Avec l’agroécologie, la bio devient logique - Paysage in Marciac
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Paysage in Marciac 2020
Comme tous les dimanches, un sort une vidéo de Paysage in Marciac édition 2020
Aujourd’hui François Coutant nous parle de son expérience sur la bio et l'agroécologie.
Bon visionnage !
Présentation de l’exploitation
François Coutant se présente comme agriculteur installé à quelques kilomètres de Marciac, à Harricourt, sur une exploitation de coteaux dans le Gers. Il a repris en partie l’exploitation de ses parents en 1986, dans un contexte difficile, avec deux exploitations en grande difficulté, orientées uniquement vers l’élevage ovin. Il explique avoir repris à la fois les terres et les dettes.
À cette époque, l’exploitation bénéficie d’aménagements liés à l’irrigation, dans une période où les lacs collinaires se développaient fortement dans le Gers. Le système démarre alors en agriculture conventionnelle, avec labour, maïs semence et tournesol semence. Les terres ayant auparavant été en prairie, les résultats sont d’abord corrects pendant quatre à cinq ans.
Mais dès le début des années 1990, les limites du système apparaissent : forte érosion, rendements en baisse, difficultés de travail du sol dans les coteaux. C’est à ce moment-là que François Coutant rejoint le groupe Gerdoc, le CETA de Bouloc, où il bénéficie d’un accompagnement technique.
Les débuts de la remise en cause du labour
Une étape importante est la création d’une CUMA en 1989, que François Coutant présente comme déterminante pour la suite. Elle permettra plus tard de mutualiser le matériel et de rendre possibles des changements techniques ambitieux.
En 1994, il décide d’arrêter le labour et le travail du sol classique. Cette décision est motivée par l’érosion croissante et la chute des rendements. L’exploitation passe alors au semis direct en conventionnel. Comme beaucoup à l’époque en France, les premiers essais se font avec les outils Horsch, dans le contexte des réunions Noguchi.
S’ensuit une longue phase d’expérimentation autour des couverts végétaux, du semis direct et des techniques sans labour. François Coutant explique avoir « patiné longtemps » sur cette question, jusqu’au début des années 2000, avant de trouver des solutions plus efficaces, notamment avec la féverole.
Dans ses coteaux argileux, avec souvent 32 à 38 % d’argile, la gestion des couverts est particulièrement compliquée, surtout au printemps. Malgré cela, la féverole constitue selon lui un tournant majeur.
Le semis direct sous couvert vivant
Avec la féverole, François Coutant met progressivement au point un système de semis direct sous couvert vivant. Il explique que cette technique a très bien fonctionné, au point de faire chuter très fortement ses besoins en azote avant même le passage en bio.
Il indique qu’avant la conversion, il était descendu à 98 unités d’azote pour faire du maïs. Certaines années, avec de très beaux couverts produisant 7 à 8 tonnes de matière sèche, il pouvait même se passer de glyphosate. Il souligne l’importance agronomique de ces biomasses : elles représentent une quantité d’azote considérable, avec une part disponible rapidement pour la culture suivante.
Selon lui, cela a été une véritable révolution pour produire du maïs sur les coteaux, avec pour la première fois des parcelles homogènes, régulières, « de la même couleur », ce qu’il n’avait jamais connu auparavant.
Pourquoi passer au bio
Une fois le semis direct sous couvert bien maîtrisé, François Coutant explique que le système devenait presque « monotone » tant il fonctionnait bien. C’est alors qu’est née l’idée de le faire en agriculture biologique.
Sa motivation principale vient de son regard critique sur le bio tel qu’il est souvent pratiqué dans le Gers. Il juge ce modèle écologiquement catastrophique : travail du sol excessif, érosion importante, destruction des sols de coteaux. Il reconnaît que ces systèmes peuvent fonctionner économiquement un temps, mais les considère comme non durables.
Il insiste sur le fait que les rendements chutent déjà fortement et que les sols du Gers ont perdu énormément de matière organique, passant selon lui de 3 % à 1 % en vingt ans dans certains cas. Il estime que si l’on voulait maintenir durablement les structures de sol, il aurait fallu 40 à 50 ans de prairies minimum.
Une critique des orientations agricoles
François Coutant refuse de faire porter la responsabilité uniquement aux agriculteurs. Il relie la situation des coteaux gersois à des choix d’orientation agricole de long terme, notamment à travers la PAC.
Il prend l’exemple des aides : selon lui, les montants attribués historiquement aux surfaces en céréales étaient bien supérieurs à ceux attribués aux hectares d’herbe. Sans opposer élevage et cultures, il estime que ces signaux économiques ont poussé à cultiver toujours plus les coteaux, au détriment des prairies, des troupeaux et de la conservation des sols.
Il ajoute qu’aujourd’hui, alors que certaines zones perdent en élevage, on continue encore à cultiver davantage les coteaux, ce qui aggrave le problème.
L’organisation actuelle de l’exploitation
Au moment de l’intervention, François Coutant explique exploiter environ 128 hectares, avec quatre bâtiments de poulets bio et un troupeau d’environ 300 brebis, dont l’effectif varie selon les périodes. Son frère a toujours eu des brebis, ce qui a permis de maintenir une activité pastorale sur les zones inaccessibles aux cultures.
Il précise qu’une étude récente montre que, sur son exploitation, il faudrait plutôt 700 brebis pour valoriser correctement les couverts et atteindre un optimum agronomique. Il considère donc que l’élevage est une composante essentielle de la durabilité du système, même si cela demande du travail et de l’organisation.
Il évoque aussi la question de la transmission. Dans les coteaux, beaucoup d’exploitations sont détenues par des agriculteurs de sa génération. Il constate que certaines fermes sont abandonnées, reprises par la SAFER faute de repreneurs, et souligne qu’un système durable doit aussi être transmissible.
Le rôle décisif de la CUMA
François Coutant revient longuement sur l’importance de la CUMA dans son parcours. Le fait de ne pas posséder individuellement tracteurs et matériel lui a permis de réduire fortement ses charges de structure.
Il explique que cette organisation a divisé par trois les coûts de mécanisation à l’hectare. Là où certains systèmes supportent 450 à 600 euros par hectare de charges de matériel, son groupe est longtemps resté autour de 150 euros par hectare.
Cette mutualisation a rendu possibles des expérimentations techniques qui auraient été inaccessibles à de petites structures individuelles. À l’époque, les exploitants du groupe avaient souvent 40 à 50 hectares et quelques ateliers hors-sol en complément : poulets, cailles, canards, pintades.
Le passage au bio et la recherche d’un nouvel équilibre
François Coutant présente le bio comme son « dernier challenge » : trouver l’équilibre d’un semis direct en agriculture biologique, avec ou sans élevage, et voir jusqu’où il est possible d’aller.
Au début du passage en bio, il a toutefois dû retravailler superficiellement le sol sur environ 5 cm, notamment pour gérer les adventices. Il rappelle qu’il vit entièrement de son activité agricole, avec son épouse Monique, sans revenus extérieurs. Il insiste sur ce point pour répondre à ceux qui mettent en doute la viabilité économique de sa démarche.
Il affirme vivre correctement de l’agriculture, tout en travaillant beaucoup, et souligne qu’il existe encore des marges de progression sur son exploitation, notamment grâce au développement de l’élevage ovin et de la vente directe, même si des événements personnels ont bouleversé certains projets.
Une agriculture biologique de conservation
L’intervention insiste sur la différence entre le bio basé sur le travail intensif du sol et le bio recherché ici, fondé sur la couverture permanente du sol et la réduction maximale de sa perturbation.
Le principe général est de substituer au travail du sol des plantes de couverture et des outils qui détruisent ou affaiblissent ces couverts sans bouleverser le sol. L’objectif est d’éviter le binage et les passages agressifs sur les premiers centimètres du profil, tout en gardant un paillage protecteur.
Cette approche est présentée comme une forme d’agroécologie indispensable pour les coteaux : sans couverture des sols, sans stockage de carbone et sans matière organique, il ne sera pas possible de maintenir durablement les productions.
Les couverts utilisés
Avant le soja, François Coutant implante des couverts d’automne composés selon les parcelles de seigle, triticale, pois, féverole et parfois de flore spontanée, notamment du ray-grass.
Il explique que le ray-grass spontané n’est pas forcément un problème. Tant qu’il reste dans son cycle naturel jusqu’au printemps, il peut même constituer un avantage, car il occupe l’espace et limite la levée d’autres adventices. Une fois son cycle terminé, il gêne moins.
Le seigle est présenté comme plus simple à gérer sur certaines parcelles, notamment parce qu’une fois arrivé à maturité puis couché et écrasé, il pompe moins d’eau et fournit un paillage efficace.
Le strip-till et la gestion du rang
Dans certaines parcelles, François Coutant utilise un strip-till. Il décrit un travail localisé sur environ 25 cm de largeur tous les 80 cm, soit seulement une fraction de la surface totale.
L’idée est de désherber localement la ligne de semis et de permettre un réchauffement rapide du sol sur le rang pour favoriser le démarrage de la culture. Il insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de retourner la terre, mais de la soulever et de l’ameublir légèrement.
L’outil comporte un disque oblique qui soulève la terre, puis des disques latéraux qui finissent de décoller et d’émietter la bande travaillée. Le passage peut être répété deux fois pour bien préparer la ligne de semis et limiter la concurrence des adventices au départ.
Même lorsque plusieurs passages sont réalisés, il rappelle que seule une petite partie de la surface est réellement travaillée.
L’itinéraire technique du soja
Sur les parcelles montrées dans la vidéo, l’itinéraire du soja est décrit ainsi :
- implantation d’un couvert d’automne ;
- passage à deux reprises d’un rouleau destructeur de type Roll’n Sem / Orbis, en aller-retour dans le même sens, pour affaiblir ou coucher le couvert ;
- passage du strip-till, parfois deux fois, sur la ligne de semis ;
- semis du soja ;
- intervention à l’aveugle entre le semis et la levée, toujours avec le rouleau, pour détruire les adventices en germination.
François Coutant précise que ce passage entre semis et levée est indispensable en bio. Il souligne que l’outil permet de gérer les adventices en surface sans travail du sol classique.
Le rouleau Roll’n Sem / Orbis
Une partie importante des échanges porte sur l’outil appelé Roll’n Sem, également nommé Orbis dans la discussion. Il s’agit d’un rouleau conçu pour coucher, écraser ou blesser les plantes sans retourner le sol.
L’idée de départ est simple : une plante abîmée repousse moins vite qu’une plante coupée net. L’outil a donc été développé pour « marcher » sur les plantes, les fatiguer ou les bloquer, tout en gardant le paillage au sol.
Le développement de la machine a nécessité plusieurs prototypes. Les premières versions étaient trop lourdes et peu pratiques. Progressivement, le système a été amélioré pour devenir plus modulaire, plus industriellement reproductible, et capable de mieux suivre le terrain, notamment en dévers.
Des difficultés techniques persistent encore sur certains points, comme les roulements, l’usure ou l’étanchéité en sols sableux, mais le concept est présenté comme désormais largement validé.
Les résultats observés
François Coutant explique que certains des meilleurs résultats sont obtenus dans les zones les plus fragiles, notamment les « boulbènes ». Dans ces secteurs où il connaissait auparavant beaucoup d’échecs, les parcelles conduites avec ces techniques peuvent être plus propres que celles travaillées en surface.
Il indique qu’en 2018, des pesées ont montré environ 20 % de rendement en moins sur certains essais, mais il précise que l’intervention avait eu lieu trop tard. L’année suivante, les résultats paraissaient plus encourageants, grâce à des passages plus précoces.
Il reste prudent et refuse de donner des recettes généralisables. Il parle plutôt de pistes prometteuses, qui demandent encore du recul et de l’observation.
La question de l’eau
L’eau est un point central de son raisonnement. François Coutant irrigue, et il reconnaît que cela facilite certaines stratégies de maintien du couvert.
Il explique cependant que l’arrêt du labour a déjà profondément changé le comportement hydrique de ses sols. Dès la première année sans labour, il n’a plus vu l’eau ruisseler comme avant. Sans même changer les doses d’irrigation, le simple fait d’arrêter de labourer a amélioré l’infiltration.
Sur soja, il estime que le problème n’est pas tant la quantité totale d’eau apportée que la capacité du sol à la stocker et à la restituer en fin de cycle. Dans des sols refermés, tassés ou nus, l’irrigation devient inefficace au moment où la culture en a le plus besoin. À l’inverse, avec un sol structuré et couvert, l’eau est mieux valorisée.
Le rôle de la matière organique
François Coutant insiste à plusieurs reprises sur l’évolution de la matière organique. Il dit être passé de 1,8-2 % à 4,1 %, ce qu’il considère comme une preuve forte de l’intérêt du système.
Pour lui, la couverture du sol, le stockage de carbone, la restitution de biomasse et l’intégration de prairies ou d’élevage sont au cœur de la durabilité. Il rappelle que ces pratiques constituent aussi une véritable assurance climatique.
Le commentaire qui accompagne son intervention élargit ce constat à d’autres régions : des prairies elles aussi peuvent être « usées » si elles ne stockent plus de matière organique et ne disposent plus d’un matelas protecteur au sol.
Les limites du système : azote, minéralisation, élevage
La discussion souligne qu’en bio, l’un des principaux facteurs limitants reste la gestion de l’azote. Les besoins des cultures ne coïncident pas toujours avec le rythme de minéralisation du sol.
Le blé est cité comme culture particulièrement difficile à alimenter en azote au bon moment. Le soja, en revanche, s’en sort mieux car c’est une légumineuse capable de couvrir elle-même une grande partie de ses besoins.
François Coutant mentionne aussi certaines carences possibles, par exemple en potasse, du fait du blocage temporaire des éléments dans les couverts avant leur restitution au sol. Il évoque l’usage ponctuel de soufre élémentaire sur soja, mais rappelle que l’idéal reste selon lui l’apport de fumier, en particulier de bovins ou de moutons.
Cela renforce encore sa conviction qu’un système durable doit réassocier cultures et élevage.
Luzerne, prairies et allongement des rotations
Parmi les pistes de travail, François Coutant évoque l’idée de garder de la luzerne entre les rangs, ou de l’intégrer dans certains itinéraires, notamment avant colza, soja, maïs ou blé.
Il travaille aussi sur la réintroduction de prairies temporaires, avec l’idée de remettre des prairies pendant trois ans sur une partie de la surface, avant retour en culture. Cette alternance lui paraît essentielle pour construire un système réellement durable dans le temps.
L’objectif n’est pas seulement de produire à court terme, mais de faire durer les sols, les exploitations et les fermes de coteaux sur plusieurs générations.
Une agriculture de précision, mais autrement
La discussion souligne que cette conduite relève d’une agriculture de très grande précision. Il est question de guidage RTK, même si François Coutant n’en est pas encore équipé pour des raisons de budget et d’adaptation du matériel.
Cependant, il note qu’avec l’évolution des outils, notamment l’ajout de disques derrière certains éléments, le travail est déjà satisfaisant sans guidage sophistiqué.
L’idée forte est que la précision ici ne repose pas d’abord sur l’électronique, mais sur la compréhension fine des interactions entre sol, couvert, culture, eau et outils.
Une logique agroécologique et économique
L’ensemble de l’intervention montre que, pour François Coutant, l’agroécologie ne s’oppose pas à l’économie. Au contraire, elle permet de retrouver de la cohérence :
- baisse des charges de mécanisation grâce à la CUMA ;
- réduction des intrants ;
- amélioration de la fertilité du sol ;
- meilleure gestion de l’eau ;
- intégration possible de l’élevage ;
- recherche de systèmes transmissibles.
Il revendique le fait de bien vivre de son métier, tout en reconnaissant la quantité de travail et la nécessité d’être passionné.
Conclusion
L’expérience présentée par François Coutant montre un cheminement long, fait d’essais, d’échecs, d’ajustements et de remises en question successives. Parti d’un système conventionnel de coteaux très exposé à l’érosion, il a progressivement construit une approche reposant sur le non-labour, les couverts végétaux, le semis direct, puis la recherche d’un bio sans destruction du sol.
Son message principal est qu’il ne peut pas y avoir de bio durable sur les coteaux sans couverture des sols, sans matière organique et sans réintégrer, d’une manière ou d’une autre, l’élevage et les prairies dans les systèmes.
Dans cette logique, « avec l’agroécologie, la bio devient logique » : non pas une bio de simple substitution, mais une bio fondée sur le fonctionnement du sol, la biomasse, le carbone et la durabilité réelle des exploitations.