne.

Semer aussi tôt permet selon lui :

  • d’assurer un bon développement du pivot, favorable au rendement ;
  • d’obtenir un pied suffisamment robuste pour mieux résister aux attaques d’altises de septembre.

Une dynamique collective

Il évoque aussi d’autres leviers, comme le pâturage des brebis, sans avoir le temps de les développer.

Il insiste surtout sur un point : le climat social dans lequel se développe cette agriculture. Il souligne l’importance des échanges entre agriculteurs, techniciens et chercheurs, dans une logique de partage et de retour d’expérience. Pour lui, l’agriculture de conservation représente l’avenir du sol, mais aussi celui des agriculteurs.

Témoignage de Damien

Damien, lui aussi jeune agriculteur, présente un système en polyculture-élevage.

Présentation de l’exploitation

Il est installé en société avec son frère, ainsi qu’un salarié. L’exploitation est de 385 hectares et a toujours eu de l’élevage.

Environ les deux tiers des sols sont très superficiels, comme ceux décrits précédemment, avec un peu de vallées plus profondes.

Cela fait cinq ans qu’ils sont en semis direct, avec une bonne partie des surfaces en couverts permanents. Ceux-ci sont principalement composés de :

  • luzerne ;
  • trèfle violet ;
  • trèfle blanc nain ;
  • un peu de lotier dans les parcelles les plus superficielles.

Les cultures de l’exploitation sont :

  • blé ;
  • orge ;
  • colza classique ;
  • maïs ensilage ou grain selon les années ;
  • un peu de soja dans les vallées ;
  • méteil, utilisé soit pour les animaux, soit pour nourrir le sol selon les besoins.

Un capital organique plus élevé au départ

Damien explique avoir hérité d’un sol un peu plus riche que celui de ses collègues, car son père n’a jamais brûlé la paille et a toujours apporté beaucoup de fumier. Il annonce ainsi 8 % de matière organique, malgré le labour pratiqué auparavant, ce qui s’explique aussi par l’extrême superficialité des sols.

Rôle des couverts permanents

Les couverts permanents sont implantés grâce aux colzas associés.

Leur objectif principal est de pouvoir nourrir les animaux en cas de mauvaise récolte fourragère : ils jouent en quelque sorte le rôle de joker pour l’élevage. Si l’élevage n’en a pas besoin, alors ces couverts servent à nourrir le sol.

Il donne l’exemple de l’année de sécheresse extrême, sans pluie en juillet, août et septembre. Les couverts permanents n’ont alors pas produit de biomasse verte, mais ont séché. Malgré cela, il a pu récolter :

  • un peu plus de 2 tonnes de trèfle ;
  • 2,8 tonnes de luzerne.

Il ajoute qu’un apiculteur amateur, présent autour des colzas associés, a récolté 130 kg de miel, ce qui n’est « pas désagréable sur les tartines ».

Recherche d’un système très économe

La priorité, sur ces sols très superficiels, est de minimiser les charges.

Pour cela :

  • le matériel est réduit au maximum ;
  • le semoir direct est un ancien semoir classique, adapté et bricolé ;
  • il n’y a pas eu d’investissement lourd ;
  • en cas de problème, il s’appuie sur la CUMA ou sur des prêts de matériel.

Les charges opérationnelles sont d’environ 200 euros par hectare, avec une réduction maximale des produits phytosanitaires.

La méthanisation comme nouveau levier

Le dernier levier en cours de mise en place est une unité de méthanisation, alors en construction.

Dans son système, si un problème de désherbage apparaît, il préfère ne pas « s’énerver avec la chimie ». C’est la faucheuse qui intervient, et le méthaniseur qui valorise ensuite la biomasse récoltée.

L’objectif est aussi d’utiliser tous les fumiers de l’élevage, soit environ 4 000 à 5 000 tonnes par an.

L’unité de méthanisation est couplée à un procédé d’évapo-concentration, qui doit produire :

  • un digestat solide, assimilé à un compost ;
  • une solution azotée contenant 15 unités d’azote et 15 unités de soufre.

Pour Damien, la méthanisation doit permettre de sécuriser le revenu dans les situations difficiles.

Résultats économiques

Il donne quelques repères économiques :

  • 220 euros par hectare de charges proportionnelles ;
  • environ 200 euros de mécanisation ;
  • un EBE supérieur à la moyenne, autour de 510 euros, grâce à une compression maximale des charges.

Témoignage d’Alexandre Normand

Alexandre Normand intervient ensuite brièvement.

Passage à l’agriculture biologique

Il exploite 180 hectares et pratique l’agriculture de conservation depuis dix ans. Il explique qu’il franchit une nouvelle étape en passant l’ensemble de ses 180 hectares en bio, tout en gardant l’objectif de poursuivre une logique d’agriculture de conservation.

Cette évolution vient du fait qu’il n’avait plus besoin de chimie, sauf pour deux postes :

  • le désherbage ;
  • l’azote.

Il choisit donc de convertir toute la surface.

Aller plus loin dans la valorisation

Pour lui, il était inconcevable de s’arrêter à la seule production, surtout avec la valorisation existant en bio. Il rappelle qu’il avait déjà monté, dix ans auparavant, avec trois collègues, un magasin de vente directe de viande.

Aujourd’hui, avec d’autres céréaliers, il monte une unité de triage appelée « Biotope », dédiée au :

  • triage ;
  • séchage ;
  • collecte ;
  • conditionnement ;
  • décorticage ;
  • stockage de graines bio.

Valoriser les mélanges en alimentation humaine

Cette unité doit permettre d’aller plus loin dans l’agriculture de conservation en bio, notamment en valorisant les mélanges en alimentation humaine. Elle permettra de séparer jusqu’à quatre produits issus d’un même mélange et de créer davantage de valeur ajoutée.

Alexandre cite plusieurs cultures aujourd’hui difficiles à valoriser sans un tel outil :

  • le chia ;
  • le quinoa ;
  • d’autres productions similaires.

L’unité est portée collectivement par quatre agriculteurs.

Un objectif : du champ à l’assiette

L’objectif affiché est d’aller du champ à l’assiette en limitant le plus possible les intermédiaires, afin de conserver un maximum de valeur ajoutée chez les agriculteurs.

L’unité est conçue pour leur propre usage, mais aussi pour accueillir d’autres agriculteurs souhaitant aller vers le bio, travailler des mélanges et les valoriser en alimentation humaine.

Le cas de Thierry Lahaye

Antonio Pereira reprend ensuite la parole pour évoquer un quatrième agriculteur, Thierry Lahaye, absent au dernier moment.

Thierry Lahaye est membre de la FDSEA et de GIEE. Son collectif poursuit trois objectifs.

Réduire fortement les charges de mécanisation

Le premier objectif est de comprimer au maximum les charges de mécanisation. Dans des secteurs à faible potentiel, les rendements à 100 quintaux ne se rencontrent que sur de très petites surfaces, de l’ordre de 2 à 2,5 hectares selon la formule employée ironiquement. Il faut donc chercher la performance économique autrement.

Avec deux autres exploitations, Thierry Lahaye a ainsi :

  • vendu trois moissonneuses ;
  • racheté deux machines ;
  • mutualisé au maximum le matériel.

Développer la méthanisation

Il s’agit aussi de la première unité de méthanisation en injection directe du département. C’est à cette exploitation qu’Antonio Pereira faisait allusion lorsqu’il parlait de capter l’énergie au champ pour la ramener en ville.

Faire évoluer les rotations

La méthanisation permet également de repenser complètement les rotations.

Au lieu d’une rotation classique colza-blé-orge d’hiver, le système évolue vers une rotation de type méthanisation :

  • un seigle semé très tôt, fin août ;
  • suivi d’un maïs grain, d’un soja ou d’un sorgho selon le potentiel du sol ;
  • puis une deuxième culture d’été selon le potentiel.

Dans les sols les plus profonds, il devient même possible d’enchaîner davantage de cultures.

Selon Antonio Pereira, ce système a permis de réduire les IFT herbicides de 57 %.

Une réflexion sur le bio

Ces exploitations se posent aussi la question de développer une partie de leurs surfaces en agriculture biologique. Pour lui, si le bio doit être productif, il faut aussi être capable d’apporter de l’azote aux cultures, et cet azote est aujourd’hui très coûteux s’il n’est pas produit sur l’exploitation par les animaux.

Échanges avec la salle

Campagnols, prédateurs et paysage

Une question est posée sur les solutions naturelles face aux campagnols, notamment le rôle possible des chasseurs, des renards, des rapaces ou encore des perchoirs.

Antonio Pereira répond qu’en théorie, ces solutions sont connues : les prédateurs naturels des campagnols sont identifiés, et l’organisation paysagère joue un rôle important, avec par exemple les bosquets. Mais il rappelle que la Haute-Marne est souvent constituée de grandes plaines ouvertes.

Il explique aussi que les campagnols évoluent par cycles. Tant que la prédation naturelle fonctionne, la pression reste faible. Mais lorsque cette prédation s’effondre, les populations de campagnols explosent. Il évoque notamment le fait que les renards peuvent eux aussi être affectés.

Dans ces conditions, il estime qu’aujourd’hui, le moyen jugé le plus efficace reste malheureusement le travail du sol.

Valeur agronomique du digestat

Une autre question porte sur l’existence d’études concernant la valeur agronomique du digestat de méthanisation.

Antonio Pereira répond que les analyses agronomiques existent bien et que les valeurs fertilisantes du digestat sont connues, notamment pour les éléments NPK et la magnésie.

Il reconnaît que ce produit est parfois critiqué, en particulier concernant son impact potentiel sur les vers de terre. Mais, sur les exploitations suivies, il observe que les parcelles recevant du digestat conservent une présence importante de vers de terre.

Il conclut que, comme dans tout acte de production ou de consommation, c’est l’excès qui pose problème. Tant que l’usage reste raisonné, cela se passe relativement bien. Il précise cependant qu’il ne prétend pas remplacer la recherche scientifique : il s’agit d’observations faites à leur niveau, sur les parcelles des agriculteurs concernés.

Agroforesterie et haies champêtres

Une dernière intervention évoque l’intérêt de planter des haies champêtres et de développer l’agroforesterie, en lien avec la gestion des campagnols, la biodiversité et l’organisation des paysages.

Sur un ton léger, l’intervenante suggère aussi que le « sommaire » présenté est déjà suffisamment riche pour écrire le livre annoncé au début.

Conclusion

Antonio Pereira conclut en remerciant les agriculteurs pour leurs témoignages. Profitant de cette prise de parole à Paris, plus rare qu’au Salon de l’agriculture, il adresse aussi un message aux responsables ayant un pouvoir de décision.

Selon lui, il est plus que temps de réfléchir à une nouvelle politique agricole commune, mais aussi à une politique ambitieuse autour du carbone.

Il ferme ainsi l’intervention en plaidant pour une redéfinition des soutiens et des politiques publiques, afin d’accompagner réellement les évolutions engagées autour de l’agriculture de conservation des sols en Haute-Marne.