Séquestration carbone, autonomie protéique et énergétique autour d’un élevage de canards

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Jordan Mounet

Depuis son installation en 2013, Jordan Mounet n’a cessé d’innover pour atteindre l’autonomie alimentaire et énergétique de son élevage de canards IGP Sud-Ouest. Il met également en place de nouvelles pratiques, comme le semis direct et de nouvelles cultures telles que le bambou ou le miscanthus, aux potentiels prometteurs face aux enjeux climatiques.


Contexte de l'exploitation

  • Nom: Jordan Mounet
  • Localisation: Dans les Landes et le Gers.
  • Statut: Agriculteur éleveur.
  • Exploitation: 3 EARL.
  • SAU : 130 ha dont 100 ha de grandes cultures.
  • UTH : 2.
  • Cahier des charges : Semis direct.
  • Label : Certification IGP Sud-Ouest.
  • Production : Canards (75 000 canards élevés/ an dont 36 000 canards élevés et gavés), maïs, orge, soja, miscanthus (40ha), bambou, électricité photovoltaïque.
  • Sol: Limon pur dans le Gers (1% de MO) et  majorité boulbène (2% de MO) sur Miramont dans les Landes.
  • pH : Entre 6,5 et 7.


Motivations

L’élevage de canards IGP Sud-Ouest est le cœur de notre activité. La plupart des changements que nous opérons sur l’exploitation sont réfléchis en fonction de l’élevage. Nous souhaitions être autonomes sur la production alimentaire pour les canards, la production d’électricité pour les bâtiments et sur le paillage pour l’élevage. Pour les cultures, nous avons adopté le semis direct et nous avons diversifié nos productions, notamment avec de nouvelles cultures comme le miscanthus ou le bambou. Ces changements répondent à des enjeux agronomiques et environnementaux tels que le stockage du carbone, la fertilité des sols, le développement de filières locales de matériaux biosourcés…


Historique

  • 1994 : Installation de mon père avec un élevage de 9000 canards/an, une production de maïs et des cultures légumières.
  • 2009 : Installation du premier bâtiment équipé de panneaux solaires.
  • 2011 : Acquisition d’un séchoir basse température et de la fabrique d’aliments pour les canards.
  • 2012 : Arrêt du labour.
  • 2013 : Je m’installe avec un salarié en parallèle de mon père. Acquisition d’un toasteur pour graines de soja en CUMA (50 000 €).
  • 2014 : Premiers essais en semis direct sur des cultures d’hiver.
  • 2017 : Aménagement des bâtiments pour s’adapter aux modifications des normes pour la grippe aviaire.
  • 2019 : Début de la culture de miscanthus.
  • 2022 : Premiers essais sur la culture de bambou.


Atelier d’élevage de canards

L’élevage de canards est organisé sur deux sites :

  • Un site d’élevage pur dans un bâtiment d’une capacité de 7700 canards sur 1500 m2 (pour respecter la norme imposée de 5 canards/m2). Sur ce site, les canards sont élevés jusqu’à 82 jours pour entrer ensuite en gavage chez un gaveur spécialisé. Nous assurons le transport entre élevage et gavage et nous faisons tous les lavages de bâtiments.
  • Un site autarcique qui accueille 1700 canards sur 550 m2 (3 canards/m2) et sur lequel nous assurons les étapes d’élevage et de gavage. Les canards sont répartis en 4 lots de canards de 4 âges différents pour éviter d’avoir des périodes vides dans la rotation des lots en gavage. Un lot d'élevage qui dure 3 mois doit être prêt à rentrer en gavage tous les 15 jours. L’alimentation évolue en fonction de l’âge des canards (alimentation de démarrage, croissance et finition) ainsi qu’en fonction des saisons.


L'élevage consiste à préparer l'ossature ainsi que la capacité de l'animal à supporter l'engraissement (gavage). Les premiers jours, les canards se trouvent dans un bâtiment chauffé à 28°C. Les jours suivants, la température diminue d’un degré par jour. Après trois semaines, les canards sont déplacés dans des bâtiments "froids" (7°C) dans lesquels ils restent jusqu'à la fin de l'élevage (82 jours en IGP). Ils ont accès aux parcours hors périodes de claustration. A partir de 8 semaines et jusqu'à la fin de l’élevage, on prépare le canard à l'engraissement. On prépare le jabot, l’organe qui réceptionne les doses de gavage avant d'être digérées. Le rationnement consiste à affamer le canard afin qu’il mange en grandes quantités sur les horaires de repas, ce qui augmente l'élasticité du jabot et lui apprend à digérer d’importantes quantités d’aliments.

La réussite passe par la gestion des prédateurs (renards, chiens, corbeaux,...) et la réduction des stress, notamment à la mise en gavage, qui sont obligatoires car nous ne vaccinons pas contre le choléra.


Autonomie de la production alimentaire

Nous sommes équipés d’un séchoir basse température et d’un toasteur de graines qui contribuent à l’autonomie sur l’alimentation des canards. C’est un gage de traçabilité qui garantit d’avoir une alimentation non OGM et de qualité pour les canards. Cela permet également de faire des économies sur les quantités d’aliments consommées. Nous avons eu, auparavant, plusieurs déceptions avec des tourteaux de soja importés dont la teneur en protéines n’était pas conforme, ce qui pose des problèmes de rendements et de qualité du plumage et de la carcasse des canards.

  • Le toasteur de graines de soja permet de rendre les graines comestibles pour les canards par un traitement thermique à 280°C pendant 15 secondes. Il permet de diminuer les teneurs en éléments antinutritionnels (réduction d’une teneur de 30% à 6% d’éléments antinutritionnels), tout en conservant l’huile de la graine. Il se substitue à l’extrudeur très lourd en investissement et en infrastructure. Je travaille également avec le formulateur sur le processus d’extraction du gluten de blé. A l’avenir, je remplacerai peut-être le soja par de la protéine de gluten pur.
  • Le séchoir basse température permet de sécher le grain de maïs par un chauffage à 50°C (au lieu de 75 voire 100°C) pour ne pas brûler le germe et préserver ses éléments nutritionnels.


Cultures et semis direct

Mise en place du semis direct

Entre 2014 et 2017 j’ai progressivement converti toutes mes parcelles au semis direct (30% de la surface chaque année pour limiter les risques au démarrage). L’assolement était alors constitué à parts égales de maïs, soja et triticale en rotation.

J’ai revendu quasiment l’intégralité de mon matériel au moment du passage en semis direct (mis à part la herse, le pulvérisateur et l’épandeur), ce qui m’a permis de racheter différents équipements :

Maïs à 40 cm d'écartement sous couvert de féveroles


Aujourd’hui, j’ai arrêté le triticale que j’ai remplacé par l’orge dans la rotation car le cycle du triticale étant plus long que celui de l’orge, cela ne permettait pas de faire un soja derrière. J’avais également fait un essai de colza en dérobée mais cela demande trop d’interventions et les rendements sont assez aléatoires. Je produis donc 3 cultures sur 2 ans : une culture de maïs, d’orge et de soja. Je n’achète plus de semences, j’utilise mes semences de ferme sans enrobage.


Composition des couverts


Gestion du salissement

Le glyphosate reste la clé pour la gestion de l’enherbement à condition de ne pas l’utiliser à outrance. J’applique entre 0,7 et 1,5 L/ ha au moment du semis. Cela reste la solution la plus économique pour le désherbage chimique. Je fais quelques rattrapages avec 2 ou 3 autres molécules que j’applique en demi-dose pour les adventices qui sortiraient plus tard.


Gestion de la fertilisation

  • J’applique 70 unités de soufre au stade 2 ou 3 feuilles pour le maïs et l’orge.
  • J’apporte 10 tonnes de fumier/ha et 20 m3 de lisier/ha.
  • J’utilise également de l’urée et de l’ammonitrate à la volée pour la fertilisation azotée.

Cette année, j’ai effectué une baisse de 40 unités d’azote sur la culture de maïs car j’ai un apport suffisant en amont avec les féveroles. L'azote est présent en excès dans le sol car le maïs ne l'a pas valorisé dans les conditions de l'été sec de cette année. La culture se serait déroulée normalement les reliquats azotés seraient alors bien plus faibles et donc pas de réduction d'azote Je prévois également une baisse sur la culture d’orge car l’azote est présent en excès dans le sol.


Culture de miscanthus

Nous avons débuté la culture de miscanthus en 2019. C’est une culture qui demande peu d’interventions (une récolte par an), ce qui est intéressant lorsque le temps vient à manquer.  Nous effectuons le même travail du sol que pour le maïs. Le miscanthus doit être planté tôt dans la saison pour bénéficier d’une pluie rapidement après plantation. Les rendements pour la culture de miscanthus peuvent atteindre 15 tonnes/ha/an sur des parcelles à bon potentiel. Cependant, le miscanthus est une culture en C4, qui tout comme le maïs, a des rendements très dépendants de la qualité des sols.

Le miscanthus nous fournit de la paille pour l’élevage. Il a un pouvoir absorbant de 1 pour 3, c’est-à-dire qu’une tonne de pailles de miscanthus absorbe autant que 3 tonnes de pailles de blé. Cela nous permet de réduire les volumes de paillage. Le risque principal avec cette culture dans le sud de la France est de ne pas trouver de débouchés pour la production car la filière est presque inexistante, bien moins développée que dans le nord de la France.


Culture de bambou

Champignon dans la bambousaie

Depuis un mois, nous commençons la culture du bambou sur une parcelle expérimentale de 5 ha avec la startup Horizom. Le bambou est une culture idéale qui répond aux attentes sociétales en termes énergétique, de stockage du carbone ou encore de valorisation des fibres pour la production de matériaux biosourcés de substitution au plastique.

Nous menons des expérimentations sur 7 variétés de bambous géants et 6 variétés de bambous moyens sur lesquels nous testons différents paramètres d’irrigation, de fertigation, différents amendements… Comme pour la culture de maïs, les parcelles favorables à la culture de bambou sont non hydromorphes, avec accès à l'irrigation et un taux de matière organique élevé. Les résultats économiques dépendent des rendements qui seront réalisés. Nous sommes les premiers à faire ces expérimentations aujourd’hui. Nous disposons donc uniquement d’estimations mais pas de chiffres réels.


Production d’énergie solaire

Mon père souhaitait installer des panneaux photovoltaïques sur les bâtiments de claustration des canards pour valoriser l’énergie solaire disponible chaque jour. Cela permet d’avoir une exploitation agricole autonome sur le plan énergétique avec une production électrique supérieure à la consommation.  Deux bâtiments ont été équipés en panneaux solaires :

Bâtiment équipé en 2009 Bâtiment équipé en 2017
Surface 700 m2 900 m2
Production 91 kWh/an 100 kWh/an
Prix de vente 0,68 €/ kWh 0,24 €/ kWh
Coût d’investissement 700k€ 300k€
Durée d’amortissement 12 ans 15 ans
Bâtiments équipés de panneaux solaires


Pour l’entretien, un lavage des panneaux solaires est effectué tous les 3 ans.

La principale difficulté avec les panneaux solaires était la réticence des banques lors de la demande de financement puisque nous étions le premier bâtiment solaire local en 2009. Aujourd'hui, les panneaux solaires contribuent à l'amortissement d'un bâtiment mais ils ne permettent pas de dégager un revenu de cette production.


Résultats

Je ne retiens que du positif de mon passage en semis direct. Au démarrage, j’ai eu des pertes de rendements dues à des erreurs techniques, notamment une faim d’azote ou des difficultés de mise en terre liées à la présence d’eau dans le rang.

Depuis deux ans, j’ai pu faire un grand pas sur les levées, j’obtiens de beaux couverts et une très bonne qualité de sol. J’ai obtenu de bons rendements et une amélioration sur la teneur en protéines et la qualité des grains pour le soja.

Rendements :

  • Maïs : moyenne de 155 quintaux (sur des variétés à 180 quintaux) l’année dernière sur un maïs irrigué et 80 quitaux cette année sur un maïs mené en sec sans irrigation avec la sécheresse.
  • Orge : 65 quintaux/ha cette année
  • Soja : 20 quintaux/ha cette année en cycle court (40 l’année dernière en cycle long)
  • Triticale : de 75 à 90 quintaux/ha il y a 2 ans


Bilan

Revenus

Nous avons été touchés par la grippe en 2016, 2017, 2020, 2021 et bientôt 2022. En temps normal, nous dégageons de jolies marges de notre système de production. Nous perdons donc énormément d'argent lors des grippes aviaires malgré les indemnités versées car elles sont calculées sur des moyennes nationales dont nous sommes assez éloignés. Sur l'ensemble de l'exploitation, nous perdons environ 60k€ à chaque grippe aviaire. Nous attendons 100k € de l'Etat pour la grippe de l'année dernière. Aujourd'hui et depuis 2013, je déconseille fortement l'installation en canards. La situation sanitaire et la surproduction rendent la filière non viable. Seules les productions autarciques ont de l'avenir à court terme.


Estimations des bénéfices attendus des cultures de miscanthus et bambous :

  • Miscanthus : 1800 à 2000€/ha
  • Bambou moyen : 2000€/ha au minimum
  • Bambous géants : 10 à 15k€/ha


Charges

Les charges sont bien maîtrisées car nous produisons nous-même l’alimentation pour les canards, le paillage, la production d’électricité et nous assurons le transport. De plus, les canards ne sont pas vaccinés, ce qui permet d’économiser 1€ par canard.

  • Séchoir basse température, stockage et fabrique d’aliments: 250 000 €. Le fait de produire soi-même les aliments pour les canards m’a permis d’économiser entre 10 et 30 €/tonne par rapport à l’achat d’aliments.
  • Semoirs : 50 000 € chacun
  • Rouleau faca : 12 000 €
  • Fissurateur : 10 000 €
  • Herse : 15 000 €
  • Miscanthus : 4k €/ha + frais d'ensilage tous les ans d’environ 250 €/ha
  • Bambouseraie : environ 20k €/ha.


Perspectives

J’ai encore de nombreux projets à venir :

  • La mise en place de serres solaires sur 3 hectares pour la claustration des canards de manière extensive. Jusqu’à présent, le permis de construire a été refusé à trois reprises.
  • L’installation d’une station de compostage du fumier/lisier de l'élevage.
  • La diversification des débouchés du miscanthus : production de cellulose pour pâte à papier pour la création d’une filière locale et filière hydrogène à Toulouse, notamment.
  • La culture de paulownia.
  • La culture de houblon pour fournir des brasseurs.


Sources

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