IL CULTIVE 400 HECTARES EN HONGRIE, Pierre-Yves van der Eecken
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Pierre-Yves van der Eecken originaire de Belgique et expatrié en Hongrie depuis 2003. Agriculteur en grande culture sur près de 400ha en grande majorité zone inondable. Il nous parle un peu de son parcours un peu spécial, des problèmes rencontrés, de son investissement dans la conservation des sols et pourquoi, avec les point positifs et négatifs tout en donnant des chiffres (rendements et bilan économique sur la ferme).
Présentation de l’exploitation
Dans cette vidéo, Pierre-Yves van der Eecken, agriculteur belge expatrié en Hongrie, présente son exploitation, son parcours et les choix techniques qu’il a faits, notamment autour de l’agriculture de conservation et du semis direct.
Invité par Martin Rôle(t), il explique qu’il s’est installé en Hongrie en 2003, après y être venu une première fois en 2002. Il est originaire de Belgique, mais vit désormais en Hongrie, où il a fondé une famille avec son épouse hongroise.
Aujourd’hui, il cultive environ 400 hectares de terres arables.
Contexte hongrois
Pierre-Yves van der Eecken commence par situer la Hongrie dans son contexte historique et économique.
La Hongrie est entrée dans l’Union européenne en 2004. Il rappelle aussi qu’il y a un peu plus de 100 ans, le pays était environ trois fois plus grand qu’aujourd’hui, avant de perdre les deux tiers de son territoire après le traité de Trianon en 1920.
Il évoque également l’héritage du communisme puis du socialisme, et la redistribution des terres qui a suivi. Au moment de l’ouverture, de nombreuses terres ont changé de mains.
Selon lui, l’évolution du prix du foncier a été très marquée :
- dans les années 1990-1995 : environ 300 à 500 €/ha
- après l’entrée dans l’Union européenne en 2004 : environ 1 000 à 1 500 €/ha
- vers 2012, au moment de ses achats : environ 5 000 €/ha
- aujourd’hui : environ 10 000 €/ha
Il précise qu’il ne connaît pas assez bien les prix français pour comparer précisément, mais veut donner un ordre de grandeur de la situation hongroise.
Situation géographique
L’exploitation se situe dans l’ouest de la Hongrie, au pied des Alpes, à environ :
- 2 km de l’Autriche
- au sud de Vienne
- à l’est de Graz
Pierre-Yves van der Eecken souligne que l’exploitation est donc très proche de l’Autriche, presque « dans l’Autriche même ».
Un parcours marqué par des difficultés foncières
L’agriculteur explique que son installation n’a pas été simple. Il dit avoir dû faire face à plusieurs situations très dures, notamment :
- des tentatives de reprise de la ferme par des personnes influentes
- des risques de perdre l’exploitation du jour au lendemain
- un projet d’expropriation pour une carrière à ciel ouvert
Dans ce dernier cas, environ 300 hectares étaient concernés. Il explique qu’on voulait les exproprier à un prix très inférieur à la valeur réelle ou au prix d’achat.
Avec des démarches juridiques, et en étant prêts à aller jusqu’à Strasbourg si nécessaire, ils ont finalement réussi à conserver leurs terres.
Il considère que dans certains pays de l’Est, l’héritage des anciens régimes peut encore se ressentir dans les mentalités et les rapports de force, notamment vis-à-vis des étrangers. Il dit avoir parfois envisagé de rentrer en Belgique, avant de décider de rester en Hongrie.
Climat et évolution des productions
Le climat local est décrit comme continental :
- étés très chauds
- hivers assez rudes
- printemps et automnes très courts, parfois presque absents
Pierre-Yves van der Eecken constate cependant une évolution :
- des hivers de plus en plus doux
- des étés de plus en plus chauds
- des UV très forts
Il observe également une évolution des systèmes de culture en Hongrie. Selon lui, le pays faisait historiquement beaucoup de maïs, mais s’oriente progressivement davantage vers des systèmes plus céréaliers, en réduisant peu à peu la place du maïs.
Les terres de l’exploitation
L’exploitation comprend trois grands types de sols :
- 79 % des terres sont situées dans le creux d’une vallée, en zone inondable
- 10 % sont dans les collines, sur des terres très argileuses, comparées à de la glaise à poterie
- le reste correspond à de « bonnes terres », hors zone inondable, avec un bon mélange d’argile, de limon et de sable
À la reprise, les terres issues de l’ancien kolkhoze étaient :
- très acides
- peu entretenues
- pauvres en humus
Il a donc fallu remettre ces sols en état.
Pierre-Yves van der Eecken souligne aussi qu’il n’avait au départ que très peu de connaissances agronomiques formelles. Il n’a pas suivi d’études spécialisées en agriculture. Son père était agriculteur, mais avait arrêté lorsqu’il était encore jeune. Il dit avoir beaucoup appris sur le terrain, avec l’aide d’amis, de connaissances et de voisins.
Il insiste sur le fait qu’il s’entend bien avec ses voisins, ce qu’il considère comme une grande chance. Même si ses pratiques peuvent sembler « bizarres » localement, il sent de l’ouverture et de l’intérêt, notamment lors d’événements autour du sol.
La reprise d’une ancienne ferme collective
Au départ, ils ont repris l’ancien kolkhoze. Parmi les souvenirs marquants, Pierre-Yves van der Eecken raconte qu’ils ont récupéré environ 30 vaches sans foin, sans ensilage, avec seulement quelques bottes de paille, tout en devant continuer à produire du lait.
Il résume la situation ainsi : au début, 30 vaches passaient tous les jours à la salle de traite pour produire 0 litre de lait.
Malgré cela, ils ont réussi à développer le troupeau jusqu’à 220 têtes de bétail au total. Mais en 2009, ils ont dû arrêter l’élevage à la suite d’inondations ayant provoqué de gros problèmes d’approvisionnement alimentaire pour le troupeau.
Par la suite, ils ont progressivement aménagé les bâtiments pour le stockage des céréales. Aujourd’hui, la ferme permet de stocker environ 5 000 tonnes de céréales.
Il précise aussi que l’ancienne ferme collective était de grande dimension :
- deux silos d’ensilage de 24 m de large
- jusqu’à 600 vaches laitières à une époque
Le choix précoce de l’agriculture de conservation
À leur arrivée, les moyens financiers étaient limités. Des conseillers agricoles belges leur ont alors fortement recommandé de ne pas se lancer dans le labour, notamment en raison du climat, jugé trop rude et trop chaud, avec un risque important de dégradation des sols.
Ils ont essayé très tôt le semis direct, dès 2002. Cette première tentative a été un échec : sur des terres en friche, un blé semé directement a été ravagé, notamment par des ravageurs, et la culture a été perdue.
Ils n’ont pas abandonné pour autant. Ils ont alors travaillé avec des outils à dents, sans faire de gros travaux du sol. Il montre une ancienne photo avec un petit chisel à l’avant et un semoir derrière, en expliquant qu’ils faisaient ainsi un travail réduit, qu’il juge aujourd’hui très important dans leur trajectoire technique.
Le problème central : les inondations
Le cœur du système de Pierre-Yves van der Eecken est fortement conditionné par les inondations.
Une grande partie de ses terres se situe entre un ruisseau et la rivière Rába. Il explique qu’environ 200 hectares peuvent se retrouver sous l’eau dans une seule plaine.
Les inondations sont décrites comme de vraies vagues d’eau, parfois rapides : l’eau arrive le matin et repart le soir. Mais dans les zones plus basses, elle stagne et dépose des résidus de terre, de bois et d’autres matériaux.
Les inondations deviennent selon lui de plus en plus fréquentes. Il avance une explication : les Autrichiens ont construit des digues, ce qui limite les débordements chez eux et reporte davantage l’eau vers l’aval, donc vers ses terres. Il pense qu’il lui sera difficile d’obtenir des protections similaires, car cela risquerait d’aggraver les inondations plus bas, vers la ville située en aval.
Il considère donc qu’il devra probablement vivre avec ce problème toute sa vie.
Les dégâts d’érosion
Pierre-Yves van der Eecken montre plusieurs exemples de dégâts :
- pertes massives de terre après inondation
- ravinement
- érosion en coteaux après fortes pluies
- accumulation de boue en bas de pente
Sur une photo, il explique qu’après avoir travaillé le sol à 15 à 18 cm avec un outil à dents, une inondation a littéralement emporté toute la couche travaillée. Il estime avoir perdu environ 18 cm de terre en une seule inondation.
Depuis son installation, il dit avoir connu environ 40 à 50 inondations.
C’est l’une des raisons majeures qui l’ont poussé à chercher d’autres solutions agronomiques.
Recherche de solutions et bascule vers le semis direct
Face à la répétition des inondations, il a cherché des solutions à partir de 2012 :
- voyages au Canada
- visites chez des agriculteurs en France
- rencontre avec Frédéric Thomas
- déplacements en Roumanie
L’objectif était de trouver des systèmes capables de mieux résister aux inondations et de limiter les pertes de sol.
Ils ont alors choisi d’avancer vers un système reposant sur le semis direct.
Une parcelle test devenue référence
Dans un premier temps, ils ont choisi une bonne parcelle, saine, pour la mettre en semis direct strict. L’idée était aussi de vérifier si la matière organique pouvait progresser sans apports extérieurs.
Les règles sur cette parcelle étaient les suivantes :
- pas de fumier
- pas de compost
- pas de chaux visant à augmenter artificiellement le taux de matière organique
- exportation des grains uniquement
- maintien de la paille sur le sol
- maintien des couverts végétaux
- système intensif au sens de l’utilisation de produits phytosanitaires et d’engrais minéraux
Selon Pierre-Yves van der Eecken, cette parcelle n’a pas connu de dégradation. Au contraire, il observe une amélioration.
Le dernier travail du sol sur cette parcelle remonte à 2012. Depuis, le taux d’humus y a augmenté de 0,18 point en un peu plus de dix ans.
Il juge cette progression tout à fait correcte, compte tenu de l’absence d’apports organiques extérieurs.
Aujourd’hui, la totalité de l’exploitation, soit environ 400 hectares, est conduite en semis direct, même si cela reste plus difficile dans les zones inondables.
État du sol et profil cultural
Pierre-Yves van der Eecken montre un profil de sol réalisé sur une parcelle en semis direct depuis 2012.
Il y observe :
- une petite zone tassée encore visible
- aucune intervention de sous-solage depuis
- des racines qui ont pris le relais du fer
- des racines visibles jusqu’à environ 150 cm
- une forte activité biologique, notamment avec des vers de terre qui perforent le sol
Il explique que Frédéric Thomas était déjà venu sur cette terre environ huit ans auparavant, et qu’il aimerait revenir encore quelques années plus tard pour voir l’évolution.
Lors de l’échange avec Martin, il précise que la zone de rupture visible dans le profil se situe environ entre la couche travaillée ancienne et le sous-sol, à une profondeur importante, le profil présenté descendant jusqu’à 160 à 170 cm. Malgré cette ancienne zone compactée, il insiste sur le fait que les racines traversent aujourd’hui sans problème.
À une question sur la fissuration mécanique, il répond avoir essayé sur deux parcelles, sans être convaincu dans son contexte actuel. Il estime qu’aujourd’hui, sur ses terres déjà engagées depuis plus de 20 ans en agriculture de conservation, il ne faut plus ressortir l’outil. En revanche, s’il devait recommencer à zéro, il ferait probablement un passage de sous-solage léger dans de bonnes conditions, suivi d’un couvert très dense, pour remettre le sol en état au départ.
Les cultures de l’exploitation
Les cultures principales citées sont :
L’objectif affiché est la réduction maximale des coûts, afin de rester rentable.
Stratégie d’investissement
Pierre-Yves van der Eecken explique avoir préféré investir dans la terre plutôt que dans le matériel.
Il considère qu’il n’est pas forcément pertinent d’acheter des tracteurs neufs quand leur temps d’utilisation annuel reste limité. Selon lui, un tracteur qui ne fait que 200 heures par an ne justifie pas forcément un investissement dans du neuf.
Le parc matériel comprend notamment :
- un Horsch Maestro pour les semis monograine
- un semoir Sky acheté en France récemment
- un Agrisem Sky EasyDrill / type à disques — la transcription étant imprécise, il cite un outil Agrisem utilisé sur l’exploitation
- plusieurs tracteurs anciens, dont :
- un John Deere 7810
- deux John Deere 6920
- un Massey Ferguson
- un gros tracteur peu utilisé, qu’il dit même avoir mis en vente
- un vieux chargeur
- un pulvérisateur acheté vers 2019-2020
- un épandeur d’engrais
- des remorques
- différents petits matériels, comme des broyeurs
Il dispose aussi d’un trieur à grain, ce qui lui permet de produire une grande partie de ses semences de ferme.
Les semences de ferme
En Hongrie, il explique qu’il est possible de faire ses semences à la ferme, et qu’il profite de cette possibilité.
Il réalise lui-même une partie importante de ses semences pour :
- le soja
- le maïs
- l’escourgeon
- certains couverts végétaux
Il cherche à aller de plus en plus loin dans cette autonomie, même si cela reste parfois plus compliqué sur certaines espèces.
Le rôle central des couverts végétaux
Pierre-Yves van der Eecken insiste sur l’importance majeure des engrais verts dans son système. Pour lui, leur fonction première est de structurer le sol.
Il entend souvent parler de mélanges riches en légumineuses, mais dans son contexte, avec des sols lourds et humides, notamment en zone inondable, il considère que l’enjeu principal est d’abord de gérer la compaction et de construire un vrai profil de sol.
Les espèces qu’il apprécie particulièrement sont :
- radis fourrager
- tournesol
- moutarde tardive
- trèfle
- herbe de Soudan
- phacélie
- un peu de colza si possible
- de la vesce, mais pas de vesce velue, qu’il juge trop difficile à désherber
Pour les zones humides et compactées, il estime qu’un couvert puissant peut beaucoup aider à recréer de la porosité, surtout après ressuyage.
Rendements observés
Quand l’année climatique est correcte, sans inondation ni catastrophe, il annonce les rendements suivants :
- maïs : 13 à 14 t/ha en grain humide à 22-23 % d’humidité
- soja : 4 t/ha, sans engrais chimique, seulement avec désherbage
- blé : 9 à 10 t/ha dans les meilleures années
- escourgeon : 8 à 9 t/ha
Il donne aussi des exemples d’années ou de situations très défavorables :
- soja à 0,9 t/ha sur une parcelle, à cause d’une variété achetée avec seulement 50 % de faculté germinative
- maïs à 1,5 t/ha après six inondations en juin 2024, avec asphyxie sous l’eau
- blé à 4 t/ha après un automne très humide, avec semis dans de mauvaises conditions
Il veut ainsi montrer que les baisses de rendement ne sont pas dues uniquement au semis direct, mais aussi à des accidents climatiques, à des erreurs ou à d’autres facteurs extérieurs.
Gestion du compactage
Interrogé sur la compaction, Pierre-Yves van der Eecken explique plusieurs points de vigilance :
- les pneus sont dégonflés au maximum
- les bennes restent sur des voies définies à l’avance
- si dégâts il y a, ils sont concentrés sur une seule ligne
- les parcelles sont grandes, ce qui facilite cette organisation
- les bennes utilisées sont équipées de pneus larges
Il explique aussi l’organisation de la récolte :
- la moissonneuse vide en bout de ligne
- si le rendement semble important, la parcelle est divisée en deux
- les bennes se tiennent au centre sur une ligne fixe
Ainsi, les éventuels dégâts de compaction sont localisés. Il ajoute que les couverts végétaux aident ensuite à restaurer la structure.
Sols inondables et portance
À une question sur la résistance de ses sols aux inondations, il répond que ses terres tiennent très bien, précisément parce qu’elles ne sont plus remuées.
Il va jusqu’à dire qu’il peut faire passer une moissonneuse sur certaines parcelles en période d’inondation sans laisser de traces, tant les sols sont stables. Il cite le cas d’une récolte de maïs effectuée pendant une inondation avec une machine équipée de chenilles en caoutchouc, sans trace visible ensuite.
En revanche, il estime que s’il recommençait à travailler le sol, par exemple en strip-till dans les zones de passage rapide de l’eau, il recommencerait à perdre de la terre.
Il observe souvent que les résidus de culture sont emportés par l’inondation jusque dans les haies chez les voisins, mais il préfère perdre de la paille plutôt que de perdre le sol lui-même.
Fertilité chimique et analyses de sol
En Hongrie, les analyses de sol sont obligatoires au minimum tous les 5 ans. Sur son exploitation, elles sont réalisées plus fréquemment.
En revanche, il explique qu’il n’existe pas, du moins dans son cadre habituel, la même obligation qu’en France de faire certains reliquats azotés de sortie d’hiver.
Sur la correction des sols, il dit avoir beaucoup travaillé le pH par des apports réguliers de chaux depuis plus de 20 ans.
Certaines terres étaient à l’origine entre pH 4,3 et 4,5 (mesure en KCl). Aujourd’hui :
- les plus mauvais coins seraient autour de 5,5
- la moyenne serait autour de 6,2
Il considère avoir fait un gros travail sur le calcium et l’acidité.
Concernant la potasse, il reconnaît avoir probablement fait une erreur en n’en remettant pas toujours suffisamment. Il mentionne une carence observée récemment sur une parcelle où il ne s’y attendait pas du tout, d’autant plus qu’il s’agissait historiquement d’une prairie proche des bâtiments, ayant reçu autrefois beaucoup d’effluents d’élevage.
Il s’interroge sur les causes possibles, notamment selon les variétés de maïs et le fonctionnement du semis direct, qui pourrait concentrer davantage la potasse en surface.
Pluviométrie et problèmes de stagnation d’eau
Pierre-Yves van der Eecken montre également des images de ses parcelles vues par drone, avec de nombreuses zones touchées par des flaques d’eau.
Une année récente, après 30 cm de neige ayant fondu en deux jours, le sol étant encore gelé en profondeur, l’eau est restée longtemps en surface. Cela a provoqué de nombreux manques dans les blés.
Ils ont envisagé de retourner certaines parcelles pour semer une culture de printemps comme du maïs ou du soja, mais après observation par drone, ils ont finalement décidé de conserver les blés.
Il donne aussi un ordre de grandeur de la pluviométrie moyenne depuis 2010 : environ 700 mm/an. Mais il insiste sur le fait que cette moyenne masque une forte irrégularité, avec parfois 100 à 150 mm en 2 ou 3 jours.
Exemple de calcul économique sur du blé
Pierre-Yves van der Eecken présente un exemple simplifié de calcul économique réalisé sur une parcelle de blé récoltée l’année précédente.
Il explique qu’il réalise ce type de fiche chaque année, parcelle par parcelle, puis compare avec son comptable. Selon lui, ses chiffres sont généralement cohérents, voire plutôt prudents.
Il mentionne plusieurs postes de charges :
- emprunt
- personnel
- amortissement des bâtiments et des machines
- interventions culturales
- produits phytosanitaires
- engrais
Dans l’exemple présenté :
- les charges totales sont d’environ 1 287 €/ha
- le produit brut atteint environ 1 760 €/ha
- ce qui laisse une marge qu’il juge intéressante
Le blé de l’exemple a produit environ 7,5 t/ha avec un prix de vente de 175 €/t.
Il mentionne également :
- des subventions européennes et hongroises
- une aide spécifique hongroise de 250 €/ha pour le semis direct, qu’il juge « géniale »
Il précise aussi que ce blé venait après un soja à 3,3 t/ha, ce qui permet selon lui de compter environ 30 à 40 unités d’azote laissées dans le sol.
Sur l’amortissement, il explique qu’il répartit l’ensemble des coûts de structure de la ferme sur la totalité des hectares, plutôt que culture par culture ou machine par machine. Il considère cette approche plus réaliste dans son fonctionnement global, compte tenu de la rotation et de l’organisation d’ensemble de l’exploitation.
Coûts, matériel et leviers d’économie
Pour lui, le principal levier d’économie dans son système est clairement :
- l’investissement matériel
- l’entretien
- l’amortissement
Il ne pense pas que l’achat de matériel neuf soit systématiquement la bonne solution économiquement. Même si cela fait plaisir, il faut selon lui raisonner d’abord en viabilité financière.
Points négatifs du système
Pierre-Yves van der Eecken mentionne aussi les difficultés liées au semis direct et à l’agriculture de conservation :
- les mauvaises herbes
- les campagnols
- les limaces
- l’eau stagnante
- les taupins
Sur les taupins, il dit laisser en partie faire le système, avec parfois des produits de désinfection du sol. Pour les limaces, il faut « vivre avec ». Pour l’eau stagnante, il pense que les couverts peuvent aider.
Atouts du système
Parmi les points positifs :
- possibilité d’augmenter la matière organique
- maintien et amélioration du sol
- gain de temps important
- simplification du travail
- rentabilité
- concentration des terres dans un rayon de 4 km
- grandes parcelles, avec une moyenne d’environ 20 ha
Il souligne que cet éclatement limité est un avantage énorme : il n’a pas à faire de longs trajets pour aller travailler de petites parcelles.
Main-d’œuvre et coût du travail en Hongrie
En fin d’échange, il donne quelques repères sur le coût du travail.
En Hongrie, un salarié agricole travaille en général sur une base de 8 heures par jour, du lundi au vendredi.
Pour un bon ouvrier agricole, il estime qu’il faut compter environ :
- 1 000 à 1 500 € net/mois
- soit environ 2 000 € brut/mois avec les charges selon son calcul
Martin souligne alors que ce niveau de coût est nettement inférieur à la France, où un salarié payé 1 500 € net peut coûter autour de 3 000 € à l’employeur.
Commercialisation et marchés
Le stockage à la ferme lui donne un avantage pour la vente, car il peut attendre de meilleurs prix.
Il explique toutefois que la Hongrie est souvent pénalisée par sa position géographique :
- les prix y sont souvent environ 10 €/t plus bas qu’en France
- à cause notamment du coût du transport
Il commercialise avec plusieurs destinations :
- l’Autriche
- la Slovénie
- l’Italie
L’Italie est décrite comme un grand acheteur de produits agricoles transformés ensuite en produits finis.
Les agriculteurs proches du Danube ont aussi un avantage grâce au transport fluvial, quand le niveau d’eau le permet. Mais lui note que les niveaux bas du Danube posent de plus en plus de problèmes.
Il évoque aussi l’impact du contexte ukrainien : selon lui, des produits ukrainiens sont entrés massivement en Hongrie, notamment du maïs, ce qui a pesé sur le marché intérieur.
Prix de l’énergie et des engrais
Sur le carburant, il explique qu’en Hongrie les machines agricoles font le plein à la station comme les autres véhicules, avec du gazole blanc, puis qu’un remboursement est effectué après coup selon les consommations déclarées.
Il évoque un remboursement d’environ 40 %.
Concernant les engrais, il indique qu’au moment de l’échange, un engrais type 27 se situe autour de 450 €/t.
Organisation collective et conseil agricole
À propos des formes de coopération, Pierre-Yves van der Eecken explique qu’historiquement, sous le système des fermes collectives, il existait de grandes structures coopératives. Dans son village, l’ancienne coopérative faisait environ 4 000 hectares et employait une grande partie des habitants.
Aujourd’hui, ce système n’existe plus vraiment sous cette forme.
Il n’y a pas, selon lui, d’équivalent direct des CUMA françaises. En revanche, il existe :
- des entraides locales entre agriculteurs
- des prêts de matériel
- des coups de main réciproques
- de petits groupes informels d’échange
Il explique très bien s’entendre avec ses voisins. Si un problème survient, il peut appeler un voisin, qui viendra l’aider, lui prêter un tracteur, un semoir, ou intervenir directement. En retour, il peut lui rendre service plus tard, par exemple à la récolte.
Concernant le conseil agricole, il note qu’après le changement de régime, la Hongrie a connu une phase de flottement. Aujourd’hui, il constate qu’il existe de plus en plus de conférences et d’événements techniques, même si les firmes commerciales y tiennent souvent une place importante.
Regard des voisins et évolution des mentalités
Pierre-Yves van der Eecken raconte qu’il y a 20 à 25 ans, un voisin lui disait qu’en Hongrie, il fallait labourer, même si ailleurs on pouvait faire autrement.
Aujourd’hui, ce même voisin âgé reste attaché à la charrue, mais son fils fait tout pour ne plus labourer.
Il y voit la preuve que les mentalités changent progressivement.
Il observe aussi que certains voisins regardent son système avec un mélange d’étonnement et d’intérêt, en particulier lorsqu’ils voient le temps qu’il a réussi à dégager. Selon lui, beaucoup sont encore occupés à s’acharner sur les terres, les tracteurs et les chantiers pour obtenir des champs « comme des billards », tandis que lui a davantage de temps disponible.
Il considère que ce temps gagné est une richesse majeure.
Une réussite malgré les contraintes
Malgré les difficultés rencontrées, il porte un regard globalement positif sur son parcours. Il dit avoir vécu une expérience très intense en Hongrie, sans s’en plaindre.
Aujourd’hui :
- l’exploitation fonctionne bien
- il a davantage de temps pour sa famille
- il a même commencé à faire sa propre bière
Il souligne que le semis direct et l’agriculture de conservation ont largement contribué à cette organisation.
Mot de la fin
En conclusion, Pierre-Yves van der Eecken adresse un message de soutien aux agriculteurs francophones, notamment français. Il estime que la situation agricole actuelle est difficile, mais ne pense pas que cette crise soit définitive.
Il leur souhaite bon courage et les encourage à tenir, en espérant que la situation s’améliore à l’avenir.
Il termine en invitant les agriculteurs à venir visiter la Hongrie, qu’il juge intéressante à découvrir pour comparer les façons de cultiver.