La régénération des sols en haute précision, Charles Vaury, Lucie Anguenot
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Charles est agronome chez Syngenta et Lucie agronome chez Ecosystème. Ensemble, ils nous présentent aujourd'hui leur vision de l'interprétation des fertilités physiques, biologiques et chimiques d'un sol pour en accélérer la régénération.
Introduction
Cette intervention porte sur la régénération des sols avec un angle particulier : celui de la précision intraparcellaire. L’idée de départ est simple : les parcelles agricoles sont très hétérogènes, alors qu’en pratique on se contente souvent d’un test bêche ou d’une analyse de sol réalisée en un seul point sur une parcelle de 10 à 15 hectares. On obtient ainsi une moyenne, qui ne reflète pas correctement la diversité réelle du sol.
Pour en parler, deux intervenants croisent leurs approches :
- Lucie Anguenot, formatrice chez Écosystèmes, spécialisée dans la fertilité des sols, la fertilité organique et l’agriculture de régénération ;
- Charles Vaury, chez Syngenta, responsable du projet Terrascan, spécialiste des sols.
L’échange cherche à montrer comment une connaissance fine du sol peut aider à faire progresser l’agriculture de régénération, avec l’idée d’une « agriculture de régénération de haute précision ».
Pourquoi chercher plus de précision dans l’analyse des sols ?
Le constat de départ est que l’analyse de sol classique atteint vite ses limites lorsqu’on cherche à comprendre le fonctionnement réel d’une parcelle.
Sur des cartes de matière organique issues de Terrascan, les intervenants montrent des parcelles où plusieurs modes d’échantillonnage sont simulés : un point en zone bleue, un point en zone rouge, ou encore une diagonale composite classique. Même en respectant les bonnes pratiques d’échantillonnage, le résultat obtenu dépend fortement de l’endroit où l’on prélève. On obtient donc des analyses très différentes, alors qu’il s’agit de la même parcelle.
Le problème est que l’analyse de sol classique fournit une moyenne. Cette moyenne masque l’hétérogénéité, alors que cette hétérogénéité conditionne ensuite les bonnes décisions agronomiques.
Les intervenants rappellent qu’avant de définir une stratégie de régénération, il faut disposer d’un bon diagnostic. Or, selon eux, une seule analyse de sol sur une grande parcelle ne suffit pas à établir ce diagnostic de manière fiable.
Les limites économiques des analyses classiques multipliées
Pour mieux prendre en compte la variabilité d’un sol, il serait possible de multiplier les analyses classiques. Il est rappelé qu’Arvalis recommande, pour bien appréhender la variabilité d’une parcelle, de réaliser au minimum cinq analyses de terre par hectare.
Physiquement, c’est faisable. Mais économiquement, cela devient rapidement difficile à supporter. Les intervenants soulignent que cette recommandation correspond déjà à un compromis entre qualité du diagnostic et coût.
C’est dans ce contexte qu’est présentée la technologie Terrascan, comme un moyen d’augmenter fortement la résolution de l’information sans exploser les coûts de façon comparable à des centaines d’analyses de laboratoire indépendantes.
Le principe de la technologie Terrascan
Terrascan est une technologie d’origine canadienne, utilisée depuis plus de quinze ans, reprise par Syngenta.
Elle repose sur un scanner passif de rayons gamma. Les rayons gamma évoqués ici sont émis naturellement par la roche mère. Leur signal est modifié par la couche superficielle du sol. Le scanner capte cette déviation et en déduit des informations sur la composition du sol.
Selon Charles Vaury, certains paramètres sont presque directement captés par cette signature radiologique, tandis que d’autres sont calculés à partir des isotopes détectés. Une corrélation existe notamment avec certains paramètres du sol, comme la matière organique.
Mais la technologie ne repose pas uniquement sur le scanner. Elle combine deux sources d’information :
- la signature radiologique mesurée par le scanner gamma ;
- des analyses de sol classiques utilisées pour calibrer le modèle.
Les analyses de laboratoire servent donc à relier les signatures radiologiques aux caractéristiques agronomiques mesurées. Syngenta travaille notamment avec le laboratoire Auréa, ainsi qu’avec d’autres laboratoires européens, pour réaliser ce calibrage.
Un niveau de détail équivalent à 800 analyses par hectare
L’un des arguments majeurs avancés est la densité de l’information produite. Selon Charles Vaury, les cartes obtenues avec Terrascan correspondent à l’équivalent de 800 points d’analyse par hectare.
Le contraste est fort avec les cinq analyses par hectare évoquées plus tôt comme référence déjà ambitieuse en méthode classique. L’intérêt de cette précision est de mieux voir les variations internes à la parcelle et donc d’adapter plus finement les décisions agronomiques.
Comment se déroule un passage Terrascan ?
Le fonctionnement général est le suivant :
- La parcelle est scannée à l’aide d’un quad équipé du scanner.
- Le scanner capte la signature radiologique du sol.
- Des prélèvements de terre sont réalisés, à raison d’environ un prélèvement tous les 3 à 4 hectares.
- Ces prélèvements servent à calibrer la signature radiologique avec des analyses de laboratoire.
- À partir de cette combinaison, des cartes d’analyse sont produites.
- Ces cartes peuvent ensuite être utilisées pour générer des cartes de modulation ou pour mener une enquête agronomique plus approfondie.
L’outil peut être utilisé dans des conditions variées : sur couvert végétal, sur sol gelé, sur sol sec ou humide, à condition que le véhicule puisse circuler.
Le délai annoncé entre le scan et la mise à disposition des résultats est d’environ 60 jours.
Les usages possibles des cartes produites
Un premier usage, assez classique en agriculture de précision, consiste à produire des cartes de modulation : modulation des engrais, des densités de semis, et éventuellement d’autres intrants.
Syngenta a intégré un petit outil de calcul utilisant notamment des références du Comifer pour produire ce type de cartes, même si Terrascan lui-même n’est pas verrouillé sur un seul référentiel. L’outil est présenté comme souple, avec la possibilité d’adapter les seuils ou les règles d’interprétation.
Mais l’objet principal de la présentation n’est pas la modulation au sens strict. L’enjeu est plutôt de montrer comment ces cartes deviennent un support pour une stratégie parcellaire de régénération.
Les cartes ne suffisent pas : la nécessité de l’enquête agronomique
Les deux intervenants insistent sur un point essentiel : les cartes, à elles seules, ne suffisent pas.
Pour prendre de bonnes décisions, il faut les intégrer dans une enquête agronomique. Cela suppose de croiser les données cartographiques avec d’autres observations et outils :
- observation du terrain ;
- tests bêches ;
- profils 3D ;
- fosses pédologiques ;
- cartes de potentiel issues de moyennes de biomasse sur plusieurs années ;
- analyses de sève sur certaines zones ;
- analyses organobiologiques ;
- échanges avec l’agriculteur sur l’historique de la parcelle et les pratiques.
La carte sert donc de point d’entrée, de support d’investigation, mais pas de réponse automatique.
La méthode proposée par Lucie Anguenot pour interpréter les cartes
Lucie Anguenot présente une méthode d’analyse destinée à transformer des cartes physico-chimiques en décisions de terrain.
Partir des problèmes observés
La première question à se poser est : pourquoi entrer dans une démarche d’analyse ?
Il peut s’agir :
- de problèmes avérés : pertes de rendement, symptômes visibles, difficultés culturales ;
- de problèmes plus insidieux : potentiel de rendement non atteint, besoin accru d’intrants, parcelle qui répond moins bien qu’avant.
Cette première étape sert à formuler l’hypothèse de travail.
Caractériser la parcelle et identifier les zones homogènes
La seconde étape consiste à caractériser la parcelle. Les parcelles sont de plus en plus grandes, souvent issues de remembrements, et donc souvent très hétérogènes.
Lucie Anguenot utilise une comparaison parlante : faire une analyse moyenne sur une grande parcelle hétérogène, c’est comme recevoir le résultat moyen de la prise de sang de dix personnes présentes dans la salle d’attente. Cela ne correspond à personne en particulier.
L’objectif est donc de dessiner des zones homogènes dans la parcelle pour que l’analyse soit réellement pertinente.
Identifier les facteurs limitants de la fertilité
L’objectif de l’agriculture de régénération est d’optimiser la fertilité du sol afin que la fertilisation devienne la plus efficiente possible.
Les intervenants rappellent que la fertilité ne se réduit pas à la teneur en éléments minéraux. Les facteurs limitants sont examinés dans un certain ordre :
- La météo, la lumière, la température : ce sont des facteurs majeurs, mais sans levier direct.
- L’accès à l’eau et à l’air : infiltration, enracinement, structure du sol.
- Le pH et le statut acido-basique : avec l’équilibre des bases sur la CEC.
- La matière organique et l’activité biologique : deux dimensions considérées comme indissociables.
- Les éléments minéraux et leur assimilation par la plante.
L’idée forte est que les éléments minéraux arrivent en dernier dans le raisonnement. Si le sol est mal structuré, mal aéré, peu actif biologiquement ou déséquilibré sur le plan acido-basique, alors la fertilisation minérale sera de toute façon moins efficace.
Les outils mobilisés dans l’enquête agronomique
Chez Écosystèmes, cette démarche d’interprétation repose sur plusieurs familles d’outils :
- le test bêche ;
- la méthode Speed ;
- les profils 3D ;
- les fosses pédologiques ;
- les analyses physico-chimiques ;
- les analyses intraparcellaires comme Terrascan ;
- les analyses d’extraits végétaux ;
- les analyses organobiologiques.
Ces outils servent à enquêter sur les trois piliers de la fertilité :
- fertilité physique ;
- fertilité chimique ;
- fertilité biologique.
Pourquoi l’analyse intraparcellaire est utile
Selon Lucie Anguenot, l’intérêt principal de l’analyse intraparcellaire est double.
D’une part, elle permet de ne plus sous-estimer la variabilité réelle de la parcelle et d’identifier objectivement des zones homogènes ou, au contraire, contrastées.
D’autre part, elle permet d’éviter une gestion uniforme de parcelles qui ne le sont pas. Cette uniformité peut entraîner à la fois des pertes agronomiques et des pertes économiques.
Un exemple est donné avec le pH : sur une parcelle hétérogène, certaines zones peuvent avoir besoin d’amendements calciques importants, tandis que d’autres n’en ont pas besoin du tout. Une dose moyenne appliquée partout est moins efficace qu’une dose ciblée, modulée selon les besoins réels.
Étude de cas : une parcelle dans la Somme
Pour illustrer concrètement la démarche, Lucie Anguenot présente une étude de cas dans une parcelle située dans la Somme.
Contexte de la parcelle
- Rotation : blé, haricot, pomme de terre.
- L’agriculteur a fait une impasse sur la fumure de fond cette année.
- Une carte de potentiel de rendement montre une zone de plus faible potentiel en bas à droite de la parcelle.
Il est précisé que les unités de la carte de potentiel ne correspondent pas à de vraies tonnes par hectare. Il s’agit plutôt de classes relatives de potentiel, de type 1 à 5. L’important est l’écart entre zones, pas la valeur brute.
Lecture agronomique de la parcelle
Lucie Anguenot déroule ensuite son enquête agronomique, en commençant par la fertilité physique, puis en passant par le pH, la matière organique et enfin les éléments minéraux.
La texture du sol
Les premières cartes observées sont celles de :
- la teneur en argile ;
- la teneur en éléments fins (limons + argiles).
Ces cartes permettent déjà d’identifier les forces et faiblesses du sol :
- sensibilité à la compaction ;
- caractère plus ou moins drainant ;
- risque de lessivage ;
- niveau probable de CEC.
Dans l’exemple présenté :
- la zone au potentiel de rendement le plus élevé est plus limoneuse et un peu moins argileuse ;
- la zone au potentiel plus faible est plus argileuse, avec plus de 20 % d’argile.
Le ratio carbone organique total sur argile
Un autre indicateur est mobilisé : le ratio carbone organique total / argile.
Lucie Anguenot précise que ce ratio sert ici à raisonner surtout la fertilité physique du sol, c’est-à-dire le rôle de la matière organique dans la portance et la stabilité structurale.
Ce ratio est jugé pertinent surtout :
- sur des sols peu calcaires ;
- avec plus de 12 % d’argile.
L’idée est que les feuillets d’argile ont besoin de se lier à la matière organique pour construire un sol plus structuré, plus aéré et moins sensible au tassement.
Dans l’exemple :
- la zone plus argileuse présente environ 2,5 de matière organique ;
- la zone plus limoneuse est autour de 1,8.
Malgré cela, le ratio reste jugé relativement faible, ce qui conduit à une alerte sur de possibles problèmes de structure, d’autant plus dans une rotation avec pomme de terre, culture sensible sur ce plan.
Le pH et la CEC
Les cartes montrent ensuite :
- une CEC moyenne à bonne, logiquement meilleure sur les zones plus argileuses ;
- un pH très élevé.
Cette situation appelle une vigilance particulière, car un pH élevé peut réduire la disponibilité de certains éléments dans le sol.
L’équilibre des bases sur la CEC
Les intervenants examinent ensuite la répartition des bases sur la CEC, notamment :
Les teneurs apparaissent élevées à très élevées, particulièrement sur les zones argileuses.
Mais cette abondance ne signifie pas automatiquement que la nutrition de la plante est optimale. Au contraire, des excès et déséquilibres peuvent provoquer des blocages d’assimilation.
Le statut organique
Le carbone organique renseigne sur la quantité totale de matière organique, mais pas sur sa qualité ni sur son fonctionnement.
Lucie Anguenot mentionne un autre indicateur parfois fourni par Terrascan : le ratio carbone actif / carbone organique. Cet indicateur peut donner une idée de la dynamique de la matière organique et du niveau d’activité biologique du sol.
Elle précise cependant qu’il faut l’utiliser avec prudence. Pour elle, c’est surtout un signal d’alerte lorsqu’il est :
- très faible, en dessous d’environ 5 % ;
- ou très élevé, au-dessus de 7 à 8 %.
Dans ce cas, il peut être utile d’aller plus loin avec des analyses organobiologiques complémentaires.
Le phosphore
Sur la parcelle présentée, les valeurs de phosphore sont jugées correctes à bonnes.
Cependant, il faut tenir compte des interactions avec les autres éléments. Ici, les concentrations élevées de potassium, calcium et magnésium peuvent impacter l’assimilation du phosphore, mais aussi de certains oligoéléments comme :
Or ces éléments sont importants pour la croissance des cultures présentes dans la rotation, notamment la pomme de terre et le haricot.
Interprétation globale de l’étude de cas
Le point marquant de cette étude de cas est que la zone la plus riche en argile et en éléments minéraux est aussi celle où le potentiel de rendement est le plus faible.
Cela conduit à une conclusion importante : le problème principal n’est peut-être pas le manque d’éléments minéraux dans le sol. Il est plus probable qu’il s’agisse :
- de problèmes de structure ;
- de problèmes d’infiltration ou d’évacuation de l’eau ;
- de ralentissements biologiques ;
- ou de difficultés d’assimilation liées aux équilibres du sol.
Autrement dit, si l’on regardait seulement les teneurs, on pourrait conclure à tort que « tout va bien ». Les cartes deviennent utiles lorsqu’elles permettent justement d’ouvrir des questions, pas seulement de lire des chiffres.
Ce qu’il faudrait aller vérifier sur le terrain
À partir de cette lecture, plusieurs suites sont proposées :
- réaliser des tests bêches ou des profils de sol dans les différentes zones ;
- échanger avec l’agriculteur sur les couverts végétaux implantés ;
- discuter de la dégradation des pailles selon les zones ;
- approfondir la question de la fertilité biologique ;
- éventuellement recourir à des analyses de feuilles ou de sève pour vérifier l’assimilation réelle par la plante.
Les intervenants rappellent aussi qu’il existe une légère pente vers la zone plus argileuse, ce qui peut accentuer des difficultés d’évacuation de l’eau.
Quelques enseignements tirés de l’expérience terrain
Charles Vaury donne ensuite quelques exemples concrets de recommandations rendues possibles par ce type d’approche.
Fractionner des apports sur des parcelles à pH élevé
Sur certaines parcelles à pH trop élevé, le simple fait de fractionner les apports peut améliorer l’assimilation des éléments et éviter des pertes économiques, certains éléments risquant sinon d’être rapidement bloqués.
Corriger des carences en oligoéléments
Chez un producteur de carottes, l’analyse avec les oligoéléments a permis de détecter des carences réelles ou induites. Leur correction a conduit à un fort déplafonnement du rendement l’année suivante.
Adapter les produits aux besoins réels des parcelles
Un autre agriculteur utilisait le même fertilisant potassique contenant aussi beaucoup de magnésium sur deux parcelles proches. Or l’une était déjà en excès de magnésium, tandis que l’autre en manquait. La recommandation a été de différencier les produits utilisés : par exemple, un chlorure de potassium plus simple sur la parcelle déjà excédentaire en magnésium. Le bénéfice est à la fois agronomique et économique.
Combien coûte un passage Terrascan ?
À la question du coût, Charles Vaury répond que les prix varient selon les modèles commerciaux proposés par la distribution agricole : prestation brute, accompagnement, conseil, lien éventuel avec la fourniture d’intrants, etc.
Pour l’offre de base présentée dans l’intervention, comprenant notamment :
le coût est annoncé autour de 80 à 100 € par hectare.
Une offre plus complète, incluant notamment les oligoéléments et le carbone actif, est plus coûteuse.
Faut-il refaire le scan souvent ?
La signature radiologique est présentée comme très stable dans le temps.
Ce qui évolue surtout, ce sont les paramètres agronomiques corrigés par les pratiques : fertilisation modulée, correction des carences, homogénéisation progressive de la parcelle, etc.
Selon Charles Vaury :
- la carte a une validité pratique estimée à 5 ans ;
- au bout de 5 ans, il n’est pas nécessaire de repasser le scanner ;
- il suffit de refaire des prélèvements pour recalibrer et produire une nouvelle carte.
Terrascan permet-il de détecter directement le tassement ?
À ce stade, non. Les intervenants précisent qu’il ne s’agit pas d’un outil de conductivité, et qu’il ne fournit pas directement une carte du tassement.
En revanche, c’est un sujet actuellement travaillé en recherche et développement. Des liens existent, mais ils ne sont pas encore considérés comme assez robustes pour être intégrés comme information validée dans l’outil.
La question des références Comifer et du phosphore
Une question est posée sur la pertinence des références Comifer, notamment pour le phosphore, alors que des débats existent sur les niveaux réellement nécessaires et sur les seuils d’impasse ou de renforcement.
Charles Vaury précise d’abord que Terrascan en lui-même n’embarque pas un modèle Comifer unique et figé. Le module de modulation développé par Syngenta utilise des références de ce type, mais il reste paramétrable.
Lucie Anguenot rappelle ensuite que tous ces référentiels restent des modèles, donc des cadres d’aide à la décision, à replacer dans le fonctionnement réel du sol et de la plante.
Elle insiste sur le fait que le phosphore est particulièrement dépendant :
- du calcaire ;
- du calcium ;
- du fer ;
- des pratiques culturales ;
- de la présence de racines vivantes sur l’année ;
- des couverts végétaux.
Pour piloter finement ce type d’élément, il peut donc être utile d’aller jusqu’à des analyses de sève ou de matière sèche, non pas seulement pour « corriger un chiffre », mais pour comprendre pourquoi un élément présent dans le sol n’est pas assimilé par la plante.
La place des ratios entre éléments
La discussion aborde également la question des ratios entre éléments, notamment dans l’esprit de certaines approches comme Albrecht-Kinsey.
Quels ratios sont regardés ?
Dans l’outil, il est possible de visualiser des ratios comme :
- la saturation de la CEC par le calcium ;
- le ratio calcium / magnésium ;
- le ratio potassium / magnésium.
Pour les intervenants, ces ratios sont intéressants comme aides à l’interprétation.
Quelle position sur les approches de type Albrecht ?
Lucie Anguenot se montre prudente vis-à-vis de l’idée qu’il existerait des teneurs et répartitions idéales à viser de manière rigide sur la CEC.
Sa position est plutôt la suivante :
- les teneurs comptent ;
- les équilibres entre éléments comptent encore davantage ;
- mais ce qui importe au final, ce sont les flux et le fonctionnement du système sol-plante.
Elle résume cela par un triptyque : teneur, équilibre, flux.
Floculation, calcium, magnésium : rappel de fonctionnement
À la demande de l’animateur, Lucie Anguenot revient sur la notion de floculation.
Les feuillets d’argile doivent être suffisamment espacés et structurés pour que le sol reste aéré. La matière organique contribue à cela, mais certains cations aussi.
- Le calcium (Ca²⁺) a un effet plutôt floculant : il tend à espacer davantage les argiles.
- Le magnésium (Mg²⁺), avec un comportement différent, tend davantage à resserrer la matrice.
Il faut donc un équilibre entre ces effets.
Un exemple est donné avec les sols très calcaires, qui peuvent présenter peu de problèmes de structure, même lorsqu’ils sont argileux, grâce à l’effet structural du calcium. En revanche, ces sols peuvent avoir d’autres problèmes, notamment de disponibilité du phosphore.
Quels apports risquent de déstructurer le sol ?
Lucie Anguenot cite le cas d’apports répétés de calco-magnésiens réalisés par routine. Dans certaines situations, cela conduit à des excès de magnésium dans le sol, avec des effets défavorables sur la structure.
Elle souligne que le magnésium est bien sûr un élément nécessaire à la plante, mais en quantités moindres que d’autres nutriments majeurs. Le problème vient surtout des excès.
Le calcul des amendements et la CEC
Une question porte sur la manière dont évolue la CEC après amendement calcique.
Lucie Anguenot indique qu’aujourd’hui, dans Terrascan, ce qui est surtout pris en compte pour le calcul des amendements, c’est :
- l’évolution du pH ;
- l’évolution de la répartition des bases sur la CEC.
Pour elle, le point central est de bien recalculer l’équilibre entre calcium, magnésium, potassium, etc., après amendement, afin d’ajuster ensuite correctement la fertilisation.
Elle considère que la CEC elle-même évolue relativement peu, car elle dépend avant tout de la texture du sol, et dans une moindre mesure de la matière organique. L’enjeu majeur est donc moins la variation théorique de la CEC que la nouvelle répartition des bases et ses conséquences agronomiques.
Quelle “bonne” répartition sur la CEC ?
Sur cette question, Lucie Anguenot indique qu’elle s’appuie plutôt sur les références fournies par les laboratoires d’analyse pour calculer les amendements et raisonner les objectifs.
Elle rappelle que ces valeurs sont issues d’un grand nombre de données, même si elles restent des références moyennes et non des vérités absolues.
Sa posture est pragmatique : utiliser les repères disponibles, tout en restant attentive au terrain et au fonctionnement réel du sol.
Peut-on comparer Terrascan avec des analyses de laboratoire plus anciennes ?
À la question de la comparabilité entre laboratoires, les intervenants répondent que oui, dans une certaine mesure.
Même s’il existe de petites différences entre laboratoires ou entre méthodes, l’important n’est pas le chiffre au point exact, mais la tendance générale.
Cette logique vaut aussi pour d’autres types d’analyses, comme les analyses organobiologiques : les méthodes peuvent différer, mais les grandes dynamiques observées restent souvent comparables.
Encore une fois, l’objectif n’est pas de se focaliser uniquement sur une valeur, mais de comprendre un fonctionnement.
Se former pour mieux interpréter
Lucie Anguenot insiste sur un point final important : il existe aujourd’hui de nombreux outils de diagnostic des sols, mais encore faut-il savoir les interpréter.
Elle invite donc les agriculteurs et les conseillers à se former pour :
- lire les analyses ;
- construire un diagnostic ;
- relier les résultats aux observations terrain ;
- bâtir un plan d’action pertinent.
Chez Écosystèmes, les formations proposées sont organisées en mode mixte :
- apports de connaissances par vidéos ;
- journées en présentiel consacrées à la mise en pratique, aux ateliers, aux visites de terrain, à la lecture d’analyses et à la construction de plans d’action.
Accès à l’outil et au conseil
Pour Terrascan, les intervenants précisent que l’accès se fait par la distribution agricole, et non directement uniquement par Syngenta. Il est possible de passer par Syngenta pour être redirigé vers un interlocuteur capable d’intervenir localement.
Pour la formation à l’interprétation des sols, les personnes intéressées peuvent se tourner vers Écosystèmes.
Conclusion
Le message de conclusion est partagé par les deux intervenants.
Pour Charles Vaury, la priorité est la qualité du diagnostic initial, indispensable pour fertiliser correctement mais aussi pour engager une véritable démarche de régénération des sols.
Pour Lucie Anguenot, l’enjeu est de mobiliser les bons outils, de savoir les interpréter et de les confronter au terrain afin de construire des plans d’action adaptés aux pratiques, aux rotations et aux contraintes de chaque parcelle.
En résumé, cette intervention défend l’idée que la régénération des sols ne peut pas se penser uniquement à l’échelle moyenne de la parcelle. Elle suppose une lecture plus fine, plus localisée et plus dynamique des fonctionnements du sol, au service d’une agronomie plus précise et plus opérationnelle.