Hubert CHARPENTIER - Bases du semis direct sous couverture végétale permanente

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Hubert Charpentier, agriculteur en Champagne berrichonne, cultive 175 hectares en semis direct sous couverture végétale permanente depuis 2000. Fort de son expérience au Cirad, notamment aux côtés de Lucien Séguy, il explique comment les références agronomiques des zones subtropicales ont inspiré ses pratiques en France. Il rappelle les bases du semis direct : ne jamais travailler le sol et le maintenir couvert en permanence, avec des résidus, des couverts d’interculture ou des couverts vivants. Selon lui, c’est cette couverture qui conditionne la fertilité, la vie biologique, la gestion des adventices et la réduction des maladies. À travers l’exemple de sa ferme, il montre comment une rotation adaptée, l’usage de légumineuses et des semis précoces lui ont permis de réduire fortement herbicides, azote, fongicides et insecticides, tout en maintenant de bonnes performances économiques et agronomiques.

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Résumé
Hubert Charpentier, agriculteur en Champagne berrichonne, cultive 175 hectares en semis direct sous couverture végétale permanente depuis 2000. Fort de son expérience au Cirad, notamment aux côtés de Lucien Séguy, il explique comment les références agronomiques des zones subtropicales ont inspiré ses pratiques en France. Il rappelle les bases du semis direct : ne jamais travailler le sol et le maintenir couvert en permanence, avec des résidus, des couverts d’interculture ou des couverts vivants. Selon lui, c’est cette couverture qui conditionne la fertilité, la vie biologique, la gestion des adventices et la réduction des maladies. À travers l’exemple de sa ferme, il montre comment une rotation adaptée, l’usage de légumineuses et des semis précoces lui ont permis de réduire fortement herbicides, azote, fongicides et insecticides, tout en maintenant de bonnes performances économiques et agronomiques.

Sommaire :

1 : Présentation générale 0:00:26

2 : Fonctionnement d’un écosystème en semis direct sous couvert 0:05:40

3 : Couverts d’interculture mis en place sur la ferme de 2000 à 2010 0:13:52

4 : Gestion du salissement / programme herbicide 0:19:55

5 : Fertilisation 0:27:15

6 : Difficultés liées aux couverts d’interculture 0:34:31

7 : Gestion des maladies fongiques 0:36:25

8 : Gestion des insectes 0:38:07

9 : Utilisation des oligo-éléments 0:40:36



Voir aussi Portrait de ferme d'Hubert Charpentier (Brives, 36)

Après 20 ans passés au CIRAD au sein de l'équipe SEGUY à développer le semis direct sous couvert sous les tropiques, Hubert Charpentier s'occupe de sa ferme familiale qu'il conduit en SCV depuis près de 20 ans

Publications de Mr Charpentier :


Présentation de l’exploitation et du parcours d’Hubert Charpentier

Hubert Charpentier se présente comme propriétaire d’une ferme de 175 hectares située en Champagne berrichonne, une petite région naturelle encore peu connue, localisée entre Bourges et Châteauroux, à proximité d’Issoudun, dont son exploitation se trouve à environ neuf kilomètres au sud. Les sols y sont majoritairement argilo-calcaires.

Il explique cultiver cette ferme en semis direct sur couverture végétale permanente depuis maintenant 19 ans.

Avant de revenir sur l’exploitation familiale, Hubert Charpentier rappelle qu’il a exercé un autre métier auparavant, au CIRAD, le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement. Il y a travaillé avec Lucien Séguy, à qui il dit devoir beaucoup, puisqu’il considère que c’est lui qui lui a à peu près enseigné tout ce qu’il sait du semis direct, au moins dans les conditions tropicales.

Dans le cadre de ses activités au CIRAD, il a participé à des projets de développement depuis les années où l’institution a commencé à travailler sur le semis direct, vers 1985. Il a ainsi travaillé sur des projets à Madagascar, où il a effectué deux séjours, puis en Côte d’Ivoire, où il a passé dix ans, avant d’être amené à intervenir dans de nombreux autres pays à travers des missions d’appui. Cette expérience internationale a fortement contribué à son passage au semis direct en France, au début des années 2000.

Selon lui, cette expérience des tropiques lui a été particulièrement utile, car elle lui avait déjà permis d’observer les avantages de ces techniques dans des sols et des climats très différents, avec des réussites à la fois techniques et économiques très intéressantes.

Le passage au semis direct en France

Avant de convertir toute l’exploitation, Hubert Charpentier précise qu’il a d’abord réalisé des essais sur de petites parcelles. Puis, en 2000, il décide de faire passer l’ensemble de la ferme en semis direct sur couverture végétale.

Il rappelle qu’à cette époque, les références disponibles en France étaient encore très limitées. Dans les années 1990, lorsqu’on se demandait quelles plantes utiliser en été pour les couverts annuels d’interculture, il y avait peu de personnes capables d’apporter des réponses. Les praticiens français se sont donc largement appuyés sur ce qui avait été développé sous les tropiques, en particulier dans les zones subtropicales et tropicales d’altitude.

Hubert Charpentier explique que ces régions présentent une alternance de saison chaude et de saison froide, et que les cultures de saison froide y sont très proches de celles pratiquées en France : blé, orge, avoine. Cette proximité a permis de transposer en France une partie des connaissances acquises là-bas sur les couverts d’été.

Parmi les plantes utilisées dans ces contextes, il cite notamment les vesces, les avoines, les radis fourragers, les sorghos, le sarrasin, ainsi que certaines plantes tropicales introduites en France pour les essais. Il insiste sur le fait qu’on a un peu oublié cet apport agronomique du Sud vers le Nord, alors même qu’il a été déterminant : contrairement à de nombreuses tentatives d’exportation des modèles agricoles du Nord vers les pays du Sud, souvent décevantes, ici c’est bien l’inverse qui a été porteur.

Selon lui, ce qui fonctionnait dans les zones subtropicales et tropicales d’altitude a effectivement fonctionné en France, notamment pour les couverts.

Des couverts annuels aux couvertures vivantes

Hubert Charpentier explique qu’il a d’abord travaillé avec des couverts annuels. Puis, après quelques années, il s’est orienté vers des couvertures vivantes, c’est-à-dire des couverts maintenus dans la rotation, présents toute l’année dans le système de culture.

Il précise que la grande différence entre les milieux subtropicaux ou tropicaux d’altitude et les zones tempérées tient au régime des pluies : sous les tropiques, il pleut lorsqu’il fait chaud, alors que, sous climat tempéré, c’est plutôt l’inverse. En dehors de ce point, il estime que ces systèmes se ressemblent beaucoup. Il prend l’exemple des fermes du sud du Brésil, qui ont souvent des surfaces de 150 à 300 hectares et ressemblent beaucoup aux exploitations françaises.

Il ajoute qu’on est finalement plus proche du tempéré dans le subtropical que du tropical humide. Il tient à distinguer très nettement ces deux écologies, car le subtropical n’a rien à voir avec les zones chaudes et très humides du tropical humide.

Cette expérience tropicale lui a donc permis de développer assez rapidement des couverts efficaces en France et lui a aussi apporté des repères solides pour le management technique du système.

Les bases du semis direct sur couverture végétale permanente

Hubert Charpentier souhaite rappeler ce qu’il considère comme les bases du semis direct, car il estime qu’il existe beaucoup de confusions en France.

Pour lui, la définition est simple : le semis direct sur couverture végétale consiste à ne jamais travailler le sol et à le couvrir le plus possible en permanence. Cette couverture repose à la fois sur les résidus de récolte et sur des couverts d’interculture ou des couverts vivants.

Il insiste sur un point central : dès lors qu’on travaille le sol, même très superficiellement, on sort du semis direct sur couverture végétale. Cela exclut donc, selon lui, toutes les techniques de travail du sol, y compris les TCS même très légers. Il affirme que ces techniques ne permettent pas d’obtenir les mêmes avantages que le vrai semis direct, ni du point de vue de l’enherbement, ni du point de vue des maladies, ni du point de vue de la fertilité.

Cette différence s’explique, selon lui, par le fonctionnement même du système. En semis direct, toute la fertilité est concentrée dans les cinq premiers centimètres du sol. C’est dans cette couche que se produisent les principaux échanges entre le sol et les plantes pour l’alimentation minérale. Les racines descendent bien dans le profil pour aller chercher de l’eau et éventuellement quelques éléments, mais l’essentiel de la nutrition se joue en surface.

Il compare ce fonctionnement à celui de la forêt. Une forêt tropicale de 40 mètres de haut, explique-t-il, se nourrit elle aussi sur quelques centimètres de litière. Elle n’a pas besoin d’engrais ni de fongicides, et pourtant elle se développe. Sa nourriture provient de la décomposition de la litière et de toute l’activité biologique associée.

Ainsi, dès qu’on perturbe ces cinq premiers centimètres, on dérègle le système. Le semis direct, pour lui, fonctionne à l’image de l’écosystème forestier.

Le fonctionnement racinaire en semis direct

Hubert Charpentier insiste sur le fait que les systèmes racinaires des cultures en semis direct ne ressemblent pas à ceux observés après travail du sol.

En semis direct, on observe un chevelu racinaire très important dans les cinq premiers centimètres, associé à quelques grosses racines qui descendent plus profondément. Ce schéma est comparable à celui de la forêt. Il parle d’un système racinaire « en chandelier » : une forte densité de racines superficielles pour l’alimentation, et quelques axes plus profonds pour l’eau.

À l’inverse, sur sol travaillé, les racines prennent souvent une forme plus ovale dans le profil, lorsqu’il n’y a pas d’obstacle physique.

Il prend l’exemple du colza : certains jugent la qualité d’un enracinement à la taille du pivot, mais il considère que ce n’est pas pertinent. En semis direct, on peut avoir un système racinaire très différent, sans pivot spectaculaire, mais bien plus performant. Les grosses racines secondaires peuvent utiliser d’autres voies pour descendre dans le sol, sans que cela nuise au fonctionnement de la plante.

Il en conclut qu’il ne faut pas juger les cultures en semis direct à partir des références visuelles construites en agriculture conventionnelle.

L’importance indispensable des couverts

Hubert Charpentier précise qu’un semis direct réalisé uniquement dans les résidus de récolte n’est pas, selon lui, du semis direct sur couverture végétale. Il distingue clairement cette pratique de celle des agriculteurs américains qui sèment dans les résidus sans forcément ajouter de couverts.

Pour lui, le couvert implanté après la récolte joue des rôles majeurs :

  • fertilité physique, par la restructuration du sol ;
  • fertilité chimique, par la récupération et la remise en circulation d’éléments minéraux ;
  • fertilité biologique, en nourrissant la vie du sol ;
  • effets sur les maladies ;
  • effets sur l’environnement ;
  • effets allélopathiques sur les adventices.

Il cite par exemple l’avoine, qui permet selon lui de réduire très fortement la présence de mauvaises herbes dans les cultures suivantes.

Sans couverts, on perd donc une grande partie des fonctions qui font l’intérêt du système. C’est pourquoi il considère qu’un vrai semis direct sur couverture végétale implique à la fois absence totale de travail du sol et présence de couverts.

Il va même jusqu’à dire que, dans une logique puriste, on devrait presque semer à la volée, tant l’objectif est de ne pas perturber le sol. Avec un très bon semis direct, on devrait à peine voir que le semoir est passé : pas de terre projetée, pas de bouleversement apparent. Il reconnaît que cet idéal n’est pas toujours facile à atteindre, mais il considère qu’il faut s’en approcher autant que possible.

À ce sujet, il évoque un agriculteur d’Argentine connu par Lucien Séguy, exploitant 20 000 hectares en Argentine et 10 000 hectares en Uruguay, qui sème entièrement à la volée sans posséder de semoir, dans des conditions écologiques relativement proches des leurs avec environ 700 mm de pluie.

Les premières années sur la ferme : une rotation à base de couverts annuels

Entre 2000 et 2010, Hubert Charpentier indique avoir travaillé avec des couverts annuels. Pour sa ferme, il avait construit une rotation de quatre ans visant à répondre à deux objectifs :

  • lever les contraintes rencontrées en semis direct ;
  • diminuer au maximum les coûts de production.

La rotation était la suivante :

Puis la rotation recommençait avec une légumineuse.

Une rotation conçue pour gérer campagnols, limaces et escargots

Hubert Charpentier explique qu’au début il a été fortement confronté aux campagnols des champs, aux limaces et à de petits escargots blancs, particulièrement sur le colza.

Le problème venait du fait que les colzas semés début août en semis direct derrière un blé laissaient un mulch épais, très favorable à ces ravageurs. En sol argilo-calcaire, les campagnols trouvent en plus des conditions particulièrement favorables : ces sols ont une bonne structure naturelle, drainent bien et ne gardent pas d’humidité excessive, alors que l’humidité leur est défavorable.

Il a donc cherché une solution pour ne plus semer ses colzas « à quatre pattes », en surveillant en permanence les dégâts.

La réponse qu’il a trouvée a été de supprimer le mulch avant colza, non pas en enlevant les pailles, mais en choisissant des précédents qui ne laissent pas de couverture abondante : les légumineuses. Derrière pois ou lentilles, il n’y a pratiquement pas de mulch.

Cela permet plusieurs choses :

  • les campagnols ne restent pas dans une parcelle sans couverture, car ils y sont exposés aux rapaces ;
  • les limaces et escargots ne sont plus protégés en surface au début du mois d’août, et le soleil les élimine rapidement ;
  • le colza démarre sans subir ces fortes pressions.

Il estime avoir ainsi résolu totalement les problèmes de campagnols, limaces et petits escargots dans le colza grâce au choix du précédent cultural.

Il ajoute qu’à l’époque, cette stratégie permettait aussi d’éviter les faims d’azote au démarrage du colza. En effet, lorsque le colza suivait une paille de blé ou d’orge, la décomposition des résidus provoquait une immobilisation d’azote par les bactéries, ce qui faisait rougir les colzas. Or, il était alors interdit d’apporter de l’azote à l’automne sur colza. Le fait de semer derrière une légumineuse levait donc également cette contrainte.

Une rotation pensée pour réduire les charges, notamment le désherbage

Hubert Charpentier explique que, dans sa région, les principales charges opérationnelles sont le désherbage et les apports d’azote, davantage que les fongicides.

Sa rotation de quatre ans lui permettait de gérer les adventices de manière très efficace. Avec la succession pois-colza, il disposait de deux années pour nettoyer les graminées adventices. Avec les deux années suivantes en céréales, il pouvait nettoyer les dicotylédones.

Il insiste sur l’importance de ces deux années successives de nettoyage. Une seule année ne suffit pas pour maîtriser des adventices comme les bromes ou les vulpins.

Stratégie de désherbage sur pois

Sur pois, il décrit un désherbage à très faibles doses :

  • 0,25 l de Challenge, mélangé à 0,15 l de Prowl, au stade plantule très jeune si nécessaire ;
  • puis, en cas de reprise, un second passage avec environ 0,15 l d’un produit complémentaire, 1 l de Prowl et 0,1 l de Basagran.

Il souligne que ces doses sont extrêmement faibles : en agriculture conventionnelle, le Challenge est souvent utilisé à 4 l/ha, alors que lui est à 0,25 l/ha. Le coût de désherbage des légumineuses est donc très faible, de l’ordre d’une dizaine d’euros par hectare, hors glyphosate de nettoyage avant implantation.

Stratégie de désherbage sur colza

Sur colza, il indique ne mettre qu’un antigraminées racinaire, le Kerb, généralement en décembre, sans anti-dicotylédones.

Selon lui, l’absence d’anti-dicotylédones est rendue possible par trois conditions :

  • la technique du semis direct ;
  • une date de semis très précoce, début août ;
  • une densité de semis suffisante.

Il sème ses colzas à 5 kg/ha, alors que beaucoup d’agriculteurs sont plus bas, notamment avec des hybrides. Le colza fait alors très vite un « effet parapluie » : fin août, les plantes atteignent déjà 20 cm de haut et couvrent totalement le sol. Les dicotylédones adventices, comme géraniums ou gaillets, ne peuvent plus se développer sous cette ombre.

Le coût du désherbage sur colza reste ainsi très limité : glyphosate, Kerb et éventuellement un peu d’anti-limaces, soit environ 15 euros par hectare selon lui.

Stratégie de désherbage sur blé dur et blé

Sur blé dur, il n’utilisait généralement pas de graminicide, seulement des anti-dicotylédones, peu coûteux.

Sur blé, il utilisait à l’époque de l’isoproturon, sans traitement de printemps.

Il compare ces coûts aux pratiques locales actuelles, où les agriculteurs peuvent atteindre plus de 100 €/ha, voire 120 à 150 €/ha, en raison des résistances développées dans les rotations courtes typiques de la Champagne berrichonne, souvent de type colza-blé-orge. L’usage répété des mêmes herbicides y a sélectionné des vulpins et d’autres graminées résistants.

Il souligne donc qu’un système de rotation bien construit permet de réduire très fortement la dépendance aux herbicides.

La gestion de l’azote dans le système

Hubert Charpentier explique que, dans les systèmes conventionnels de sa région, les apports d’azote atteignent généralement :

  • 180 unités sur blé ;
  • 200 à 220 unités sur blé dur ;
  • 160 à 180 unités sur colza.

Dans sa rotation, il parvenait à réduire fortement ces doses.

Sur colza, implanté derrière pois, il associait le colza à de la féverole, semée à 50 kg/ha avec des variétés à petits grains. La féverole fleurissait avant l’hiver puis était généralement détruite par le gel. Elle apportait selon lui 30 à 40 unités d’azote au système.

Après récolte du colza, il implantait à nouveau de la féverole, apportant encore 30 à 40 unités.

Grâce à cela, il tournait autour de 120 unités d’azote sur colza.

Sur le blé dur suivant, après la féverole, il descendait à environ 130 unités, au lieu de 200.

Après blé dur, il implantait un couvert annuel associant féverole, vesce et radis fourrager :

  • féverole : 100 kg/ha ;
  • vesce : 10 à 12 kg/ha ;
  • radis fourrager : 3 à 4 kg/ha.

Ce mélange apportait de l’azote, et le radis fourrager pouvait aussi avoir un intérêt vis-à-vis du piétin-échaudage dans le cas du blé sur blé.

Quand le couvert réussissait très bien, il pouvait, selon lui, restituer 80 à 90 unités d’azote. Le blé suivant était alors conduit avec un maximum de 120 unités.

Au total, il estime gagner en moyenne 50 à 60 unités d’azote par rapport au conventionnel grâce à ces couverts annuels. Il précise toutefois que cette performance dépend du bon développement du couvert. Avec les couvertures vivantes, il dit aller encore plus loin, mentionnant par exemple qu’après une luzerne il lui suffit de 100 unités pour produire 80 quintaux de blé.

La fertilisation phosphatée et potassique

Hubert Charpentier indique qu’en semis direct, les besoins en potasse deviennent très faibles, puisque tous les résidus sont restitués et qu’il n’exporte rien en dehors de la récolte.

Concernant le phosphore, il apporte :

  • 100 kg/ha de super 18 sur blé, soit 18 unités de P2O5 ;
  • 150 kg/ha sur colza, soit 25 unités de P2O5.

Il précise que cet apport vise surtout à fournir du soufre en même temps. Il estime qu’on pourrait probablement s’en passer, sauf cas particulier.

Il se montre aussi réservé sur certaines recommandations souvent entendues en France, par exemple la localisation systématique du 18-46 sous la ligne de semis du colza. D’après lui, beaucoup d’agriculteurs performants en semis direct ne le font pas, sans que leurs colzas soient moins beaux.

Il distingue ici ce qui relève d’une véritable loi agronomique, valable partout, de ce qui n’est qu’un itinéraire technique ponctuellement utile dans certaines situations. Selon lui, la localisation peut avoir un intérêt dans certains contextes difficiles, mais elle n’est pas une nécessité générale.

Il rappelle qu’il conduit des colzas en semis direct depuis vingt ans sans localisation d’engrais sous la ligne, avec des rendements autour de 30 quintaux/ha, équivalents à ceux observés localement, mais avec beaucoup moins d’intrants.

La question de l’engrais localisé sous la ligne

Hubert Charpentier évoque également les cultures de printemps, comme l’orge de printemps. Dans ces cas-là, il apportait toute l’urée trois semaines à un mois avant le semis. Son idée est que les bactéries immobilisent une partie de l’azote, puis le restituent au moment où la culture est implantée.

Selon lui, le seul véritable intérêt de l’engrais localisé sous la ligne serait de réduire la dose totale d’engrais nécessaire. Il rappelle qu’en agriculture tropicale paysanne, on localisait parfois quelques granulés au pied du maïs uniquement parce que l’engrais coûtait très cher et qu’il fallait économiser la matière.

En revanche, si la localisation ne sert qu’à mettre les mêmes doses qu’ailleurs avec plus de matériel et plus d’investissement, il invite à s’interroger.

Il rassure donc les agriculteurs : beaucoup de semis directs performants, dans de nombreuses régions françaises, réussissent très bien sans engrais sous la ligne.

Les difficultés récentes avec les couverts annuels

Hubert Charpentier attire l’attention sur une évolution climatique récente. Il explique qu’avec les déficits hydriques avant et après moisson, réussir les couverts annuels devient de plus en plus difficile. Dans les années 2000, au début de sa conversion, les couverts rataient rarement. Aujourd’hui, il constate, à travers ses formations un peu partout en France, que les retours sont souvent beaucoup plus mauvais depuis quatre ou cinq ans.

Or, il insiste fortement sur le fait que le semis direct ne fonctionne bien que si les couverts fonctionnent. Si les couverts échouent, le système se dégrade : la structure se referme, les fonctions biologiques s’effondrent, et l’on finit par revenir au travail du sol.

Il affirme très clairement que s’il devait faire du semis direct avec les mêmes intrants qu’en conventionnel, sans avantages agronomiques et avec des baisses de rendement, il arrêterait immédiatement. S’il continue, c’est parce que l’économie globale de son exploitation est nettement meilleure que celle qu’il avait auparavant en conventionnel.

Selon lui, l’argument environnemental est positif, mais il ne suffira jamais à convaincre un agriculteur. Ce qui convainc vraiment, c’est l’amélioration du revenu.

Fongicides, insecticides et santé des plantes

Hubert Charpentier explique qu’en matière de fongicides, il n’applique généralement rien ou seulement une demi-dose d’un fongicide sur l’année.

Il estime qu’un semis direct qui fonctionne bien permet de fortement réduire les maladies, pour plusieurs raisons :

  • une vie biologique intense dans le sol ;
  • une alimentation équilibrée des plantes ;
  • l’action de certains champignons et bactéries capables de limiter les pathogènes ;
  • des phénomènes d’élicitation ;
  • un effet physique lié à l’absence de projection de terre.

Il prend l’exemple de la septoriose : sur sol travaillé, la pluie projette de la terre et des pathogènes sur les feuilles, ce qui favorise la montée de la maladie. En semis direct, cet « effet splash » est beaucoup moins marqué.

Concernant les insectes, il dit n’intervenir pratiquement plus, sauf en cas de forte pullulation du charançon de la tige sur colza. Les charançons du bourgeon terminal, par exemple, ne posent plus de problème lorsque les colzas sont déjà très développés à la fin août.

Il souligne qu’avec des colzas semés très tôt, hauts et vigoureux, beaucoup de ravageurs deviennent sans importance économique.

Le colza semé très tôt en semis direct

Hubert Charpentier revient longuement sur le colza, qu’il considère comme une culture particulièrement révélatrice du système.

Il sème début août en semis direct. À cette date, les colzas peuvent déjà être très développés à la fin de l’été. Il reconnaît que certains craignent des problèmes d’élongation avant l’hiver, mais il indique ne pas observer ce phénomène de manière préoccupante sur son exploitation.

Selon lui, la nature régule souvent elle-même la croissance : au bout d’un moment, le colza ralentit, notamment parce qu’il commence à être un peu limité en azote.

Il compare même, dans ses champs d’essais, des colzas semés début août en semis direct et des colzas semés plus classiquement en sol travaillé : à l’entrée de l’hiver, le développement peut être très proche.

Il travaille uniquement avec des mélanges de variétés, et non avec des hybrides. Au départ, il utilisait cinq variétés, choisies pour éviter les sensibilités excessives à l’élongation. Il affirme ne pas avoir besoin d’hybrides pour atteindre des rendements de 30 à 32 quintaux/ha, ce qui correspond déjà à la moyenne locale.

Pour lui, le semis direct permet donc de produire des colzas équivalents avec moins de désherbage, moins d’intrants et sans recours obligatoire aux hybrides.

Oligo-éléments et fonctionnement global du système

Hubert Charpentier indique n’apporter des oligo-éléments que sur colza, notamment du bore. Sur les autres cultures, il n’en apporte pas.

Il ne nie pas que certains compléments puissent être utiles ponctuellement, mais il insiste sur le fait que la priorité n’est pas d’ajouter des produits, mais de construire un système de culture qui fonctionne bien. Une fois ce système en place, on peut éventuellement se demander si quelques « bonus » sont utiles.

Il rappelle que la disponibilité des oligo-éléments, du phosphore et même d’une partie de l’azote dépend énormément de la vie biologique du sol. Lorsque la mycorhization est importante, comme il l’a constaté sur son exploitation, l’alimentation des plantes fonctionne très bien.

Il ajoute aussi que certaines plantes, notamment les légumineuses dans les couverts, remobilisent davantage les oligo-éléments que d’autres, ce qui contribue encore à l’équilibre du système.

Il prend donc ses distances avec certaines modes techniques du moment, comme l’ajout systématique de sucre ou d’autres produits. Selon lui, ces pratiques peuvent éventuellement apporter quelque chose dans un contexte donné, mais elles ne résolvent pas les problèmes fondamentaux. Le vrai sujet est d’abord la cohérence du système.

Construire un système de culture cohérent

En conclusion de cette partie introductive, Hubert Charpentier insiste sur un principe central : il faut d’abord construire un système de culture cohérent, et non raisonner à partir d’un outil ou d’un intrant.

Selon lui, le bon raisonnement n’est pas :

  • « J’ai acheté tel semoir, qu’est-ce que je peux faire avec ? »
  • ou « J’ai un strip-till, donc quel système dois-je adopter ? »

Le bon raisonnement est plutôt :

  • « De quoi mon système de culture a-t-il réellement besoin ? »
  • « Le strip-till est-il utile dans mon cas ? »
  • « Quel niveau d’engrais est nécessaire dans ce système précis ? »

C’est cette logique qui l’a conduit à construire son propre système, avec comme objectif prioritaire la réduction très forte des charges.

Il affirme qu’il est possible de produire correctement avec :

  • environ 100 unités d’azote pour 80 quintaux de blé dans certaines situations ;
  • seulement 18 unités de P2O5 ;
  • très peu de fongicides ;
  • très peu d’insecticides ;
  • des besoins limités en oligo-éléments.

Pour lui, ces résultats constituent la preuve qu’un système bien construit peut être à la fois agronomiquement performant et économiquement viable.