Valoriser les prairies pour accroître l'autonomie protéique

De Triple Performance
Aller à :navigation, rechercher
Vaches béarnaises au pâturage dans une estive


En élevage de ruminants, l'herbe, en plus d'être une source d'aliments bon marché, est bien souvent le principal levier à actionner pour accroître l'autonomie protéique du troupeau.

L'herbe est en effet la première source de protéines produite sur le territoire français avec 9 millions sur 17 millions de tonnes de protéines produites annuellement pour l'alimentation humaine et animale [1]. Dès lors, elle doit être considérée parmi les ressources à disposition pour définir la stratégie d'alimentation des ruminants.


L'herbe une source d'alimentation équilibrée

L'herbe fraîche est une ressource alimentaire à laquelle la plupart des ruminants sont naturellement adaptés. Et malgré un taux de matière sèche (MS) assez inférieur aux autres aliments (12 à 18%), elle offre de bonnes valeurs énergétiques (autour d'1 UFL/kg de MS) et protéiques (150g de PDIN/kg de MS, et 100 g de PDIE/kg de MS) [2].

Par ailleurs, c'est un des fourrages les plus digestible et appétant, avec une très bonne densité énergétique selon les stades (UF/UE). Son ingestion n'implique pas de déficit en protéines digestibles (rapport PDIE/UF > 95 g) ni en azote dégradable ((PDIN-PDIE)/UF > 0 en général). Parmi les autres vertus de l'herbe pâturée on peut également citer son apport suffisant en Ca et P pour les associations graminées-légumineuses, ainsi que sa capacité tampon favorable à la prévention de l’acidose ruminale [3].


Néanmoins, la richesse en protéines d'une prairie n'est pas constante et varie selon différents facteurs :

  • sa composition,
  • le stade physiologique de ses espèces,
  • le rythme d'exploitation (ex : nombre de fauches),
  • la masse végétale récoltée,
  • la fertilité des sols,
  • les pratiques de fertilisation,
  • l'état sanitaire,
  • ...


Les techniques culturales et la productivité

Afin de valoriser pleinement la ressource fourragère de qualité que constitue l'herbe, un éleveur peut s'appuyer sur divers leviers techniques. Ses objectifs peuvent être divers (et combinés) : maximiser la productivité des prairies, accroître leur résilience, améliorer leur valeur alimentaire, étaler les ressources en herbe dans le temps etc. Voici des exemples de pratiques à disposition des éleveurs pour maximiser la productivité des prairies, et optimiser leur utilisation.


Au niveau de l'itinéraire de production

La composition

Dans le cadre d'une prairie temporaire, la composition est un facteur important tant pour sa productivité, que sa valeur alimentaire ou encore sa résilience climatique. En effet, les prairies multi-espèces ou prairies à flore variée offrent divers avantages grâce à leur composition diversifiée :

  • fertilisation et bonne teneur en MAT avec les légumineuses prairiales (ex : trèfle, lotier, minette, luzerne...),
  • résilience aux aléas météorologiques avec des espèces et variétés adaptées à différents climats et conditions,
  • adaptation à une ration ou un itinéraire de récolte spécifique.


La durée de vie

Faire "vieillir" ses prairies temporaires est une pratique à considérer pour le maintien d'une autonomie protéique élevée. Car lorsqu'elles sont correctement entretenues, les prairies temporaires peuvent maintenir un niveau de productivité élevé (7T MS/ha dans le grand ouest pour des prairies de plus de 6 ans), avec une quantité de protéines stable et des bénéfices économiques accrus (Cf. graphique ci-dessous) [4].

Coûts et production valorisée des prairies avec l'âge.png


Le sursemis

Dans la même logique, le sursemis ou regarnissage consiste à compléter ou renforcer la flore d'une prairie sans pour autant détruire cette dernière. Cette pratique est à adapter en fonction des aléas sanitaires ou climatiques (notamment des sécheresses) pour revitaliser les zones ayant souffert, ou bien pour rehausser la diversité spécifique et variétale. C'est notamment un des leviers pour accroître la valeur alimentaire d'une prairie temporaire ou permanente, en regarnissant cette dernière en légumineuses. Cette pratique a généralement lieu en été, et est plus efficace après un surpâturage ou une fauche ainsi qu'un éventuel travail superficiel par un outil à disque [5] [6].


La fertilisation

Il est établi que la fertilisation des prairies influe directement sur la teneur en PDIN des plantes qui la composent [7]. De fait, les apports azotés sont aussi à raisonner en lien avec la stratégie d'autonomie protéique. Pour le cas des prairies contenant des légumineuses, les besoins sont souvent faibles et on estime les restitutions suivantes  :

Quantité d'azote fournie en fonction du taux de légumineuses pondéré annuel

(Groupement Régional d’Expertise Nitrate de Bretagne) [8]

Production de

la prairie t MS/ha

Moins

de 10 %

10 à 30 % Plus de 30 %
5 0 40 - 30 Apport total limité à

un maximum de 50 kg N

équivalent engrais

en début de saison

6 0 50 - 40
7 0 55 - 45
8 0 65 - 50
9 0 70 - 55
10 0 80 - 60
11 0 87 - 67
12 0 95 - 75
Les valeurs en Gras correspondent à la quantité d'azote fournie par le trèfle blanc.

Les valeurs en Italique correspondent à la quantité d'azote fournie par les autres légumineuses.


Il est parfois cependant estimé qu'un complément minéral à ces restitutions est souhaitable. On peut citer en exemple la sortie d'hiver, ou un apport dès l'atteinte des 200°C jours permet de favoriser le démarrage plus précoce des graminées et ainsi garantir un certain ratio avec les légumineuses ; ou encore après le pâturage ou la fauche pour favoriser les repousses [9].

Pour les prairies de fauche à fort rendement, fertilisées principalement avec de l'azote minéral, il faut en revanche accorder une vigilance particulière aux carences en soufre (puisque les exportations excèdent les retombées atmosphériques et qu'il n'y a pas de restitution via le pâturage). En cas de carence, un apport d'engrais soufré peut avoir un impact fortement positif sur la productivité et la richesse en protéines de la prairie [10].


Le déprimage et l'étêtage

Le déprimage consiste à faire pâturer les graminées avant un stade de développement précoce (généralement épi à 5 ou 10 cm selon les ruminants), pour freiner la croissance de leurs organes végétatifs sans en sectionner l'épi. En plus de constituer un apport alimentaire alternatif en sortie d'hiver, cette pratique n'a généralement pas d'impact négatif sur la productivité des prairies : dans certaines conditions elle peut même les densifier, ou augmenter la valeur alimentaire et la digestibilité des fauches [11].

À l'inverse, l'étêtage correspond à une exploitation prématurée de la prairie, mais une fois un certain stade d'épiaison passé : l'épi est alors sectionné. L'intérêt de ce mode d'exploitation est limité aux prairies permanentes ainsi qu'à certaines espèces qui ont la capacité à remonter en épi l'année même (comme les Ray-grass d'Italie, Bromes, etc). L'étêtage permet alors à l'éleveur de conserver plus longtemps son fourrage sur pied, voire récolter des repousses essentiellement feuillues, plus appétantes et nutritives que les épis, pour les espèces moins remontantes [12].


Au niveau de l'itinéraire de récolte

Une stratégie d'autonomie protéique basée sur la ressource herbagère inclut nécessairement une réflexion sur le mode d'exploitation. En effet, les pratiques de récoltes conditionnent la quantité de fourrage produite, sa valeur alimentaire, ainsi que l'étalement des périodes auxquelles il est valorisable. Voici une liste des solutions à disposition :


Le pâturage

Le pâturage tournant dynamique

Le pâturage tournant dynamique désigne la subdivision des parcelles prairiales, et la mise en place d'une rotation de pâturage intensive (les animaux ne restent que quelques jours successivement sur une même parcelle), afin de maximiser l'efficience de consommation de l'herbe. Il s'intègre généralement dans des systèmes à faible niveau d'intrant, et permet une bonne autonomie alimentaire (et donc protéique) à bas coût.


Ecoutez le podcast des Chambres d'agriculture de Normandie sur le sujet en cliquant ici.


La durée de pâturage [13]

Le pâturage étant probablement "l'itinéraire de récolte" le moins onéreux, certaines stratégies cherchent donc à le maximiser.


David Libot, éleveur laitier en Loire Atlantique, a décidé de miser sur l'optimisation du pâturage ce qui lui a permis de réduire ses intrants, de gagner en autonomie alimentaire et de baisser ses charges. Lorsqu'on lui demande ce qu'il ferait si c'était à refaire, il répond : "Peut-être que je m’y mettrais plus tôt ! Je suis heureux de pouvoir dire que le lait que je produis est plus sain et de meilleure qualité qu'il y a 10 ans."


La voie humide

L'affouragement vert

L'affouragement vert est une alternative au 100% pâturage, il consiste à apporter à l'auge de l'herbe fauchée le jour même. Il permet notamment d'éviter les problématiques de piétinement en conditions humides, de valoriser les parcelles trop éloignées, ou encore de limiter l'effet "refus". Il offre des avantages comparables au pâturage : stratégies de fauches dynamiques, bon pilotage de la valeur alimentaire de la ration (notamment en protéines pour les fauches précoces, caractérisées par une teneur plus élevée en MAT).


Stockage par voie humide : Ensilage et enrubannage

L'objectif est de conserver un fourrage avec une teneur en MS faible.

Le principe du stockage par voie humide est d'abaisser très rapidement le pH et de maintenir des conditions anaérobies strictes pour arrêter toutes les activités enzymatiques de la plante et limiter le développement de bactéries néfastes.

Ensilage

L'ensilage

C'est le mode de stockage qui permet de mieux conserver la valeur énergétique de l'herbe, sous réserve là aussi d'une fauche précoce, d'un bon fanage (jusqu'à 35% de MS), d'un bon tassement et d'une fermeture hermétique du silo[14]. Une fois que l'état du fourrage est stable, et qu'il n'y a donc plus d'activité microbiologique ou enzymatique, l'ensilage, tant qu'il na pas été ouvert et que la bâche est intacte, peut se conserver sur de très longues périodes.


L'enrubannage

Enrubannage

Par sa teneur en MS, l'enrubannage se trouve entre l'ensilage et le foin (45-75% de MS). Si la mise en balle et la fermeture sont plus rapides, et que l'anaérobie est plus efficace, le fourrage n'est pas haché et les sucres sont alors moins disponibles pour l'acidification. Celle-ci est donc moins rapide. De plus, il y a plus de risques de contamination que pour l'ensilage, et on constate une variabilité de la qualité du fait que chaque balle est un ensilage et peut donc évoluer différemment.


Le stockage par voie sèche

Le foin

Balle de foin

On conserve cette fois-ci un fourrage avec une teneur en MS élevée, supérieure à 85%. L'objectif est d'abaisser rapidement la teneur en eau du fourrage pour arrêter toutes les activités enzymatiques de la plante. Tant que la teneur en MS est inférieure à 85%, la plante continue de respirer et les processus enzymatiques se poursuivent. Il y a alors une dégradation des protéines insolubles en azote solubles (AA, amides), d'autant plus importante que la dessiccation est lente. Le foin permet donc une meilleure qualité de la matière azotée apportée, comme le montre le graphique ci-dessous. Cependant, une dessication lente entraîne des pertes non souhaitables d'énergie du fourrage. De plus, la respiration provoque un échauffement du fourrage et donc des fermentations. Cela forme de la matière azotée non dégradable, diminue la digestibilité et l'ingestibilité. Il est donc essentiel que le fanage se fasse le plus rapidement possible. Des pertes sont aussi possibles sous l'effet de la pluie, qui va entraîner une baisse de la teneur en énergie et en protéines, et facilite le développement de certaines bactéries et moisissures.[15]

Modification des différentes formes d'azote entraînée par la fenaison (d'après Melvin & Simpson 1963 in Demarquilly 1987)

Notre série de guides sur l'autonomie protéique


Partenariat - Portail.png

Cette page a été rédigée en partenariat avec Plein Champ

Logo PleinChamp.png



Annexes


Références

  1. France-Prairie, Les mélanges pour prairie au service de l'autonomie protéique, consulté en mars 2022. https://franceprairie.fr/les-melanges-pour-prairie-au-service-de-l-autonomie-proteique
  2. P. Roger, Chambre d'agriculture de Bretagne, Valeur alimentaire de l'herbe : des résultats convaincants dans le Morbihan, Cap élevage N°32 - Février / Mars 2009 pages 21 à 23. http://www.synagri.com/ca1/PJ.nsf/TECHPJPARCLEF/10039/$File/Valeur%20alimentaire%20de%20l'herbe%20-%20des%20r%C3%A9sultats%20convaincants%20dans%20le%20Morbihan.pdf
  3. R. Delagarde (INRA), Valeur de l'herbe pâturée, Guide pâturage : 100 fiches pour répondre à vos questions - Référence : 0018303007– ISBN : 978-2-36343-938-3 Mars 2018. https://www.encyclopediapratensis.eu/product/guide-paturage/valeur-de-lherbe-paturee/
  4. O. Tremblay, R. Dieulot, Réseau CIVAM, Pourquoi / comment bien faire vieillir ses prairies semées d'association graminées - légumineuses ?, Projet PERPet, 4AGEPROD, 2020. https://www.civam.org/ressources/reseau-civam
  5. D. Hardy, IDELE, Le sursemis des prairies permanentes, CAP-Protéines, 2022. https://www.cap-proteines-elevage.fr/le-sursemis-des-prairies-permanentes
  6. B. Osson, R. Depoix, SEMAE, Réussir le sursemis de légumineuses en prairie, interprofession des semences et plants 2021. https://www.semae.fr/communique/reussir-le-sursemis-de-legumineuses-en-prairie/
  7. J.-L. Peyraud, INRAE Unité Mixte de Recherches sur la Production du Lait, Fertilisation azotée des prairies et nutrition des vaches laitières. Conséquences sur les rejets d’azote, 2000. https://productions-animales.org/article/view/3769/11753
  8. GREN Bretagne, consulté en mars 2022 sur la plateforme "Herb'actif", magazine des prairies et des fourrages prairiaux pour tous les professionels de l'élevage, SEMAE, On peut être une prairie de mélange et exiger une fertilisation azotée.https://herbe-actifs.org/agronomie/fertilisation-azotee-pour-prairie-de-melange
  9. Arvalis Institut du végétal, Fertilisation Azotée : le moteur de la prairie, 2009. https://www.arvalis-infos.fr/fertilisation-azotee-le-moteur-de-la-prairie-@/view-4086-arvarticle.html
  10. M. Mathot, L. Thélier-Huché, R. Lambert, Sulphur and nitrogen content as sulphur deficiency indicator for grasses, European Journal of Agronomy, Volume 30, Issue 3, Pages 172-176, 2009. ISSN 1161-0301, https://doi.org/10.1016/j.eja.2008.09.004. http://www.fourragesmieux.be/Documents_telechargeables/MATHOT2009.pdf
  11. A. Brachet, RMT prairies demain, Le déprimage : pâturer tôt et avoir des fourrages de qualité, Guide pâturage : 100 fiches pour répondre à vos questions - Référence : 0018303007– ISBN : 978-2-36343-938-3, 2018. https://www.encyclopediapratensis.eu/product/guide-paturage/le-deprimage-paturer-tot-et-avoir-des-fourrages-de-qualite/
  12. M. Gillet, INRA, Physiologie de l'herbe et pâturage, AFPF, 1981. https://afpf-asso.fr/index.php?secured_download=878&token=c16b0ba6e27c1efb0d74a94026afe433
  13. J-C. Emile, RMT Prairies Demain, Pâturer plus longtemps !, Guide pâturage : 100 fiches pour répondre à vos questions - Référence : 0018303007– ISBN : 978-2-36343-938-3, 2018. https://www.encyclopediapratensis.eu/product/guide-paturage/paturer-plus-longtemps/
  14. F. Guillois et al., Les cahiers du projet 4AGEPROD, L'herbe récoltée :  comment mieux la cultiver, la stocker  et la valoriser dans les exploitations de Pays de la Loire et Bretagne ?, ISBN : 978-2-7148-0099-2, 2020. https://opera-connaissances.chambres-agriculture.fr/doc_num.php?explnum_id=158071
  15. Conservation des fourrages et valorisation des sous-produits de culture, Philippe HASSOUN INRAE, 2021.
Partager sur :