Semis direct et apiculture
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Vidéo réalisée par le comité agricole du pays Toulois
Présentation de l’initiative
Cette rencontre est consacrée au lien entre semis direct, agriculture de conservation et apiculture. À l’issue des échanges, une démonstration est prévue autour des remorques portant les ruches. L’apiculteur présentera également les fruits et légumes issus de son jardin, mis en valeur grâce à la pollinisation.
Michel Grosjean, président du Comité agricole du Pays Toulois, introduit rapidement les participants et les personnalités présentes. Il cite notamment des agriculteurs du secteur, des représentants de l’État, des élus locaux, des représentants du conseil départemental, de la communauté de communes, de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, ainsi que Gilles Malfroy, qui accueille gracieusement la réunion dans son établissement.
Le Comité agricole du Pays Toulois
Le Comité agricole du Pays Toulois, ou CAPT, est une ancienne association créée en 1965, anciennement appelée groupement de vulgarisation agricole. Elle regroupe des agriculteurs du Pays Toulois et des cantons limitrophes.
Sa mission est de contribuer au développement agricole et rural du Toulois.
Naissance de « Cultivons mellifère »
Le projet Cultivons mellifère est né à la suite d’une rencontre, en 2017, avec une apicultrice professionnelle.
Cette expérimentation repose sur une prise de conscience : agriculture et apiculture, bien que voisines et interdépendantes, se connaissent encore trop peu. Le projet part de deux constats :
- les apiculteurs déplorent le manque de ressources alimentaires pour les abeilles ;
- les agriculteurs ont besoin des pollinisateurs pour améliorer la pollinisation de leurs cultures.
L’objectif est donc de rapprocher ces deux mondes, de montrer leur complémentarité et leur réciprocité.
Selon les intervenants, cette expérimentation a l’avantage d’être reproductible partout. Elle a déjà commencé à inspirer d’autres structures et territoires.
Les partenaires financiers
Les organisateurs remercient les partenaires ayant contribué au projet :
- l’Union européenne, par les fonds Leader ;
- le conseil départemental ;
- la communauté de communes Terres Touloises ;
- le Pays Terres de Lorraine ;
- la chambre d’agriculture.
Les objectifs recherchés
L’idée générale est résumée ainsi :
- plus de plantes mellifères, c’est plus d’abeilles et de pollinisateurs ;
- plus d’abeilles, c’est une meilleure pollinisation des cultures ;
- une meilleure pollinisation peut conduire à de meilleurs rendements ;
- de meilleurs rendements permettent un meilleur revenu agricole.
Les organisateurs rappellent aussi qu’il n’y a pas que les abeilles parmi les pollinisateurs : d’autres insectes sauvages interviennent également.
Le dispositif mis en place
Pour mener l’expérimentation, le comité s’est équipé de matériel spécifique.
Les ruches en transhumance
Deux remorques de transhumance ont été aménagées. Chacune peut supporter quinze ruches. Elles sont déplacées de parcelle fleurie en parcelle fleurie selon les besoins, dès lors que les apiculteurs estiment que les abeilles ne trouvent plus assez de რესsource sur place.
Le principe est donc de suivre les floraisons et les fins de floraisons, et d’observer ce qui se passe lorsque les ruches sont installées sur le terrain.
Le suivi par balances connectées
Le projet s’appuie aussi sur une instrumentation moderne. Des balances connectées sont installées sous les ruches. Elles donnent des informations toutes les dix minutes sur :
- le poids de la ruche ;
- la température ambiante au pied de la ruche ;
- la vitesse du vent ;
- la force des rafales ;
- l’humidité ;
- les précipitations.
Au moment de l’intervention, plus de 70 000 lignes de données ont déjà été enregistrées.
Le matériel pédagogique
Des combinaisons d’apiculteur ont été achetées pour permettre des visites en sécurité. En 2019, vingt-neuf visites plus ou moins officielles ont déjà été organisées.
Une démarche de sensibilisation et de démonstration
Les porteurs du projet se fixent des objectifs jugés « non prétentieux », mais ambitieux dans leur portée collective. Ils souhaitent que leurs observations servent à :
- favoriser les échanges entre agriculteurs, apiculteurs et écocitoyens ;
- sensibiliser ;
- moderniser ;
- fédérer ;
- expérimenter ;
- mesurer ;
- démontrer ;
- vulgariser ;
- anticiper.
Le projet a impliqué :
- 24 agriculteurs dans le Toulois ;
- 6 apiculteurs du syndicat APIES ;
- 8 communes où les ruches ont été transhumées.
La communication vers la population a pris la forme de 22 manifestations, réunions, visites de ruchers et autres diffusions.
Les organisateurs estiment pouvoir dire que la collaboration entre agriculteurs et apiculteurs est une réussite totale.
Les microparcelles mellifères
Le projet comprend aussi la mise en place d’environ quarante microparcelles.
La coopérative agricole a fourni des semences de différentes espèces, notamment :
- plusieurs types de luzerne, précoces et tardives ;
- du sainfoin ;
- du lotier.
Ces microparcelles ont une vocation à la fois expérimentale et pédagogique. Elles permettent de montrer quels types de cultures mellifères peuvent être implantés dans la région, tout en servant à effectuer des comptages d’abeilles.
Un travail doit encore être poursuivi pour renforcer cette dimension pédagogique, notamment à destination des écocitoyens et des écoles.
Le point de vue des apiculteurs
Le président d’APIES prend ensuite la parole. Il cite plusieurs apiculteurs engagés dans la démarche, dont Daniel Hollinger, Yvan Georges, Gérard Richard, Nicolas Cunin, ainsi que Philippe Delaire.
Il précise qu’APIES compte 341 adhérents, représentant un peu plus de 3 000 ruches. La moyenne est d’une dizaine de ruches par adhérent, même si certains peuvent en avoir jusqu’à 200. Ce maillage de petits ruchers est présenté comme un atout pour le territoire.
L’apiculteur, un éleveur
Il insiste sur un point essentiel : un apiculteur est d’abord un éleveur, dès sa première ruche. Cela implique :
- une responsabilité vis-à-vis de son cheptel ;
- une volonté de ne pas le perdre ;
- le souci de l’améliorer et de le faire prospérer ;
- une responsabilité sanitaire.
Comme les abeilles peuvent butiner dans un rayon de trois kilomètres, une ruche malade peut contaminer d’autres ruches autour. Les associations apicoles travaillent donc à faire comprendre l’importance de la solidarité sanitaire.
La formation au sein d’APIES
APIES organise des formations internes, notamment sur l’élevage de reines. L’association travaille aussi avec d’autres structures régionales pour éviter les doublons, en particulier avec des ruchers-écoles qui assurent la formation théorique et pratique des nouveaux adhérents.
L’intérêt du projet pour les apiculteurs
Les apiculteurs expliquent qu’ils étaient eux-mêmes à la recherche de couverts mellifères, sans toujours savoir comment y accéder ni où les trouver. Le rapprochement avec les agriculteurs leur a donc paru très utile.
L’enjeu, pour eux, est de savoir où se trouvent les ressources mellifères au bon moment, car même avec des colonies en bonne santé, des ruches trop éloignées des fleurs ne peuvent pas valoriser ces ressources.
Le président d’APIES conclut sur une formule imagée : au départ, les apiculteurs sont venus prudemment, « avec une grande fourchette en bois comme avec le diable », mais désormais ils viennent « avec une grosse cuillère à miel ».
Le témoignage d’un agriculteur en semis direct sous couvert
Bruno Séné, agriculteur à Bavincourt, près de Bar-le-Duc dans la Meuse, intervient pour expliquer l’intérêt de l’agriculture de conservation sur sa ferme.
Il est engagé dans l’APAD, l’Association pour la promotion d’une agriculture durable. Depuis quatre ans, il pratique ce qu’il appelle la culture sous couvert permanent.
Une couverture végétale permanente
Il explique qu’il parvient progressivement à couvrir en permanence l’ensemble de sa ferme, à l’échelle de la rotation. Les espèces utilisées sont principalement :
- la luzerne ;
- le trèfle blanc ;
- le lotier.
Dans son contexte pédoclimatique, la luzerne lui semble être la meilleure solution.
Il y a ainsi de la luzerne dans toutes les cultures. Elle fleurit au début du mois de juin, pendant environ un mois, et reste présente jusqu’à la récolte, y compris dans le blé ou le colza. Certaines années, de loin, certaines parcelles de blé ressemblent à des luzernières.
Un système sans travail du sol
Ce système repose sur l’absence totale de travail du sol. L’objectif est notamment de réduire l’utilisation des produits phytosanitaires.
Après quelques semaines, la luzerne repart et reprend sa croissance. À la période évoquée, la ferme entière est couverte de luzerne en fleurs, à un moment où il y a peu d’autres fleurs dans le paysage.
Huit mois de fleurs sur la ferme
L’agriculteur explique avoir compté, l’année précédente, environ huit mois de floraison sur son exploitation :
- d’abord les fleurs de colza ;
- ensuite les fleurs de féverole ;
- puis les fleurs de luzerne dans les céréales ;
- en parallèle, le sarrasin ;
- enfin, le colza semé fin juillet-début août avec du sarrasin, qui fleurit trois semaines plus tard.
À ce moment-là, il peut dire que 100 % de la ferme est couverte de fleurs, grâce au sarrasin et à la luzerne.
Une forte réduction des insecticides
Il déclare aimer « faire pousser des choses » et précise que les insecticides sont quasiment bannis de la ferme. En cas de pression extrême mettant sérieusement en péril la production, il peut encore intervenir, mais il souligne que cela lui coûte moralement.
Pour lui, ces systèmes sont complémentaires et en progression. Il estime que les oppositions de principe entre professions font perdre beaucoup d’énergie au regard de ce que chacun peut apporter aux autres.
La participation de la Fabrique
Denis Cordonnier, président de la Fabrique, présente ensuite la structure.
La Fabrique est une entreprise à but d’emploi créée dans le cadre de la démarche Territoire zéro chômeur de longue durée. Elle rassemble des hommes et des femmes longtemps privés d’emploi, mais aussi de nombreux autres acteurs du territoire : élus, entreprises, associations et citoyens.
Une expérimentation ancrée dans le territoire
Selon lui, quatre atouts permettent la réussite de cette aventure :
- l’inscription dans une histoire où le chômage est devenu intolérable ;
- un cadre légal, issu de la loi de 2016 ;
- une expérimentation menée à petite échelle sur un territoire restreint ;
- un tissu humain local exceptionnel.
Les activités développées
Créée fin 2016, la Fabrique représente au moment de l’intervention environ 70 emplois et une dizaine d’activités :
- bûcheronnage ;
- recyclerie ;
- maraîchage ;
- prestations de service pour les entreprises ;
- gestion de parc matériel, notamment pour les communes ;
- utilisation du semoir pour implanter les plantes mellifères.
Le président insiste sur le fait que ce projet amène chacun à changer de regard, à la fois sur les personnes privées d’emploi, sur le chômage, sur les utopies concrètes, mais aussi sur les relations entre agriculteurs et apiculteurs.
Il souligne que les plantes mellifères, les bourraches, les cosmos et autres cultures mises en place sont bénéfiques à la fois pour les abeilles, pour les apiculteurs, pour les agriculteurs, pour la Fabrique, pour les liens humains et pour la santé.
Les réactions des élus
Plusieurs élus prennent ensuite la parole pour saluer l’initiative.
Une réponse à l’« agri-bashing »
Un intervenant souligne que, dans un contexte d’« agri-bashing », il est important de montrer le visage réel de l’agriculture à des concitoyens qui ont parfois des jugements trop rapides. Il félicite les initiateurs du projet, le Comité agricole du Pays Toulois et les apiculteurs, en estimant qu’il s’agit d’une piste d’avenir.
Les débats sur les pratiques agricoles
Un autre élu, agriculteur lui-même, explique qu’il ne faut pas se contenter de « greenwashing ». Il rappelle l’évolution de l’usage du glyphosate, autrefois beaucoup plus coûteux et réservé à des usages ciblés, alors qu’il est aujourd’hui bon marché, ce qui a changé les pratiques.
Il considère que la pression environnementale actuelle pousse les agricultures à progresser. Il évoque notamment les avancées sur l’agriculture sous couvert, y compris en agriculture biologique, avec des pistes de travail sans destruction chimique du couvert.
Il nuance cependant certains arguments et rappelle qu’une étude récente de l’INRA et du CNRS a montré que l’agriculture biologique était globalement plus favorable aux abeilles.
L’idée défendue est qu’il faut permettre la coexistence de différentes formes d’agriculture et refuser les simplifications.
L’importance de « faire ensemble »
Jean-François Husson insiste sur l’importance du « faire ensemble ». Selon lui, ce type d’initiative montre que des femmes et des hommes d’horizons différents, avec des parcours, des métiers et des sensibilités politiques diverses, peuvent se mobiliser ensemble.
Il rend hommage à l’esprit d’ouverture, de dialogue, d’échange et même de contradiction constructive qui anime le projet. Pour lui, ces qualités sont essentielles sur les sujets environnementaux et écologiques.
Il défend une écologie positive, qui ne soit pas seulement un regard sur l’environnement naturel, mais aussi une manière de renforcer les relations entre les femmes et les hommes.
Agriculture et environnement, des mondes indissociables
Audrey Normand, vice-présidente en charge de l’agriculture et de l’environnement au conseil départemental, explique que la collectivité s’est engagée dans la préservation de la biodiversité et de l’environnement.
Elle dit avoir à cœur de réconcilier agriculture et environnement, ou de montrer qu’ils n’ont pas à être opposés. Selon elle, ces deux dimensions sont parfaitement compatibles et même naturellement indissociables.
Elle rappelle que le financement public a permis de lancer le projet, notamment pour l’achat du matériel, mais que rien n’aurait été possible sans l’engagement des femmes et des hommes impliqués sur le terrain.
Une transition à la fois écologique, sociale et démocratique
Dominique Potier conclut en soulignant la qualité humaine et démocratique de la matinée. Il dit voir dans cette rencontre l’expression d’une démocratie apaisée, d’une capacité au dialogue et d’une vitalité de la société civile locale.
Pour lui, la transition ne sera pas seulement écologique : elle devra aussi être sociale et démocratique.
Il voit dans ce type de démarche une alliance entre apiculteurs, agriculteurs, territoires et initiatives locales pour reconstruire un nouveau contrat social et écologique.
Le salut de la sous-préfète
La sous-préfète, récemment arrivée à Toul, remercie les organisateurs de leur invitation. Elle dit mesurer déjà le travail remarquable accompli par le Comité agricole et salue l’initiative locale au-delà des polémiques et des aspects les plus techniques.
Conclusion de la matinée
La matinée se poursuit ensuite à une centaine de mètres, près d’un rucher, autour d’un apéritif préparé par Gilles Malfroy.
Les participants sont invités à découvrir les ruches, ainsi que différents légumes et fruits apportés par Gérard, présentés comme le résultat concret d’une bonne pollinisation.
L’ensemble de la rencontre met ainsi en avant une idée simple : le rapprochement entre semis direct, agriculture de conservation et apiculture peut produire des bénéfices agronomiques, écologiques, économiques et humains.