Assises méditerranéenne de la viticulture agroécologique 2023
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🧐 Retrouvez Marceau Bourdarias, Konrad Schreiber, Alain Canet, Hervé Covès et bien d'autres pour une journée de conférence dédiée la viticulture résiliente, inspirante et performante.
Un grand merci au domaine des 3 Mazets pour l'organisation ! https://www.les3mazets.com/
Ouverture des assises méditerranéennes de la viticulture agroécologique 2023
La journée s’ouvre à Villeveyrac devant environ 300 personnes en salle, ainsi que des participants à distance sur YouTube. L’intervenant remercie le public, les organisateurs, les techniciens, les vignerons, les vigneronnes, les interprètes et toutes les structures ayant permis cette rencontre.
Ces assises méditerranéennes de la viticulture agroécologique sont présentées comme une réponse à une situation jugée urgente : dépérissement du vignoble, manque de pluie, difficultés économiques, perte de repères agronomiques, et besoin de proposer des pistes concrètes pour l’avenir de la vigne.
Le cadre général posé dès l’introduction est celui d’une viticulture pensée « pour 100 ans », autour de trois grands piliers présentés comme un triptyque :
- les sols couverts et les sols prospères ;
- un environnement de la vigne dans lequel l’agroforesterie a toute sa place ;
- la taille douce, dite physiologique.
L’idée défendue est qu’il faut cesser d’opposer les pratiques et au contraire fédérer autour de dynamiques de prévention plutôt que de réparation.
Pourquoi cette journée à Villeveyrac
La rencontre se tient à Villeveyrac notamment parce que Luc Fanta, vigneron local, incarne un exemple parmi d’autres de viticulteurs engagés dans des démarches agroécologiques. Le lieu est présenté comme un point d’ancrage concret pour parler non seulement en salle, mais aussi sur le terrain, de pratiques agronomiques appliquées à la vigne.
L’urgence est rappelée à plusieurs reprises : alors que certaines régions arrachent, que les labels sont en difficulté, et que les épisodes de sécheresse s’intensifient, les intervenants estiment nécessaire de proposer des voies de transformation fondées sur l’agronomie, les sols, les plantes, les arbres et la compréhension du vivant.
Une journée sous le signe de la prévention
Dès l’ouverture, la distinction entre prévention et réparation est fortement mise en avant. Selon les intervenants, une grande partie du travail actuel en viticulture consiste à réparer des déséquilibres déjà installés : maladies du bois, mildiou, dépérissement, pertes de vigueur.
La journée est donc placée sous le signe de la prévention, avec l’idée qu’il vaut mieux remettre en état les conditions de vie de la vigne plutôt que multiplier les « solutions » ponctuelles ou les produits présentés comme miracles.
Dans cette critique des réponses simplistes, il est notamment fait allusion à des « poudres de perlimpinpin » et à certaines modes agronomiques ou commerciales, comme le biochar, présenté ici comme le symptôme d’une inquiétude générale plus que comme une solution suffisante en soi.
Références citées en ouverture
Plusieurs auteurs et références sont évoqués comme des appuis essentiels pour penser l’agroécologie de la vigne :
- Marcel Bouché, pour ses travaux sur les vers de terre ;
- Gérard Ducerf, pour les plantes bio-indicatrices ;
- Marc-André Selosse, pour la compréhension des mycorhizes.
Une formule de Marc-André Selosse est particulièrement retenue : « pour la vigne, les mycorhizes font les commissions ». Elle résume l’idée que les champignons mycorhiziens assurent à la fois alimentation, prévention et réparation dans le fonctionnement de la plante.
Présentation de Luc Fanta
Luc Fanta est ensuite invité à se présenter. Il se décrit comme un jeune vigneron installé à Villeveyrac, venu à la vigne après un parcours initial dans le domaine de l’eau et de l’environnement.
Son approche repose sur un projet à la fois agroenvironnemental et agronomique : s’inspirer du fonctionnement du vivant pour construire un modèle de domaine viticole à la fois agroécologique et économiquement viable. Il travaille sur un domaine d’environ 6 hectares.
Luc Fanta insiste sur l’idée de :
- sol vivant ;
- compréhension des cycles biologiques ;
- travail « main dans la main avec le cycle de la nature ».
L’approche redox
Un autre axe central de son travail est l’approche redox, issue notamment des travaux d’Olivier Husson et inspirée de la bioélectronique de Vincent.
Luc Fanta explique qu’il connaissait déjà cette approche dans le domaine de l’eau, puis qu’il s’est formé avec Olivier Husson pour explorer son application aux végétaux et à la vigne. Il présente cette collaboration comme une piste prometteuse, non comme une solution miracle, mais comme un changement d’angle de vue permettant de mieux piloter les vignes.
Présentation des autres intervenants
Marceau Bourdarias
Marceau Bourdarias est présenté comme « architecte du vivant ». Il intervient aussi à travers une chaîne de diffusion des connaissances dans la continuité de Ver de Terre Production, avec une volonté de partage libre et ouvert des savoirs.
Son propos insiste sur la complexité de la plante vigne, sur la nécessité de comprendre ses liens avec le terroir, le vin et l’humain, et sur le fait que plonger profondément dans la physiologie de la vigne permet aussi de mieux comprendre le vivant dans son ensemble.
Il souligne que la vigne, plante très observée et très cultivée, peut devenir un support d’apprentissage exceptionnel pour comprendre l’agronomie, la physiologie végétale et les équilibres écologiques.
Conrad Schreiber
Conrad Schreiber intervient au titre de la fertilité des sols et de l’approche agroécologique. Il rappelle que le végétal est, selon lui, « le patron » : sans végétal, il n’y a plus rien sur Terre.
Venu du monde de l’élevage, il explique avoir longtemps vu la viticulture comme une forme d’« abomination agronomique », dans la mesure où elle a souvent consisté à détruire le sol et la végétation au nom de la production de vin. Son travail consiste à faire entrer dans la vigne des savoir-faire venus de l’élevage, du maraîchage et des sols vivants.
Il insiste sur l’idée que l’eau, la fertilité et la résilience passent par le retour du végétal et la reconstruction des cycles biologiques.
Hervé Coves
Hervé Coves est présenté comme une figure importante du réseau, liée notamment à Arbre et paysage 32. Son intervention relie fortement les questions du sol, des champignons, des arbres, des oiseaux et des migrations animales.
Il insiste sur :
- le réseau souterrain des champignons mycorhiziens ;
- le rôle des oiseaux dans les écosystèmes ;
- les corridors biologiques ;
- les liens entre la terre et le ciel dans le fonctionnement de la vigne.
La vigne est décrite comme un être qui relie ces mondes, et le vin comme le fruit de cette relation.
Une vigne « pour 100 ans »
L’une des idées directrices de la matinée est que la vigne doit être pensée dans le temps long. Les intervenants insistent sur la nécessité de raisonner plantation, conduite, taille, fertilité et environnement à l’échelle d’un siècle.
Cela implique :
- de sortir des logiques de court terme ;
- de penser la prévention plutôt que la réparation ;
- de considérer la vigne comme une plante pérenne devant conserver sa vitalité et sa structure sur une très longue durée.
Aux origines de la vigne
Le diaporama débute par un retour aux origines écologiques de la vigne. Celle-ci est décrite comme une liane née au bord de l’eau, au sein de ripisylves, parmi les églantiers, aubépines, érables, sureaux, frênes, viornes ou prunelliers.
Cette évocation sert à rappeler plusieurs points :
- la vigne pousse à l’origine dans des milieux frais et complexes ;
- elle germe à l’ombre ;
- elle commence par investir dans sa structure et son système racinaire avant de fructifier ;
- elle vit en relation avec les arbres, les oiseaux et le bois mort.
La vigne, une liane
La vigne est décrite comme une plante grimpante qui met d’abord son énergie dans sa charpente et son enracinement. Elle fructifie ensuite, une fois arrivée à la lumière.
Les oiseaux occupent une place centrale dans ce récit : ils disséminent les pépins, consomment les fruits, et participent donc à la coévolution de la vigne.
Une règle est formulée de manière forte : une vigne devrait « chanter l’oiseau 365 jours par an ».
Le rôle du bois mort
Le bois mort est présenté comme une composante naturelle du milieu d’origine de la vigne. Les intervenants s’interrogent sur le fait que l’on retire systématiquement le bois mort des parcelles alors que la vigne, à l’état naturel, se développe dans des environnements où le bois mort est omniprésent.
Cette réflexion est reliée à la question des champignons décomposeurs et à celle des maladies du bois. Elle ouvre une interrogation plus générale : pourquoi certains champignons et certaines formes de pourriture dominent-ils dans les vignes cultivées, alors qu’en milieu naturel la décomposition du bois peut s’effectuer de multiples façons ?
L’état des lieux avant toute action
Un point très important de la matinée concerne la nécessité de réaliser un véritable état des lieux avant toute plantation ou toute intervention.
Les intervenants regrettent qu’en pratique cette étape soit souvent négligée. Ils critiquent notamment les plantations de vigne sur des sols nus, labourés, en conditions jugées inadaptées.
L’idée est qu’avant de planter une vigne, il faut observer :
- le type de sol ;
- son histoire ;
- son état biologique ;
- les plantes présentes ;
- la roche-mère ;
- l’environnement immédiat ;
- les pratiques antérieures.
Le regard agronomique
Conrad Schreiber résume l’état des lieux comme une lecture directe du terrain : sol nu ou couvert, travaillé ou non, présence de plantes spontanées, nature de la roche. Selon lui, beaucoup d’informations sont visibles immédiatement si l’on sait regarder.
Hervé Coves y ajoute une dimension sensorielle : odeur de terre et de champignon, couleur noire du sol, caractère moelleux sous le pied, présence des oiseaux.
Marceau Bourdarias présente l’état des lieux comme la base des « règles du jeu » : il permet de définir ce que l’on peut faire, et dans quelles conditions.
Le constat sur l’état du vignoble
Les intervenants rappellent un diagnostic jugé alarmant sur l’état de la vigne en France. Ils évoquent une publication récente selon laquelle 95 % des vignes seraient en mauvais état.
Le propos vise à sortir de la fatalité qui veut qu’une vigne :
- commence à dépérir précocement ;
- stagne ensuite ;
- soit finalement arrachée au bout de quelques décennies seulement.
Cette situation est considérée comme intenable, d’autant plus que la vigne entre parfois en production qualitative à un âge où elle est déjà fragilisée.
Le mal est dit : la critique du matériel végétal et des pratiques de plantation
Marceau Bourdarias développe ensuite un long propos sur les causes précoces du dépérissement.
Selon lui, les difficultés commencent dès la production du plant :
- bouturage industriel ;
- greffage standardisé ;
- qualité variable de la soudure ;
- recours à des clones d’hybrides ;
- contraintes mécaniques lors de la plantation.
Il insiste sur le fait qu’une plante issue de bouture greffée ne présente pas la même architecture racinaire qu’une plante issue de semis, et que cette différence a des conséquences durables.
Les problèmes racinaires induits par la plantation
Les pratiques de plantation mécanisées ou mal conduites peuvent, selon les intervenants, provoquer :
- des racines « peignées » dans un seul sens ;
- des retours de racines sur elles-mêmes ;
- des étranglements à la base ;
- une réduction de la conductivité hydraulique ;
- une architecture racinaire déséquilibrée.
Ces déformations sont présentées comme une cause possible de fragilité structurelle sur le long terme.
Les premières blessures
Il est aussi rappelé qu’on commence très tôt à faire des plaies sur la vigne :
- petites mutilations dès les premières années ;
- coups d’intercep ;
- blessures au collet ;
- tailles de réduction répétées.
L’ensemble de ces pratiques est accusé d’affaiblir le cambium, de réduire l’alimentation du système racinaire, et de favoriser l’entrée de maladies.
Le fonctionnement de la vigne : du haut vers le bas
Une idée forte est répétée : il faut penser la vigne du haut vers le bas, et non du bas vers le haut.
Selon Marceau Bourdarias, ce ne sont pas les racines qui « commandent » le système, mais les feuilles, qui alimentent la plante en énergie et nourrissent le cambium.
Cela conduit à deux conséquences pratiques :
- la taille doit respecter les flux de sève ;
- l’allongement de la plante n’est pas un problème, mais une nécessité physiologique.
L’allongement est présenté comme essentiel à la construction de bois vivant, de réserves et de conductivité durable.
La question de l’esca et des maladies du bois
Les intervenants refusent une lecture simpliste des maladies du bois. Marceau Bourdarias propose de voir l’esca non comme une cause unique mais comme une manière de mourir, un accident vasculaire de la plante, dont les champignons peuvent être des acteurs parmi d’autres.
Il insiste sur plusieurs points :
- la plante est souvent fragilisée d’abord par les pratiques culturales ;
- de nombreux champignons coexistent dans les ceps ;
- les champignons ne sont pas seulement des agresseurs mais aussi des recycleurs.
Selon lui, lutter frontalement contre les champignons du bois sans reconsidérer les conditions de vie de la plante revient à ignorer leur rôle dans les cycles de fertilité.
Les champignons comme recycleurs
Les champignons capables de dégrader lignine et cellulose sont présentés comme des acteurs indispensables de la fertilité des sols. Ils permettent la transformation du bois mort, donc le recyclage d’une matière essentielle dans les écosystèmes.
L’idée défendue est que la question n’est pas seulement « comment supprimer les champignons du bois », mais aussi :
- pourquoi certains champignons dominent dans les vignes ;
- quelles conditions écologiques favorisent telle ou telle forme de décomposition ;
- comment remettre ces processus dans un cycle plus équilibré.
Le bois comme levier de fertilité
Conrad Schreiber insiste sur le rôle majeur du bois dans les processus de fertilité. À ses yeux, la dégradation de la lignine constitue une base fondamentale du cycle de fertilité des sols.
Il affirme que pour restaurer rapidement une parcelle pauvre, l’apport de bois peut jouer un rôle décisif.
Cette idée s’oppose à une représentation très répandue selon laquelle le bois serait surtout un problème ou un déchet à évacuer.
La vigne et l’arbre
Un long développement est consacré à la relation entre la vigne et l’arbre.
Les intervenants rappellent que la vigne est une liane ayant coévolué avec les arbres. Dès lors, l’agroforesterie n’est pas vue comme une innovation artificielle, mais comme une forme de réinscription de la vigne dans son écologie profonde.
L’arbre comme outil
L’arbre est présenté comme :
- un outil de production ;
- un outil de protection ;
- un outil de régulation ;
- un outil d’accumulation de carbone ;
- un outil de gestion de l’eau ;
- un outil de prévention.
Les intervenants insistent sur le fait qu’il ne s’agit pas de planter des arbres au hasard, mais de les intégrer dans un schéma agronomique cohérent, fondé sur l’observation.
Laisser venir certaines espèces
Il est rappelé que, parfois, certaines espèces d’arbres apparaissent spontanément dans la vigne et peuvent être révélatrices de fonctionnements favorables. Un exemple est donné avec un frêne poussé naturellement dans une vigne, dont la présence est observée comme bénéfique.
L’idée n’est donc pas seulement de choisir arbitrairement une espèce, mais aussi de savoir lire le paysage et les plantes spontanées.
Densité et formes agroforestières
Il est rappelé qu’autrefois, dans certains vignobles, il était recommandé de conserver jusqu’à 400 arbres par hectare. Cela sert à montrer que la présence d’arbres dans la vigne n’a rien d’historiquement absurde.
Toutefois, les intervenants soulignent qu’il ne suffit pas de planter des arbres dans une vigne conduite de façon inchangée pour que cela fonctionne. Il faut revoir les règles du jeu dans leur ensemble.
Les mycorhizes et les réseaux souterrains
Hervé Coves développe longuement le rôle des mycorhizes. Il explique que les réseaux mycorhiziens peuvent démultiplier la capacité d’exploration du sol par la vigne.
Il mentionne des observations allant de quelques réseaux mycorhiziens dans des vignes conventionnelles jusqu’à des nombres beaucoup plus élevés dans des parcelles biologiques ou proches d’arbres et de milieux riches en biodiversité.
Les mycorhizes sont décrites comme des réseaux de connexion entre la vigne et d’autres plantes, permettant :
- des échanges ;
- des coopérations ;
- une meilleure résilience.
Une règle supplémentaire est alors formulée : la vigne doit être mycorhizée.
Le rôle des oiseaux
Hervé Coves insiste également sur le rôle des oiseaux migrateurs dans les équilibres écologiques. Ils sont présentés comme des vecteurs de microbiotes, capables de transporter organismes et micro-organismes d’un territoire à l’autre.
Leur présence est vue comme un facteur d’adaptation continue des écosystèmes, en particulier à travers leurs déjections, leurs déplacements et leur lien avec les arbres.
Les oiseaux sont qualifiés de « formateurs » ou « instructeurs » du sol, dans la mesure où ils participent à enrichir et renouveler les communautés biologiques.
Triple performance et coopération
La notion de « triple performance » est évoquée sous l’angle environnemental, économique et social, mais elle est aussitôt reliée à une idée plus fondamentale : la coopération.
Les intervenants reviennent constamment sur l’idée que les systèmes vivants fonctionnent mieux par complémentarité que par opposition, et qu’il faut chercher des formes d’unité plutôt que de conflit.
Une phrase revient comme un principe : l’unité prévaut sur le conflit.
Les couverts végétaux et la fertilité
Une grande partie de la matinée concerne les couverts végétaux.
Les plantes spontanées comme alliées
Conrad Schreiber montre qu’un certain nombre de plantes spontanées, souvent combattues, rendent en réalité des services décisifs :
- protection du sol ;
- réduction de la température ;
- alimentation de la biologie du sol ;
- stimulation de la fertilité ;
- régulation du mildiou à travers certains cycles de décomposition.
L’exemple de la folle avoine est longuement commenté. Loin d’être vue comme une simple mauvaise herbe, elle est décrite comme une plante capable :
- de germer en conditions difficiles ;
- de produire rapidement une biomasse importante ;
- de laisser un paillage protecteur ;
- de favoriser ensuite des décomposeurs utiles.
Le lien avec le mildiou
Conrad Schreiber explique que la décomposition des pailles peut favoriser des champignons comme les Fusarium, producteurs d’acides fusariques, eux-mêmes présentés comme susceptibles de jouer un rôle dans la régulation du mildiou.
Le message principal n’est pas de pulvériser ces composés, mais de comprendre que la biologie du sol et des résidus végétaux peut produire des régulations naturelles si l’on raisonne en cycle.
Nourrir la vie du sol
Les intervenants rappellent que la vie du sol doit être nourrie. Ils évoquent jusqu’à 10 tonnes d’animaux du sol par hectare, qu’il faut entretenir par la production végétale.
Cela conduit à l’idée qu’un viticulteur a aussi pour responsabilité de nourrir cette vie du sol, et pas seulement de produire du raisin.
Chauves-souris, vers de grappe et arbres-repères
Hervé Coves introduit le rôle des chauves-souris dans la régulation des ravageurs nocturnes, notamment les vers de la grappe.
Il explique que pour qu’elles puissent se déplacer efficacement dans les paysages viticoles, elles ont besoin de repères. Il évoque ainsi l’idée de laisser ou planter environ 9 arbres par hectare comme points de repère pour favoriser leur circulation.
Là encore, il ne s’agit pas d’une recette magique immédiate, mais d’une condition structurelle permettant à des régulations de se mettre en place dans le temps.
La régénération spontanée
Les intervenants défendent l’idée que beaucoup de processus de régénération peuvent être spontanés si on leur laisse la place.
Ils donnent plusieurs exemples de plantes venant seules dans les parcelles, comme certaines luzernes ou brassicacées, qui peuvent ensuite être roulées ou couchées pour produire un paillage.
L’enjeu n’est pas de tout laisser faire sans discernement, mais de :
- laisser émerger ;
- observer ;
- accompagner ;
- stimuler ce qui va dans le bon sens.
Les vieux arbres, mémoire du vivant
Les « vieillards », c’est-à-dire les vieux arbres, sont présentés comme des nœuds de biodiversité et de mémoire écologique.
Hervé Coves explique que ces arbres anciens concentrent :
- une richesse en micro-organismes ;
- une diversité de liens avec le vivant ;
- une fonction de repère pour les animaux.
Ils sont vus comme des centres de diffusion de vie vers le reste du territoire.
Les intervenants estiment qu’un vignoble devrait conserver et laisser émerger de tels arbres sur le long terme.
Insectes, plantes oxydées et recyclage
Marceau Bourdarias propose une lecture des attaques d’insectes comme signe d’un état physiologique particulier des plantes.
Selon lui, certaines plantes attirent les insectes non par hasard, mais parce qu’elles expriment un état, notamment redox, qui les rend plus vulnérables ou plus attractives.
L’idée est que les insectes peuvent aussi être perçus comme des acteurs de sélection et de recyclage dans l’écosystème, même si cela ne supprime pas les problèmes pratiques qu’ils posent.
Le sol comme réservoir principal de biodiversité
Conrad Schreiber rappelle que la plus grande part de la biodiversité terrestre est invisible et souterraine. Il insiste sur le fait que le fonctionnement des vignobles dépend d’abord de cette biodiversité des sols.
Dans cette perspective, les nématodes, champignons, bactéries, protozoaires, vers de terre et autres organismes doivent être replacés dans des réseaux trophiques complexes.
Le bois est à nouveau évoqué comme un levier pour faire revenir ces équilibres, y compris contre certains nématodes.
Désertification et perte de fertilité
Un diagnostic fort est posé sur l’état des sols viticoles : ils sont jugés massivement dégradés, pauvres en matière organique et en capacité de réserve utile.
Les intervenants critiquent le fait que l’agronomie soit souvent absente des discours officiels sur le dépérissement du vignoble, alors même qu’ils considèrent que les pratiques de travail du sol et de destruction de la matière organique sont au cœur du problème.
Il est rappelé que, selon eux, plus de 95 % des vignes perdent actuellement de la matière organique.
La fertilité ne s’achète pas
Une distinction est faite entre fertilité et fertilisation. La fertilité est décrite comme quelque chose qui se produit sur place, in situ, par les plantes et la biologie du sol. La fertilisation achetée, elle, ne suffit pas à reconstruire durablement cette fertilité.
Les plantes bio-indicatrices et la spirale de dégradation
La matinée revient aussi sur les plantes bio-indicatrices de désertification, avec un renvoi implicite aux travaux d’Olivier Husson et de Gérard Ducerf.
Les intervenants décrivent une spirale de dégradation, allant d’un système forestier riche à des sols de plus en plus ouverts, chauds, pauvres en carbone, pauvres en azote et dominés par des pathogènes.
L’objectif est alors de remonter cette spirale, notamment par :
- la couverture du sol ;
- le retour du végétal ;
- le retour des ligneux ;
- le retour de la matière organique.
Le cycle de l’azote
Conrad Schreiber développe un long passage sur les formes de l’azote et leur signification.
Il oppose une vision classique, centrée sur les nitrates, à une lecture plus biologique du cycle de l’azote, dans laquelle les formes organiques, l’urée et l’ammonium jouent un rôle central.
Selon lui :
- les plantes savent utiliser des acides aminés ;
- elles peuvent aussi utiliser l’urée et l’ammonium ;
- les nitrates correspondent à une forme plus oxydée, plus coûteuse en énergie et en eau.
Il insiste sur le fait que des sols trop travaillés produisent des nitrates, ce qui rend les plantes plus sensibles et plus déséquilibrées.
Le coût énergétique des différentes formes d’azote
En s’appuyant sur les travaux présentés comme ceux d’Olivier Husson, il est affirmé que :
- la synthèse de protéines à partir de nitrates coûte beaucoup plus d’énergie ;
- elle demande aussi davantage d’eau ;
- les formes plus réduites de l’azote seraient donc beaucoup plus favorables dans des systèmes économes et résilients.
Cela conduit à reconsidérer les plans de fumure, les dates d’apport et les formes de fertilisation.
Réserve utile en eau et matière organique
Un autre point majeur porte sur l’eau.
Les intervenants rappellent que la réserve utile d’un sol n’est pas seulement une question de texture, mais dépend aussi étroitement de l’activité biologique et de la matière organique.
Ils affirment que l’augmentation du taux de matière organique augmente fortement la capacité de stockage de l’eau dans les sols.
Rôle des champignons et des litières
Les réseaux de champignons et les litières végétales sont présentés comme des structures capables de retenir une quantité d’eau importante et de maintenir un fonctionnement biologique à des températures plus faibles que celles des sols nus.
Des comparaisons de température sont mentionnées entre sol nu, sol sous litière et sol ombragé, pour illustrer l’effet protecteur de la couverture et des arbres.
Le lierre, la salsepareille et les plantes à feuillage persistant
Hervé Coves consacre un développement particulier au lierre, présenté comme une plante majeure pour les écosystèmes.
Il insiste sur ses nombreux rôles :
- floraison tardive ;
- nourriture pour les pollinisateurs ;
- baies pour les oiseaux ;
- feuillage persistant capable de condenser et de faire circuler de l’eau.
La salsepareille et d’autres plantes méditerranéennes à feuillage persistant sont également mentionnées pour leurs capacités à capter l’humidité atmosphérique et à contribuer à la réhydratation des milieux.
Le temps, les cycles et l’allongement
Marceau Bourdarias développe une réflexion sur le temps à partir de trois notions grecques :
- Chronos : le temps linéaire, mesurable ;
- Aïon : le temps cyclique ;
- Kairos : le moment opportun, la révélation.
Cette réflexion sert à expliquer que la vigne doit être pensée à la fois :
- dans l’héritage du passé ;
- dans les cycles annuels ;
- dans les moments décisifs où il faut agir juste.
L’allongement de la vigne est alors replacé dans cette logique : ce qui paraît minime une année devient déterminant sur plusieurs décennies.
Taille, charge et vigueur
Le lien entre taille, charge et vigueur constitue un autre fil rouge.
Les intervenants insistent sur le fait qu’il faut adapter la charge à la vigueur réelle de la plante, et non chercher systématiquement à maximiser la récolte à court terme.
Ils rappellent que :
- une plante trop chargée s’épuise ;
- une surface foliaire suffisante est essentielle ;
- les travaux en vert précoces sont décisifs ;
- l’ébourgeonnage précoce est vu comme un levier majeur.
Une idée revient à plusieurs reprises : mieux vaut moins de grappes sur une plante plus équilibrée que l’inverse.
Le long terme contre le court terme
Les intervenants opposent plusieurs choix techniques relevant du court terme ou du long terme :
- planter vite à la machine ou planter lentement avec soin ;
- tailler tard pour repousser le débourrement ou préserver les réserves de la plante ;
- produire immédiatement ou investir sur la structure et la vitalité de la vigne.
La conclusion générale est que le temps l’emporte sur l’espace : des petites décisions répétées dans le bon sens transforment durablement le système.
Le diagnostic de plantation pour « planter pour 100 ans »
Vers la fin de la matinée, un ensemble de questions est récapitulé autour de la plantation d’une vigne « pour 100 ans » :
- génétique ;
- architecture racinaire ;
- qualité de la greffe ;
- modalités de plantation ;
- taille ;
- conduite ;
- couverture du sol ;
- fertilité ;
- minéralité ;
- biologie.
L’idée est qu’il faut revoir l’ensemble du système, sans chercher une recette unique.
Échanges avec la salle
Plusieurs questions sont ensuite posées.
Sur la rentabilité économique
Un participant rappelle que les jeunes agriculteurs doivent faire face à des contraintes administratives et économiques très fortes, notamment en matière de rendement minimal pour accéder aux aides.
Les intervenants répondent que la productivité reste un objectif central, mais qu’elle doit être pensée dans la durée. Ils estiment que certaines pratiques agroécologiques ne diminuent pas nécessairement les rendements, voire peuvent les stabiliser ou les améliorer à terme, notamment quand elles restaurent l’état physiologique de la vigne et la fertilité du sol.
Ils reconnaissent toutefois qu’en situation de manque d’eau durable, on ne peut pas faire de miracles, et que des adaptations économiques seront probablement nécessaires.
Sur les cépages adaptés au climat
Une question porte sur l’adaptation variétale, avec mention de cépages anciens comme le morastel ou le ribeyrenc.
Il est répondu que cette question est importante, mais qu’elle ne peut être séparée de celles du porte-greffe, du sol, de l’architecture racinaire et de la conduite. Les intervenants considèrent que la diversification variétale fait partie des pistes à explorer, sans être une réponse unique.
Sur l’ébourgeonnage
À la question de savoir jusqu’à quand ébourgeonner sans pénaliser la plante, il est répondu que l’intervention très précoce est la plus favorable si l’on veut vraiment orienter la dynamique de croissance. Au-delà de quelques feuilles étalées, l’effet devient moins intéressant d’un point de vue énergétique.
Sur le pâturage dans les vignes
À propos du pâturage d’animaux dans les vignes, la réponse est nuancée. Le pâturage tournant dynamique est présenté comme potentiellement intéressant pour stimuler la biologie, mais son usage dans les vignes est jugé complexe et parfois contre-productif si le système n’est pas très bien maîtrisé.
Intervention d’Olivier Husson
En fin de matinée, Olivier Husson est invité à donner son regard sur les échanges.
Il reprend plusieurs idées fortes :
- la nécessité de faire un diagnostic pour regarder vers l’avenir plutôt qu’une simple autopsie du passé ;
- l’importance de l’énergie dans les systèmes agricoles ;
- le rôle central de la photosynthèse comme source de toute l’énergie du système ;
- l’existence de seuils dans les processus de régénération.
Selon lui, la reconstruction des sols, de leur structure, de leur réserve utile et de leur résilience passe nécessairement par une forte productivité photosynthétique, capable d’alimenter l’ensemble des organismes du système.
Il insiste aussi sur l’importance de reconstituer les réserves, car un système sans réserve est un système sans résilience, vulnérable aux changements.
Son intervention se conclut sur une forme d’optimisme prudent : malgré l’ampleur des dégradations, il estime que les connaissances existent pour régénérer les sols et, avec eux, le climat local, à condition d’aller assez vite.
Clôture de la matinée
La matinée se termine dans une ambiance conviviale, avec plusieurs traits d’humour, des cadeaux symboliques remis aux intervenants, puis une invitation à rejoindre le buffet.
Luc Fanta conclut en invitant chacun à faire sa « mise en réserve » avant la reprise de l’après-midi, de manière à la fois sérieuse et légère.
L’ensemble de cette ouverture pose les bases d’une viticulture agroécologique pensée comme :
- une agronomie du vivant ;
- une viticulture de prévention ;
- une écologie appliquée à la parcelle ;
- un travail collectif ;
- une vision de long terme pour des vignes « pour 100 ans ».