Agriculture bio de conservation : au-delà des étiquettes, Raphael Charles
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Agronome et expert en grandes cultures, Raphaël Charles, dirige le Département Suisse romande du FIBL. Il vient ici nous parler de ses en agriculture biologique de conservation des sols
Introduction
Ce webinaire de la chaîne YouTube du Centre national d’agroécologie accueille Raphael Charles, agronome au FiBL sur les systèmes en grande culture. Le FiBL est présenté comme l’un des principaux instituts mondiaux de recherche sur l’agriculture biologique, présent notamment en Allemagne, en France, en Autriche, en Hongrie et en Suisse. Raphael Charles appartient au département suisse romand.
En introduction, il rappelle son parcours : après avoir travaillé environ 20 ans dans l’agriculture conventionnelle, notamment à Agroscope, il dirige depuis 10 ans le département Suisse romande du FiBL. Le FiBL compte environ 350 personnes en Suisse, principalement en Suisse alémanique, avec un plus petit département romand chargé notamment du lien avec la pratique francophone. Cela explique les nombreux échanges avec la France et avec les collègues de FiBL France.
Raphael Charles précise qu’il intervient ici en tant que chercheur. La recherche vise à comprendre les systèmes et n’apporte pas toujours immédiatement des solutions directement applicables. L’objectif du FiBL est néanmoins de rester proche de la pratique, afin de combiner compréhension des systèmes et recherche de solutions concrètes.
L’intervention propose :
- quelques rappels sur les grands leviers de l’agriculture biologique de conservation ;
- un état des lieux rapide ;
- surtout, une présentation de résultats issus de différents projets menés ces dernières années.
Les menaces sur la qualité du sol
Raphael Charles rappelle qu’un programme de recherche sur la ressource sol a mis en évidence quatre grandes menaces principales pour la qualité des sols :
- le tassement ;
- la perte de matière organique ;
- l’érosion ;
- la perte de biodiversité.
Ces menaces sont influencées par :
- les techniques culturales ;
- les systèmes de production ;
- les contextes agri-environnementaux ;
- la pression économique.
Dans ce cadre, l’agriculture biologique de conservation, comme l’agriculture de conservation en général, constitue une manière d’appréhender ces menaces, soit pour répondre à des dégradations déjà visibles, soit pour maintenir la qualité des sols.
Au-delà des étiquettes
Raphael Charles insiste sur le sous-titre de son intervention : « au-delà des étiquettes ». Selon lui, il ne s’agit pas seulement d’un ou deux leviers techniques, mais bien d’un système. Les étiquettes comme « AC » ou « ABC » sont utiles pour communiquer et se comprendre, mais elles deviennent limitantes lorsqu’elles enferment les pratiques dans des oppositions ou des silos.
Il rappelle qu’il n’existe pas de définition stabilisée de l’agriculture biologique de conservation des sols. On peut partir de la définition de l’agriculture de conservation donnée par la FAO, à laquelle on ajoute les piliers de l’agriculture biologique. Parmi les éléments les plus importants reviennent toujours :
- le travail du sol ;
- la couverture du sol ;
- la diversité de la rotation.
Il évoque aussi d’autres notions proches :
- agriculture régénérative ;
- agriculture du vivant ;
- agriculture du carbone ;
- permaculture ;
- agroforesterie ;
- agriculture syntropique.
Dans le contexte suisse, l’agriculture biologique est souvent jugée assez proche de l’agriculture régénérative, notamment lorsqu’elle ajoute :
- un enracinement permanent ;
- une couverture du sol permanente ;
- une attention forte à la biodiversité, y compris celle du sol ;
- l’intégration des animaux ;
- une perturbation minimale du sol ;
- une gestion adaptée au site.
Son propos se veut donc davantage rassembleur que dogmatique.
Développement historique de l’ABC et des recherches associées
Raphael Charles rappelle que les travaux sur ces questions ne sont pas nouveaux. Il cite plusieurs dispositifs et projets qui, depuis plus de 20 ans, ont contribué à faire avancer les connaissances :
- l’essai DOC en Suisse, qui compare depuis plus de 40 ans des systèmes biodynamiques, biologiques et conventionnels ;
- des essais mis en place au début des années 2000 sur différents procédés de travail du sol en bio, notamment sur le site principal du FiBL ;
- des projets européens comme Tilman Org, qui ont permis de relier les différentes initiatives ;
- différents dispositifs centrés sur la qualité du sol, son fonctionnement et les systèmes simplifiés de travail du sol.
Il souligne que l’ABC relève d’un processus d’innovation long, nourri par les essais, les expériences de terrain, les succès mais aussi les échecs.
Innover depuis des niches vers le « mainstream »
Raphael Charles présente ensuite une lecture plus conceptuelle du développement de ces pratiques. Il distingue :
- un paysage technique, sociopolitique et économique dominant, le « mainstream » ;
- des niches d’innovation, où se développent de nouvelles pratiques encore peu consolidées.
Selon lui, l’ABC, comme souvent l’agriculture biologique, se situe encore largement dans ces niches. Mais l’objectif de long terme est que ces innovations enrichissent progressivement le système dominant. Cela vaut aussi pour l’agriculture conventionnelle, qui peut apprendre des innovations, des prises de risque et des expérimentations menées par des agriculteurs pionniers et par des institutions engagées.
Il insiste sur l’importance de recevoir ces innovations comme des défis scientifiques plutôt que comme des discours à écarter. Il prend l’exemple des thés de compost : même si ces pratiques suscitent parfois du scepticisme, elles peuvent aussi conduire à approfondir les connaissances sur la vie du sol.
Les piliers techniques rappelés
Le travail réduit du sol
Raphael Charles rappelle les bases du travail réduit du sol. Il ne détaille pas toutes les machines, mais souligne qu’il existe aujourd’hui une très grande diversité d’outils, depuis les alternatives à la charrue jusqu’aux outils de préparation superficielle du lit de semence, en passant par différents outils d’interculture.
Il insiste sur plusieurs points :
- l’offre en machines et les innovations ont beaucoup progressé ;
- encore faut-il bien choisir et bien régler ces machines ;
- le travail du sol répond toujours à plusieurs objectifs :
- économiques ;
- nutrition des plantes ;
- protection des sols ;
- gestion de l’eau ;
- lutte contre les adventices.
Il rappelle que le labour, historiquement, n’est pas seulement un outil de désherbage : il sert aussi à déclencher la minéralisation et à rendre disponibles des éléments nutritifs.
Mais aujourd’hui, les enjeux sont aussi :
- la protection contre l’érosion, en particulier dans des régions en pente comme certaines zones suisses ;
- la conservation de l’eau dans un contexte de changement climatique ;
- la limitation des perturbations du sol.
Les adventices comme difficulté centrale
La gestion des adventices reste présentée comme l’un des défis majeurs de l’agriculture biologique, et donc de l’ABC. Raphael Charles distingue :
- les adventices annuelles ;
- les vivaces, notamment le chardon et le rumex.
Ce sont souvent ces vivaces qui contraignent les agriculteurs à revenir à des pratiques plus intensives de travail du sol, même lorsqu’ils souhaiteraient les réduire. Il souligne toutefois qu’il existe des progrès :
- de nouvelles connaissances sur la gestion de ces adventices ;
- de nouvelles machines ;
- des stratégies techniques plus fines.
Il pose une question importante : vaut-il mieux un bon labour à 20 cm, ou de nombreux passages plus superficiels mais répétés ? C’est l’un des enjeux centraux pour raisonner les systèmes.
Les couverts végétaux
Raphael Charles aborde ensuite les cultures intermédiaires, engrais verts ou couverts végétaux. Il insiste sur la diversité des solutions possibles :
- couverts avant cultures d’automne ;
- couverts avant cultures de printemps ;
- mélanges complexes ;
- aides à la décision pour composer ses propres mélanges.
Le point qu’il juge particulièrement intéressant aujourd’hui est celui des sous-semis. Ceux-ci permettent d’avoir, dès la moisson, une couverture vivante du sol, ce qui est particulièrement utile dans les contextes chauds et secs où il devient difficile d’implanter un couvert en juillet.
Dans ces systèmes, le couvert présent dans la céréale peut :
- se développer immédiatement après récolte ;
- produire de la biomasse pendant l’été et l’automne ;
- mieux sécuriser la couverture du sol.
Il attire cependant l’attention sur la fatigue des légumineuses, fréquemment sollicitées dans ces systèmes. Leur répétition accrue peut augmenter certains risques sanitaires, notamment liés à des champignons du sol comme l’aphanomyces.
La rotation comme élément clé
Raphael Charles rappelle qu’on confond trop souvent ABC et simple travail simplifié du sol. Or, la rotation est un levier fondamental, de même qu’en agriculture de conservation conventionnelle on a parfois tendance à ne parler que du semis direct en oubliant les autres piliers.
Selon lui, la rotation est cruciale, mais elle dépend aussi fortement du contexte économique :
- que peut-on produire ?
- que peut-on vendre ?
- quelles cultures trouvent des débouchés ?
Il insiste notamment sur le rôle de la rotation dans la gestion de la matière organique. La teneur en humus peut évoluer fortement selon :
- les espèces cultivées ;
- la présence de prairies ;
- les amendements organiques.
Il décrit le rôle majeur des prairies temporaires en Suisse, où le cahier des charges bio impose 20 % de prairie dans la rotation. Ces prairies permettent :
- d’augmenter la teneur en humus pendant 2 ou 3 ans ;
- puis d’alimenter les cultures suivantes à travers la décomposition de cette matière organique ;
- avant de relancer un cycle avec une nouvelle prairie quelques années plus tard.
Cette logique de cycle est importante pour la fertilité du sol et pour l’organisation de la rotation.
Les cultures associées
Les cultures associées sont présentées comme un levier de plus en plus important en bio. Raphael Charles cite l’exemple de projets européens ayant produit des fiches techniques sur ces associations.
Ces cultures associées présentent plusieurs intérêts :
- elles permettent de jouer sur les complémentarités entre céréales et légumineuses ;
- elles réduisent les risques dans des systèmes plus exigeants ;
- elles peuvent contribuer à stabiliser les rendements.
Il indique que les travaux en cours visent à conserver la valeur ajoutée alimentaire de ces associations, et pas seulement leur usage en fourrage. Il donne l’exemple de :
- blé + féverole ;
- avec l’objectif d’obtenir d’un côté un blé panifiable, de l’autre une féverole valorisable en alimentation humaine.
L’importance de connaître son sol
Raphael Charles insiste sur le fait que bien connaître son sol est une condition préalable pour s’engager en ABC. Il évoque à ce sujet l’ouvrage d’Olivier de Serres, qu’il présente comme un rappel ancien mais toujours pertinent de cette nécessité.
Avant de passer en ABC, il faut savoir :
- dans quel état est le sol ;
- s’il est prêt à supporter des exigences supplémentaires ;
- ou s’il faut d’abord améliorer certains points.
Il rappelle aussi que les recherches sur la qualité du sol ont produit aujourd’hui une grande quantité d’indicateurs :
- physiques ;
- chimiques ;
- biologiques, avec une importance croissante de la biologie du sol.
Le ratio matière organique / argile
Parmi les indicateurs qu’il juge particulièrement utiles, Raphael Charles met en avant la relation entre :
- la matière organique du sol ;
- la teneur en argile.
Comme les sols plus argileux peuvent stocker davantage de matière organique, le ratio matière organique / argile permet de corriger cet effet et de mieux apprécier le niveau de matière organique du sol.
Ce ratio est croisé avec des tests de terrain simples, comme le test bêche ou les scores VESS. Il indique qu’il existe une relation entre un bon ratio et une bonne qualité structurale observée à la bêche. Cet indicateur est utilisé avec les agriculteurs dans le cadre de diagnostics.
Un indice de perturbation du sol
Un autre travail important présenté par Raphael Charles concerne le développement d’un indice de perturbation du sol, appelé en anglais STIR.
Cet indice combine plusieurs dimensions :
- la vitesse de travail ;
- le type de travail ;
- la profondeur de travail ;
- la surface perturbée.
L’objectif est d’attribuer un score aux interventions :
- un simple passage sans modification du sol correspond à 0 ;
- un labour correspond à 100 points.
En additionnant les interventions sur une culture, puis sur une rotation, on obtient une estimation globale de l’intensité de perturbation.
Quelques ordres de grandeur donnés :
- une pomme de terre en labour peut atteindre environ 200 à 400 points selon les opérations ;
- une céréale représente environ 80 points ;
- une prairie en première année environ 40 points ;
- une prairie non retravaillée en deuxième ou troisième année : 0 point.
Il donne un exemple : une pomme de terre à 300 points, suivie de trois ans de prairie et d’une céréale, peut ramener l’intensité moyenne annuelle à un niveau proche de celui d’une rotation céréalière plus simple. Cet indice permet donc de raisonner le système à l’échelle de la rotation, plutôt que de juger une technique isolée.
Projet « hubs for soils » : comparer des systèmes de culture
Raphael Charles présente ensuite un projet intitulé Hubs for soils, traduit comme des pôles d’innovation pour des systèmes de culture améliorant le sol.
Ce projet, conduit avec plusieurs instituts suisses dont Agroscope, l’ETH de Zurich et le FiBL, a comparé trois réseaux de fermes sur environ une dizaine d’années :
- des fermes en agriculture conventionnelle ;
- des fermes en semis direct / agriculture de conservation ;
- des fermes en agriculture biologique.
L’objectif était de caractériser les pratiques et d’évaluer différents indicateurs de qualité du sol, notamment sur des parcelles de blé.
Caractérisation des trois groupes
Les systèmes étudiés présentent des profils cohérents :
- le conventionnel est caractérisé par :
- des rendements élevés ;
- une fertilisation azotée élevée ;
- de nombreux traitements, surtout fongicides ;
- un trafic important ;
- le semis direct se caractérise par :
- l’usage de couverts végétaux ;
- une forte diversité de rotation ;
- davantage d’herbicides ;
- une forte présence de légumineuses, notamment via les couverts ;
- le bio se caractérise par :
- une plus forte présence d’adventices ;
- un désherbage mécanique intensif ;
- des amendements organiques plus fréquents ;
- un travail du sol relativement élevé.
Carbone du sol
Les résultats montrent d’abord des tendances classiques sur le carbone du sol :
- en semis direct, enrichissement en carbone dans la couche de 0 à 5 cm ;
- protection de surface plus forte ;
- en conventionnel, couverture et carbone de surface plus faibles.
Mais un résultat jugé particulièrement intéressant est observé en bio :
- le stock de carbone en surface n’est pas si éloigné de celui du semis direct ;
- entre 20 et 50 cm, certaines parcelles bio présentent une tendance à un enrichissement en carbone.
L’explication jugée la plus probable est l’effet de l’enracinement profond des prairies, qui injecte du carbone en profondeur par la rhizodéposition.
Stabilité structurale
Sur la stabilité structurale du sol, mesurée notamment par le diamètre des agrégats, les résultats montrent quelque chose de proche entre :
- le semis direct ;
- les systèmes biologiques.
Raphael Charles souligne que cela va à l’encontre d’une crainte fréquente selon laquelle les systèmes bio travailleraient trop leur sol pour maintenir une bonne structure. Selon lui, la présence de prairies et l’usage plus fréquent d’amendements organiques expliquent probablement cette proximité avec les systèmes AC.
Vie du sol
Les analyses sur la vie du sol, notamment :
- les mycorhizes ;
- la biomasse microbienne ;
- la respiration du sol ;
montrent des niveaux assez proches entre bio et AC. Le bio présente toutefois, de manière générale, un taux de colonisation mycorhizienne un peu supérieur.
Raphael Charles insiste sur le fait qu’en bio, malgré un travail du sol régulier, il n’y a donc pas de raison de considérer systématiquement ces systèmes comme défavorables à la vie microbienne du sol.
Structure des communautés fongiques
L’analyse plus poussée de la structure des communautés fongiques de la rhizosphère montre que :
- les systèmes biologiques présentent une diversité plus importante ;
- les connexions entre communautés y sont plus nombreuses ;
- le semis direct se rapproche davantage du conventionnel que du bio sur ce point.
Parmi les explications avancées, Raphael Charles cite surtout le rôle du phosphore minéral, qui réduit les besoins de symbiose mycorhizienne dans les systèmes conventionnels. Il évoque aussi un possible effet d’une densité apparente plus forte en semis direct.
Pesticides
Le projet a aussi mesuré :
- le nombre de pesticides ;
- leur concentration.
Les systèmes conventionnels et en semis direct présentent des profils proches en nombre d’usages. En bio, on retrouve encore des résidus, qualifiés de « fantômes du passé », mais à des concentrations nettement plus faibles.
Ces différences se retrouvent dans certaines réponses observées sur la biomasse microbienne et les mycorhizes. Raphael Charles souligne ainsi que les pesticides participent bien à une pression sur la vie du sol.
Santé du sol et rendement
En combinant plusieurs indicateurs, le projet a produit un indice global de santé du sol. Cet indice est, en moyenne, meilleur en agriculture biologique que dans les deux autres systèmes, même s’il existe de fortes variations internes à chaque groupe.
Lorsqu’on relie cet indice aux rendements :
- en bio, la qualité du sol n’explique pas directement le rendement ;
- en conventionnel, les meilleurs rendements sont atteints là où la qualité du sol est élevée ;
- en AC, la situation est intermédiaire.
Raphael Charles souligne ici un point important : en bio, un très bon sol ne garantit pas automatiquement un rendement élevé, car d’autres facteurs sont limitants, notamment :
- la nutrition azotée ;
- la pression des maladies ;
- d’autres contraintes agronomiques.
Il rappelle donc que la qualité du sol ne doit pas être évaluée uniquement à l’aune du rendement, mais aussi au regard d’objectifs de durabilité et d’environnement.
Un réseau de fermes autour de la qualité du sol
Un autre projet a consisté à suivre un groupe d’agriculteurs et d’agricultrices intéressés par la qualité du sol, avec des outils comparables à ceux du projet précédent.
Les pratiques observées montrent une réelle volonté d’améliorer le bilan humique :
- apports de compost ;
- couverts végétaux ;
- fumier, parfois acheté.
Mais les diagnostics révèlent que, malgré ces efforts :
- beaucoup de parcelles restent insuffisantes en matière organique ;
- la qualité structurale est souvent encore médiocre.
Raphael Charles distingue alors trois grands profils :
- un groupe très orienté couverts végétaux et légumineuses, mais sans bétail et avec peu d’amendements organiques ;
- un groupe de grandes cultures restituant les pailles, mais sans prairie ni élevage ;
- un groupe de polyculture-élevage, avec plus d’amendements organiques et des prairies dans la rotation.
Les indicateurs montrent que les meilleurs résultats en matière de ratio matière organique / argile et d’activité microbienne se trouvent dans les systèmes de polyculture-élevage.
Il en tire une leçon importante : les pratiques actuelles racontent aussi l’histoire passée des sols. Les efforts engagés ne produisent pas instantanément des effets visibles. Souvent, les agriculteurs les plus engagés dans la protection du sol sont précisément ceux qui partent des situations les plus dégradées.
Autrement dit, il ne suffit pas de se revendiquer de l’AC ou de l’ABC pour que le sol soit déjà en bon état. Il faut travailler dans la durée.
Le réseau Adventisol en bio
Raphael Charles présente enfin un réseau nommé Adventisol, centré sur la conciliation entre :
- la gestion des adventices ;
- la qualité du sol.
Ce réseau suit neuf fermes bio de Suisse romande engagées dans cette problématique.
Intensité de perturbation du sol
L’indice STIR y montre :
- de fortes différences entre fermes ;
- mais globalement un travail du sol encore assez intensif ;
- avec des valeurs souvent supérieures à 100.
Depuis 2018, l’évolution est faible : les pratiques restent intensives. L’indice reflète surtout le poids des cultures exigeantes dans les rotations.
Raphael Charles en conclut que l’intensité du travail du sol demeure un défi majeur.
Couverture du sol
Les mesures de couverture du sol montrent également des différences importantes entre fermes. La couverture dépend d’abord du choix des cultures dans la rotation.
Dans le temps, certaines fermes ont toutefois amélioré :
- la gestion des résidus ;
- le maintien de résidus en surface ;
- l’usage de certains outils comme la rotoétrille.
Cela témoigne d’une évolution réelle des pratiques.
Bilan carbone et fertilisation azotée
Le suivi des apports de carbone montre que, dans ces systèmes avec peu ou pas d’élevage :
- la culture elle-même reste la principale source de carbone ;
- certains changements de pratiques, comme l’introduction plus poussée de couverts végétaux, se voient clairement dans les indicateurs.
La fertilisation azotée, quant à elle, reste relativement stable dans le temps, mais les écarts entre fermes sont importants. On observe des stratégies très différentes :
- certaines fermes restent à des niveaux très faibles d’apports azotés, dans une logique très extensive ;
- d’autres, selon les cultures, montent à des niveaux relativement élevés pour du bio, autour de 80 à 100 d’azote en médiane.
Enseignements généraux
En conclusion, Raphael Charles rappelle plusieurs points essentiels :
- De nombreux leviers sont mobilisables en ABC.
- Il ne faut pas s’arrêter à des principes simplifiés comme « ne pas travailler le sol ».
- Il faut rester décomplexé par rapport au labour : un labour bien conduit, combiné à d’autres leviers, peut permettre de maintenir une bonne qualité du sol.
- Il est encore difficile de fournir des recettes simples et universelles.
- Il faut soutenir des systèmes de culture plutôt que des techniques isolées, notamment dans les politiques publiques.
- Les indicateurs quantitatifs évoluent lentement.
- En revanche, la qualité des interventions progresse nettement :
- meilleure gestion des couverts végétaux ;
- meilleure production de biomasse ;
- couverture semi-permanente du sol ;
- meilleure gestion des résidus.
- Le travail du sol reste malgré tout encore intensif, notamment à cause de la gestion des adventices.
- La fertilisation azotée dépend de choix très structurants à l’échelle de la ferme.
- La prairie joue un rôle central dans les systèmes suisses, et ses réductions conduisent souvent à des impasses :
- sur la matière organique ;
- sur les adventices ;
- sur l’équilibre global du système.
Il insiste sur le fait qu’un couvert végétal annuel ne remplace pas une prairie.
Échanges avec le public
Sur les innovations mécaniques et les besoins actuels
Interrogé sur les besoins en innovation, Raphael Charles répond qu’il existe déjà une grande diversité de machines. Selon lui, le principal manque concerne plutôt :
- l’expertise sur leur réglage fin ;
- la maîtrise de la profondeur de travail ;
- la bonne utilisation selon les contextes.
Il estime qu’il y a parfois une forme de surmécanisation, en particulier dans le contexte suisse, et qu’il faudrait déjà mieux valoriser les outils existants.
Il note néanmoins de fortes évolutions :
- dans les outils de désherbage ;
- dans l’usage de l’intelligence artificielle ;
- dans la finesse de réglage de machines autrefois plus rudimentaires.
Il donne aussi l’exemple de la betterave bio, désormais parfois plantée plutôt que semée, pour faciliter la gestion du désherbage. Même si cela peut sembler économiquement excessif, cela montre jusqu’où vont aujourd’hui certaines évolutions techniques.
Sur la suppression du glyphosate pour détruire les couverts
À propos de la suppression possible du glyphosate dans certains dispositifs, notamment en Belgique, Raphael Charles rappelle que le glyphosate constitue une frontière claire entre AC et ABC.
Il estime que sa suppression représente une contrainte forte, qui modifie profondément les perspectives des systèmes de conservation conventionnels. Il juge que cela peut sembler injuste au regard de la contribution de l’AC à la protection des sols.
Cependant, il observe aussi que les systèmes les plus aboutis ont souvent déjà réduit très fortement leurs usages de glyphosate. Il évoque plusieurs pistes :
- travailler avec des couverts relais ;
- préparer un couvert vivant avant même la destruction du précédent ;
- broyer la biomasse avant l’hiver ;
- disposer ensuite d’un seigle ou d’un trèfle incarnat déjà en place ;
- utiliser ensuite du scalpage ou d’autres destructions superficielles.
Il cite à ce sujet des travaux menés avec AgriGenève sur ces couverts relais.
Sur la réglementation suisse imposant 20 % de prairie
Questionné sur l’organisation des débouchés, Raphael Charles explique que cette règle est ancienne dans le cahier des charges bio suisse et qu’elle a été intégrée de longue date par la profession.
Les solutions passent par :
- les échanges entre fermes ;
- la proximité de zones d’élevage ;
- la transformation de certains fourrages ;
- l’obligation croissante de recourir à des fourrages de base suisses pour les ruminants ;
- des usages internes à la ferme, comme le broyage et la restitution au sol ;
- dans certains systèmes maraîchers, le transfert de biomasse depuis les prairies.
Il souligne que cette contrainte a aussi favorisé une reconnexion entre fermes, filières et territoires.
Conclusion
Pour conclure, Raphael Charles rappelle que les développements régionaux autour de l’AB, de l’AC et de l’ABC sont particulièrement stimulants lorsqu’ils se construisent collectivement, par croisement des regards, des systèmes et des expériences.
Il mentionne enfin les 10 ans du département Suisse romande du FiBL, célébrés cette année à travers plusieurs événements locaux.
Son intervention se termine sur une invitation à continuer à observer, décrire et comprendre les sols avec les agriculteurs eux-mêmes, notamment à travers des outils simples comme les fosses pédologiques et les tests de terrain. Selon lui, cette capacité des paysans à décrire eux-mêmes leurs sols constitue un point central pour progresser.