Le réseau trophique dans le sol, son importance, avec Marie-Thérèse Gässler
![]()
Voici le livre dont parle Marie-Thérèse à la fin : Mineral Nutrition & Plant Disease : https://www.amazon.fr/Mineral-Nutrition-Disease-Lawrence-Datnoff/dp/0890543461
Pendant le confinement, Ver de Terre Production propose de diffuser des webinaires avec vos intervenants préférés !
Aujourd'hui, on continue le cycle avec Marie-Thérèse Gässler sur l’importance d’avoir l’ensemble du réseau trophique dans le sol.
Avec Arbre & Paysage 32 et Pour une Agriculture du Vivant.
Présentation de l’intervenante et du sujet
Marie-Thérèse Gässler ouvre cette session en direct consacrée à l’importance des microorganismes du sol.
Elle se présente comme issue d’un contexte agricole, son père étant agriculteur. Elle explique travailler au sein de deux structures, à la fois en conseil et en formation, sur les sujets liés à la vie du sol, au semis direct, aux couverts végétaux, à la nutrition des plantes, etc. De son côté, elle est plus particulièrement responsable des analyses réalisées, ce qui l’a amenée à prendre l’habitude d’observer et d’analyser les microorganismes du sol.
Elle précise également que les questions peuvent être posées pendant toute la durée du live, Dylan, de Vers de Terre Production, étant présent pour les lui transmettre.
Référence au travail d’Elaine Ingham
Marie-Thérèse Gässler cite le travail du docteur Elaine Ingham, microbiologiste américaine, comme une source majeure de ses connaissances. Elle explique qu’une grande partie de son travail provient des cours en ligne qu’elle a suivis avec elle ainsi que des articles qu’elle a lus, ensuite complétés par d’autres sources.
Elaine Ingham est présentée comme une spécialiste de la biologie du sol et du réseau trophique. Elle a notamment mis en place un système d’observation au microscope permettant de visualiser ce réseau trophique dans les sols, les composts et d’autres matériaux organiques. C’est sur cette base qu’une partie des analyses évoquées dans la présentation a été construite.
Le réseau trophique du sol
Marie-Thérèse Gässler rappelle qu’il existe différents niveaux dans le réseau trophique du sol, et que tous sont importants. Pour obtenir les niveaux supérieurs, il faut d’abord que les premiers niveaux soient présents.
Elle insiste sur le fait que tout commence avec le soleil et la plante. La plante vivante, ou les résidus végétaux qu’elle laisse, alimente l’ensemble du réseau trophique qui suit. À partir de là se développent successivement les bactéries, les champignons, les protozoaires, les nématodes, puis des organismes de plus en plus gros.
Selon elle, un des problèmes historiques est que les plus petits organismes — bactéries, champignons, protozoaires, nématodes — sont restés invisibles pendant longtemps, simplement parce qu’on ne les voyait pas. De ce fait, des pratiques agricoles ont été mises en place qui ont permis de produire, mais qui ont aussi détruit une partie importante du réseau trophique du sol.
Elle explique qu’avec les engrais chimiques, les produits phytosanitaires, le travail intensif du sol et les sols nus, on a souvent construit des sols dans lesquels il ne reste pratiquement plus que des bactéries, avec une forte diminution des champignons, protozoaires et nématodes.
Elle précise au passage qu’il n’existe pas seulement des nématodes phytopathogènes : il y a aussi tout un groupe de nématodes bénéfiques, dont le rôle est important.
Pour elle, avoir l’ensemble de ces niveaux trophiques est indispensable pour qu’un sol fonctionne correctement. Un sol fonctionnel pourra alors mieux alimenter la plante, ce qui permet une meilleure production, en quantité et en qualité, ainsi qu’une diminution des maladies.
Des organismes microscopiques, donc longtemps oubliés
Pour donner un ordre de grandeur, elle rappelle que les bactéries, champignons, protozoaires et nématodes appartiennent à une échelle extrêmement petite, de l’ordre du micromètre. C’est pourquoi leur observation nécessite l’usage du microscope.
Cette échelle explique selon elle pourquoi ils ont été si longtemps négligés dans les raisonnements agronomiques, alors même qu’ils jouent un rôle central dans le fonctionnement du sol.
Le rôle des bactéries
Les bactéries sont présentées comme des organismes essentiels dans la décomposition de la matière organique. Dès qu’il y a des résidus sur le sol ou des apports de matières organiques comme les composts ou les fumiers, ce sont elles, avec les champignons, qui participent à leur décomposition.
Les organismes plus gros, comme les microarthropodes ou les vers de terre, ont surtout pour fonction de déchiqueter la matière organique afin de la rendre plus accessible aux bactéries et aux champignons.
Des « petits sacs de fertilisants »
Marie-Thérèse Gässler insiste sur un point central : les bactéries, en décomposant la matière organique, ingèrent les éléments nutritifs dont elles ont besoin pour vivre. Elles les incorporent dans leur organisme afin de construire leur membrane cellulaire et d’assurer leur fonctionnement.
Elle les compare ainsi à de petits sacs de fertilisants. Ces éléments nutritifs sont stockés dans leur biomasse. Lorsque les bactéries sont mangées par des prédateurs, ou lorsqu’elles meurent et se décomposent dans le sol, elles relarguent ces éléments nutritifs autour de la plante, sous une forme directement assimilable.
C’est ainsi, explique-t-elle, que les bactéries peuvent alimenter les plantes.
Elle oppose cela aux engrais chimiques : selon elle, les éléments nutritifs issus des engrais ne sont pas toujours sous une forme immédiatement utilisable par la plante, qui doit alors dépenser de l’énergie pour les transformer. À l’inverse, les éléments relargués par les organismes du sol sont directement utilisables, sans coût énergétique supplémentaire pour la plante.
Le rôle dans la microagrégation
Un autre rôle important des bactéries est la microagrégation. Elles prennent les très petites particules du sol et de matière organique, puis les assemblent et les collent entre elles. C’est le début de la structuration du sol, à une échelle microscopique, et cela contribue à la porosité.
Régulation des maladies et fixation de l’azote
Les bactéries bénéfiques peuvent aussi contribuer à réguler certaines maladies.
Marie-Thérèse Gässler rappelle également que certaines bactéries sont capables de fixer l’azote atmosphérique. Les plus connues sont celles qui vivent en symbiose avec les légumineuses. Mais elle souligne qu’il existe aussi des bactéries libres dans le sol, qui ne nécessitent pas cette symbiose, même si elles ont besoin d’être alimentées par la plante via les exsudats racinaires.
Ces bactéries ont toutefois besoin d’un environnement particulier : elles requièrent de l’oxygène, mais pas en excès. Elles fonctionnent donc plutôt dans des zones proches des racines, avec une oxygénation modérée.
Exemple de microagrégation observé dans un thé de compost
Pour illustrer visuellement la microagrégation, elle décrit une observation faite lors d’un essai avec du charbon de bois dans un thé de compost. Quatre heures après avoir mis compost et charbon dans l’eau, les particules étaient encore séparées. Au bout de 24 heures, elle a observé une agrégation nette : les bactéries avaient pris les petites particules en suspension et les avaient collées entre elles.
Pour elle, cette observation donne une image concrète de la microagrégation bactérienne, qui constitue le début de la structuration et de la porosité du sol.
Les bactéries non bénéfiques
Elle rappelle que toutes les bactéries ne sont pas bénéfiques. Certaines peuvent être impliquées dans des maladies, libérer des toxines et acidifier localement le milieu. Cette acidification peut rendre l’environnement défavorable pour les racines et favoriser certains déséquilibres.
Le rôle des champignons
Les champignons sont présentés comme des organismes plus gros que les bactéries, à la fois par leur diamètre et par leur extension potentielle. Dans des environnements peu perturbés, comme une forêt, on peut trouver des kilomètres d’hyphes de champignons.
Cette continuité du réseau fongique permet aux plantes de communiquer entre elles, parfois même entre espèces différentes. Cette communication peut servir à transmettre des signaux d’alerte en cas de maladie ou d’attaque d’insectes, mais aussi à échanger des éléments nutritifs ou de l’eau.
Elle ajoute que certains champignons servent également de voies de déplacement pour certaines bactéries peu mobiles, qui peuvent s’accrocher aux hyphes pour se déplacer dans le sol.
Décomposition des résidus complexes
Comme les bactéries, les champignons participent à la décomposition de la matière organique. Mais leur spécialité est plutôt le matériel plus complexe, plus difficile à dégrader, notamment les matériaux ligneux.
C’est pourquoi il est important, selon elle, d’avoir à la fois des bactéries et des champignons dans le sol.
Elle souligne que les pratiques actuelles, en particulier le travail du sol et l’usage de fongicides, ont fortement réduit les populations de champignons, ce qui peut expliquer un mauvais dégradement des résidus organiques.
Rôle sur l’eau et les mycorhizes
Les champignons jouent un rôle important dans la circulation et la rétention de l’eau. Ils peuvent aussi permettre à la plante d’accéder à des réserves en eau supplémentaires.
Marie-Thérèse Gässler évoque ici les mycorhizes, c’est-à-dire les champignons vivant en symbiose avec les racines. Dans cette relation, la plante fournit des sucres au champignon, et en retour celui-ci va chercher de l’eau ou des éléments nutritifs selon les espèces concernées.
Les hyphes des mycorhizes étant beaucoup plus fins que les racines, ils peuvent pénétrer dans des pores du sol inaccessibles aux racines elles-mêmes. Cela permet à la plante d’exploiter des réserves d’eau supplémentaires.
Rôle dans la macroagrégation
Après la microagrégation réalisée par les bactéries, les champignons prennent le relais dans la macroagrégation. Leurs hyphes relient entre eux les microagrégats pour former des agrégats plus gros.
C’est ainsi que se met en place une porosité visible à l’œil nu, avec une meilleure structure du sol, une meilleure rétention d’eau et une meilleure aération.
Selon elle, pour que ce processus fonctionne, il faut un sol le moins perturbé possible, avec des plantes vivantes et des résidus pour nourrir en continu bactéries et champignons.
Recyclage, phosphore et contrôle de maladies
Par leur action de décomposition, les champignons participent au recyclage des éléments nutritifs. Les mycorhizes permettent notamment de récupérer du phosphore peu disponible pour la plante.
Elles peuvent aussi contribuer au contrôle de certaines maladies. Marie-Thérèse Gässler donne l’exemple de mycorhizes capables de s’installer autour de nématodes pathogènes et de les neutraliser, protégeant ainsi la plante.
Les champignons pathogènes
Comme pour les bactéries, elle rappelle qu’il existe aussi des champignons pathogènes. Ceux-ci peuvent provoquer des maladies, libérer des toxines et créer un environnement défavorable au développement des plantes.
Les protozoaires
Après les bactéries et les champignons viennent les protozoaires. Ceux-ci se nourrissent de bactéries et de champignons.
Leur premier rôle est de réguler les populations microbiennes, ce qui peut aussi contribuer à diminuer la pression des maladies lorsque les organismes consommés sont pathogènes.
Mais pour elle, leur rôle le plus intéressant est la libération des éléments nutritifs. En mangeant les bactéries, les protozoaires ingèrent une concentration d’éléments nutritifs trop élevée pour leurs propres besoins. Ils en relarguent donc une partie dans le sol, sous une forme directement assimilable par la plante.
C’est un maillon essentiel de l’alimentation de la plante par la biologie du sol.
Indicateurs d’oxygénation
Les protozoaires sont aussi intéressants comme indicateurs du niveau d’oxygénation du sol ou du compost.
Marie-Thérèse Gässler distingue trois grands groupes :
- les amibes ;
- les flagellés ;
- les ciliés.
Les amibes et les flagellés se développent dans des milieux bien aérés, avec suffisamment d’oxygène. Leur présence est donc considérée comme un bon signe.
Les ciliés, en revanche, deviennent majoritaires lorsque le milieu est anaérobie, donc en manque d’oxygène. Leur présence dominante est plutôt interprétée comme un signal négatif, sauf dans un processus volontairement anaérobie.
Réponse à une question sur les plantes favorisant les protozoaires
À la question de savoir si certaines plantes facilitent le développement des protozoaires, elle répond ne pas avoir de réponse précise. Elle explique que, dans son expérience, elle a encore observé peu de protozoaires dans les sols, davantage à la suite d’applications de thé de compost lorsque ces organismes étaient présents dans le produit.
Elle suppose qu’une plante capable de bien structurer le sol et de favoriser une bonne aération pourrait aider leur développement, mais sans pouvoir citer d’espèce particulière.
Les nématodes
Marie-Thérèse Gässler explique que, pendant longtemps, le mot « nématodes » a surtout été associé aux nématodes pathogènes. Pourtant, il existe aussi de nombreux nématodes bénéfiques.
Selon elle, développer les nématodes bénéfiques permet de limiter la place disponible pour les nématodes pathogènes, et donc de réduire leur impact.
Les nématodes peuvent se nourrir de bactéries, de champignons ou d’autres nématodes. Ils participent ainsi soit à la régulation des populations microbiennes avec libération d’éléments nutritifs, soit à la régulation directe des nématodes pathogènes.
Intérêt comme indicateurs de l’état du sol
Elle indique que les nématodes sont très sensibles à leur environnement. C’est pourquoi des recherches sont en cours pour les utiliser comme indicateurs de la qualité et de l’état du sol.
Par rapport aux bactéries, champignons et protozoaires, ils sont plus faciles à observer, car ils sont plus gros et plus simples à distinguer dans un échantillon.
Leur population peut ainsi fournir des indications sur l’impact des interventions réalisées sur le sol.
Les grandes catégories de nématodes
Elle cite plusieurs catégories observables notamment par la forme de leur cavité buccale :
- les bactérivores ;
- les fongivores ;
- les prédateurs ;
- les omnivores ;
- les phytophages.
Les bactérivores mangent des bactéries. Elle souligne ici l’intérêt de leur rapport carbone/azote : les bactéries ont un rapport C/N d’environ 5:1, alors que les nématodes sont autour de 30:1. Pour obtenir leur propre équilibre, ils doivent consommer beaucoup de bactéries et relarguent alors un excès d’azote dans le sol, sous forme assimilable par la plante.
Les fongivores mangent des champignons, mais en l’absence de champignons ils peuvent parfois s’attaquer aux racines.
Les prédateurs consomment des protozoaires et d’autres nématodes, ce qui les rend intéressants pour limiter les nématodes phytophages.
Les omnivores, du fait d’une cavité buccale plus grande, peuvent manger un peu de tout.
Enfin, les phytophages sont ceux qui s’attaquent aux racines des plantes, et ce sont eux qui posent le plus de problèmes.
Une logique de compétition plutôt que d’élimination totale
Marie-Thérèse Gässler insiste sur une idée : les nématodes phytophages ne représentent qu’une catégorie parmi d’autres. Au lieu de chercher à supprimer tous les nématodes, par exemple via la biofumigation, il serait plus pertinent selon elle de développer les nématodes bénéfiques afin qu’ils occupent l’espace et limitent la place disponible pour les pathogènes.
Elle défend donc une logique d’équilibre et de concurrence biologique plutôt qu’une logique d’éradication globale.
Les organismes plus gros : microarthropodes, arthropodes et vers de terre
Après les organismes microscopiques viennent les microarthropodes, arthropodes et autres organismes plus gros comme les vers de terre.
Leur rôle principal est de poursuivre la structuration du sol. En se déplaçant, ils déplacent les particules du sol, créent des pores et contribuent à l’aération. Ils prolongent ainsi le travail commencé par les bactéries et les champignons.
Ils jouent aussi un rôle dans la fragmentation de la matière organique : en la découpant en morceaux plus petits, ils facilitent l’action ultérieure des bactéries et des champignons.
Ils peuvent également participer au contrôle de certains ravageurs, en se nourrissant d’autres organismes du sol.
Fonctions globales de l’ensemble des microorganismes du sol
Marie-Thérèse Gässler résume ensuite les grandes fonctions assurées par l’ensemble de ces organismes :
- agrégation des particules ;
- aération et porosité du sol ;
- décomposition de la matière organique ;
- recyclage et mise à disposition des éléments nutritifs ;
- brassage entre horizons, notamment par les vers de terre ;
- régulation des populations pathogènes ;
- amélioration de l’alimentation en eau.
Elle explique qu’une bonne microagrégation et macroagrégation créent des environnements variés dans le sol, avec des niveaux d’oxygène différents selon les endroits. Cette diversité de microenvironnements permet à une plus grande diversité de microorganismes de se développer.
Or, plus la diversité biologique est importante, plus les fonctions assurées dans le sol sont nombreuses, ce qui permet de libérer une plus grande variété d’éléments nutritifs pour la plante.
Elle rappelle aussi qu’un sol biologiquement fonctionnel pourrait être capable de dégrader certaines substances toxiques issues des produits phytosanitaires ou d’autres apports. Elle cite ici des propos d’Elaine Ingham selon lesquels, dans un sol fonctionnant biologiquement à 100 %, l’eau qui percole devrait ressortir propre. Elle précise toutefois qu’elle ne l’a pas vérifié elle-même.
Comment analyser la biologie du sol ?
À une question sur l’équipement nécessaire pour analyser son sol, Marie-Thérèse Gässler répond qu’il existe plusieurs approches.
On peut envoyer des échantillons à des laboratoires pour obtenir :
- des mesures de respiration ;
- une estimation de la biomasse microbienne ;
- des analyses de nématodes.
Elle explique également que son équipe propose des chromatographies, qui ne donnent pas forcément une mesure quantitative précise des microorganismes, mais permettent d’évaluer leur fonctionnalité.
L’usage du microscope
Pour une observation directe, elle recommande le microscope. Il faut apprendre à l’utiliser, notamment à travers des formations, par exemple celles d’Elaine Ingham, ou celles qu’ils ont commencé à proposer eux-mêmes.
Elle reconnaît que cela paraît compliqué au début, mais qu’avec de la pratique l’œil s’habitue et l’on parvient à voir ce qui se passe dans le sol.
Selon elle, l’intérêt du microscope est qu’il permet de suivre soi-même l’évolution de son sol quand on le souhaite, de comparer différentes situations, et aussi d’observer les composts, thés de composts ou autres produits organiques avant application.
Que faut-il pour avoir un bon sol ?
À la question de savoir comment obtenir un bon sol, Marie-Thérèse Gässler répond qu’il n’existe pas de recette simple et universelle.
Elle met en garde contre les discours trop simplificateurs affirmant qu’il suffirait de faire une seule chose pour résoudre le problème. Selon elle, de nombreux facteurs interviennent, et les résultats dépendent fortement du contexte. Tous les sols sont différents, et ce qui fonctionne dans un endroit ne fonctionnera pas forcément ailleurs.
Des principes généraux
Elle cite néanmoins quelques principes généraux :
- il faut de l’alimentation pour la biologie, donc des plantes vivantes et des résidus ;
- il faut un environnement propice, donc un sol pas trop compacté ni engorgé ;
- les racines jouent un rôle central dans la structuration du sol ;
- certaines catégories d’organismes préfèrent des résidus plus ligneux, comme la paille ou le compost.
Elle rappelle que la plante, via la photosynthèse, fabrique des sucres. Si elle en produit assez, elle peut en libérer dans le sol sous forme d’exsudats racinaires, qui alimentent la biologie.
Les limites et contradictions du système actuel
Elle souligne aussi les contradictions pratiques rencontrées en agriculture :
- la chimie est souvent défavorable à la biologie ;
- mais supprimer les herbicides peut conduire à davantage de travail du sol ;
- or le travail du sol perturbe les horizons, les champignons et l’habitat biologique ;
- les engrais ne sont pas idéaux non plus, mais restent aujourd’hui encore difficiles à remplacer complètement ;
- les fongicides et insecticides ont aussi des effets négatifs sur le sol, mais les producteurs doivent maintenir une production économiquement viable.
Pour elle, l’enjeu est donc de chercher, dans chaque contexte, le meilleur compromis possible pour favoriser la biologie tout en gardant un système économiquement tenable.
Réponse sur le biochar
Interrogée sur le biochar, elle explique ne pas avoir vraiment testé le biochar dans les règles de l’art. En revanche, elle a expérimenté du charbon de bois en poudre dans des produits organiques.
L’intérêt observé est qu’il augmente la surface disponible pour le développement des microorganismes. Dans le thé de compost, cela semblait favoriser leur multiplication. Mais elle précise ne pas avoir de retour plus complet sur l’utilisation du biochar au champ.
L’importance fondamentale des plantes vivantes
En revenant au schéma global du réseau trophique, Marie-Thérèse Gässler insiste sur le fait que la première condition pour tout le reste, ce sont les plantes.
Sans plante vivante, et donc avec un sol nu, on ne favorise pas la biologie du sol nécessaire à son bon fonctionnement.
Elle souligne que l’objectif recherché est un sol qui fonctionne correctement afin d’obtenir des plantes qui tombent moins malades et produisent mieux. Selon elle, on s’est tellement habitué à voir des plantes malades et à considérer normal l’usage de produits phytosanitaires pour les protéger qu’on ne se demande plus pourquoi elles tombent malades.
Or, en observant les bordures de champs, les prairies naturelles ou les milieux moins perturbés, on constate souvent qu’ils souffrent moins de la sécheresse ou des maladies. Cela montre selon elle qu’il y a un dysfonctionnement dans les parcelles cultivées.
Une vision d’ensemble : de la plante au sol, et du sol à la plante
En conclusion, elle présente le fonctionnement souhaité comme un cycle vertueux :
- la plante alimente le sol ;
- le sol alimente la plante.
Si la plante alimente correctement la vie du sol, celle-ci peut à son tour mieux alimenter la plante. On obtient alors une plante de meilleure qualité, qui peut fournir une alimentation plus saine pour les animaux et pour l’être humain.
Elle relie aussi cela à l’humification. Un sol fonctionnel a besoin d’humus, car celui-ci contribue à la rétention des éléments nutritifs, à la rétention de l’eau et au bon développement de la biologie.
Elle estime qu’aujourd’hui les taux d’humus ont souvent fortement baissé, ce qui explique des problèmes d’aération, de compaction, de porosité et de rétention d’eau. Elle cite comme exemple le fait d’avoir eu beaucoup de pluie puis, malgré cela, des sols qui restent secs : pour elle, cela traduit un dysfonctionnement du système sol.
Elle ajoute qu’un sol couvert en permanence par des plantes présente aussi d’autres avantages :
- protection contre l’érosion ;
- meilleure infiltration de l’eau ;
- diminution des pertes d’éléments nutritifs.
Selon elle, même si ce n’est pas simple à mettre en œuvre et que les agriculteurs restent dépendants de la météo, il faut essayer au maximum de remettre en place ce système naturel fondé sur les plantes vivantes et une biologie du sol active.
Échanges de fin de session
Observation des nématodes au microscope
À une question sur la manière de prélever un échantillon pour observer les nématodes, elle décrit sa méthode personnelle : prélèvement sur environ 10 cm de profondeur, en évitant les périodes trop humides ou trop sèches, puis préparation d’un échantillon avec 1 gramme de sol dans 4 millilitres d’eau déminéralisée.
Elle précise qu’il existe probablement des protocoles plus spécifiques pour isoler les nématodes seuls, notamment par filtration, mais qu’elle-même observe généralement l’ensemble de la biologie du sol.
À propos des micro-organismes efficaces (EM)
Questionnée sur les micro-organismes efficaces, elle se dit mitigée.
Elle rappelle que ces préparations peuvent contenir des microorganismes anaérobies, alors que l’objectif est généralement de développer une biologie plutôt aérobie dans le sol. Elle reconnaît que certaines personnes obtiennent de bons résultats avec ces produits.
Son point principal est que l’apport de microorganismes n’a de sens que si le sol offre ensuite les conditions nécessaires à leur survie et à leur développement. Sinon, ils peuvent avoir un effet temporaire, mais ne s’installent pas durablement. Dans ce cas, il faudrait les réapporter tous les ans, ce qui révèle selon elle qu’il existe un problème plus profond dans le système.
Cas d’une luzerne parasitée
À propos d’une question sur une luzerne parasitée, elle explique ne pas pouvoir répondre précisément sur le moment. Elle propose que la personne lui envoie un mail pour qu’elle puisse rechercher dans ses références, notamment dans les travaux de John Kempf.
Elle mentionne que beaucoup de maladies ou ravageurs peuvent être liés à des déséquilibres nutritionnels de la plante. Elle cite le cas d’une luzerne observée comme n’étant plus capable de fixer l’azote, ce qui traduisait selon elle une carence sur un autre élément.
Thé de compost en foliaire sur vigne
Concernant l’usage de thé de compost en foliaire sur vigne, elle dit ne pas avoir de retour personnel spécifique. En théorie, si cela fonctionne sur d’autres cultures, cela pourrait aussi avoir un intérêt sur vigne.
Elle distingue toutefois plusieurs types de thés de compost :
- ceux faits essentiellement à base de compost, avec un objectif microbiologique ;
- ceux plus complexes, enrichis en acides aminés, acides humiques ou oligo-éléments.
Dans le cas d’un usage foliaire, l’objectif serait d’obtenir un thé plutôt bactérien, capable de former un biofilm protecteur sur la feuille. Elle recommande toutefois d’éviter d’en appliquer directement sur les raisins, car on ne peut pas exclure totalement la présence de pathogènes.
Elle ajoute qu’un usage au sol, au pied de la vigne, pourrait aussi être intéressant.
Comparaison entre biologie du sol et degré Brix
À une question sur les comparaisons entre biologie du sol et degré Brix, elle explique qu’un essai a été mené cette année sur une parcelle de colza comportant à la fois des plantes malades et non malades.
Ils ont réalisé un ensemble d’analyses : analyse foliaire, analyse de sève, mesure du Brix, observation biologique du sol au microscope et chromatographie.
Elle indique avoir observé une grosse différence au niveau de la biologie du sol entre les zones avec plantes malades et non malades. En revanche, elle se montre plus prudente sur l’interprétation du Brix, qu’elle ne considère pas comme un indicateur suffisant à lui seul.
PH, redox et biologie du sol
Enfin, à une question sur les liens entre pH, redox et organismes du sol, elle répond que tout est lié : propriétés chimiques, physiques et biologiques interagissent en permanence.
Selon elle :
- la chimie influence la physique et la biologie ;
- la biologie influence la chimie et la physique ;
- la physique influence la chimie et la biologie.
Le pH et le [[Potentiel RedOx|potentiel redox]] ont donc bien un effet sur la biologie, mais la biologie a aussi un effet sur eux, en particulier sur le redox.
Elle précise cependant que le redox est une mesure très sensible et intéressante, mais difficile à mesurer correctement dans le sol, car il dépend de nombreux paramètres, y compris des facteurs extérieurs comme les champs magnétiques.
Fin de l’intervention
Pour conclure, Marie-Thérèse Gässler remercie les participants et rappelle qu’elle reste disponible pour répondre à d’autres questions, notamment par mail. Elle indique ne pas avoir réponse à tout, mais être prête à aider à trouver des éléments de réponse.
Elle souhaite enfin une bonne après-midi à tous.