Noël Lassus - La vigne agro-forestière

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Dans cette intervention, Noël Lassus raconte surtout l’histoire d’un vignoble devenu un « petit vignoble », désormais réduit à une faible surface intégrée dans une exploitation plus diversifiée, avec prairies et cultures. Loin de la monoculture, cette évolution est née d’un constat : malgré la suppression progressive des intrants chimiques, les sols ne fonctionnaient plus, avec de faibles rendements et des problèmes sanitaires répétés. La découverte de l’agroforesterie, grâce à Arbre et Paysage 32, a alors ouvert une nouvelle voie. Son objectif est de reconstruire la fertilité des sols en augmentant la matière organique, notamment par les couverts végétaux et surtout par l’arbre, réintroduit au cœur de la vigne. Noël Lassus replace ce choix dans une histoire ancienne : la vigne a longtemps coexisté avec les arbres et les animaux. Son projet vise ainsi à recréer l’équilibre traditionnel des paysages gascons, mêlant vigne, arbres, prairies, cultures et élevage.

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Résumé
Dans cette intervention, Noël Lassus raconte surtout l’histoire d’un vignoble devenu un « petit vignoble », désormais réduit à une faible surface intégrée dans une exploitation plus diversifiée, avec prairies et cultures. Loin de la monoculture, cette évolution est née d’un constat : malgré la suppression progressive des intrants chimiques, les sols ne fonctionnaient plus, avec de faibles rendements et des problèmes sanitaires répétés. La découverte de l’agroforesterie, grâce à Arbre et Paysage 32, a alors ouvert une nouvelle voie. Son objectif est de reconstruire la fertilité des sols en augmentant la matière organique, notamment par les couverts végétaux et surtout par l’arbre, réintroduit au cœur de la vigne. Noël Lassus replace ce choix dans une histoire ancienne : la vigne a longtemps coexisté avec les arbres et les animaux. Son projet vise ainsi à recréer l’équilibre traditionnel des paysages gascons, mêlant vigne, arbres, prairies, cultures et élevage.


Historique et évolution du vignoble

Noël Lassus explique avant tout l’histoire de ce vignoble, qui est redevenu un « petit vignoble » dans la mesure où il ne reste aujourd’hui qu’une toute petite surface de vignes. Cette surface est désormais intégrée au milieu d’une exploitation plus diversifiée, comportant aussi des prairies et des cultures. On n’est donc plus du tout dans l’optique d’une monoculture de vigne.

Le fait d’être à la retraite, dit-il avec humour, l’a amené à réfléchir davantage. Cette réflexion l’a conduit à revenir sur l’évolution du domaine et sur les conséquences des pratiques mises en place depuis une quinzaine d’années. La vigne avait été conduite de la manière la plus « propre » possible, en supprimant tout ce qui relevait des intrants chimiques, en dehors des produits phytosanitaires. Mais cette démarche a abouti à un constat très négatif : le sol ne fonctionnait plus du tout.

Les conséquences étaient visibles :

  • des rendements catastrophiques ;
  • des problèmes phytosanitaires à répétition ;
  • un fonctionnement agronomique globalement dégradé.

La découverte de l’agroforesterie

Il y a environ trois ans, Noël Lassus entend parler de l’agroforesterie, notamment grâce à la structure départementale Arbre et paysage 32. Avec cette structure, plusieurs formations sont suivies, montrant que l’association de couverts végétaux et de plantations d’arbres peut modifier en profondeur le fonctionnement du sol et des cultures.

L’idée centrale retenue est la suivante : ce qui manque au système pour retrouver une agronomie fonctionnelle et de la fertilité, c’est la matière organique.

Selon l’intervenant, si la matière organique atteint un niveau suffisant :

  • le sol retrouve un meilleur équilibre ;
  • la plante n’est plus en déséquilibre ;
  • il n’y a plus les mêmes appels de ravageurs ou de champignons ;
  • la culture devient plus stable sur le plan sanitaire.

Le problème est que les taux de matière organique mesurés sont très faibles, de l’ordre de 1 à 2 % au maximum. Il faut donc apporter quelque chose au système.

Les limites des couverts végétaux dans la vigne

La première idée a été d’introduire des couverts végétaux. Dans les premières formations suivies une dizaine d’années auparavant, il était expliqué qu’il fallait les enfouir assez tôt. Or, dans ces sols argilo-calcaires, il est impossible d’entrer dans les vignes au printemps sans provoquer des ornières très profondes. Cette solution n’était donc pas envisageable.

Par la suite, l’évolution des connaissances a montré que des couverts simplement couchés et laissés au sol pouvaient donner de meilleurs résultats. Cette perspective devenait plus intéressante, car coucher une plante au printemps reste possible : la végétation elle-même constitue alors un support portant pour les outils.

Une première étape a donc consisté à semer différentes espèces, soit en monoculture, soit en mélanges de type méteil.

Mais un autre problème est alors apparu : non plus un problème agronomique, mais un problème social. Dans la vigne, beaucoup de travaux se font à pied. Lorsque les couverts végétaux se développent fortement, ils gênent beaucoup les travailleurs. Le personnel ne voulait plus entrer dans des vignes totalement couvertes de végétation, parfois haute et dense. La féverole est donnée comme exemple d’un couvert qui pousse très bien et atteint une taille importante.

Différentes modalités ont été testées :

  • un rang sur deux ;
  • puis uniquement la bande de passage des roues du tracteur.

Mais dans ce dernier cas, seul un tiers de la surface était effectivement couvert. À ce rythme, il faudrait environ trente ans pour augmenter la matière organique de 1 %. Cela apparaît beaucoup trop lent.

En outre, ces couverts végétaux sont surtout cellulosiques et apportent finalement assez peu de matière organique stable. Il faut donc envisager d’autres sources.

Les solutions envisagées pour apporter de la matière organique

Plusieurs options sont examinées puis écartées.

La paille

La paille pourrait être apportée au sol, mais cela pose plusieurs problèmes :

  • en prélevant la paille sur une autre parcelle, on prive cette parcelle de sa ressource ;
  • le transport a un coût ;
  • l’épandage est coûteux en main-d’œuvre.

Ce n’est donc pas une solution jugée réellement satisfaisante.

Le fumier et le compost

Le fumier et le compost ne sont pas disponibles sur place, puisque l’exploitation ne comportait pas d’animaux. Il faudrait donc les importer. De plus, Noël Lassus considère que ces apports ne fournissent pas non plus la matière organique stable recherchée pour rétablir durablement l’équilibre du sol. Cette option n’est donc pas retenue.

Le bois et le BRF

Reste alors la question de l’apport de bois. Le sol a besoin de lignine pour construire la matière organique recherchée. Il serait possible d’apporter des écorces, mais cela n’apparaît pas très performant. L’intérêt du BRF est également évoqué, mais là encore se pose le problème du fait de ne pas le produire sur place.

Les limites sont claires :

  • coût d’achat ou de production extérieure ;
  • coût de transport ;
  • raréfaction probable de la ressource avec le temps, si chacun conserve ses propres bois et pailles pour ses sols ;
  • concurrence avec d’autres usages du bois.

Il faut donc penser à un système capable de produire le bois directement sur l’exploitation.

Le retour à l’association entre la vigne et l’arbre

C’est à ce moment que revient une idée ancienne : la vigne a évolué avec l’arbre. Il s’agit d’un fait connu depuis des millénaires. Noël Lassus cite notamment l’exemple des Étrusques, chez qui la vigne poussait régulièrement sur des érables champêtres. La vigne étant une liane, sa relation avec l’arbre est naturelle.

De là naît l’idée d’un système à plusieurs étages, associant :

  • des arbres ;
  • des animaux ;
  • la vigne.

Dans la parcelle de vigne, des érables champêtres ont été plantés directement dans les rangs. Ils seront laissés en croissance jusqu’à atteindre une hauteur correspondant à peu près à la moitié de celle de la vigne. Lorsqu’ils auront trois ou quatre ans, ils seront conduits en trognes.

Le rôle des arbres têtards dans la vigne

Le bois produit par l’érable champêtre intervient à deux niveaux.

Le bois aérien

Chaque année, en même temps que la taille de la vigne, les arbres fourniront des bois comparables en volume aux sarments. Ces bois pourront être laissés au sol ou broyés. Cela constitue déjà un apport intéressant.

Le bois souterrain

L’autre aspect, jugé très intéressant, est lié au caractère pérenne de l’arbre. Comme la vigne, l’arbre renouvelle son système racinaire et abandonne chaque année des radicelles au sol. Noël Lassus évoque une perte d’environ 40 % du volume racinaire. Ce bois est directement incorporé dans le sol et métabolisé sur place, sans nécessiter ni transport ni effort particulier.

L’ensemble est donc considéré comme « gagnant-gagnant ».

Toutefois, cet apport de bois par les arbres constitue surtout une ration d’entretien. Il ne résout pas le problème du démarrage, c’est-à-dire la nécessité d’un apport initial plus important pour relancer le système.

Organisation de la parcelle de vigne agroforestière

La vigne concernée est plantée avec :

  • un seul fil porteur ;
  • une hauteur de 1,70 m ;
  • un écartement entre rangs de 2,80 m ;
  • un espacement de 1 m entre les ceps sur le rang.

Un arbre a été implanté tous les 10 m. Cela représente déjà une densité importante.

Deux modalités ont été mises en place tous les quatre rangs pour observer leur comportement :

  • des arbres plantés face à face ;
  • des arbres plantés en quinconce.

Si, au bout de trente ou quarante ans, ces arbres deviennent trop encombrants, il sera toujours possible de les enlever. Mais dans l’intervalle, ils auront assuré la production de bois nécessaire.

Produire le bois de démarrage sur l’exploitation

Pour assurer l’apport initial de matière organique ligneuse, l’exploitation dispose d’un atout : de vieilles prairies envahies par des frênes. L’idée est donc de rénover ces prairies tout en conservant des lignes de frênes qui seront conduits en trognes.

Par rotation, tous les quatre ou cinq ans, ces arbres fourniront la quantité de bois nécessaire.

En même temps, ces prairies rénovées pourront accueillir du bétail.

La réintroduction des animaux sur le domaine

Au départ, l’idée d’utiliser des moutons avait été envisagée. Mais cette option posait des difficultés, notamment de clôture et de gardiennage. Sans surveillance étroite, les animaux peuvent facilement s’échapper.

Le choix s’oriente donc vers des vaches.

Le système envisagé est un élevage entièrement à l’herbe :

  • les bêtes seront nourries uniquement par l’herbe ;
  • il n’y aura pas d’étable ;
  • elles resteront totalement à l’extérieur ;
  • il s’agira d’un engraissement sans complémentation.

Ces animaux permettront de valoriser d’autres surfaces de l’exploitation tout en réintroduisant la dimension animale dans le fonctionnement du domaine.

Pour Noël Lassus, une exploitation agricole est un ensemble vivant dans lequel doivent coexister le végétal et l’animal. L’équilibre découle de la présence conjointe des deux.

Les plantations d’arbres avec Arbre et paysage 32

Noël Lassus souligne l’importance des programmes menés avec Arbre et paysage 32, qui ont permis d’implanter des lignes d’arbres dans les champs. Les plantations sont accompagnées d’une protection individuelle et d’un paillage, et la structure assure un suivi pendant trois ans. Cela permet d’avoir une certaine sécurité quant à la reprise et à la croissance des arbres.

Les essences implantées sur les différentes parcelles sont variées. Il cite notamment :

Un projet agroforestier orienté aussi vers la production animale

Une autre parcelle, un peu particulière, est destinée à une future production animale. Un bosquet y existe déjà. Sur cette parcelle, de la luzerne a été semée et des arbres ont été implantés avec paillage biodégradable.

L’objectif est de disposer à terme d’un espace clos, associant arbres, fourrage et animaux, dans lequel ces derniers pourront profiter directement des fruits produits.

Les arbres plantés y sont majoritairement des fruitiers ou des essences utiles à l’alimentation animale. Sont mentionnés :

L’idée est d’avoir davantage de fruits à disposition pour nourrir les animaux sur ce projet. Cependant, il ne sera pas possible d’y introduire les animaux avant une dizaine d’années, le temps que les arbres soient suffisamment développés. Ils devront de toute façon être protégés, notamment si l’on souhaite y faire pâturer des porcs.

Les animaux envisagés sont :

  • des vaches jersiaises ;
  • des porcs noirs.

Cette production animale doit apporter une valeur ajoutée supplémentaire au domaine, tout en renforçant sa cohérence écologique.

Une exploitation repensée comme système équilibré

La vigne reste bien sûr la production principale du domaine en termes de valeur ajoutée. Mais cette valeur est désormais confortée par les autres surfaces :

  • les bois taillis, qui fourniront le bois nécessaire ;
  • les prairies ;
  • les cultures, elles aussi conduites en agroforesterie.

L’ensemble doit permettre un meilleur équilibre agronomique grâce à un assolement varié. Un travail de mise en place du semis direct sous couvert végétal est également en cours, même si cela n’est pas toujours facile.

L’objectif général est clair : faire remonter rapidement le taux de matière organique.

Un retour à un modèle ancien de la Gascogne

Noël Lassus souligne qu’un tel système pourrait être interprété comme une régression. En réalité, il correspond assez bien aux anciennes exploitations de Gascogne.

Il décrit cette organisation traditionnelle en étages :

  • sur le haut des collines : les arbres, souvent du chêne, sur les barres calcaires où peu de choses poussent ;
  • en dessous : la vigne ;
  • plus bas encore : les céréales ;
  • dans la vallée : les prairies arborées avec les animaux, qui servaient à la traction et à la fumure.

Ce système ancien était, selon lui, un véritable équilibre. C’est précisément cet équilibre que le projet actuel cherche à recréer.

La disparition des vieux arbres dans le paysage

Pour finir, Noël Lassus regrette que, dans sa région, on continue à observer des abattages massifs de vieux arbres à l’occasion des regroupements de parcelles. Il souligne avec ironie que les arbres gênent un peu la transmission des ondes et que les tracteurs équipés de GPS ne peuvent pas fonctionner seuls dans des parcelles entourées d’arbres.

Cette disparition lui paraît très dommageable, car ces arbres faisaient partie de l’équilibre du paysage et du système agricole.

Conclusion

Le projet présenté par Noël Lassus est déjà bien avancé. Il repose sur une transformation profonde du vignoble et plus largement de l’exploitation :

  • réduction de la place de la monoculture ;
  • réintroduction de l’arbre dans la vigne et dans les autres parcelles ;
  • recherche d’une production autonome de bois pour nourrir le sol ;
  • retour de l’animal sur le domaine ;
  • diversification des productions ;
  • volonté de reconstituer un équilibre agronomique fondé sur la matière organique.

L’ambition est de reconstruire un système cohérent, inspiré à la fois des connaissances actuelles sur l’agroforesterie et des anciens équilibres paysans de Gascogne.