Conférence à 4 voix, avec Konrad Schreiber, Marceau Bourdarias, Hervé Covès et Alain Canet

De Triple Performance
Aller à :navigation, rechercher

Lors des Rencontres de l’agroécologie du bassin méditerranéen, près de Perpignan, Konrad Schreiber, Marceau Bourdarias, Hervé Covès et Alain Canet croisent leurs regards sur une viticulture plus vivante. Fertilité des sols, couverture végétale, agroforesterie, observation des plantes bio-indicatrices et rôle central du bois, des vers de terre, des champignons et des arbres : tous défendent une approche globale pour sortir des impasses techniques de la viticulture moderne. La conférence montre comment végétaliser les sols, réintroduire l’arbre, mieux comprendre la physiologie de la vigne et adapter les pratiques de taille permettrait de renforcer résilience, productivité, biodiversité et qualité des vins. Les intervenants insistent aussi sur le rôle des paysages, des corridors écologiques et des symbioses naturelles pour réguler ravageurs, maladies et stress climatiques. Un plaidoyer enthousiaste pour une agroécologie de terrain, fondée sur l’observation du vivant et l’autonomie des vignerons.

auto_awesome
Résumé
Lors des Rencontres de l’agroécologie du bassin méditerranéen, près de Perpignan, Konrad Schreiber, Marceau Bourdarias, Hervé Covès et Alain Canet croisent leurs regards sur une viticulture plus vivante. Fertilité des sols, couverture végétale, agroforesterie, observation des plantes bio-indicatrices et rôle central du bois, des vers de terre, des champignons et des arbres : tous défendent une approche globale pour sortir des impasses techniques de la viticulture moderne. La conférence montre comment végétaliser les sols, réintroduire l’arbre, mieux comprendre la physiologie de la vigne et adapter les pratiques de taille permettrait de renforcer résilience, productivité, biodiversité et qualité des vins. Les intervenants insistent aussi sur le rôle des paysages, des corridors écologiques et des symbioses naturelles pour réguler ravageurs, maladies et stress climatiques. Un plaidoyer enthousiaste pour une agroécologie de terrain, fondée sur l’observation du vivant et l’autonomie des vignerons.

Rendez-vous à Elne (66) pour le festival des Rencontres de l'Agroécologie du bassin méditerranéen, organisé par Arbre et paysage 66.


Suivez nos actions sur notre site https://ap66.org et sur notre page facebook

https://rb.gy/rfuz6a

Pour contribuer à nos missions, vous pouvez nous soutenir sur

https://ap66.org/don-et-mecenat/



Vous retrouverez dans cette vidéo une explication des racines et des microbes dans la gestion de l'eau, par Marc-André Sélosse, intervenant lors du festival !



Introduction

Cette conférence à quatre voix réunit Konrad Schreiber, Marceau Bourdarias, Hervé Covès et Alain Canet autour d’un même sujet : l’agroécologie appliquée à la viticulture.

Elle est enregistrée à Elne, près de Perpignan, dans les Pyrénées-Orientales, à l’occasion des rencontres de l’agroécologie du bassin méditerranéen organisées par Arbres et paysages 66. Les intervenants rappellent d’emblée le cadre de leur échange : il s’agit de croiser leurs regards, issus de pratiques et de sensibilités différentes mais convergentes.

Leur constat commun est que ces approches, loin de s’opposer, s’interpénètrent. Elles parlent toutes d’une même agriculture fondée sur l’écologie du vivant.

Une vision commune de l’agroécologie

Les intervenants expliquent qu’ils ont eu envie de partager cette conférence à quatre voix parce qu’en discutant ensemble, ils se sont rendu compte que leurs savoirs se recoupent. Même avec des angles différents, ils arrivent à une lecture commune de la viticulture et de l’agriculture.

Pour Hervé Covès, le point de départ est simple : la vie est belle, la vie est merveilleuse, et c’est elle qui peut nous guider pour traverser les difficultés actuelles et construire le monde de demain.

Marceau Bourdarias rappelle quant à lui que le vin est d’abord une fête, un produit de partage, de communication et de lien. Mais il souligne aussi combien il est difficile aujourd’hui d’être viticulteur : gels, aléas climatiques, commercialisation, complexité technique. Leur ambition est donc modeste mais claire : améliorer la compréhension du vivant pour aider les vignerons à passer un cap, à gagner en résilience et à améliorer encore leurs produits.

Konrad Schreiber insiste sur un point qui revient tout au long de la conférence : le bois et le végétal sont des éléments essentiels des systèmes agricoles à venir. Le sarment, par exemple, ne sert pas seulement à cuire une côte à l’os ; il participe aussi à la fertilité du sol et au fonctionnement global du vignoble.

Sortir du cadre de référence

Marceau Bourdarias explique que la viticulture est aujourd’hui enfermée dans un cadre de référence : cépages, labels, modes de conduite, techniques imposées ou considérées comme allant de soi. Or ce cadre, même pensé à l’origine comme vertueux, finit par bloquer la capacité à évoluer.

L’idée défendue ici est qu’il faut parfois sortir du schéma habituel pour résoudre les problèmes. Les intervenants prennent l’image classique d’un exercice où l’on ne peut relier tous les points qu’en dépassant le cadre implicite. De la même manière, en viticulture, on ne peut pas résoudre les problèmes actuels en restant dans les mêmes logiques.

Cela implique de changer de fauteuil, de changer de prisme, de regarder autrement la science, l’environnement et le fonctionnement réel du vivant.

Les « 28 maux » de la viticulture

Les intervenants évoquent de façon récurrente les nombreux problèmes rencontrés en viticulture. Marceau Bourdarias parle souvent, dans ses formations, de 28 maux, même si tous ne sont pas énumérés dans la conférence.

Parmi ceux cités :

  • tassement des sols ;
  • compaction ;
  • hydromorphie ;
  • mortalité ;
  • dépérissement ;
  • esca ;
  • baisse de vigueur ;
  • baisse de fertilité ;
  • chute des rendements ;
  • chocs climatiques ;
  • gel ;
  • brûlure ;
  • attaques d’agresseurs et de ravageurs ;
  • mildiou ;
  • oïdium ;
  • mauvaises herbes.

Le point important n’est pas tant le nombre exact que l’idée suivante : quel que soit le type de viticulture pratiqué, une grande partie de ces problèmes reviennent partout.

Selon Konrad Schreiber, la tradition agricole a consisté à associer à chaque problème une solution technique : une solution contre le mildiou, une solution contre l’esca, une solution contre l’oïdium, une solution contre les mauvaises herbes. Mais au final, le système ne fonctionne pas bien : les problèmes persistent, les résistances apparaissent, et la fuite en avant continue.

D’où la nécessité d’une approche globale, qui ne traite pas les symptômes isolément mais reconsidère le système tout entier.

La sortie inachevée de la crise phylloxérique

Konrad Schreiber souligne une idée forte : selon lui, on n’est jamais vraiment sorti de la crise phylloxérique. On l’a contournée, compensée, mais pas véritablement résolue.

Le greffage sur porte-greffes américains a permis de maintenir la culture de la vigne, mais il a aussi contribué à figer une génétique et un mode de conduite qui prolongent des problèmes et en créent de nouveaux. Cette situation historique éclaire, selon les intervenants, les impasses actuelles.

Pour autant, ils observent aussi des vignerons qui tentent autre chose et obtiennent des résultats encourageants. Konrad Schreiber rappelle qu’une enquête menée en 2013 montrait déjà un réseau de vignerons français sortant progressivement du modèle dégradant pour aller vers des pratiques plus végétalisées. Les analyses de sols y révélaient une amélioration nette de nombreux indicateurs.

Le constat est alors frappant : plus on végétalise, mieux cela fonctionne.

Du métal au végétal

Un des fils directeurs de la conférence est l’opposition entre deux manières de faire :

  • utiliser le métal pour travailler le sol ;
  • utiliser le végétal pour faire ce travail.

Les intervenants montrent que le recours systématique à la mécanisation et au travail du sol a souvent été une réponse aux problèmes de fertilité ou de gestion de la végétation. Mais ils soulignent aussi qu’en cas d’échec de couvert, ce sont souvent certaines plantes spontanées qui viennent naturellement faire le travail attendu.

L’exemple cité est celui de l’oseille, dont la forme rappelle même certains outils de travail du sol. Cette observation mène à une question de fond : peut-on faire confiance aux plantes pour accomplir ce pour quoi elles sont construites ?

Pour Hervé Covès, cela suppose d’apprendre à observer et à comprendre ce que le milieu exprime. Les plantes donnent des indications sur l’état du sol, sur ses déséquilibres et sur les directions possibles d’évolution.

Qu’est-ce que l’agroécologie ?

Konrad Schreiber revient sur le mot lui-même. L’agroécologie s’est imposée institutionnellement à l’époque de Stéphane Le Foll, mais sans définition réellement stabilisée.

En décortiquant le terme :

  • agro renvoie au champ ;
  • écologie renvoie à la maison.

L’agroécologie consiste donc à considérer le champ comme une maison qu’il faut faire fonctionner et rendre performante.

À partir de cette idée, les intervenants résument plusieurs principes :

  • partir de la situation initiale sans jugement moral ;
  • s’inspirer du fonctionnement de la nature ;
  • produire de la biomasse ;
  • produire de la biodiversité ;
  • produire de la fertilité ;
  • faire de l’agriculteur le grand manager de cet écosystème ;
  • chercher l’harmonie entre climat, plante, sol et action humaine ;
  • aller vers des cycles autonomes et permanents ;
  • stopper les perturbations inutiles ;
  • optimiser les cycles géochimiques et biogéochimiques ;
  • avancer dans une adaptation continue ;
  • remettre les agriculteurs au centre.

Le but final serait, selon Konrad Schreiber, un trio gagnant : agriculteur, consommateur et société.

Un diagnostic de désertification

Hervé Covès décrit la situation actuelle comme préoccupante dans de nombreuses régions d’Europe et du monde. Il parle de désertification des sols, de perte de structure, d’érosion jusqu’à laisser apparaître la roche mère.

Les coquelicots, dans certains cas, sont mentionnés comme indicateurs de cette désertification. Mais le message d’Hervé Covès est aussi un message d’espérance : ces milieux peuvent redevenir fertiles et féconds si l’on réactive les bons processus.

Les plantes bio-indicatrices

Les intervenants prennent l’exemple de l’érigéron, plante très mal aimée des vignerons car elle perturbe la vendange et peut dégrader la qualité du vin si elle entre dans la récolte.

Pourtant, selon Konrad Schreiber, cette plante signale un sol :

  • asphyxié ;
  • soumis à un statut hydrique fluctuant ;
  • en fossilisation de matière organique ;
  • compacté ;
  • producteur de nitrites toxiques.

Dans cette lecture, l’érigéron ne crée pas le problème : il vient le réparer. Le combattre sans changer la gestion du sol ne fait qu’aggraver les causes de sa présence.

Les intervenants s’appuient ici sur les travaux de Gérard Ducerf, dont ils reprennent l’idée essentielle : les plantes ne germent pas par hasard. L’observation de la flore spontanée permet donc de diagnostiquer l’état du sol.

Hervé Covès insiste sur le fait que cette lecture demande de la technicité, mais qu’elle permet surtout de mieux se connecter à la nature et d’anticiper les trajectoires d’évolution des parcelles.

Le modèle universel de la plante

Pour Konrad Schreiber, la plante fournit un modèle quasi universel du vivant terrestre. Partout, une plante :

  • produit de la biomasse ;
  • nourrit les herbivores ;
  • génère des déchets ;
  • alimente la vie du sol ;
  • permet le recyclage.

Le modèle de durabilité est donc déjà là, sous nos yeux. La plante capte du carbone atmosphérique par photosynthèse, malgré la très faible concentration de CO2 dans l’air, et construit toute la biodiversité carbonée terrestre.

Les intervenants dénoncent ici une ignorance majeure des cycles biologiques. Ils rappellent aussi ce qu’ils ont observé dans les travaux menés avec Vers de terre production en maraîchage sur sol vivant : quand on nourrit le sol avec du carbone, la fertilité revient et les plantes poussent.

Le sol mange des feuilles mortes, de la paille, des racines, du bois. Si on le nourrit bien, il produit de l’humus ; cet humus minéralise, libère des éléments, et la plante pousse au mieux.

Le travail du sol comme destruction de la maison

Les intervenants présentent le travail du sol comme un problème central. Le métal détruit la maison que l’agroécologie cherche à reconstruire.

Konrad Schreiber oppose alors deux agricultures :

  • une agriculture d’humification ;
  • une agriculture de minéralisation.

Dans le premier cas, les plantes produisent de l’humus, de la biodiversité, du climat et de l’eau propre. Dans le second, l’outil détruit la structure, oxyde la matière organique, produit nitrates, nitrites et CO2, et favorise érosion et lessivage.

D’où les slogans rappelés durant la conférence :

La couverture végétale et l’apprivoisement du soleil

Pour Hervé Covès, partout où elle le peut, la terre se couvre de végétaux. Ces végétaux ont pour grande fonction de capter le soleil et de climatiser le milieu.

Quand la biomasse herbacée ne suffit plus, la végétation prend de la hauteur, monte en troisième dimension, et l’arbre apparaît. Avec lui, la quantité d’énergie captée, de gaz carbonique transformé en sucres, en bois, en cellulose, augmente considérablement.

Les plantes sont décrites comme des cristallisations de gaz carbonique et de vapeur d’eau. En mourant, elles restituent une partie de cette matière au sol sous forme d’humus, déclenchant une chaîne alimentaire extrêmement complexe.

Cette dynamique, observée dans les commandes de sorgho ou dans les semis sous litière épaisse, est présentée comme l’énergie de la terre et de la vie.

Gérer le carbone avec les plantes

Konrad Schreiber formule alors ce qu’il considère comme l’un des grands projets à venir : devenir des managers du CO2.

Puisqu’il y a trop de CO2 dans l’air, il faut le capter avec l’unique capteur rentable et presque gratuit disponible à grande échelle : la plante.

Le programme proposé est clair :

  1. capter du CO2 par photosynthèse ;
  2. produire de la biomasse ;
  3. consacrer une partie de cette biomasse à la maison du sol ;
  4. utiliser une autre partie pour l’alimentation humaine et animale ;
  5. utiliser le reste pour les biomatériaux, la bioénergie et la chimie verte.

Le message est fort : on ne peut pas développer sérieusement les énergies renouvelables sans avoir d’abord réglé la question de la fertilité des sols.

La plante géante comme modèle de fertilité

Un exemple marquant est celui d’une moutarde géante cultivée sous serre. Découpée en ses différentes parties — fleurs, graines en formation, feuilles, tiges, racines — elle montre la quantité de carbone qu’une plante est capable de produire en peu de temps.

Les intervenants insistent : il ne s’agit pas de produire un petit engrais vert insignifiant, mais une plante géante. Cela ouvre des possibilités multiples :

  • nourrir le sol ;
  • nourrir les animaux ou les humains ;
  • produire des biomatériaux ;
  • produire de l’énergie.

Marceau Bourdarias souligne à partir de là un changement de paradigme essentiel : il ne faut plus seulement regarder la fertilité du sol pour cultiver les plantes, mais regarder la capacité des plantes à construire la fertilité du sol.

Les vers de terre, ingénieurs du sol

Les vers de terre occupent une place importante dans la conférence. Hervé Covès les présente comme les grands ingénieurs du sol, transformant la biomasse en humus, en porosité et en galeries.

Konrad Schreiber s’étonne qu’ils aient été si peu considérés alors qu’ils jouent un rôle aussi essentiel. Hervé Covès rappelle qu’un sol vivant devrait contenir environ l’équivalent d’un steak haché de vers de terre par mètre carré, voire deux.

Les turricules sont décrits comme extrêmement stables grâce aux substances produites par les vers de terre, ce qui explique leur résistance à l’eau et leur rôle dans la stabilité structurale.

L’agriculteur comme manager de la vie

Les intervenants insistent sur le rôle central de l’agriculteur. Si l’on aide les agriculteurs à comprendre et à mettre en œuvre ces systèmes, alors l’agriculture redevient un métier profondément enthousiasmant : manager de la fertilité, manager de la vie.

Hervé Covès souligne combien cette perspective peut redonner envie, notamment aux jeunes : développer de plus en plus de vie, voilà un métier qui a du sens.

Marceau Bourdarias insiste de son côté sur le fait que l’agriculture devrait passer du cahier des charges au cahier des propositions.

Les résultats du programme Agro

Konrad Schreiber rappelle les résultats du programme Agro. En projetant les systèmes agricoles sur un graphique croisant deux axes — niveau de perturbation et niveau de végétalisation —, il montre que :

  • les systèmes les plus perturbateurs perdent au moins 300 kg de carbone par hectare et par an ;
  • les systèmes plus végétalisés stockent déjà environ 600 kg de carbone par hectare et par an ;
  • avec accompagnement et amélioration, il serait possible de dépasser une tonne de carbone stockée par hectare et par an.

Au-delà du carbone, cela signifie aussi amélioration du climat local, de la qualité de l’eau, de la biodiversité et de la résilience générale.

Les vieux arbres et la biodiversité

Hervé Covès évoque les vieux arbres comme des témoins et des réservoirs de biodiversité. Plus un arbre est vieux, plus il héberge de micro-organismes, d’insectes, d’auxiliaires et de relations écologiques.

Les auxiliaires du vieux chêne peuvent devenir aussi des auxiliaires de la vigne. Dès lors, l’enjeu est de reconnecter les vieux arbres, les ripisylves et les zones riches en vie avec les systèmes cultivés.

Désertification méditerranéenne et réversibilité

À partir d’une étude de l’université d’Alicante, Hervé Covès décrit comment un milieu fertile peut évoluer vers le désert :

  • déclin de la strate forestière ;
  • disparition progressive des champignons du sol ;
  • disparition de la strate arborée ;
  • augmentation de l’albédo ;
  • disparition de la strate arbustive ;
  • baisse du carbone et de l’azote des sols ;
  • disparition des champignons symbiotiques ;
  • augmentation de la flore pathogène.

Mais il souligne aussi la réversibilité du processus :

  1. reconstituer la strate herbacée ;
  2. laisser apparaître des vivaces ligneuses ;
  3. retrouver une diversité de champignons mycorhiziens ;
  4. faire revenir la strate arborée ;
  5. recréer des fonctions de résilience et de climatisation.

Les écarts de température mesurés entre sol nu, sol couvert et petit bosquet sont donnés comme preuves concrètes de cet effet climatique.

La vigne, plante sociale

Pour Hervé Covès, la vigne est un être social. En observant la vigne sauvage sur de nombreux sites, il a identifié les plantes qui lui sont fréquemment associées :

Ces plantes sont décrites comme faisant partie d’une même guilde, d’un même cortège écologique. Elles partagent des relations mycorhiziennes, des insectes, des auxiliaires et des fonctions complémentaires.

Il ne s’agit pas de mettre toutes ces plantes dans la vigne de manière désordonnée, mais de réintroduire de la diversité végétale à proximité ou dans certains espaces du vignoble pour reconstituer des liens écologiques utiles.

La ripisylve, milieu originel de la vigne

Les intervenants rappellent que la vigne naît dans la ripisylve, au bord des cours d’eau. C’est là son milieu originel.

La question posée est alors la suivante : comment une plante vivant à l’origine dans des milieux humides a-t-elle pu être conduite dans des espaces parfois très arides ? Justement en étant taillée, conduite, transformée par l’humain.

Mais cette domestication ne doit pas faire oublier sa nature profonde : une liane habituée à vivre avec d’autres plantes et à s’élever grâce à elles.

Les réseaux mycorhiziens

Hervé Covès insiste longuement sur le rôle des champignons mycorhiziens, notamment Rhizophagus irregularis.

Ce champignon pénètre la racine, échange eau et nutriments contre des sucres, des tanins et des polyphénols. Il stocke même certaines réserves dans les racines de la vigne.

Autour de ses filaments se forme une pellicule d’eau où circulent des bactéries et d’autres organismes. Ces réseaux permettent le déplacement rapide d’informations, d’inoculum et de micro-organismes dans le sol.

Les intervenants élargissent ensuite la réflexion à grande échelle : il existe, selon Hervé Covès, de grandes trames mycorhiziennes à l’échelle planétaire. En Europe, la séparation historique entre monde forestier et monde agricole a contribué à affaiblir certaines de ces continuités, ce qui pose aujourd’hui problème dans le contexte du réchauffement climatique.

La vigne, parce qu’elle travaille avec des champignons endomycorhiziens, pourrait contribuer à réconcilier monde agricole et monde forestier, à condition de remettre des arbres.

Les animaux auxiliaires

La conférence aborde ensuite plusieurs groupes animaux utiles :

  • les chauves-souris, notamment l’oreillard, très efficace sur la tordeuse de la grappe ;
  • les hirondelles ;
  • les oiseaux migrateurs ;
  • les pollinisateurs ;
  • les syrphes ;
  • les chrysopes ;
  • de nombreux insectes auxiliaires.

Pour Hervé Covès, les arbres et les haies jouent un rôle essentiel comme repères, abris et couloirs de circulation. Une vigne trop homogène, sans relief ni repère, peut devenir inaccessible à certains auxiliaires comme les chauves-souris.

Les migrations d’oiseaux sont aussi décrites comme des vecteurs de circulation de micro-organismes et de fertilité à grande échelle. Les oiseaux peuvent transporter vie, inoculum et nutriments d’un territoire à l’autre.

Les corridors écologiques et le paysage

À l’échelle territoriale, les intervenants insistent sur la nécessité de reconnecter les parcelles avec les zones de biodiversité : ripisylves, étangs, forêts, friches, lisières.

Ces continuités peuvent prendre la forme de :

  • haies ;
  • corridors écologiques ;
  • arbres de bordure ;
  • arbres intraparcellaires ;
  • bandes végétalisées.

L’objectif est de faire circuler la biodiversité, de réinoculer les parcelles, et de retrouver des fonctions écologiques de régulation.

L’agroforesterie en viticulture

L’agroforesterie est présentée comme une boîte à outils plutôt que comme une recette figée.

Les arbres peuvent avoir différents rôles :

  • produire de la biomasse ;
  • produire des fruits ;
  • protéger ;
  • climatiser ;
  • accueillir des auxiliaires ;
  • reconnecter la parcelle au paysage ;
  • fournir du bois d’œuvre ou d’autres produits.

Sont évoqués notamment :

Les intervenants rappellent que la présence de l’arbre dans la vigne n’est pas une invention moderne. Beaucoup d’anciens témoignent d’anciens systèmes viticoles largement arborés.

La concurrence entre arbre et vigne, un faux problème mal posé

Marceau Bourdarias explique que l’on pense toujours la relation arbre-vigne en termes de concurrence. Or cela vient surtout du fait que les sols ont été trop dégradés. Dans un milieu pauvre, bien sûr qu’il y a concurrence. Mais la vigne est une liane, elle a coévolué avec les arbres et sait vivre avec eux.

Les vignes sauvages qui survivent dans les friches sont justement celles qui s’accrochent aux arbres. Celles qui restent isolées au milieu du désert finissent par mourir.

Il faut donc faire évoluer ce regard et concevoir des systèmes pratiques permettant à la vigne de vivre à nouveau avec les arbres sans perdre en productivité.

Productivité, autonomie et cohérence

Les intervenants insistent sur un point : il n’est pas question que les rendements baissent par principe. Au contraire, l’enjeu est d’obtenir des systèmes plus stables, plus réguliers, plus autonomes.

Marceau Bourdarias critique la logique qui consiste à décréter un rendement comme si l’on pilotait tout uniquement par les intrants. Cette logique impose de faire le vide et de se substituer à tous les mécanismes de régulation de la nature, ce qui devient extrêmement lourd, coûteux et inefficace.

À l’inverse, ils plaident pour une viticulture cohérente avec la fertilité, avec l’autonomie et avec les capacités réelles du vivant.

La vigne, plante autofertile

Marceau Bourdarias développe alors une partie importante de la conférence : la vigne est une plante pérenne autofertile.

Contrairement à une plante annuelle qui nécessite des conditions particulières de levée de dormance, la vigne peut produire sa propre fertilité si on lui laisse suffisamment de feuilles, suffisamment d’énergie et si l’on respecte son fonctionnement.

Le raisonnement est le suivant :

  • la plante stocke l’énergie dans le bois ;
  • au printemps, elle redistribue cette énergie dans les bourgeons ;
  • plus elle a stocké, plus elle démarre fort ;
  • plus ses feuilles sont grandes et nombreuses, plus elle capte d’énergie ;
  • cette énergie sert à mûrir les raisins, à nourrir les racines, à nourrir le bois, à nourrir le sol et les symbioses.

La compréhension de ce bilan énergétique est présentée comme essentielle.

Le rapport entre feuilles, raisins et réserves

Les intervenants décrivent la physiologie de la vigne sur l’année :

  • au printemps, la pousse préformée démarre grâce aux réserves ;
  • avant floraison, cette pousse dépend essentiellement de l’énergie stockée ;
  • ensuite, les feuilles produisent l’énergie qui permet la pousse néoformée ;
  • cette énergie sert à la maturation du raisin ;
  • en même temps, la plante doit remettre des réserves dans le bois.

Il existe donc une période de concurrence entre maturation des raisins et mise en réserve. Plus on pousse la maturation, plus il faut être attentif à l’équilibre entre surface foliaire et charge en raisin.

Cela explique aussi pourquoi une vigne peu chargée et bien feuillée développe davantage de racines et de résilience.

La vigne comme liane et la question de la taille

Marceau Bourdarias rappelle que la vigne est fondamentalement une liane. Or la viticulture moderne la traite souvent comme un objet figé.

Tous les rameaux poussent sur du bois d’un an. Chaque année, la plante se recouvre de nouveau bois vivant. Elle est donc faite pour grandir et s’allonger.

Le problème vient du fait que les systèmes de taille habituels refusent cet allongement :

  • on coupe ;
  • on recoupe ;
  • on rabat ;
  • on cherche à maintenir la plante petite.

À chaque coupe, des vaisseaux débouchent sur le vide et l’étanchéité du système est rompue. Or cette étanchéité est capitale pour conserver les réserves et maintenir le bois vivant.

La proposition est donc de respecter davantage l’allongement naturel de la plante, de construire un allongement équilibré, et de faire évoluer le palissage en conséquence.

Vieilles vignes et allongement

Plusieurs exemples sont donnés :

  • de vieux gobelets de cinsault du Minervois, larges et hauts, capables de produire sans intrants ;
  • des vignes de Santorin ;
  • des vignes de Tenerife ;
  • des systèmes italiens très allongés.

Tous montrent la même chose : une vieille vigne en bonne santé est une vigne qui a accepté de grandir.

Marceau Bourdarias souligne qu’il faut sortir d’un paradoxe : on aime écrire vieilles vignes sur les bouteilles, mais on continue à conduire les plantes de manière à les empêcher de vieillir correctement.

Pour lui, si l’on veut de vraies vieilles vignes, il faut accepter l’allongement et construire des formes compatibles avec la physiologie de la plante.

Régénérer les vieilles vignes au lieu de les arracher

La conférence insiste aussi sur l’idée qu’il faut sauver les vieilles vignes plutôt que les arracher systématiquement.

Marceau Bourdarias raconte des cas de parcelles très faibles, presque condamnées, qui ont retrouvé de la vigueur simplement parce qu’on a accepté l’allongement, réduit la charge en raisin et reconstruit les flux de sève.

Un exemple est donné avec de vieux guyots presque morts, transformés progressivement en cordons allongés reconstitués. En quelques années, la vigne retrouve vigueur et fonctionnement.

Une convergence des approches

La conclusion de la conférence insiste sur la convergence entre :

  • la couverture des sols ;
  • l’agroforesterie ;
  • la compréhension des paysages ;
  • la taille et l’architecture de la plante ;
  • la mise en réserve ;
  • la fertilité biologique ;
  • la biodiversité.

Pour Hervé Covès, toutes ces narrations agroécologiques se rejoignent parce qu’elles ont un point commun : faire entrer plus de soleil et plus de vie dans les écosystèmes.

Pour Konrad Schreiber, lorsque les acteurs et les savoir-faire sont mis en relation, on voit apparaître un potentiel de solutions extraordinaire.

Pour Marceau Bourdarias, cette convergence valide l’idée d’une agroécologie indissociable : des sols couverts, un environnement protecteur et diversifié, et une plante saine, bien comprise dans son fonctionnement.

Structures et initiatives citées

Plusieurs structures et dynamiques sont mentionnées à la fin de la conférence :

  • Vers de terre production ;
  • Arbres et paysages 66 ;
  • Carbone fertile, présenté comme un centre national d’agroécologie ;
  • le réseau Architectes du vivant, créé pour former et diffuser les pratiques de taille respectueuses du fonctionnement de la plante.

Conclusion

La conférence se termine dans un esprit de convivialité, d’amitié et d’optimisme.

Le message final est clair : l’agroécologie viticole n’est pas une accumulation de techniques séparées, mais une manière cohérente de remettre ensemble le sol, la plante, l’arbre, le paysage, le climat, l’eau, les animaux, les champignons, les vignerons et les consommateurs.

Dans cette perspective :

  • boire un canon peut sauver un vigneron ;
  • passer en agroécologie peut contribuer à sauver le climat ;
  • produire du vin, c’est aussi produire de la biodiversité, de l’eau propre, des paysages, de la fertilité et de la vie.

Les quatre intervenants concluent ainsi sur une formule qui résume l’esprit de la rencontre : prospérité, fertilité, fécondité.