Resilience des exploitations et des territoires - EGAA - Table Ronde 6

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Lors de cette table ronde des États généraux de l’agriculture alternative à Joigny, les intervenants ont croisé expériences de terrain, visions syndicales, engagement citoyen et préoccupations écologiques autour d’un même enjeu : la résilience des exploitations et des territoires. Jean Massé insiste sur la transmission, la rémunération des paysans et la nécessité de repenser les installations hors cadre. Guy-Michel Desmartins, François Bientz, Romuald Bardot ou encore Claude Grosset défendent des fermes plus autonomes, diversifiées, ancrées localement et capables d’innover. Les échanges soulignent l’importance du sol vivant, de la matière organique, de l’eau, des haies, des circuits courts et du lien entre producteurs et consommateurs. Claire Tutenuit propose quatre axes de travail : revoir la gouvernance du foncier, faire évoluer le cadre économique, encourager les filières locales et structurer une dynamique collective durable. En conclusion, Hervé Covès rappelle que la résilience passe par l’ouverture, la coopération et le vivant.

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Résumé
Lors de cette table ronde des États généraux de l’agriculture alternative à Joigny, les intervenants ont croisé expériences de terrain, visions syndicales, engagement citoyen et préoccupations écologiques autour d’un même enjeu : la résilience des exploitations et des territoires. Jean Massé insiste sur la transmission, la rémunération des paysans et la nécessité de repenser les installations hors cadre. Guy-Michel Desmartins, François Bientz, Romuald Bardot ou encore Claude Grosset défendent des fermes plus autonomes, diversifiées, ancrées localement et capables d’innover. Les échanges soulignent l’importance du sol vivant, de la matière organique, de l’eau, des haies, des circuits courts et du lien entre producteurs et consommateurs. Claire Tutenuit propose quatre axes de travail : revoir la gouvernance du foncier, faire évoluer le cadre économique, encourager les filières locales et structurer une dynamique collective durable. En conclusion, Hervé Covès rappelle que la résilience passe par l’ouverture, la coopération et le vivant.

Table ronde #6 et conclusion des EGAA : Résilience des exploitations et des territoires


Parce qu’il n’est pas possible de dissocier la résilience territoriale de la résilience des exploitations agricoles qui maillent le territoire, il n’y a d’autre voie que celle du dialogue entre les acteurs, de l’évolution technique ou économique, d’une transformation sociétale où l’intérêt des communs ne peut se faire au détriment de l’intérêt du monde paysan. Par quels moyens crée-t-on un système vertueux susceptible de ne pas rendre les agriculteurs comme les territoires captifs de modèles économiques ou agronomiques qui leur seraient potentiellement nuisibles ? Quels sont les exemples appliqués et applicables ?


Le sujet est argumenté sur scène par plusieurs agriculteurs ou institutions agricoles, élus, porteurs de projets.


Conclusion et synthèse des EGAA 2022 par Hervé Covès et les intervenants et partenaires présents, étayée par un long temps d'échange avec le public. La parole est également donnée sur scène à des personnes restées dans le public jusque là, mais dont les interventions ou les témoignages indirects ont nourri les échanges durant ces deux journées. Nombreuses réactions au regard des différentes tables-rondes et des enseignements qui en ont découlé, chacun exprimant en son nom son propre point de vue et ses aspirations quant au devenir de l'agriculture à court et moyen terme.


Intervenants "officiels":


Guy-Michel Desmartins, agriculteur expérimentateur dans l’Yonne (grandes cultures), terrassier en milieux naturels et co-porteur du projet GatiBiogaz

Ferme de la Roserie, Villeneuve-la-Dondagre


François Bientz, agriculteur dans l’Yonne (maraîchage, horticulture, produits transformés)

Jardin des Thorains, Lavau ; représentant local de l’Association Française des Producteurs de Cannabinoïdes et relais du réseau Semences paysannes


Jean-Bertrand Brunet, agriculteur dans l’Yonne (polyculture-élevage, produits transformés…)

Ferme de la Bilouterie, AMAPP la Pradieuse, Dollot


Romuald Bardot, technicien Bocage et Agroforesteries CPIE Yonne-Nièvre, arboriste


Gilles Robillard, agriculteur dans l’Yonne (grandes cultures) président de Terres Inovia, direction de l’institut technique des huiles, des protéines végétales et du chanvre ; vice-président de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) de l’Yonne


Arnaud Rousselat , agriculteur expérimentateur dans l’Yonne (grandes cultures)

EARL du Bourg Sud, Valravillon


Jean Massé, agriculteur à la retraite dans l’Yonne, maire de Saints-en-Puisaye


Claude Grosset, actif au sein des associations Ressources & Compétences, C3V, administrateur de la coopérative Germinal, dans l’Yonne


Christian Baqué, agriculteur dans l’Yonne (Plantes aromatiques et médicinales)

Le Liseron Marie, Champcevrais


Christian Deschamps, Agriculteur (Polyculture-élevage) et maire d’Egriselles-le-Bocage (89)


Hervé Covès, ingénieur agronome spécialiste de la vie des sols et des dynamiques au sein des écosystèmes, notamment pour Arbres & Paysages 32. Animateur de nombreux ateliers et formations et créateur de l’association Koridori


Claire Tuttenuit, présidente de l’association Le Ruban Vert , Villeneuve sur Yonne.


Animation: Eric Lenoir, paysagiste et pépiniériste dans l’Yonne, membre de la collégiale de Renaissance Joigny délégué à l’organisation et à l’animation des Etats Généraux de l’Agriculture Alternative


Captation vidéo et montage: Richard Prost


Organisation : Association Renaissance Joigny États Généraux de l’Agriculture Alternative (2022) - (renaissancejoigny.fr)


Partenaires : Région Bourgogne-Franche-Comté, Conseil départemental de l’Yonne, Chambre d’agriculture de l’Yonne, Communauté de communes du Jovinien, Ville de Joigny, Bio Bourgogne, CPIE Yonne et Nièvre, GABY, Terre de liens, Associations C3V, Le Ruban Vert , Arbres et paysage 32




Introduction

Cette table ronde de conclusion des États généraux de l’agriculture alternative à Joigny portait sur la résilience des exploitations et des territoires. Elle s’est tenue dans une configuration plus large que prévu, avec plusieurs interventions venues de la salle, tant les échanges des deux jours avaient fait émerger de nombreuses expériences, préoccupations et propositions.

L’enjeu de cette séquence finale était double :

  • revenir sur ce qui a été retenu pendant ces deux jours ;
  • tenter d’en restituer quelque chose sous forme de perspectives, de constats partagés et de propositions.

Il a été rappelé que de véritables « états généraux » doivent déboucher sur une forme de restitution collective, et pas seulement sur des constats. Les discussions ont ainsi porté à la fois sur :

  • la situation actuelle de l’agriculture face aux crises climatique, environnementale, économique et sociale ;
  • les freins au changement ;
  • les transformations déjà à l’œuvre, parfois peu visibles ;
  • les moyens de rendre les territoires et les fermes plus résilients.

Une parole d’ouverture sur la transmission, la durée et l’installation

Jean Massé, ancien paysan, maire rural et engagé de longue date sur les questions d’eau et de territoire, ouvre les échanges en revenant sur deux sujets qui lui tiennent particulièrement à cœur : la transmission et l’installation.

La transmission comme continuité de vie

Jean Massé insiste sur le fait que l’agriculture est d’abord un projet de vie sur le long terme. Il raconte avoir repris l’exploitation familiale après ses parents, eux-mêmes après la génération précédente, puis avoir transmis à son fils. Pour lui, la transmission ne se limite pas à un passage juridique ou patrimonial : elle inclut l’accompagnement, les conseils, la présence, l’expérience transmise au quotidien.

Il rappelle qu’autrefois, on construisait une ferme sur des décennies. Les bâtiments, la salle de traite, le matériel, tout était pensé dans une logique d’amortissement long. Une fois ces investissements amortis, l’exploitation devenait réellement viable. À l’inverse, il constate aujourd’hui des changements de cap plus fréquents, des réorientations imposées par le contexte économique, réglementaire ou climatique, et juge cela coûteux et fragilisant.

Il souligne aussi la dimension morale de l’activité agricole :

  • engagement envers ses terres ;
  • engagement envers ses propriétaires ;
  • engagement envers les générations futures.

À ses yeux, un propriétaire est satisfait de voir que ses terres sont entretenues, améliorées, plantées de haies, passées en bio, et non dégradées.

Le sol : d’un simple support à un milieu vivant

Jean Massé revient sur l’évolution des représentations agricoles. Pendant des décennies, dit-il, on a appris que le sol n’était qu’un support, destiné à recevoir engrais et traitements. Aujourd’hui, la profession redécouvre que le sol est vivant, qu’il a une activité microbienne, une matière organique, une dynamique propre.

Pour lui, cette prise de conscience est fondamentale et rejoint l’idée d’une agriculture durable, pensée sur le long terme.

Le prix payé aux paysans

Il insiste fortement sur un point selon lui insuffisamment débattu : les paysans doivent être payés.

Il estime que si l’on intégrait dans les prix tous les coûts cachés des systèmes agroalimentaires — transports, pollution, transformation, externalités — les produits agricoles à la base n’apparaîtraient pas si chers. Il plaide donc pour une meilleure rémunération des productions, qu’il s’agisse de lait, viande, grandes cultures, maraîchage ou autres.

Repenser l’installation hors des cadres rigides

Jean Massé critique ensuite la politique d’installation agricole telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Selon lui, les dispositifs ont été conçus pour protéger, mais aboutissent souvent à empêcher l’installation de nouveaux profils.

Il évoque plusieurs exemples concrets :

  • un boulanger souhaitant devenir paysan-boulanger, avec un petit atelier laitier complémentaire, freiné par des normes disproportionnées au regard du projet ;
  • des installations modestes, sur quelques hectares, avec quelques vaches, un cheval, quelques moutons, qui ne rentrent pas dans les cadres administratifs ;
  • des maraîchers ou petits porteurs de projet qui s’installent sans aide parce qu’ils seraient sinon exclus des dispositifs.

Il rappelle aussi avoir contribué, avec la Safer, à soutenir divers projets atypiques sur son territoire :

  • élevage ovin avec miel ;
  • maraîchage sous tunnels ;
  • fleuriste-paysanne ;
  • confortement de petites fermes.

Son constat est clair : il existe une grande diversité d’installations possibles, mais beaucoup restent hors radar ou hors cadre. Il appelle donc à revoir les politiques publiques pour permettre ces formes d’installation.

Des exploitations résilientes par l’observation, la diversification et les opportunités

Guy-Michel Desmartins intervient ensuite à partir de sa propre expérience d’exploitant en conversion bio.

Une exploitation familiale à transmettre, mais aussi à rendre performante

Il explique vouloir mener son exploitation de façon à la transmettre dans une vingtaine d’années, à ses enfants ou à d’autres, sous une forme viable et performante. Pour lui, il ne s’agit pas d’opposer conviction écologique et viabilité économique : il veut à la fois produire autrement et gagner sa vie.

Le compost comme exemple d’opportunité territoriale

Il raconte le développement d’une activité de compostage à partir d’une observation simple : la déchèterie voisine récupérait des quantités de tontes, feuilles mortes et matières organiques provenant des particuliers, destinées à être compostées loin du territoire, puis revendues en sacs.

À partir de là, il a mis en place progressivement une plateforme de compostage, d’abord de manière artisanale, puis avec des apports croissants venant de paysagistes et d’autres acteurs. Il dit y voir un exemple de ce que peut produire une agriculture qui regarde au-delà des limites de la parcelle.

Pour lui, beaucoup d’agriculteurs regardent encore trop leurs bornes et pas assez les ressources, flux et besoins du territoire alentour.

Multiactivité, service et prise de risque

Guy-Michel Desmartins souligne que l’agriculture ne doit pas seulement produire de l’alimentaire. Il observe autour de lui des agriculteurs qui développent :

  • des services ;
  • de la messagerie ;
  • du transport ;
  • d’autres activités complémentaires.

Il estime que cette diversification rend les systèmes plus robustes. Selon lui, la résilience suppose d’avoir plusieurs cordes à son arc et de ne pas hésiter à prendre certains risques, sans forcément s’endetter massivement.

L’innovation technique comme moteur

Très attaché à la technique, il défend l’inventivité paysanne : construire des machines inexistantes, adapter du matériel, apprendre auprès d’industriels, sortir du seul cadre agricole. Il estime que l’agriculture gagnerait à dialoguer davantage avec d’autres mondes économiques et techniques.

Le point de vue syndical : diversité des agricultures, revenu et lien au consommateur

Damien Mariole, président de la FDSEA de l’Yonne, prend ensuite la parole. Il rappelle d’abord son ancrage comme agriculteur en grandes cultures à Saint-Julien-du-Sault.

Diversifier pour vivre

Il explique qu’il s’est installé sur l’exploitation de ses parents, mais qu’il a développé une activité de framboises en vente directe afin d’obtenir un revenu plus correct. Cette production lui permet :

  • de ne pas dépendre directement de la PAC sur cette petite surface ;
  • de vendre en direct ;
  • d’embaucher des jeunes pour la récolte ;
  • de créer une autre relation avec les consommateurs.

Il souligne ainsi la différence entre les grandes cultures, très organisées et insérées dans des filières longues, et les productions alternatives ou spécialisées, souvent plus proches du consommateur.

La durabilité : économique, sociale et environnementale

Pour lui, la résilience doit être pensée dans la logique du développement durable, c’est-à-dire en tenant ensemble :

  • l’économie ;
  • l’environnement ;
  • le social.

Il rappelle que si les fermes se sont agrandies, c’est aussi parce que le revenu agricole n’était pas suffisant. L’agrandissement n’a pas toujours servi à gagner plus, mais souvent à maintenir un revenu.

Il observe également que le développement du bio a pu répondre à cette recherche d’une meilleure valorisation.

Une alimentation qui a un prix

Damien Mariole défend l’idée que l’alimentation a une valeur et que la logique du prix toujours plus bas pose problème. Il estime que, si certaines personnes ont besoin d’un accompagnement pour accéder à une alimentation de qualité, cela ne doit pas conduire à nier la nécessité de payer correctement les producteurs.

Conventionnel, agriculture raisonnée et qualité sanitaire

Sur son propre système de production, il revendique l’usage mesuré des intrants, dans une logique qu’il qualifie de raisonnée. Il insiste sur le fait qu’il ne cherche pas à empoisonner qui que ce soit et rappelle que ses enfants consomment eux aussi ses produits.

Il évoque notamment la filière CRC (culture raisonnée contrôlée), avec des cahiers des charges plus restrictifs que la simple réglementation, visant l’absence de résidus dans les produits finis. Il cite le cas de la baby food, pour laquelle certaines entreprises privilégient ce type de filières à la production bio.

Une critique du bio lorsqu’il entre dans la grande distribution

S’il se dit favorable à la diversité des systèmes, il pointe aussi une difficulté : quand le bio entre dans les grandes surfaces, il se retrouve soumis aux mêmes logiques de pression sur les prix et de concurrence internationale que le conventionnel.

Prix, marché, technologies et sol vivant

Guy-Michel Desmartins reprend la parole pour prolonger cette idée.

Le prix agricole comme priorité

Il insiste de nouveau sur la question centrale du prix payé au producteur. Selon lui, dès qu’on reste dans l’alimentaire standard, on se fait écraser par quelqu’un qui produira moins cher. Il estime donc qu’il faut trouver des voies de valorisation, de différenciation ou d’innovation.

Énergie et futur de l’agriculture

Il rappelle qu’on ne peut pas penser l’avenir de l’agriculture sans penser l’avenir de l’énergie. La hausse du coût de l’énergie reconfigure profondément les modèles.

Sol, biologie et fonctionnement des plantes

Dans une intervention plus technique, il développe une vision du sol comme système vivant complexe :

  • activation des bactéries et champignons ;
  • rôle des oligoéléments ;
  • importance des enzymes ;
  • nécessité de travailler avec les mécanismes biologiques du sol.

Il affirme que l’azote n’est pas en soi « le problème » : les déséquilibres apparaissent surtout quand les plantes reçoivent plus d’énergie qu’elles ne peuvent en transformer, ce qui crée des désordres physiologiques et sanitaires.

Relais de culture et innovation agronomique

Il évoque aussi ses essais en relay cropping (cultures en relais), consistant à semer par exemple lentilles, sarrasin ou soja dans une culture déjà en place, afin d’occuper le sol, produire davantage de biomasse, fertiliser et éventuellement obtenir un revenu complémentaire.

Pour lui, ces techniques innovantes, comme d’autres outils de précision ou de travail simplifié du sol, font partie des voies à explorer pour la résilience.

Claire Tutenuit : vers des propositions politiques issues de ces états généraux

Claire Tutenuit intervient alors en soulignant qu’il serait dommage que ces deux jours restent sans débouché. Puisqu’il s’agit d’états généraux, elle propose d’en faire sortir des messages collectifs.

Elle formule à chaud quatre grandes propositions, soumises à l’assistance.

Revoir la gouvernance du foncier

Selon elle, le foncier est un verrou majeur. Elle appelle à revoir sa gouvernance pour y intégrer non seulement la transmission agricole, mais aussi :

  • l’eau ;
  • les sols ;
  • la biodiversité ;
  • l’adaptation au changement climatique ;
  • d’autres formes d’intérêt général.

Elle évoque notamment :

  • le rôle des compensations environnementales ;
  • la possibilité de préempter du foncier pour de petites installations maraîchères ou alternatives ;
  • la nécessité de redonner une place à l’aménagement, et pas seulement à l’établissement.

Faire évoluer le cadre économique

Elle propose de demander une évolution du cadre économique, notamment dans la mise en œuvre régionale de la PAC, afin de créer davantage de place pour les agricultures alternatives.

Elle cite aussi les PAT (projets alimentaires territoriaux), qui pourraient soutenir une demande locale solvable, notamment via la restauration collective.

Encourager les filières courtes

Troisième proposition : favoriser les circuits courts et le rapprochement entre producteurs et consommateurs. Selon elle, beaucoup de difficultés viennent de l’éloignement entre production et consommation, médiatisé par des chaînes longues, du plastique, du carton et des logiques impersonnelles.

Pérenniser le collectif des états généraux

Enfin, elle propose que les États généraux de l’agriculture alternative deviennent un collectif durable, se retrouvant l’année suivante avec davantage de participants et de travaux réalisés entre-temps.

Cette intervention est largement soutenue dans la salle, même si certains rappellent qu’ils ne peuvent pas s’engager au nom d’organisations sans consultation préalable.

François Bientz : accueillir les nouveaux paysans et être pris au sérieux

François Bientz intervient ensuite, à partir de son expérience de maraîcher et de porteur de projets alternatifs.

Former, accueillir, orienter

Il raconte avoir accueilli sur sa ferme, en quelques années, plusieurs centaines de visiteurs :

  • stagiaires ;
  • woofeurs ;
  • porteurs de projet ;
  • élèves agricoles.

Il conseille souvent à ces personnes de passer par des formations comme le BPREA, non seulement pour les savoirs techniques, mais aussi pour rencontrer d’autres agriculteurs, des formateurs et visiter des fermes.

Le verrou du foncier et des frontières administratives

Il revient sur l’impossibilité d’installer certains projets, malgré leur motivation. Il décrit aussi la situation particulière de son territoire, à la frontière de plusieurs départements et régions, ce qui complique encore les logiques administratives et institutionnelles.

À ses yeux, si l’on veut éviter la disparition des villages ruraux, il faut permettre à ces nouveaux arrivants de s’installer et de vivre.

Le soutien du public en vente directe

Il souligne qu’en vente directe, les producteurs bénéficient d’un soutien réel du public. Ses clients cherchent des produits locaux, bio, artisanaux, des semences naturelles, et viennent aussi demander des conseils.

Il raconte que cette relation au public est parfois très forte émotionnellement et qu’elle constitue une véritable ressource morale.

Une agriculture résiliente parce que faisable aussi avec peu d’énergie

Dans son cas, la résilience tient aussi au fait qu’avec un petit tracteur, beaucoup de matière organique, du BRF et du travail manuel, il imagine qu’en cas de crise énergétique grave, il serait encore possible de continuer à produire de quoi nourrir des familles.

« Qu’on nous prenne au sérieux »

Il conclut sur une demande forte : que les institutions, les politiques et les structures agricoles prennent enfin au sérieux ces petites fermes intensives en travail mais capables de produire beaucoup de valeur sur peu de surface.

Claude Grosset : résilience sociale, monnaie locale et critique des angles morts

Claude Grosset revient d’abord sur un point qu’il veut clarifier : même si les produits agricoles peuvent être sains, les pratiques agricoles peuvent tout de même avoir des effets sur les nappes et les rivières. Il juge important de ne pas dissocier complètement la qualité alimentaire de la qualité environnementale.

Revenir aux mots de « paysan » et de « paysanne »

Pour lui, une première forme de résilience consisterait à ne plus parler d’« exploitation » ou d’« exploitants », mais de paysans.

Une résilience aussi sociale

Il insiste sur la résilience sociale, en évoquant :

  • les chantiers d’insertion ;
  • les démarches de type Territoires zéro chômeur de longue durée ;
  • la possibilité de redonner une place à chacun dans le bien commun territorial.

La monnaie locale

Il mentionne aussi la monnaie locale la Cagnole comme outil possible de relocalisation des échanges et de soutien aux producteurs. Il note positivement le fait qu’elle ne conditionne plus son usage au seul bio.

Une interpellation sur le nucléaire

Il réagit enfin à une remarque faite la veille sur le nucléaire, en rappelant le temps extrêmement long de gestion des déchets, et en reliant cela à la question des responsabilités territoriales et intergénérationnelles.

Sophie : transmettre sa passion autrement

Sophie prend ensuite brièvement la parole. Elle dit retenir de ces deux jours une convergence croissante autour d’une idée simple : le sol est central, il faut le protéger et le nourrir.

Elle évoque aussi la transmission, non seulement des fermes, mais des compétences et de la passion du métier. Elle raconte le tournant inattendu qui l’a conduite à arrêter le maraîchage pour aller vers une activité de service aux autres agriculteurs, y voyant une autre forme de résilience, personnelle et professionnelle.

Romuald Bardot : anticiper les chocs climatiques et autonomiser les systèmes

Romuald Bardot insiste sur la nécessité d’anticiper des phénomènes climatiques de plus en plus brutaux :

  • gros coups de vent ;
  • grêle ;
  • sécheresses ;
  • excès climatiques.

Créer des microclimats autour des parcelles

Il estime qu’il faudra protéger les parcelles elles-mêmes, en créant autour d’elles des microclimats : haies, arbres, dispositifs de ralentissement du vent, structures protectrices. Pour lui, cela peut en même temps contribuer à produire de l’énergie et à améliorer la matière organique des sols.

L’autonomie comme condition de la marge

Il martèle une idée : plus une ferme dépend d’intrants extérieurs, plus elle subit les marchés. La résilience passe donc par l’autonomie, permettant de mieux maîtriser marges et systèmes de culture.

Produire du carbone, de l’énergie, de la protection

Il appelle à anticiper les transformations profondes à venir en développant des systèmes végétaux et arborés capables à la fois de protéger, stocker du carbone, réguler l’eau et participer à la production d’énergie.

Hervé Covès : la résilience comme ouverture au vivant

Hervé Covès conclut l’essentiel des interventions par une longue prise de parole centrée sur la dynamique du vivant, les migrations et l’adaptation des écosystèmes au changement climatique.

Un rappel : ces questions étaient déjà dans les manuels agricoles

Il montre un ancien manuel de formation agricole des années 1970, pour souligner que certaines bases agronomiques sur le sol et le vivant étaient déjà présentes dans l’enseignement, même si elles ont été oubliées ou marginalisées ensuite.

Les migrations du vivant comme moteur de l’adaptation

À partir d’une vidéo sur les migrations animales à l’échelle planétaire, il explique que les oiseaux, poissons, mammifères et autres espèces empruntent de grands corridors biologiques. Ces migrations transportent avec elles :

  • des microorganismes ;
  • des bactéries ;
  • des champignons ;
  • des éléments d’adaptation.

Selon lui, l’un des grands enjeux de la résilience est de permettre à ces mécanismes naturels d’adaptation de continuer à fonctionner.

Reconstituer les corridors biologiques

Il évoque les trames vertes et bleues et les grands corridors biologiques, de l’Éthiopie à l’Europe, en passant par le Nil, le Liban, la Turquie, la Roumanie, la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne.

Il explique que de nombreux pays replantent et reconstituent ces continuités, et appelle à faire de même ici, à toutes les échelles.

Les oiseaux comme vecteurs de solutions biologiques

Hervé Covès donne plusieurs exemples de régulations naturelles ou de solutions biologiques qui se diffusent par ces circulations du vivant. Pour lui, face aux nouvelles maladies ou ravageurs, la réponse peut souvent venir de cette ouverture aux flux biologiques plutôt que d’une fermeture.

Faire avec la nature

La résilience, dit-il, c’est s’ouvrir :

  • aux autres ;
  • aux idées nouvelles ;
  • aux solutions venues de pratiques différentes ;
  • et au vivant lui-même.

Il ne propose pas de solution unique, mais insiste sur une direction : faire avec la nature plutôt que contre elle, et recréer les conditions pour que les dynamiques de vie puissent opérer.

Sa conclusion est à la fois grave et optimiste : nous ne sommes pas seuls, car toute la nature travaille elle aussi à retrouver de la résilience.

Une conclusion collective : ensemble, sans solution unique

En clôture, il est rappelé qu’il n’existe :

  • ni solution unique ;
  • ni solution définitive ;
  • ni recette simple.

En revanche, un mot revient comme fil directeur : ensemble.

La résilience des exploitations et des territoires ne peut pas se construire chacun dans son coin. Elle suppose :

  • de croiser les savoirs ;
  • de parler entre agricultures différentes ;
  • d’articuler agriculture, énergie, alimentation, biodiversité et vie locale ;
  • de sortir du manichéisme ;
  • de reconnaître ce qui change déjà.

Il est également souligné que le problème étant systémique, les solutions ne viendront pas du seul monde agricole, même si celui-ci a un rôle central à jouer.

Une question finale : sommes-nous prêts ?

Une dernière question est posée depuis la salle : sommes-nous prêts à vivre avec moins d’énergie, plus de conflits, plus de perturbations climatiques, davantage de migrations et de bouleversements systémiques ?

La réponse la plus honnête donnée est : non, nous ne sommes pas prêts. Mais cette rencontre est justement là pour commencer à s’y préparer.

Cela implique :

  • d’anticiper ;
  • de transformer profondément les systèmes ;
  • de travailler collectivement ;
  • de faire confiance aussi à la capacité d’invention des paysans, des territoires et des collectifs.

Remerciements

La séance se termine par des remerciements adressés :

  • aux intervenants ;
  • aux organisateurs ;
  • aux bénévoles ;
  • au public ;
  • et à toutes celles et ceux qui ont permis la tenue de ces États généraux de l’agriculture alternative.

L’idée d’un rendez-vous reconduit, approfondi et élargi est clairement posée.