Fertilisation organique et effet azote

De Triple Performance
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Les observations de terrain et les expérimentations menées dans le cadre du projet Transition Ferme, en partenariat avec Bureau Vallée et sa fondation, mettent en évidence des situations où des agriculteurs, après plusieurs années d’apports réguliers de matières organiques, parviennent à élaborer des plans de fumure avec des doses d’azote minéral très réduites. Dans certains cas, les apports se limitent à environ 100 kg d’azote par hectare pour atteindre des rendements de 80 à 90 quintaux de blé tendre améliorant, conformes aux exigences de qualité, alors que les recommandations habituelles se situent plutôt entre 180 et 190 kg d’azote par hectare.

Ces résultats soulèvent une question essentielle : si les cultures maintiennent de telles performances avec des apports aussi faibles, c’est que l’azote est fourni par d’autres mécanismes. Il n’existe en effet aucun « azote miracle » ; cet élément provient nécessairement de la minéralisation des matières organiques présentes dans le sol et du recyclage de l’azote déjà stocké dans les systèmes de production. Une meilleure compréhension de ces processus de minéralisation permet ainsi d’optimiser la valorisation de l’azote contenu dans les produits organiques, de réduire le recours aux engrais minéraux et, par conséquent, de diminuer les émissions de gaz à effet de serre associées à leur fabrication et à leur utilisation.

Caractériser un produit résiduaire organique et son efficacité

On connaît relativement bien l’efficacité des produits organiques au cours de l’année de leur apport. Celle-ci est estimée à partir de leur teneur en azote, de leur degré de récalcitrance à la dégradation, ainsi que de la date d’application et de la culture concernée. Ces paramètres permettent de prédire la quantité d’azote disponible pour la culture au cours de la campagne suivante, une valeur ensuite intégrée dans le calcul du bilan azoté.

Les trois formes d’azote d’un produit organique

Tout raisonnement sur la fertilisation organique commence par la décomposition de l’azote total du produit :

N-NH₄⁺ (azote ammoniacal)
Azote minéral, immédiatement disponible pour la plante… mais aussi immédiatement volatilisable sous forme d’ammoniac (NH₃) si le produit reste en surface. C’est la fraction « engrais » du PRO.
N organique minéralisable
Azote lié aux molécules organiques peu polymérisées (protéines, acides aminés, azote de la biomasse microbienne du produit), qui se minéralise en quelques semaines à quelques mois.
N organique récalcitrant
Azote associé aux structures lignifiées ou déjà fortement humifiées. Il ne participe pratiquement pas à la nutrition de l’année et alimente le stock organique du sol.

Une fraction, souvent oubliée, est l’azote uréique et l’azote nitrique de certains produits (urines, digestats très nitrifiés, vinasses) : le laboratoire les range parfois dans « N minéral » sans les distinguer. Sur un digestat, la part N-NH₄⁺ / N total est le meilleur prédicteur unique de la valeur fertilisante à court terme.

Des teneurs très variables d’un produit à l’autre

Teneurs en azote ammoniacal (vert clair) et en azote organique (vert foncé) de 22 familles de PRO, exprimées en kg N par tonne de matière brute. On lit directement l’opposition entre les produits « engrais » (lisiers, fientes, digestats, urines : forte part NH₄⁺, faible teneur totale par tonne) et les produits « amendements » (composts, fumiers compostés : azote presque exclusivement organique). Sources : ESCO MAFOR (2014), CRAGE (2019), données internes INRAE.

Trois lectures s’imposent sur cette figure.

  1. La teneur totale par tonne de produit brut est très variable : 1,5 kg N/t pour un lisier dilué contre plus de 40 kg N/t pour des fientes séchées, soit un facteur 25. C’est la teneur en matière sèche qui commande : à sec, on transporte de l’azote ; en dilué, on transporte de l’eau.
  2. La part NH₄⁺ est le déterminant de la valeur immédiate : elle dépasse 70 % du total pour les lisiers de porc et les digestats bruts, et tombe sous 10 % pour les composts.
  3. Le compostage déplace systématiquement le curseur vers l’azote organique : il concentre le produit (perte de masse par minéralisation du carbone) mais volatilise une grande partie de l’ammonium, si bien que le compost de fumier pailleux apparaît plus riche en N total par tonne que le fumier frais tout en étant beaucoup moins « fertilisant ».

Une variabilité forte au sein d’une même famille

Variabilité de la teneur en azote total de quatre PRO (minimum, moyenne, maximum), en kg N par tonne de matière brute. Sources : ESCO MAFOR (2014), données internes INRAE.

Le lisier bovin varie de 1,0 à 5,4 kg N/t pour une moyenne à 2,3 : le maximum vaut plus du double de la moyenne, et 5 fois le minimum. Le lisier porcin s’étend de 1,5 à 9,6 kg N/t (moyenne 4,5), soit un facteur 6,4 entre les extrêmes. À 40 t/ha, cet intervalle représente 60 à 384 kg N/ha apportés — l’écart couvre à lui seul la totalité de la dose azotée d’un blé.

Les produits solides sont plus stables (fumier bovin 4,6 à 6,9 ; digestat de CIVE 3,6 à 6,3) parce que leur teneur en matière sèche varie moins.

L’analyse du produit n’est pas une formalité administrative : c’est la seule façon de savoir ce que l’on épand.

Six classes de cinétique de minéralisation

Les travaux ARVALIS/INRA ont produit un classement quantitatif en six classes de cinétique, exprimées en pourcentage de l’azote organique apporté minéralisé en fonction du temps normalisé à 15 °C.

Cinétiques de minéralisation nette de l’azote organique de six classes de PRO, exprimées en % de l’azote organique apporté, en fonction du temps normalisé à 15 °C. Environ 210 jours normalisés correspondent à une année calendaire en climat tempéré. Source : ARVALIS/INRA, 2008.

Fertilisant ou amendant : quatre familles, quatre stratégies

Positionnement des PRO selon leur valeur fertilisante (effet court terme) et leur valeur amendante (effet long terme). D’après une figure ARVALIS reprise par S. Houot (INRAE). Le trait discontinu supérieur matérialise le plafond des 100 % d’équivalent engrais azoté.

Quatre familles se dégagent, et chacune appelle une stratégie distincte.

Les produits à dominante fertilisante (en haut à gauche)

Phases liquides de lisiers et de digestats, lisiers et fientes de volailles, vinasses. Leur azote est majoritairement ammoniacal, leur matière sèche faible, leur contribution au stock organique négligeable.

Ce sont des engrais azotés à part entière, à raisonner comme tels : dose calculée au bilan, positionnement au plus près du besoin (sortie hiver sur céréales, pré-semis ou stade 6 feuilles sur maïs), et surtout enfouissement ou infiltration immédiate puisque l’essentiel de la valeur est volatilisable. On ne construit rien de durable avec ces produits ; ils ne génèrent pratiquement pas de surplus de minéralisation dans le temps.

Les produits à dominante amendante (en bas à droite)

Composts de déchets verts, composts d’effluents d’élevage, phases solides de digestats. Leur valeur fertilisante de l’année est proche de zéro, parfois négative.

En revanche, ce sont eux qui construisent le stock, avec des coefficients isohumiques de 0,50 à 0,70. Leur intérêt se lit sur les autres fonctions : reconstitution du taux de matière organique, stabilité structurale, réserve utile, activité biologique, apport de phosphore, de potasse, de magnésium et de calcium. Leur azote se rembourse sur 20 à 50 ans, précisément sous la forme du surplus de minéralisation traité au chapitre consacré aux essais de longue durée.

Les produits mixtes (au centre et en haut à droite)

Digestats bruts, farines de plumes, de sang, de viandes, PAT, farines d’os, lisiers de bovins et de porcins. Ils combinent un effet direct significatif (30 à 70 %) et une contribution mesurable au stock.

Les digestats bruts occupent la position la plus favorable du graphique : la digestion anaérobie a minéralisé la fraction labile du carbone (ce qui augmente la part NH₄⁺, d’où une bonne valeur fertilisante) tout en concentrant la fraction récalcitrante (d’où une valeur amendante conservée, voire supérieure à celle de l’intrant). C’est un point souvent mal compris : la méthanisation ne détruit pas la valeur amendante d’un effluent, elle la relativise en augmentant sa valeur fertilisante.

Les fumiers, au centre

Les fumiers occupent une position intermédiaire basse : effet court terme faible (10 à 20 %), valeur amendante moyenne. Cette position médiocre sur les deux axes explique le paradoxe des exploitations d’élevage : elles apportent des quantités massives d’azote total sans que cela se traduise par une économie d’engrais visible l’année de l’apport — l’effet ne devient perceptible qu’au bout d’une à deux décennies.

Ce que l’on apporte n’est pas ce que la culture reçoit

Comparaison des doses classiques de PRO, des teneurs en azote total, ammoniacal et organique, et de l’azote finalement disponible la première année. D’après le diaporama source (diapositive 2), établi à partir d’ESCO MAFOR (2014) et de données internes INRAE. Les valeurs négatives de minéralisation traduisent une immobilisation nette.
PRO Dose classique (t/ha) N total (kg/ha) N-NH4 (kg/ha) N organique (kg/ha) Minéralisation Norg (%) N disponible (kg/ha)
Compost de déchets verts 20 167 9 157 -1 8
Fumier de litière accumulée 30 174 22 152 3 26
Boues urbaines épaissies chaulées 10 93 1 92 32 31
Lisier non dilué 40 140 70 70 -1 69
Engrais organique 1 120 0 120 60 72
Fientes (séchées) 5 203 25 178 30 78
Lisier porcin mixte 40 144 108 36 20 115
Digestat brut de CIVE 40 196 112 84 9 120

Premier enseignement — la quantité d’azote apportée ne dit rien de la quantité d’azote fertilisant. Le compost de déchets verts apporte 167 kg N/ha et n’en rend que 8. Le digestat brut de CIVE apporte à peine plus d’azote total (196 kg/ha) et en rend 120, soit quinze fois plus. Deux apports rigoureusement identiques en azote total peuvent donc différer d’un facteur 15 sur l’effet agronomique de l’année.

Deuxième enseignement — les deux voies d’accès à l’azote disponible sont indépendantes. Le lisier bovin non dilué atteint 69 kg N/ha disponibles alors que son azote organique n’en fournit rien (−1 %) : tout vient de l’ammonium. À l’inverse, les boues urbaines chaulées et l’engrais organique du commerce n’ont pratiquement pas d’ammonium et atteignent 31 et 72 kg N/ha uniquement par une minéralisation rapide (32 et 60 %). Un produit peut donc être fertilisant « par son ammonium » ou « par sa minéralisation », et le raisonnement agronomique n’est pas le même : dans le premier cas la priorité absolue est de limiter la volatilisation (enfouissement immédiat, pendillards, injection) ; dans le second, la priorité est de placer l’apport au bon moment thermique, car la minéralisation est pilotée par la température et l’humidité.

Troisième enseignement — l’azote non disponible n’est pas de l’azote perdu. Sur les 167 kg N/ha du compost de déchets verts, 8 servent à la culture, quelques kilos sont volatilisés ou lessivés, et environ 140 à 150 kg N/ha entrent dans le stock organique du sol. C’est cette masse qui, apport après apport, construit le surplus de minéralisation décrit plus loin. Le compost de déchets verts, mauvais engrais, est un excellent constructeur de fertilité azotée à long terme.


Les coefficients d’équivalence engrais : KEQ azote

Définition

Le coefficient d’équivalence engrais minéral (KEQ, aussi appelé coefficient de contribution ou coefficient d’équivalence engrais azoté) est défini expérimentalement : c’est le rapport entre la quantité d’azote minéral qui produirait le même effet sur la culture et la quantité d’azote total apportée par le produit organique.

Le KEQ n’est pas un taux de minéralisation. Il intègre, en un seul chiffre issu d’essais au champ : la minéralisation de l’azote organique, la disponibilité de l’ammonium, les pertes par volatilisation ammoniacale, les pertes par lessivage entre l’apport et l’absorption, l’organisation microbienne, et le synchronisme avec la culture. C’est pourquoi un même produit a des KEQ différents selon la culture et la date d’apport : ce n’est pas le produit qui change, c’est la fraction de son azote que la culture parvient à intercepter.

Ordres de grandeur indicatifs de teneurs et de KEQ azote par famille de PRO. Valeurs de synthèse, à recaler sur le référentiel régional (arrêté GREN) et sur les analyses de l’exploitation. Ces intervalles reflètent l’état de la littérature technique (COMIFER, chambres d’agriculture, ARVALIS, ITAVI, IFIP)

Un exemple d’application

L’utilisation du coefficient d’équivalent engrais est relativement simple. Prenons l’exemple d’un apport de 20 t/ha de compost de fumier bovin âgé de plus de six mois, réalisé avant une culture d’automne comme le blé. Pour ce type de produit, le coefficient d’équivalent engrais retenu dans le bilan azoté est de 5 %. Autrement dit, seuls 5 % de l’azote total contenu dans le compost sont considérés comme disponibles pour la culture au cours de l’année de l’apport.

Dans notre exemple, un compost contenant 6 kg d’azote par tonne apporte au total 120 kg d’azote par hectare (20 × 6). Avec un coefficient de 5 %, la quantité d’azote effectivement prise en compte dans le bilan de la culture n’est donc que de 6 kg d’azote par hectare.

À première vue, l’efficacité agronomique de l’apport peut sembler faible. Cependant, cette approche ne considère que l’effet direct de l’année d’application. En pratique, les apports organiques sont souvent répétés au fil des années. Une part importante de l’azote est progressivement stockée dans la matière organique du sol avant d’être restituée par minéralisation. C’est précisément cet effet cumulatif, ou effet pluriannuel, des apports organiques successifs qu’il convient désormais d’examiner.

Dans quel compartiment la matière organique nouvellement apportée se loge-t-elle ? Labile ou stable ?

Comme l’illustrent les données ci-dessous, deux ans après l’épandage, la fraction d’azote qui n’a été ni absorbée par les cultures ni perdue vers l’environnement n’est plus directement disponible pour les cultures. Elle est alors intégrée aux matières organiques du sol et suit leur dynamique de minéralisation.

La question devient donc la suivante : dans quelle mesure cet azote organique, incorporé au stock de matière organique du sol, contribue-t-il à la minéralisation de l’azote à moyen terme ? Autrement dit, il s’agit de déterminer si les apports organiques répétés augmentent durablement la fourniture d’azote par le sol, à quelle vitesse cet effet apparaît et quelle quantité d’azote est ainsi restituée aux cultures.

Quantités d’azote absorbées par le blé en 1996 sur des parcelles de Bignan (56) ayant reçu (bleu : 5 apports de fumier sur les précédents maïs, soit 926 kg N/ha en 10 ans) ou non reçu (rouge) des apports de fumier depuis 10 ans, en fonction de la dose d’azote minéral apportée au blé. Source : ARVALIS / Perspectives Agricoles.

Le partage à trois voies

Le devenir se décide dans les 6 à 18 premiers mois, selon un partage à trois voies dont les proportions dépendent presque entièrement de la stabilité biochimique du produit :

Voie 1 — minéralisation immédiate
L’ammonium et l’azote organique très labile passent dans la solution du sol. C’est l’effet direct, mesuré par le KEQ. De 0-5 % (compost de déchets verts) à 70-85 % (phase liquide de digestat).
Voie 2 — immobilisation microbienne puis compartiment labile
L’azote est assimilé par la biomasse microbienne stimulée par le carbone apporté. Il transitera dans le compartiment labile pendant 1 à 10 ans. C’est cette voie qui produit l’arrière-effet à court et moyen terme, celui que l’on constate 1 à 5 ans après un apport.
Voie 3 — humification et stabilisation minérale
Les produits microbiens et les résidus récalcitrants s’associent aux argiles et aux oxydes pour former de la MAOM. C’est le compartiment stable, avec un k₂ de 1 à 4 % par an. C’est cette voie qui produit le surplus permanent de minéralisation décrit plus loin.

Le paramètre qui gouverne la répartition entre les voies 2-3 et la voie 1 est le coefficient isohumique K1 (part du carbone apporté encore présente dans le sol un an après l’apport) et son homologue normalisé, l’ISMO (Indice de Stabilité de la Matière Organique).

Stabilité des PRO et compartiment de destination. Valeurs indicatives de synthèse, à confronter aux analyses ISMO des produits utilisés. L’ISMO n’est déterminé en routine que sur les matières fertilisantes normalisées ; il est rarement disponible sur un effluent d’élevage.

Le taux de matière organique ne suffit pas à prédire

Le potentiel de libération de l’azote par minéralisation dépend de nombreux facteurs. Il est notamment influencé par la nature des matières organiques apportées, la quantité totale de matière organique présente dans le sol, ainsi que par les conditions pédoclimatiques qui régulent l’activité biologique.

À lui seul, le taux de matière organique d’un sol constitue toutefois un indicateur insuffisant pour prédire la quantité d’azote qui sera minéralisée au cours de l’année suivante. Comme l’illustre la compilation de données réalisée par Celesta-Lab ci-dessous, des sols présentant des teneurs similaires en matière organique peuvent avoir des potentiels de minéralisation azotée très différents.

Relation entre la teneur en matière organique totale du sol (% ) et l’azote minéralisé (kg N/ha, extrapolation sur 8 mois plein champ, base 3 000 t de terre fine par hectare) sur 13 694 échantillons. Régression : y = 51,4 + 23,4 x, R² = 0,23. Source : Celesta-lab.

Un exemple théorique en Beauce : la minéralisation jour par jour à deux taux de matière organique

Cinétique de minéralisation nette de l’azote humifié en climat tempéré (contexte Beauce), simulée jour par jour pour un sol à 1,8 % de MO (vert clair) et un sol à 4,0 % de MO (vert foncé), couche 0-30 cm, 170 jours normalisés par an. En haut : minéralisation journalière. En bas : azote minéralisé cumulé. Formalisme LIXIM/COMIFER.

Le sol à 1,8 % de MO contient environ 4,5 t d’azote organique/ha et présente une Vp de 0,41 kg N/ha/JN, soit un cumul annuel de 70 kg N/ha.

Le sol à 4,0 % de MO contient 10,1 t N org/ha, une Vp de 0,91 kg N/ha/JN, et un cumul de 155 kg N/ha.

L’écart annuel est de +85 kg N/ha, ce qui représente, à 1,20 €/unité, environ 100 €/ha/an d’azote minéral non acheté.


L’effet de la température : un facteur 3 pour 10 °C

Effet multiplicateur de la température sur la vitesse de minéralisation, avec la référence 1 à 15 °C. Passer de 15 à 25 °C multiplie la vitesse par environ 3,1. Source : M. Valé, Auréa, Ardon 2009.
Traduction de la fonction de température en minéralisation journalière, sur la base d’une Vp de 0,91 kg N/ha/JN (sol de Beauce à 4 % de MO). La dernière colonne suppose une humidité non limitante — hypothèse rarement vérifiée aux températures les plus hautes en conditions non irriguées.

La dernière colonne du tableau ci-dessus explique pourquoi les décrochages estivaux observés sur la cinétique beauceronne sont agronomiquement décisifs : si l’humidité était non limitante, un sol beauceron à 4 % de MO minéraliserait 2,8 kg N/ha/jour en juillet-août, soit 170 kg N/ha sur les deux mois d’été à eux seuls. C’est l’eau, et l’eau seule, qui empêche cela.

Cette réserve d’azote potentiel est le levier de pilotage discuté plus bas, et le principal facteur de risque en cas d’été pluvieux sur sol nu.

L’effet de l’humidité : le second facteur, souvent limitant

Sur les gammes réellement rencontrées au champ, la température module la minéralisation d’un facteur 3 à 10 et l’humidité d’un facteur 2 à 4 — l’effet thermique est donc le plus puissant en amplitude. Mais l’effet hydrique est le plus fréquemment limitant en pratique, parce qu’il intervient précisément quand la température est maximale.

La température fixe le potentiel, l’eau décide s’il est réalisé. Et comme l’eau du sol est, elle, partiellement pilotable (irrigation, couverture du sol, travail du sol, résidus en surface), c’est par l’eau que la minéralisation devient un objet de conduite.

Azote minéralisé en incubation du sol d’Auzeville (23 % argile, 28 % limon, 42 % sable, 1,2 % MO) à deux humidités : à gauche H1 = 30 % de l’humidité à la capacité au champ (potentiel 21,9 MPa, 0,065 g eau/g sol) ; à droite H4 = 90 % de la capacité au champ (0,07 MPa, 0,177 g eau/g sol), aux mêmes quatre températures. Source : Valé (2006).

La comparaison des deux humidités isole l’effet de l’eau, à température identique. À 35,3 °C et 90 jours : 17 mg N/kg en H1 (sec) contre 32,5 mg N/kg en H4 (humide), soit un rapport de 1,9. À 20,9 °C et 90 jours : environ 4,5 contre 8 mg N/kg, rapport 1,8. En kg N/ha : 51 contre 98 kg N/ha dans le cas le plus chaud.

Peut-on piloter la minéralisation par l’eau ?

Sur un sol de Beauce à 4 % de MO au mois de juillet (température du sol 22-24 °C), la minéralisation passe de moins de 0,10 kg N/ha/j en conditions sèches à 1,8-2,4 kg N/ha/j si l’humidité redevient non limitante. Un tour d’eau de 30 mm qui maintient le sol au-dessus de 60 % de la réserve utile pendant 12 à 15 jours produit donc de l’ordre de +20 à +30 kg N/ha de minéralisation supplémentaire par rapport au même sol laissé sec. Sur un maïs irrigué recevant 150 à 250 mm entre juin et août, le supplément cumulé de minéralisation attribuable à l’irrigation atteint couramment 30 à 60 kg N/ha, dont une part significative est effectivement absorbée puisque le maïs est en pleine phase d’absorption.

C’est un point rarement explicité dans les calculs de dose : le maïs irrigué bénéficie d’une fourniture du sol nettement supérieure à celle du maïs sec, et pas seulement d’une meilleure valorisation de l’azote apporté. Les grilles de calcul qui appliquent la même minéralisation aux deux conduites surfertilisent l’irrigué.

Les limites et les contre-indications

  • On n’irrigue pas pour minéraliser. Le coût de l’eau, les restrictions d’usage, la disponibilité du matériel et la priorité hydrique de la culture font que l’irrigation est pilotée sur le bilan hydrique, jamais sur le bilan azoté. Le supplément de minéralisation est un effet secondaire à comptabiliser, non un levier à actionner.
  • Sur culture non irriguée, le levier n’existe pas. Le seul pilotage disponible est indirect : conserver l’humidité de surface par un mulch de résidus, éviter le travail du sol en été (qui assèche et aère, avec un effet net souvent positif à très court terme par éclatement d’agrégats, puis négatif par dessèchement), maintenir une couverture. Ces leviers modifient la minéralisation de quelques kg N/ha, pas de dizaines.
  • L’azote minéralisé n’arrive pas forcément au bon moment. Une irrigation d’août sur un tournesol en fin de cycle ou sur un sol nu après moisson produit de l’azote minéral qui ne sera pas absorbé : elle augmente l’azote potentiellement lessivable au lieu de nourrir une culture.

Les itinéraires « bas azote » et le risque sec : une mise en garde

La logique consistant à réduire fortement la dose d’azote minéral en s’appuyant sur la fourniture du sol — enrichi par des années d’apports organiques — est agronomiquement fondée et économiquement attractive. Elle repose cependant sur une fourniture qui est précisément la plus incertaine en conditions sèches.

Le scénario défavorable est bien identifié : un printemps sec (mai-juin) fait chuter f(θ) au moment où le blé ou le colza absorbent 3 à 4 kg N/ha/jour. La minéralisation attendue de 0,6-0,8 kg N/ha/j tombe à 0,1-0,2. Sur six semaines critiques, le déficit atteint 20 à 30 kg N/ha, et il survient au stade où le nombre de grains et la teneur en protéines se déterminent. L’itinéraire bas azote se solde alors par une perte de rendement, ou plus souvent par un déclassement en protéines — pénalité de 10 à 25 €/t sur un blé meunier.

Le scénario symétrique est tout aussi problématique : la minéralisation « manquée » du printemps sec ne disparaît pas, elle est reportée sur les pluies d’automne, où elle alimente le reliquat d’entrée hiver et l’azote lessivable.

Le surplus de minéralisation dû aux apports répétés : essais de longue durée

Tout ce qui précède permet maintenant d’aborder frontalement la question posée : de combien la minéralisation d’un sol augmente-t-elle quand on lui apporte de la matière organique tous les ans ou tous les deux ans, pendant des décennies ? Trois essais de longue durée apportent des réponses partiellement divergentes — et cette divergence est instructive.

Surplus de fourniture d’azote par rapport au témoin fertilisé en azote minéral, dans l’essai QualiAgro, de 1999 à 2013. Épandage de trois composts urbains (DVB = compost de déchets verts + boues, BIO = compost de biodéchets, OMR = compost d’ordures ménagères résiduelles) et d’un fumier bovin (FUM), tous les deux ans, à raison de 4 t C/ha (soit 20 à 35 t/ha de produit brut). Rotation maïs-blé. Source : dispositif QualiAgro (INRAE / Veolia), membre du réseau SOERE PRO.

Le dispositif QualiAgro est le dispositif expérimental français de référence sur la valorisation agricole des composts urbains. Implanté à Feucherolles (Yvelines) sur un sol limoneux, mis en place en 1998, il compare quatre produits organiques et un témoin fertilisé minéralement, avec deux niveaux de fertilisation azotée minérale complémentaire, en rotation blé-maïs.

La figure porte le surplus de fourniture d’azote de chaque traitement organique par rapport au témoin minéral, année par année. Deux structures se superposent.

Une alternance biennale. Les apports ont lieu avant maïs, tous les deux ans. Les années de maïs (1999, 2001, 2003, 2005, 2008, 2010, 2012) portent donc l’effet direct de l’apport plus l’arrière-effet cumulé ; les années de blé (2000, 2002, 2004, 2006, 2009, 2011, 2013) ne portent que l’arrière-effet. On lit clairement cette alternance : maïs 2010 à 74-105 kg N/ha contre blé 2011 à 25-33 ; maïs 2012 à 100-113 contre blé 2013 à 21-52.

Une tendance croissante nette. En ne retenant que les années de blé, c’est-à-dire l’arrière-effet pur :

Arrière-effet azoté seul (années de blé, sans apport) dans l’essai QualiAgro. Valeurs lues graphiquement sur la figure

La progression est claire : de 5-15 kg N/ha après 2 ans à 25-50 kg N/ha après 15 ans, soit un gain moyen de l’ordre de +2 à +3 kg N/ha par année de dispositif. Les années d’apport (maïs) cumulent effet direct et arrière-effet et atteignent 90 à 113 kg N/ha en fin de série, contre 5 à 26 kg N/ha en début — l’effet direct lui-même s’améliore, ce qui suggère que le sol enrichi valorise mieux les apports (meilleure structure, meilleure activité biologique, moindre immobilisation nette puisque la biomasse microbienne n’est plus « affamée »).

La seule méthode fiable : la bande témoin zéro azote

Aucune grille, aucun modèle ne remplace la mesure directe. La technique est simple et coûte peu : laisser chaque année, sur la même parcelle et au même endroit, une bande non fertilisée en azote (largeur d’un ou deux passages de rampe, longueur suffisante pour une récolte séparable), et mesurer sur cette bande le rendement et la teneur en azote de la récolte.

L’azote absorbé par la bande zéro est la fourniture du sol, tous postes confondus (minéralisation de l’humus + arrière-effets + reliquat). En la comparant à ce que prédit le référentiel régional, on mesure directement le surplus lié à l’historique organique de la parcelle. En la suivant sur 5 à 10 ans, on voit le surplus progresser.

Complément indispensable : le reliquat azoté de sortie d’hiver sur 3 horizons, et si possible le reliquat d’entrée d’hiver sur les parcelles à historique organique — c’est ce dernier qui révèle si le surplus part dans la nappe plutôt que dans la plante.

Sources

  • ESCO MAFOR (2014). Valorisation des matières fertilisantes d’origine résiduaire sur les sols à usage agricole ou forestier : impacts agronomiques, environnementaux, socio-économiques. Expertise scientifique collective, INRA – CNRS – Irstea, rapport final.
  • CRAGE (2019). Référentiel régional sur les produits résiduaires organiques. Chambre régionale d’agriculture du Grand Est.
  • ARVALIS – Institut du végétal / INRA (2008). Classes de cinétique de minéralisation de l’azote organique des produits organiques. Repris dans les guides ARVALIS « Fertilisation organique » et dans Perspectives Agricoles.
  • Levavasseur, F., Mary, B., Houot, S. et coll. (2020). Coefficient d’équivalence engrais azoté des produits résiduaires organiques et relation avec la part d’azote minéral. (travaux INRAE UMR ECOSYS)
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