Alain CANET - Le Poulet de Chair et l'Oeuf Agroforestier : L'Arbre - 1/7
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1/7 - Alain CANET - Le Poulet de Chair et l'Oeuf Agroforestier : L'Arbre
Premier volet d'une formation en sept parties sur le thème du poulet de chair et de l'oeuf agroforestier. Formation présentée par Alain CANET, directeur d'Arbres et Paysages 32, président de l'AFAF (Association Française d'Agroforesterie).
Réalisée en partenariat avec Gaia Consulting/Caroline HEBERT.
Présentation d’Alain Canet
Alain Canet se présente en disant qu’il est « né à l’agroforesterie sous les pommiers, au milieu des vaches, des canards et des cochons ». Il est directeur d’Arbre et paysage 32, une structure d’agriculteurs qui travaille sur :
- la recherche,
- l’appui technique,
- le conseil,
- la formation,
- la sensibilisation,
- la publication.
La structure rassemble environ 800 adhérents, 8 salariés et réalise près de 300 chantiers par an.
Alain Canet indique aussi être très impliqué au niveau français dans l’Association française d’agroforesterie, et également un peu au niveau européen. Il explique chercher, avec d’autres, à être force de proposition pour que l’arbre retrouve sa juste place dans les champs et autour des champs, dans tous les types d’agriculture, à toutes les échelles et sous toutes les latitudes.
Ce qu’est l’agroforesterie
Pour Alain Canet, l’agroforesterie consiste à « remettre du bon sens » et à remettre l’arbre dans la boucle de la production et dans la boucle de la fertilité. L’arbre doit être vu comme un outil de production.
À chaque fois qu’il y a un arbre, celui-ci interfère sur :
- l’eau,
- le sol,
- la biodiversité,
- le climat,
- le paysage,
- et surtout la productivité agricole.
L’agroforesterie ne se limite donc pas à quelques arbres décoratifs. L’arbre peut être :
- en bordure,
- au milieu des champs,
- au bord d’un chemin,
- au bord d’un ruisseau.
Cela peut être :
- un arbre têtard,
- un arbre jeune,
- un arbre grand,
- un arbre vieux,
- un arbre mort ou vivant.
Ce qui compte, c’est qu’il participe à la production agricole.
Le thème de la formation : le poulet de chair et l’œuf agroforestiers
La journée de formation se déroule dans le cadre de VIVEA, le fonds de formation des agriculteurs. Le thème est le poulet de chair et l’œuf agroforestiers.
Alain Canet explique que le sujet est abordé à partir du territoire, du paysage et de leurs composantes, avant de revenir concrètement sur le parcours des volailles. Il insiste sur un point fondamental : un élevage peut être dit plein air, éventuellement bio, mais s’il n’y a pas d’arbres, pas d’herbe et pas de bonnes conditions d’accès au parcours, alors il n’est pas réellement plein air.
Le public est composé d’agriculteurs déjà installés et d’autres en cours d’installation, qui cherchent souvent une diversification et une production pas forcément compliquée à mettre en place. Selon lui, faire des œufs ou des poulets peut permettre d’obtenir un système rentable au bout de quelques mois.
L’objectif de la formation est donc de préciser avec eux les conditions nécessaires et suffisantes à l’aménagement des parcours.
Planter un arbre ne suffit pas
Alain Canet insiste fortement sur le fait que planter un arbre paraît simple, mais que la réalité est tout autre :
- un arbre planté sur deux meurt,
- un arbre planté sur deux est mangé par les poulets ou par d’autres animaux.
Il ne suffit donc pas de planter. Il faut mobiliser :
- un peu de botanique,
- un peu de biologie,
- beaucoup d’agronomie.
La veille, les stagiaires ont vu sur le terrain l’aménagement concret : les rations, les doses, les conditions, les facilitations. Pendant la partie en salle, il s’agit de reprendre cela d’une manière plus globale, plus générale, et de poser les bases techniques :
- pourquoi il faut un paillage,
- pourquoi il faut un piquet,
- pourquoi un projet ne s’improvise pas,
- pourquoi il faut le bon arbre, au bon moment, au bon endroit, dans les bonnes conditions, avec la bonne génétique.
Il y a donc un vrai savoir-faire.
Former des agriculteurs agroforestiers
L’ambition de la formation n’est pas simplement de faire planter quelques arbres, mais de mettre les agriculteurs en ordre de marche pour qu’ils deviennent progressivement autonomes. Alain Canet parle d’agriculteurs agroforestiers.
Ceux qui s’engagent dans le poulet ou l’œuf agroforestier devront entretenir et gérer leurs arbres. Les objectifs peuvent être variés :
- produire de la biomasse pour la litière,
- produire des fruits,
- produire d’autres ressources selon les besoins.
Dans tous les cas, il existe des règles, une colonne vertébrale, une ossature de l’agroforesterie. La formation sert à poser correctement cette base pour que chacun puisse ensuite construire son projet dans son département, dans son secteur, avec son technicien.
Pour Alain Canet, l’agroforesterie est à la fois un sujet de société et un projet personnel. L’agriculteur devient éleveur d’arbres, et l’arbre redevient un maillon de la fertilité.
Changer d’échelle
Selon Alain Canet, après des années de balbutiements, d’essais, notamment sur les couverts végétaux et l’agroforesterie, et après beaucoup d’échecs, il est maintenant possible et nécessaire de changer d’échelle.
Il parle de méthodes :
- gagnantes,
- positives,
- non punitives.
Il oppose cela à un contexte où il y a trop de règles, trop de contraintes et trop de sanctions. L’arbre n’apporte pas tout, mais il arrive comme un élément centralisateur, accumulateur et fertilisateur. C’est aussi un élément visible, facile à recenser, et un élément désiré.
C’est pourquoi, selon lui, toute personne qui veut planter devrait passer par une formation. Les erreurs du passé ne doivent plus être reproduites :
- planter coûte cher,
- un arbre qui démarre mal ne démarre jamais vraiment.
Il faut donc former les agriculteurs, puis les formateurs. Il souligne d’ailleurs que de nombreux agriculteurs, dans des contextes très variés, ont déjà réussi ce passage à l’action.
Une technique ancienne redevenue structurée
Alain Canet rappelle qu’il ne s’agit pas d’une invention récente. L’agroforesterie relève d’une technique ancestrale, issue du bon sens paysan. La nouveauté, selon lui, est que depuis une quinzaine d’années, cette agroforesterie est redevenue structurée, cadrée, techniquement maîtrisée et rentable.
Il insiste aussi sur la valeur du produit agroforestier. Manger un produit agroforestier, c’est selon lui :
- sauver la planète à sa manière,
- stocker du carbone,
- participer au cycle du carbone,
- participer à tous les cycles écologiques.
Désormais, les quelques milliers d’agriculteurs qui ont franchi le cap doivent transmettre à leur tour. Hier, c’étaient d’autres agriculteurs et formateurs ; aujourd’hui c’est lui ; demain ce sera encore un autre. Il s’agit de poser et de transférer des savoirs pour que la progression de l’arbre dans les territoires se fasse correctement.
Il conclut cette introduction en affirmant que l’avenir de l’arbre est aussi, et surtout, hors la forêt.
Chercher une définition simple de l’agroforesterie
Alain Canet propose ensuite au groupe de trouver ensemble une définition simple de l’agroforesterie.
Plusieurs formulations émergent :
- « l’arbre au service de l’agriculture » ;
- une logique de double production, de diversification et éventuellement d’optimisation ;
- une couverture verticale ;
- une augmentation de la biodiversité et des ressources.
Ces formulations lui conviennent comme portes d’entrée, mais il veut aller plus loin et poser une question centrale : pourquoi l’agroforesterie marche-t-elle ?
Pourquoi l’agroforesterie fonctionne
Pour Alain Canet, l’agroforesterie fonctionne parce qu’elle s’inscrit dans l’écosystème de base : ce qui est anormal, ce sont les champs nus à perte de vue. Les conséquences de cette artificialité sont aujourd’hui bien connues.
Plusieurs réponses sont avancées :
- on utilise les synergies ;
- on travaille avec la nature au lieu de lutter contre elle ;
- on donne au sol son potentiel.
Mais Alain Canet veut mettre en avant une règle essentielle : l’agroforesterie ne fonctionne que si elle est bien faite et régulée.
Il prévient d’ailleurs les stagiaires qu’ils sortiront de la journée frustrés, car il est impossible de tout dire. L’agroforesterie est un cheminement personnel sur un espace donné, à un moment donné, dans un laps de temps précis. On ne plante bien que lorsqu’on est prêt.
Pas de recette universelle sur les essences
Un point important de son intervention est le refus de donner des recettes simplistes sur le choix des essences.
Il annonce clairement qu’il ne répondra pas à la question sous la forme : il faut planter tant d’arbres, ou choisir de l’érable, de l’alisier, du cormier, du frêne, du chêne ou du noyer. Pour lui, cela n’a pas de sens sans diagnostic précis.
Le choix des essences est un métier. Soit on le maîtrise, soit on se fait accompagner. Devenir technicien agroforestier demande environ deux ans de formation.
Il insiste donc sur la nécessité d’un accompagnement avec :
- des cahiers des charges extrêmement précis,
- des règles tout aussi précises.
Sans cela, le projet ne marche pas.
À quoi sert un arbre ?
Pour continuer le raisonnement, Alain Canet pose la question : « C’est quoi un arbre ? À quoi ça sert ? »
Plusieurs fonctions sont citées :
- créer du sol,
- purifier le sol,
- créer de l’habitat,
- créer du climat et des microclimats.
Mais il revient à sa réponse principale : l’agroforesterie marche parce qu’elle est une coopération entre le bon sens paysan et le génie végétal.
Elle fonctionne grâce à une régulation permanente et à une discussion permanente entre l’agriculteur et le végétal.
La régulation permanente des arbres
Selon Alain Canet, tous les systèmes agroforestiers dignes de ce nom sont régulés. Il prend plusieurs exemples :
- si l’on plante des fruitiers, il faudra les tailler et les gérer ;
- si l’on produit du bois d’œuvre, il faudra conduire les arbres pour faire des billes de pied ;
- si l’on veut des arbres têtards pour produire du BRF, du paillage, de l’énergie ou de la litière, il faudra aussi tailler.
Les trois grandes formes de systèmes agroforestiers impliquent donc une régulation permanente des arbres.
L’idée de base est simple : si on laisse faire l’arbre sans intervenir, il peut finir par prendre le dessus sur la parcelle. Ce n’est pas gênant partout, mais dans un parcours de volailles, il faut conserver de l’herbe. La régulation est donc indispensable.
Cette régulation est productive, car l’entretien de l’arbre génère ensuite :
- un produit,
- une valeur ajoutée,
- des usages de plus en plus nombreux.
L’arbre, machine à produire avec presque rien
À partir d’exemples visuels, Alain Canet rappelle qu’un arbre est une extraordinaire machine de production.
Il montre notamment un jeune chêne germant sur du bois mort, soulignant que l’arbre pousse dans des substrats qui paraissent improbables. Il attire ensuite l’attention sur le bois de cœur et pose la question de l’origine de sa matière.
Sa réponse est très marquante : un morceau de bois de cœur, une fois l’eau retirée, provient à 99,8 % de prélèvements atmosphériques. Il vient donc essentiellement de l’air, par la photosynthèse, avec une faible part issue du prélèvement terrestre.
Cette idée sert à montrer que l’arbre :
- pousse avec très peu,
- produit énormément,
- peut donc rendre de nombreux services en agriculture.
Une définition large du paysage agroforestier
Alain Canet insiste sur le fait que l’agroforesterie ne se réduit pas à une moissonneuse sous quelques arbres, à un pré-verger, à une ripisylve ou à un alignement de têtards.
L’agroforesterie, c’est tout cela à la fois dans un paysage organisé :
- un bassin versant élémentaire,
- une rivière ou un ruisseau,
- des haies sur les courbes de niveau,
- un pré-verger,
- des trognes,
- un bouquet d’arbres,
- un petit bois,
- des bordures.
Dans un paysage bien équipé, il y a autant d’arbres hors forêt que dans la forêt, mais on les oublie systématiquement. Or, selon lui, ce ne sont pas les bois massifs qui protègent directement les cultures ou les volailles : c’est la dispersion de l’arbre dans le territoire.
Le parcours agroforestier des volailles
En zoomant encore, Alain Canet présente le schéma de principe d’un parcours agroforestier pour volailles.
On y retrouve notamment :
- des haies brise-vent placées par rapport aux vents dominants ;
- une disposition d’arbres à intervalles assez réguliers ;
- une organisation permettant aux animaux de parcourir l’ensemble du parcours.
Pour lui, c’est un point décisif. Un animal ne sort pas dans 85 % des cas s’il y a :
- du vent,
- de la pluie,
- du froid,
- ou du chaud.
Il faut donc aménager les conditions de sortie. Ensuite, les arbres doivent être répartis de manière à inciter les animaux à utiliser tout l’espace.
Il critique la règle consistant à planter quelques arbres juste à la sortie des trappes : cela provoque piétinement, tassement et surutilisation locale. Au bout de quelques années, il ne reste presque rien.
L’arbre change tout pour la volaille
Dans un parcours bien conçu, les volailles accèdent à :
- l’herbe,
- les feuilles,
- les vers de terre,
- les fruits,
- les cailloux,
- les insectes.
Elles sont continuellement en activité et trouvent des choses intéressantes à faire. Alain Canet souligne qu’on les voit sauter pour attraper une bonne feuille au bon moment.
Selon lui, cela a des conséquences majeures :
- meilleure santé des animaux,
- moins de stress,
- moins de pathologies,
- économies d’aliment,
- poids vif plus important,
- meilleure qualité nutritionnelle des œufs, avec notamment plus d’oméga 3 et 6,
- meilleure valeur globale du produit.
Il affirme qu’il existe une différence monumentale entre un œuf bio de plein air standard et un œuf bio agroforestier. Il évoque un rapport de 1 à 8 en valeur écosystémique.
Des cahiers des charges à faire évoluer
Pour Alain Canet, les cahiers des charges actuels sont insuffisants. Ils fixent la taille des parcours, mais pas réellement les conditions permettant une sortie effective des animaux.
Ainsi, beaucoup d’œufs vendus comme issus du plein air ou même du bio plein air proviennent de systèmes où les poules sortent peu ou pas du tout, faute d’arbres et d’aménagement.
Il estime donc urgent de distinguer clairement l’œuf bio agroforestier. Cela permettrait de reconnaître :
- les bénéfices environnementaux,
- les bénéfices zootechniques,
- la qualité du produit,
- et une autre façon de produire.
Il insiste aussi sur le fait que ce mode de production ne coûte pas nécessairement plus cher. Il peut donc concerner :
- les cantines,
- les hôpitaux,
- les maisons de retraite,
- et pas seulement une clientèle de niche.
Le potentiel de développement
Alain Canet explique que la demande existe déjà très fortement. Il cite l’exemple d’un élevage de poulets agroforestiers en Île-de-France, où les animaux sont déjà vendus avant même leur naissance.
Il affirme qu’il manque aujourd’hui des produits dans toutes les filières agroforestières et que les curseurs bougent vite. C’est pourquoi il souhaite faire avancer l’idée de nouvelles normes ou de nouveaux labels, même si cela est toujours compliqué.
Dans le même temps, il dénonce des projets de très grande taille, par exemple 20 000 poules pondeuses bio avec seulement 10 hectares autour, en soulignant que, dans de telles conditions, les animaux ne sortiront jamais vraiment.
Les bordures, routes, fossés et cours d’eau
Alain Canet élargit ensuite la réflexion aux infrastructures du paysage :
- bordures de routes,
- bordures de champs,
- bordures de fossés,
- cours d’eau.
Il donne l’exemple du Gers, où il existe environ 10 000 kilomètres de cours d’eau, dont la moitié sans végétation. À cela s’ajoutent les milliers de kilomètres de routes départementales, communales et de chemins.
Pour lui, le potentiel de plantation et de régénération y est considérable.
Le noyer en agroforesterie
À partir d’un schéma de recherche de l’INRA et de l’UMR Système à Montpellier, notamment avec Christian Dupraz, Alain Canet montre un jeune noyer conduit en agroforesterie.
L’idée est la suivante :
- tailler et élaguer l’arbre pour produire une bille de pied ;
- conserver l’espace agricole dessous ;
- gérer les systèmes racinaires pour qu’ils explorent en profondeur plutôt que de concurrencer directement les cultures de surface.
Il rappelle qu’un projet agroforestier inclut toujours un contrat d’engagement : qui taillera l’arbre, à quel moment, et dans quelles conditions.
Il souligne aussi que l’agroforesterie permet parfois de transformer des contraintes réglementaires en opportunités productives, par exemple en plantant sur des surfaces qui devraient sinon être laissées improductives.
Les arbres têtards et les trognes
Une partie importante de l’intervention porte sur les arbres têtards, ou trognes.
Il explique que cette forme, autrefois très répandue, a en partie disparu parce que :
- les arbres ont été arrachés,
- ou parce qu’on a cessé de les tailler.
Pourtant, cette forme présente de nombreux avantages.
Gérer la lumière et la hauteur
Le premier avantage est de limiter la hauteur de l’arbre et donc son ombre. Cela permet de coopérer avec la lumière et de conserver une production agricole sous l’arbre.
Allonger la longévité
Alain Canet affirme qu’un arbre taillé vit plus vieux qu’un arbre non taillé. Il cite notamment les observations de William Moore, de l’Atelier de l’arbre, qui a montré en Angleterre que les arbres têtards deviennent beaucoup plus vieux.
Selon lui, un arbre est toujours neuf : chaque année, un nouvel arbre pousse sur l’arbre. Quand on le taille, on le régénère.
Favoriser la biodiversité
Les têtes creuses des trognes accueillent une biodiversité exceptionnelle :
- pique-prune,
- chauves-souris,
- chouettes,
- abeilles,
- et bien d’autres espèces.
Il parle de véritables « hot spots » de biodiversité en plein milieu des champs.
Produire du bois sans abattre l’arbre
La trogne permet de produire du bois de façon répétée sans jamais abattre l’arbre. Cela permet :
- de produire toujours un peu plus de bois,
- de conserver l’arbre vivant,
- d’obtenir du bois de chauffage, du BRF, du fourrage, de la litière ou d’autres produits.
Rajeunir l’arbre et agir aussi sur les racines
Quand on coupe les branches, il se produit aussi une réitération racinaire : certaines racines sont dégradées puis se reforment. Alain Canet explique que cela peut être intéressant pour calmer des racines devenues trop envahissantes.
Des systèmes agroforestiers anciens et vastes
Pour montrer que ces logiques ne sont pas marginales, Alain Canet cite plusieurs grands systèmes agroforestiers connus :
- la dehesa espagnole, avec ses chênes verts et chênes-lièges, ses cochons, ses taureaux et ses moutons, sur environ 2,4 millions d’hectares ;
- les systèmes marocains, avec des arbres très vieux sous lesquels poussent encore prairies et céréales.
Ces exemples montrent que l’agroforesterie peut fonctionner à très grande échelle.
L’arbre doit rester sous contrôle agricole
Alain Canet insiste sur une règle agronomique fondamentale : quand on fait de l’agroforesterie, on fait de l’agriculture pendant au moins trente ans.
Il est hors de question, pour lui, de planter des arbres pour abandonner la parcelle quelques années plus tard.
Le rendement agricole ne doit pas baisser du fait des arbres. Si l’on fait du blé sans arbres sur une parcelle, il faut pouvoir faire le même blé avec les arbres, avec les arbres en plus. La perte de place liée aux arbres, souvent de l’ordre de 2 ou 3 %, doit être compensée par les bénéfices environnementaux et agronomiques.
Faire confiance à l’arbre
À travers diverses images, Alain Canet montre les extraordinaires capacités d’adaptation des arbres :
- un chêne pubescent sur banc calcaire, dont les racines s’adaptent après effondrement du support ;
- un merisier capable de repartir de nombreux bourgeons ;
- des arbres qui poussent dans des conditions de compaction ou de pauvreté extrêmes.
De là, il tire une idée forte : un arbre n’a pas besoin d’engrais, ni de terreau, ni de compost, ni même d’arrosage systématique si on l’a choisi et planté correctement. Lui donner trop revient à lui envoyer une mauvaise information.
Selon lui, les arbres ne sont pas des consommateurs mais des producteurs.
Les protections sont indispensables
En revanche, il alerte fortement sur la protection des jeunes arbres. Les vaches, moutons, chevreuils, lapins, cerfs, sangliers et chèvres peuvent causer des dégâts très importants, notamment sur l’écorce et l’aubier. Un arbre ainsi touché ne repartira jamais correctement.
La question de la protection est donc centrale, en particulier dans les systèmes d’élevage.
Les sols agricoles et la question de la fertilité
Alain Canet ouvre ensuite une réflexion plus large sur les sols, qui dépasse la seule question de la volaille.
Il rappelle qu’aujourd’hui tout est lié :
- climat,
- sol,
- biodiversité,
- carbone.
Il insiste sur le fait qu’un sol est un estomac qui doit manger de la matière fraîche tous les jours. Il distingue clairement :
- la fertilisation,
- et la fertilité.
Pour lui, le compost est un engrais ponctuel, mais pas la base de la fertilité. En compostant, on perd environ la moitié de la matière première et donc une grande part du carbone. Cela signifie aussi une perte d’éléments nutritifs et une émission de gaz à effet de serre.
L’enjeu principal est donc de nourrir le sol en continu avec de la matière végétale fraîche.
Les dangers des sols nus et travaillés
Il montre différentes images pour illustrer les problèmes agronomiques courants :
- mottes difficiles à défaire, signe d’une dégradation de structure ;
- sols nus sous cultures ;
- tournesols laissant malgré tout le sol exposé ;
- exportation excessive de matière organique.
Selon lui, les sols nus sont en situation de précarité :
- ils cuisent au soleil,
- ils n’ont rien à manger,
- ils perdent de la matière organique,
- ils s’appauvrissent biologiquement.
Il rappelle qu’en moyenne, sous nos latitudes, les sols restent nus environ 140 jours par an, ce qui est énorme.
Les plantes pionnières et la couverture permanente
Alain Canet rattache l’agroforesterie à une logique plus large de couverture végétale permanente. Il montre des exemples de semis direct dans des couverts vivants et insiste sur l’intérêt :
- de successions végétales rapides,
- de doubles cultures,
- d’intercultures,
- de l’arrêt du travail du sol.
L’idée est de copier le fonctionnement de la forêt : une plante la plus grande possible, dans le laps de temps le plus court possible, avec une certaine diversité. On couche ensuite cette matière, qui nourrit le sol, lequel nourrira les cultures suivantes.
Le lierre, plante importante en agroforesterie
Alain Canet prend aussi l’exemple du lierre, plante qu’il juge extrêmement importante en agroforesterie.
Ses intérêts sont multiples :
- il reste vert en hiver ;
- il offre de l’abri ;
- il nourrit de nombreuses espèces ;
- sa floraison automnale fournit des ressources précieuses aux pollinisateurs, notamment aux abeilles ;
- sa fructification tardive nourrit oiseaux et mammifères en fin d’hiver.
Il rappelle également que le lierre n’est pas un parasite : il s’accroche à l’arbre, mais son système racinaire est au sol. Si un arbre se laisse envahir, c’est souvent qu’il était déjà en déclin.
Le bois mort, les ronces et les connexions
Autre point important : le bois mort fait pleinement partie du système agroforestier. Il est indispensable à de nombreuses espèces régulatrices, par exemple certains carabes utiles dans la régulation des limaces.
De même, Alain Canet rappelle le rôle des ronces, en citant le proverbe selon lequel « la ronce est le berceau du chêne ».
L’agroforesterie suppose donc un paysage connecté :
- haies,
- ripisylves,
- parcelles arborées,
- bois,
- mares,
- fossés,
- zones de refuge.
Sans connexions, il n’y a pas de brassage génétique suffisant, ni de régulation efficace.
L’eau et les mares
Il insiste enfin sur l’importance de l’eau dans le système :
- mares,
- ruisseaux,
- zones humides.
Ces éléments sont nécessaires à toute la faune utile. Il donne notamment l’exemple des abeilles : on ne peut pas attendre d’elles qu’elles exploitent un territoire si les ressources en eau sont trop éloignées.
Ces milieux humides permettent aussi la présence de plantes à floraison précoce comme les saules et les noisetiers, qui sont essentielles au démarrage des pollinisateurs.
Une palette végétale à connaître
Alain Canet termine cette partie en rappelant qu’il existe une très grande diversité de plantes utiles dans les paysages ruraux et les haies champêtres. Il cite notamment :
- l’alisier torminal,
- l’églantier,
- le saule marsault,
- l’amandier,
- le chèvrefeuille,
- l’aubépine,
- le poirier,
- le cormier,
- le néflier,
- le merisier,
- le fusain d’Europe,
- le cognassier,
- la viorne lantane,
- l’orme,
- le tilleul,
- le cornouiller sanguin.
Il mentionne aussi Francis Hallé et Christian Dupraz à propos des connaissances sur les arbres et des expérimentations agroforestières.
Cette diversité végétale n’est pas une simple liste : elle constitue la matière même des projets agroforestiers, à condition de savoir l’assembler selon les sols, les climats, les usages et les objectifs.
Une pratique ancienne, normale et à retrouver
Pour finir cette première partie, Alain Canet rappelle que l’agroforesterie n’a rien d’exceptionnel : elle a longtemps structuré les paysages, notamment dans les piémonts pyrénéens. Mettre des arbres autour et dans les champs, avoir des fruitiers au-dessus des animaux, disposer d’un bocage dense et fonctionnel, tout cela était normal.
L’enjeu actuel n’est donc pas d’inventer un modèle entièrement nouveau, mais de retrouver, de structurer et d’adapter une pratique ancienne avec des bases techniques solides.
Conclusion de cette première partie
La première intervention d’Alain Canet pose donc plusieurs messages centraux :
- l’arbre est un outil de production agricole ;
- l’agroforesterie est une organisation du paysage et de la fertilité ;
- elle demande de la technicité, de la régulation et de la formation ;
- dans les parcours de volailles, l’arbre est indispensable pour rendre le plein air réel ;
- les animaux, les sols, l’eau, la biodiversité et la qualité des produits sont directement concernés ;
- il n’y a pas de recette universelle, mais il existe des principes solides ;
- l’agroforesterie n’est pas une mode : c’est un retour à un fonctionnement agricole cohérent, productif et vivant.