Développer l’Activité Biologique des Sols - Odette Ménard
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Introduction
Odette Ménard ouvre son intervention en disant qu’elle est très heureuse d’être présente. Elle explique qu’elle aime aller à la rencontre des gens et qu’elle considère comme un privilège le fait d’être invitée pour partager ses histoires et ses connaissances. Elle remercie donc chaleureusement l’auditoire pour cet accueil.
Elle annonce qu’elle va parler de santé des sols d’une manière un peu différente. Elle se décrit comme une « abeille » : elle va chercher l’information, suit les recherches, accumule les connaissances, puis cherche avant tout à les ramener au sol, dans les pratiques concrètes. Selon elle, il se dit beaucoup de choses sur la santé des sols et la recherche est abondante, mais l’essentiel est que cette recherche se traduise dans les pratiques agricoles.
Elle suppose que la majorité du public est composée de producteurs agricoles, et insiste sur le fait qu’il faut être capable de ramener les connaissances à la base. C’est, dit-elle, un défi majeur, car la recherche est souvent très spécialisée : certains chercheurs travaillent sur les mycorhizes, d’autres sur les semences de soja, etc. Or il est difficile pour les producteurs de faire le lien entre ces connaissances pointues et la réalité quotidienne d’une ferme, avec ses tracteurs, ses pulvérisateurs et ses contraintes très concrètes. Son travail consiste précisément à faire ce pont entre la recherche et les producteurs.
Elle précise que ce qu’elle va transmettre correspond à sa manière de travailler avec les agriculteurs. Elle souhaite avant tout provoquer une réaction, donner envie d’essayer quelque chose, apporter au moins une information utile à chacun. Elle insiste aussi sur le fait qu’elle ne veut pas faire un monologue : elle a besoin d’échanges et de retours de la salle.
Prendre du recul sur son agriculture
Odette Ménard explique qu’elle commence souvent ses conférences avec l’exemple de son fils Frédéric, qui fait du parachutisme. Frédéric est aussi, dans sa tête, producteur agricole, et il représente pour elle un grand défi, car partout où il travaille, il dit à ses employeurs : « Ma mère dit que… ». Cela lui donne encore plus de responsabilités.
À travers cette introduction, elle insiste sur l’importance du dialogue. Elle a besoin d’un échange vivant avec la salle. Si quelque chose ne convient pas, il faut le dire : l’objectif est de grandir ensemble.
Elle dit aussi qu’on a souvent de la difficulté à prendre du recul sur ce qu’on fait. Les agriculteurs sont bombardés d’informations, mais aussi de préoccupations, d’attentes des consommateurs, des voisins, de la société. Elle raconte qu’on vient parfois lui parler du glyphosate jusque dans des lieux inattendus, comme un salon funéraire, pour lui dire qu’il faut dire à « ses producteurs » de ne plus l’utiliser. Elle se retrouve alors à devoir informer et remettre les choses en perspective.
Elle pose alors une question simple : quand un producteur agricole se lève le matin, avec quelle intention se lève-t-il ? Souvent, dit-elle, l’agriculture a été bâtie autour d’un réflexe de contrôle : quelle mauvaise herbe va-t-on contrôler, quel insecte va-t-on détruire ? Elle invite à changer cette logique pour se demander plutôt : qu’est-ce que je peux faire pour que les choses soient vivantes, agréables et saines ?
Le saut en parachute devient alors une image forte : il permet de prendre de la hauteur, de voir autrement le paysage agricole, de comprendre à quel point on est à la fois très proche de sa réalité et très petit dans l’ensemble. Ce regard d’ensemble est, selon elle, extrêmement précieux.
Sortir de la peur et du réflexe d’achat
Odette Ménard revient ensuite sur ce qu’elle appelle une forme de peur chronique chez les producteurs : la peur de ne pas atteindre le maximum de rendement, la peur de manquer quelque chose, la peur de ne pas faire comme il faudrait.
Elle prend l’exemple des mycorhizes. On propose aux producteurs d’en acheter, parfois pour quelques euros par hectare, avec l’argument que « ça ne coûte pas cher ». Pourtant, rappelle-t-elle, la vraie réponse est souvent qu’il y a déjà beaucoup de mycorhizes dans les sols et qu’il n’est pas forcément nécessaire d’en rajouter. De la même manière, on vend toutes sortes de poudres ou de produits supposés « oxygéner le sol » ou améliorer son fonctionnement, toujours pour des montants qui semblent faibles à l’hectare. Petit à petit, on ajoute des choses, et on s’éloigne de la compréhension réelle de ce qui se passe.
Elle insiste donc sur plusieurs points :
- il faut connaître ;
- il faut apprendre ;
- il faut comprendre ;
- et surtout, il faut se faire confiance.
Lorsqu’un producteur fait des essais chez lui, il doit savoir pourquoi il les fait. Et il doit se donner le courage et la discipline de les faire assez longtemps pour en tirer quelque chose. Selon elle, un essai sérieux doit être conduit pendant cinq ans. Ce n’est pas au bout d’une seule année qu’on peut comprendre ce qui se passe, car le système est complexe : climat, sols, voisins, vendeurs, récoltes, pratiques, tout interagit.
Elle observe que beaucoup de producteurs veulent faire trop d’essais différents, trop vite. Au bout de cinq ans, ils se retrouvent avec une multitude d’essais hétérogènes qu’il devient impossible d’interpréter. D’où l’importance fondamentale du « pourquoi ». Quand on connaît le pourquoi, on connaît sa destination, et on peut choisir un bon moyen d’y aller.
Le pourquoi avant le comment
Pour Odette Ménard, la question centrale est toujours : pourquoi veut-on faire telle pratique ?
Elle prend l’exemple des cultures intercalaires dans le maïs. On peut vouloir introduire des plantes entre les rangs de maïs, mais il faut d’abord savoir pourquoi :
- veut-on produire beaucoup de biomasse ?
- veut-on que cette biomasse meure à l’hiver ?
- veut-on protéger le sol ?
- veut-on améliorer la structure ?
- veut-on limiter la concurrence avec le maïs ?
Elle montre un cas où trois rangs de culture de couverture ont été semés entre les rangs de maïs. Dans un premier essai, le semis a été fait quand le maïs avait déjà neuf feuilles : c’était trop tard, car la lumière n’était plus suffisante pour permettre un bon développement de l’intercalaire. Dans un autre cas, le résultat est beaucoup plus spectaculaire. De loin, on pourrait croire qu’il y a trop de concurrence pour le maïs, que cette végétation va lui nuire, ou qu’elle va coûter cher. Pourtant, quand on regarde de près, la disposition a été pensée pour éloigner la culture intercalaire du rang de maïs. Le maïs garde donc l’avantage, et la culture de couverture profite des reliquats.
Elle rappelle un principe souvent oublié : les cultures de couverture vivent sur les restes, sur les reliquats. Si de l’eau est disponible, elles pousseront ; s’il n’y en a pas, c’est le maïs qui la prendra. Il faut donc lire correctement ce qu’on voit au champ. Si le maïs n’a pas souffert, si le rendement n’a pas diminué, alors cette biomasse intercalaire est une réussite et non un problème.
Dans ce cas précis, le maïs n’a pas perdu de rendement. La portance au battage a été excellente. Toute la biomasse est morte à l’hiver, puis le semis de soja au printemps suivant s’est déroulé dans des conditions extraordinaires.
La santé des sols comme changement de regard
Odette Ménard insiste sur le fait que, pour avancer, il faut parfois changer complètement sa manière de voir les choses.
Elle parle d’architecture des champs : on a pris l’habitude d’avoir des espacements fixes, des rangs parfaitement réguliers, une organisation très rigide. Mais à partir du moment où l’on introduit des cultures de couverture, des résidus, des intercalaires, il faut accepter de repenser cette architecture.
Elle donne l’exemple d’un champ de maïs organisé avec un motif 75 cm – 150 cm – 75 cm – 150 cm, au lieu d’un espacement uniforme. L’idée n’est pas de faire compliqué pour faire compliqué, mais de créer des conditions permettant à la culture intercalaire d’avoir plus de lumière et donc plus de vigueur, tout en maintenant le rendement du maïs.
Elle observe aussi que beaucoup de producteurs aiment encore les champs « bruns », travaillés, propres visuellement. Pourtant, lorsqu’on commence à laisser beaucoup de résidus ou de couvertures végétales, certains producteurs s’inquiètent immédiatement : que va-t-il se passer avec tout ce matériel ? Que faut-il faire ? Son message est clair : il faut trouver de nouvelles avenues, comprendre ce qu’on fait, s’engager dans l’action, mais accepter aussi que de grands changements demandent un changement de regard.
Pourquoi faire de l’agriculture ?
Odette Ménard pose ensuite une question encore plus fondamentale : pourquoi fait-on de l’agriculture ?
Les réponses spontanées parlent souvent d’indépendance, de liberté, de choix de vie, de bonheur. Elle reconnaît toutes ces dimensions, mais considère qu’elles tournent autour du vrai cœur du sujet. Pour elle, la raison profonde de faire de l’agriculture, c’est d’améliorer le sol.
Elle formule cela très clairement : le but de l’agriculture devrait être d’améliorer le sol. Les productions, les rendements, les revenus, l’autonomie, le bonheur sont en quelque sorte des « dommages collatéraux » positifs de cette amélioration du sol. Si on améliore le sol, on obtient de meilleures productions, donc plus de moyens, donc plus de liberté. Mais le cœur du métier reste, selon elle, la construction d’un sol meilleur.
Elle affirme également qu’un sol en santé est économiquement payant. Les sols en santé rapportent et permettent aussi d’avoir du plaisir. Selon elle, tout dépend de l’énergie que l’on veut y mettre et de la trajectoire choisie.
L’iceberg de l’agriculture
Pour illustrer son propos, Odette Ménard utilise l’image de l’iceberg. Ce que les gens voient de l’agriculture, ce sont souvent les succès visibles ou les petits défauts visibles. Mais tout le travail réel, la discipline, les échecs, les sacrifices, les efforts, la persistance, le travail acharné, tout cela est sous la surface.
L’agriculture est, dit-elle, un métier magnifique, extrêmement valorisant et enrichissant, mais certainement pas un métier facile.
Les sept étapes pour un sol en santé
Odette Ménard présente ensuite sa façon d’aborder la santé des sols sous la forme de grandes étapes :
- connaître et comprendre les problématiques d’érosion, d’infiltration et de cohésion du sol ;
- gérer les résidus ;
- comprendre l’impact de la distribution, de la quantité et de l’état des résidus ;
- diagnostiquer la structure et la compaction ;
- corriger, puis maintenir ;
- travailler avec les rotations ;
- intégrer les racines et la biologie du sol dans une stratégie d’ensemble.
Elle raconte qu’à ses débuts, il y a une trentaine d’années, son mandat était centré sur la conservation des sols. Formée comme ingénieure, avec une maîtrise en structures de bâtiments, elle s’est retrouvée à travailler sur les structures… de sol. À l’époque, la problématique était vue de manière assez simple : érosion = Il faut laisser des résidus. L’approche était d’abord physique et mécanique. Très vite, ils se sont rendu compte que l’état des résidus, leur distribution et leur quantité influençaient fortement l’efficacité des pratiques.
Mais cette partie visible n’est que la pointe de l’iceberg. Le véritable enjeu se situe sous la surface : infiltration, compaction, cohésion, gestion de la structure, maintien de l’état du sol dans le temps, rotations, racines, vie biologique.
Diagnostiquer son sol
Pour Odette Ménard, la première étape consiste à savoir où on en est réellement. A-t-on une idée de la santé actuelle de ses sols ?
Elle commence souvent par l’érosion. Elle montre l’exemple d’une bande riveraine censée protéger le bord d’un champ. En théorie, cette zone devrait rester enherbée. Dans la réalité, elle a été travaillée, semée en maïs, et l’on voit très bien que cette zone ne sera jamais récoltée correctement. On travaille pourtant chaque année cette zone de la même manière : labour, pulvérisation, préparation du lit de semence, semis, puis récolte impossible ou médiocre. C’est une perte économique directe et répétée.
Elle parle ici d’érosion éphémère : elle ne se voit pas toujours immédiatement, mais ses effets sont bien réels, et ils s’accumulent. Si d’autres pluies arrivent, la zone endommagée s’élargira encore.
L’infiltration de l’eau
Odette Ménard rappelle ensuite des résultats classiques observés avec les simulateurs de pluie : lorsqu’un sol n’est pas couvert, 70 à 75 % de l’eau de pluie peut être perdue par ruissellement. Avec l’évolution du climat et des épisodes pluvieux de plus en plus intenses, cette question devient encore plus cruciale.
Elle observe qu’on commence même à faire porter aux agriculteurs une part de responsabilité dans les inondations en aval, ce qui rajoute une pression supplémentaire. Mais au-delà de ces débats, la logique est simple : l’eau qui ne pénètre pas dans le sol doit bien aller quelque part.
Elle montre aussi que la présence de végétation vivante et de racines change complètement la situation : l’eau ne ruisselle plus, elle s’infiltre. Et cette eau infiltrée est plus claire, signe d’un sol mieux stabilisé.
Elle pose alors la question des analyses de sol. Beaucoup de producteurs en font, mais que regardent-ils vraiment ? Elle-même dit qu’elle fait de moins en moins d’analyses classiques et de plus en plus de profils de sol. Aller voir directement dans le sol lui paraît bien plus instructif.
Les résidus comme armure du sol
Elle appelle les résidus laissés en surface « l’armure » du sol. Cette armure protège contre l’impact des gouttes de pluie et facilite une première infiltration. Mais là encore, la question n’est pas seulement de laisser des résidus : il faut se demander en quelle quantité, dans quel état, et si le sol est capable de les gérer.
Elle aborde la question de la température du sol. Un sol couvert par des cultures de couverture a au départ tendance à être plus frais qu’un sol nu. Mais elle explique que cette observation doit être replacée dans une dynamique temporelle plus longue.
Au début d’une transition vers le semis direct ou les couverts, le sol se réchauffe plus lentement parce qu’il garde plus d’eau, et que les résidus empêchent l’évaporation rapide qui, dans les systèmes conventionnels, contribue au réchauffement du lit de semence. Mais à mesure que le sol retrouve une bonne structure, que l’infiltration s’améliore, que l’eau ne reste plus bloquée en surface et que la vie biologique se développe, les choses changent. Les racines vivantes et l’activité microbienne produisent aussi de la chaleur. À long terme, un sol vivant et bien structuré peut donc se réchauffer plus efficacement.
Elle insiste de nouveau : c’est précisément pour cela qu’il faut raisonner sur cinq ans et non sur un an.
Le rôle des vers de terre
Odette Ménard explique que les vers de terre les ont mis sur la piste de la santé des sols il y a une vingtaine d’années. Dans les champs en semis direct, ils voyaient apparaître partout des « cabanes » de vers de terre. Au départ, ils pensaient que ces structures pouvaient être liées au ruissellement. Puis ils ont observé qu’il y avait sous chaque cabane un trou, et que des tiges de maïs étaient tirées à l’intérieur. En tirant doucement sur ces tiges, ils constataient qu’une partie importante était déjà décomposée alors même que le maïs venait d’être récolté.
Ils se sont alors mis à compter ces cabanes. Avec 12 cabanes par mètre carré, cela représente déjà environ 120 000 vers de terre à l’hectare si l’on ne compte que les anéciques visibles par leurs cabanes. Et encore, pour chaque ver anécique, on peut avoir 25 à 30 autres vers appartenant à d’autres groupes.
Elle distingue trois grandes familles de vers de terre :
- les épigés, qui vivent à la surface et mélangent les résidus ;
- les endogés, qui circulent dans les premiers horizons du sol ;
- les anéciques, qui creusent de grands tunnels verticaux et vivent dans ces galeries toute leur vie.
Les anéciques peuvent creuser jusqu’à plusieurs mètres de profondeur, parfois jusqu’à la nappe phréatique ou à un obstacle. Des recherches ont montré que certains de ces tunnels peuvent rester en place très longtemps, jusqu’à 30 ans.
Pour elle, cela a des implications majeures sur :
- l’aération du sol ;
- le mouvement de l’eau ;
- l’inertie du système ;
- la circulation racinaire ;
- la stabilité structurelle.
Elle montre également, à partir d’essais, que les vers de terre doublent pratiquement la vitesse de décomposition des résidus lorsqu’ils y ont accès. Cela mène à une conclusion essentielle : si l’on décide de se mettre au semis direct et de laisser soudainement beaucoup de résidus sur le sol, il faut se demander si le sol possède déjà une population suffisante de vers de terre pour les gérer. Sinon, l’échec est probable.
Nourrir la vie du sol
Odette Ménard élargit ensuite le propos à l’ensemble de la vie du sol.
Dans un sol en santé, elle rappelle qu’on peut schématiquement considérer :
- environ 50 % de matière minérale ;
- environ 50 % d’eau et d’air ;
- 1 à 5 % de matière organique.
Dans cette petite fraction organique, vivent tous les organismes du sol. Les vers de terre ne représentent qu’environ 20 % de la biomasse vivante totale du sol. Le reste, soit environ 80 %, correspond surtout aux bactéries et aux champignons.
Dans une poignée de sol, on peut trouver jusqu’à un milliard de bactéries. Une grande partie d’entre elles reste encore non identifiée. Pour les champignons, elle rappelle qu’on peut raisonner en longueur de mycélium : plusieurs mètres dans une seule poignée de terre.
Au total, dans un sol en santé, toute cette vie représente une biomasse équivalente à plusieurs unités animales par hectare. Et cela amène une conclusion très simple : toute cette vie doit être nourrie.
Elle présente alors la chaîne alimentaire du sol. Les vers de terre en sont une porte d’entrée importante, mais les bactéries et les champignons, situés à l’autre bout du système, jouent un rôle majeur pour nourrir les plantes. Or ces organismes ont besoin de matière organique disponible en surface et autour des racines vivantes. Si les résidus sont enfouis, ils ne sont plus accessibles de la même manière aux vers de terre, et la décomposition qui s’en suit peut être plus anaérobie, donc moins favorable à la structuration du sol et à l’alimentation des plantes.
Les racines vivantes au cœur du système
Odette Ménard insiste fortement sur le rôle des racines vivantes. Autour d’une racine vivante, dans une zone très proche, on trouve jusqu’à 5 000 fois plus de bactéries et de champignons que dans le sol voisin. Toute l’activité se concentre autour de cette zone.
Les racines nourrissent donc les micro-organismes, qui en retour nourrissent les plantes et produisent les substances qui stabilisent le sol, en particulier la glomaline associée aux mycorhizes. Cette substance est essentielle à l’agrégation du sol, mais elle est de courte durée : il faut donc en produire continuellement. D’où l’importance d’avoir des racines vivantes le plus longtemps possible dans l’année.
C’est aussi pour cela que les cultures de couverture et les rotations diversifiées deviennent centrales dans sa vision.
La compaction des sols
Odette Ménard aborde ensuite la compaction, qu’elle considère comme un problème majeur. Un seul mauvais passage peut avoir des conséquences importantes et durables. Dans certains cas, on observe jusqu’à 90 % de racines en moins dans le blé, ou de très fortes diminutions du volume racinaire dans le maïs.
Elle rappelle que tout passe par les racines : structure du sol, alimentation, production.
Elle distingue :
- la compaction de surface, liée à la profondeur du travail du sol ;
- la compaction du sous-sol, liée surtout au poids par essieu.
Elle insiste fortement sur cette notion de poids à l’essieu. Les pneus basse pression peuvent réduire la pression en surface, mais ils ne changent pas le fait qu’un poids important s’enfonce en profondeur. Des démonstrations avec des tuyaux remplis d’eau placés à différentes profondeurs montrent que l’impact d’un passage d’engin lourd se retrouve très bas dans le profil.
Elle donne l’exemple de tonnes à l’essieu très élevées sur certaines tonnes à lisier ou certains tracteurs, et souligne qu’un tel poids peut générer des compactions profondes jusqu’à 60 cm et plus.
Pour aider à raisonner ces risques, elle mentionne l’outil Terranimo, qui permet de simuler l’impact d’un engin selon le poids, les pneus, l’humidité du sol et le type de sol. Cela permet de visualiser à quelle profondeur le risque de compaction devient critique.
Observer un profil de sol
Pour Odette Ménard, la seule vraie manière de comprendre un sol est d’aller y regarder.
Elle recommande de creuser des profils d’environ 80 cm de profondeur et d’observer :
- la texture ;
- la structure ;
- la densité ;
- la couleur ;
- l’infiltration ;
- la présence de matières organiques ;
- les racines ;
- les macropores ;
- les vers de terre ;
- les odeurs.
Surtout, il faut toujours comparer deux situations :
- une zone du champ où ça va bien ;
- une zone du champ où ça va mal.
C’est la comparaison qui permet de comprendre ce qui limite réellement la production.
Elle donne l’exemple de champs où l’on passe d’une tonne à l’hectare dans certaines zones à plus de 4 tonnes dans d’autres. Pour elle, la question n’est pas de deviner au hasard la cause, ni de s’en remettre au vendeur de drainage, d’engrais ou de matériel. Il faut aller voir le sol, discuter avec le producteur de l’historique de la parcelle, comprendre ce qui s’est passé sur quinze ans, et ensuite seulement définir une stratégie.
Corriger puis maintenir
Une fois le diagnostic posé, il faut mettre en place les bonnes stratégies. Elle montre plusieurs cas.
Dans certains champs, une correction relativement rapide est possible : sous-solage ciblé, cultures de couverture, semis direct, apports organiques. Dans d’autres cas, lorsque le sol est très dégradé, il peut être nécessaire de prendre une année entière sans récolte marchande pour remettre le système en état : curage, nivellement, correction du drainage, apport de fumier, sous-solage, cultures de couverture, puis retour à une culture comme le soja ou le maïs.
Elle explique qu’il existe des situations où la remise en santé peut se faire en deux ans, et d’autres où il faudra quinze ans. Cela dépend du point de départ, du diagnostic et de l’intensité des mesures choisies.
Les cultures de couverture
Odette Ménard résume les fonctions des cultures de couverture en trois grands rôles :
- couvrir le sol ;
- nourrir les micro-organismes ;
- recycler les éléments nutritifs.
Ensuite vient le quatrième niveau : l’objectif spécifique du producteur, qui détermine le choix des espèces.
Selon les cas, on pourra chercher :
- de la biomasse ;
- une couverture hivernale ;
- une destruction par le gel ;
- un contrôle des mauvaises herbes ;
- une restructuration du sol ;
- un recyclage d’azote ;
- une amélioration de la portance ;
- un effet esthétique ou paysager.
Elle insiste beaucoup sur le fait qu’il faut prendre le temps d’essayer les espèces. Il en existe des dizaines, mais dans la pratique, on revient souvent à un petit nombre. Il faut les observer, voir comment elles poussent selon les sols et les contextes, comment elles se comportent à l’automne, si elles gèlent ou non, quelle architecture aérienne et racinaire elles développent.
Elle parle notamment :
- des radis, structurants mais non « décompactants » à eux seuls ;
- des graminées, utiles pour la structure et la couverture ;
- des crucifères, bonnes recycleuses ;
- des légumineuses, intéressantes pour l’azote ;
- de la phacélie, qu’un producteur avait choisie pure simplement parce que sa femme aimait le bleu depuis la fenêtre de la cuisine.
Cet exemple lui permet d’illustrer que le « pourquoi » n’est pas toujours technique, mais qu’il doit être assumé.
Intercultures, associations et cultures relais
Odette Ménard présente plusieurs exemples de systèmes innovants.
Maïs ensilage et soja intercalaire
Dans du maïs ensilage, certains essais ont consisté à semer du soja fourrager en intercalaire. L’idée n’était pas seulement de contrôler les mauvaises herbes, mais aussi de récolter les deux ensemble. Le mélange permet d’augmenter de 2 à 3 points la teneur en protéines de l’ensilage, et les vaches apprécient ce fourrage.
Blé d’hiver et soja en culture relais
Elle présente aussi un système où, dans un même champ, on sème un blé d’hiver avec de l’espace laissé pour du soja entre les rangs. Au printemps, le blé occupe une partie du champ et le soja l’autre. Le producteur adapte ensuite sa moissonneuse pour récolter les épis de blé tout en laissant le soja continuer à pousser. Après la récolte du blé, il sème du seigle, puis récolte ensuite le soja. Le système permet de maintenir une couverture et des racines presque en permanence.
Le point essentiel pour elle n’est pas de dire que tout le monde doit faire cela, mais de montrer qu’à partir du moment où l’on raisonne en santé des sols, la créativité agronomique s’ouvre largement.
Bandes brise-vent pour retenir la neige
Dans les régions à hiver rigoureux, elle montre aussi des producteurs qui sèment en août des bandes non récoltées servant de brise-vent pour retenir la neige. Cela permet d’obtenir une meilleure couverture neigeuse, donc une meilleure protection hivernale, notamment pour le blé d’hiver.
Repenser l’écartement des rangs
Dans sa réflexion sur l’architecture des cultures, Odette Ménard présente un cas de maïs semé avec alternance de rangs à 75 cm et 150 cm. L’objectif est de conserver le rendement du maïs tout en offrant plus de lumière aux cultures intercalaires. Le producteur garde la même population de maïs, mais répartie différemment. Le rendement du maïs reste stable, tandis que la biomasse intercalaire augmente fortement, avec un bénéfice pour la culture suivante, par exemple le soja.
Elle oppose cela à certaines tendances générales, comme le passage à des rangs très serrés ou, à l’inverse, au maïs à 1,50 m. Son message n’est pas qu’il faut adopter un modèle unique, mais qu’il faut sortir du réflexe de mode et raisonner selon ses objectifs, son système et son sol.
Conclusion
En conclusion, Odette Ménard revient sur quelques idées fortes.
Pour elle, la santé des sols repose sur trois bases :
- couvrir ;
- nourrir le sol en permanence ;
- repenser et concevoir différemment les rotations et l’architecture des systèmes.
Elle insiste sur le fait que l’objectif ultime est de réduire puis d’éliminer le travail du sol, mais seulement si l’on a mis en place les stratégies biologiques nécessaires pour que le système fonctionne.
Elle encourage les producteurs à créer des groupes, à échanger, à visiter, à discuter, à observer les champs des autres. Plus on parle de ces pratiques, plus on progresse.
Elle souligne aussi l’importance de la communication avec le reste de la société. Les consommateurs doivent comprendre qu’un sol en santé est un sol plus résilient, qui demande moins d’intrants et qui permet une agriculture plus durable.
Enfin, elle termine par une image qu’elle reprend de la plongée sous-marine : quand il y a un problème, la première chose à faire est de s’arrêter, la deuxième de respirer, la troisième de réfléchir. Selon elle, c’est exactement la bonne attitude à adopter face aux difficultés, aux essais ratés et aux transitions vers la santé des sols.
Son message final est très clair : il faut essayer, observer, corriger, recommencer, ne pas avoir peur des erreurs, et surtout garder confiance. Pour elle, cela fonctionne : les sols peuvent redevenir vivants, productifs et résilients.