Têtards et écornats de Bourgogne, avec Alain Desbrosse
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Cette conférence passera en revue les différentes essences d’émonde dans les micro régions de Bourgogne, des charmes de Puisaye aux frênes géants du Brionnais en passant par les saules de Bresse, les chênes du Charolais ou les peupliers noirs en Val de Loire. Les différents usages traditionnels seront évoqués : production de bois énergie, fourrage et ceux du « Monde d’Après » : bois déchiqueté pour le paillage, BRF, ….
En partenariat avec Arbre & Paysage 32.
Présentation d’Alain Desbrosse
Alain Desbrosse se présente comme ingénieur écologue, basé en Bourgogne, dans la région de Chalon-sur-Saône. Il rappelle que la Bourgogne historique comprend quatre départements :
- la Saône-et-Loire au sud,
- la Nièvre à l’ouest,
- l’Yonne au nord,
- la Côte-d’Or au nord-est.
Il explique participer à l’opération « 2020-2021 et des trognes » depuis presque le début, sur un sujet qui l’intéresse depuis longtemps. Sa formation initiale est celle de géographe. Dans le cadre de son mémoire de maîtrise, il avait travaillé sur les techniques d’entretien du bocage dans une commune de la région du Creusot, en étudiant l’évolution de ces pratiques entre 1940 et 1980, ainsi que celle du maillage bocager.
C’est à partir de ce travail qu’il s’est intéressé aux arbres taillés en Bourgogne.
En Bourgogne, le terme de « trogne » est peu employé localement. Alain Desbrosse indique qu’on y utilise plutôt deux termes :
- les têtards, pour les arbres taillés assez bas ;
- les écornats, terme également connu dans l’ouest de la France, parfois rapproché des « ragosses ».
L’« écornat » correspond au principe de garder un fût aussi long que possible. Il rappelle qu’à l’origine, le fût de l’arbre appartenait au propriétaire foncier, tandis que la récolte des branches, issue de l’émondage, revenait à l’exploitant agricole. Les pratiques étaient donc fortement encadrées par des règles d’usage aujourd’hui disparues.
Par ailleurs, Alain Desbrosse indique être chargé de l’inventaire des arbres remarquables de Bourgogne depuis 1993. Dans ce cadre, il a recensé de nombreux arbres têtards ou arbres entretenus de très longue date.
Une approche par essences
Pour sa présentation, Alain Desbrosse choisit de parcourir les principales essences traitées en arbres d’émondage en Bourgogne, en commençant par les plus communes pour aller vers les plus rares.
Il s’inscrit ainsi dans une approche proche de celle présentée précédemment par Dominique Mansion, mais structurée ici autour des espèces.
Le chêne, essence dominante des trognes bourguignonnes
L’essence qui domine en Bourgogne est le chêne. Alain Desbrosse le présente comme l’essence emblématique à la fois des forêts et d’une grande partie des paysages de bocage.
Le bocage est très répandu dans les quatre départements bourguignons, un peu moins dans l’Yonne, mais très largement présent en Saône-et-Loire, dans la Nièvre et en Côte-d’Or. Le grand paysage bocager emblématique est celui du Charolais-Brionnais.
Dans le Charolais, sur substrat granitique, on trouve ce qu’il appelle un bocage à chêne, plus particulièrement à chêne pédonculé. Sur la commune qu’il avait étudiée dans la région du Creusot, il avait recensé environ 2 000 arbres de haut jet taillés autrefois pour produire des fagots : environ 99 % étaient des chênes pédonculés, tandis que le chêne sessile était très rare.
Des forestiers lui avaient expliqué que cela pouvait être lié à la faculté du chêne pédonculé à germer plus facilement en pleine lumière que le chêne sessile. Il souligne le paradoxe écologique : naturellement, le chêne pédonculé est plutôt un arbre de plaine ayant accès à la nappe alluviale, mais dans le bocage, on le retrouve jusque sur les sommets des collines.
L’évolution des haies et des arbres de bocage
Alain Desbrosse décrit un paysage aujourd’hui très transformé. Les haies sont désormais presque toutes taillées bas, ce qui est devenu le paysage « traditionnel », mais un traditionnel récent, datant en réalité des années 1970.
Avant cela, l’entretien suivait un cycle de 10 à 20 ans :
- on rabattait la végétation arbustive près du sol ;
- cela permettait de maintenir la fonction de clôture, parfois sous forme de plessage ;
- on récoltait une partie du bois en fagots ;
- en même temps, on taillait les chênes qui dépassaient au-dessus des haies.
Ce système donnait les paysages d’arbres émergents qui dominaient au-dessus des lignes de haies.
Dans la commune qu’il avait étudiée, les exploitants agricoles encore en activité dans les années 1980 avaient tous évoqué l’arrivée de la tronçonneuse dans les années 1970. Cet outil avait profondément bouleversé les pratiques. Beaucoup parlaient du plaisir qu’ils avaient eu à faire tomber en quelques minutes un chêne centenaire, alors qu’il fallait auparavant une demi-journée avec un passe-partout.
Une part importante des arbres a alors disparu : certains ont été transformés en bois de chauffage, d’autres ont servi à combler ou remblayer des chemins creux. Plus tard, l’apparition du broyeur a achevé de transformer les pratiques, avec la volonté de « faire propre », expression qu’il critique vivement.
Selon lui, le maintien de haies taillées à un mètre de hauteur est une aberration :
- agronomique,
- écologique,
- économique,
- paysagère.
Ces haies ne remplissent plus leur rôle de clôture, ce qui oblige à les doubler systématiquement par du fil de fer barbelé ou de la clôture électrique.
Formes de taille du chêne
Dans le paysage, Alain Desbrosse distingue plusieurs formes :
- les têtards bas ;
- les écornats, où un ou plusieurs tire-sève ont été conservés à chaque stade, allongeant progressivement le fût.
Il explique que cette conservation de tiges au sommet était probablement liée à un souci de survie de l’arbre.
De nombreux alignements ne subsistent aujourd’hui plus qu’en bord de prairie, comme traces d’anciens linéaires de haies disparus.
Le chêne et la biodiversité
Alain Desbrosse insiste sur l’intérêt biologique de ces arbres taillés. Les grosses plaies de taille créent une dynamique entre l’arbre, qui tente de cicatriser, et les champignons, qui investissent le bois pour dégrader la cellulose. Cela profite ensuite à de nombreux organismes :
- insectes,
- oiseaux,
- chauves-souris,
- autres espèces liées au bois mort.
Le frêne, deuxième grande essence du bocage bourguignon
Après le chêne, Alain Desbrosse présente le frêne comme la seconde essence commune des trognes bourguignonnes, surtout dans les zones argileuses.
Les deux grands territoires qu’il cite sont :
- le Brionnais, au sud de la Saône-et-Loire ;
- l’Auxois, dans la dépression périphérique du Morvan, côté est et côté Côte-d’Or.
Ces terrains argilo-calcaires conviennent bien au frêne élevé, qui est l’espèce principalement concernée, même si la Bourgogne compte aussi un second frêne, le frêne oxyphylle.
Les frênes géants
Un de ses informateurs, dans le cadre de son inventaire des arbres remarquables, lui avait parlé des « frênes géants » qu’il avait connus dans les années 1960-1970, et qui avaient presque tous été détruits à l’arrivée des tronçonneuses.
Alain Desbrosse dit avoir eu la chance de retrouver le dernier grand frêne géant du Brionnais, sur la commune de Briant. Il l’a intégré à l’inventaire des arbres remarquables.
Cette observation amène une réflexion sur l’âge des trognes : le fait de tailler régulièrement les arbres semble leur faire « oublier » leur génétique et leur espérance de vie habituelle. Le frêne est normalement une essence pionnière ou de transition, destinée à être remplacée dans la dynamique forestière par des essences plus longévives comme le chêne ou l’orme. Mais la taille répétée modifie sa trajectoire biologique et permet l’apparition de géants vénérables.
Les frênes dans les vallées alluviales
Dans la vallée de la Grosne, près de Tournus, Alain Desbrosse montre des frênes têtards isolés au milieu des pâtures. Ils sont taillés à 3 ou 4 mètres de haut maximum, avec des repousses de 10 à 15 ans.
Pour lui, ces arbres matérialisent très probablement d’anciennes limites parcellaires. Des haies ont disparu, mais les frênes qui y avaient germé naturellement sont restés. En milieu alluvial, le frêne se ressème très facilement : ses graines sont dispersées par les crues hivernales et printanières, puis germent dès qu’un obstacle les retient.
Il évoque aussi les méthodes d’entretien modernes au broyeur, qui s’attaquent parfois aux moignons mêmes des frênes, avec des effets qu’il juge catastrophiques d’un point de vue esthétique et économique.
Le coût de l’entretien au broyeur
Alain Desbrosse rapporte des calculs réalisés, notamment avec la chambre d’agriculture de la Nièvre, qui montrent qu’un entretien de haies au broyeur coûte environ 400 euros par kilomètre et par an.
Sachant qu’il reste environ 65 000 km de haies en Saône-et-Loire, il souligne l’ampleur du coût global, et critique le gaspillage de moyens, de temps et de carburant fossile pour une pratique qui ne valorise même pas réellement le bois produit, lequel finit simplement à pourrir au pied de la haie.
La chalarose
Interrogé sur la chalarose, Alain Desbrosse répond que c’est une question en cours. Il estime qu’il faudra voir si le frêne oxyphylle et le frêne élevé présentent des sensibilités différentes.
Il observe que la maladie arrive progressivement en Bourgogne. Dans le nord, entre l’Yonne et le Bassin parisien, le phénomène est installé depuis plus longtemps, avec des peuplements entiers en déclin. En Bourgogne, l’ONF ne préconise plus la plantation du frêne.
À ce stade, il dit ne pas avoir le recul nécessaire pour savoir si la taille des frênes pourrait les aider à mieux résister, comme si l’émondage leur faisait oublier leur programmation biologique. Il note cependant, à l’échelle de sa propre vallée, que les jeunes sujets semblent plus atteints que certains gros frênes âgés.
Le frêne oxyphylle du val de Saône
Le frêne oxyphylle constitue une originalité du val de Saône. Alain Desbrosse rappelle que cette essence remonte vers la Bourgogne en suivant cet axe fluvial, alors qu’elle est plus typique du sud-est et du pourtour méditerranéen.
Le val de Saône inondable présente un bocage spécifique, formé sur le lit majeur de la rivière, régulièrement recouvert de deux mètres d’eau en hiver, au printemps et parfois en automne.
Historiquement, ces espaces ont été défrichés pour créer de grandes prairies de fauche communautaires, puis privatisés plus tard, notamment à la fin du XIXe siècle. Ce bocage a la particularité de ne pas avoir été remembré comme d’autres, ce qui a permis le maintien de microparcelles de moins d’un hectare, entourées de haies dominées par le frêne.
Des trognes très basses en zone inondable
Dans ce contexte, les frênes oxyphylles forment des trognes très basses, souvent autour d’un mètre. Alain Desbrosse explique ce fait par la contrainte de l’inondation :
- il ne faut pas bloquer ce que charient les crues ;
- les branches hautes servaient de repères pour circuler en barque dans le brouillard fréquent du val de Saône.
Il montre aussi des reprises de taille après plusieurs décennies d’abandon. Les conditions ne sont pas idéales, mais le frêne conserve une bonne capacité de reprise, surtout lorsque ses racines restent alimentées par la nappe.
Il rappelle enfin que ces vallées alluviales accueillaient autrefois des prairies de fauche d’une richesse floristique et faunistique exceptionnelle, avec de nombreuses espèces végétales protégées et des oiseaux comme le courlis ou le râle des genêts. Ces milieux ont largement été détruits ou simplifiés, soit par la mise en culture du maïs, soit par la plantation de peupliers.
Le charme
Le charme est la troisième grande essence « trognable » de Bourgogne, comme dans d’autres régions françaises.
On le trouve partout où les sols ne sont pas trop acides, mais Alain Desbrosse insiste surtout sur une région privilégiée : la Puisaye, au nord-ouest de la Bourgogne, dans l’Yonne, à l’ouest d’Auxerre.
Le charme et la poterie de Puisaye
La Puisaye est une région humide et argileuse, avec une ancienne tradition potière très forte. Outre les besoins ordinaires en fagots pour se chauffer ou chauffer les fours à pain, l’activité potière demandait d’énormes quantités de bois.
Lors d’une réunion précédente, un intervenant avait expliqué l’ampleur des volumes de fagots nécessaires pour alimenter les fours des poteries. Cela a conduit à planter massivement des charmes le long des chemins.
Le charme est particulièrement adapté à cette gestion :
- il se plaît en terrain argileux ;
- il supporte très bien la taille répétée ;
- il rejette vigoureusement.
On trouve ainsi des alignements entiers de charmes têtards, souvent très anciens, tous différents et très expressifs dans leur forme.
Le « charme au loup »
Alain Desbrosse évoque notamment un arbre qu’il a surnommé le « charme au loup », situé au domaine de la Pyramide du Loup, sur la commune de Toucy.
Cet arbre présente un tronc fortement cannelé. Il explique que cette forme peut être soit :
- une évolution naturelle du charme vieillissant ;
- soit le résultat d’une technique consistant à réunir plusieurs petites tiges, attachées ensemble pour qu’elles se soudent progressivement.
Dans ce cas, l’arbre final, tout cannelé, provient en réalité d’un bouquet de tiges fusionnées.
Le bocage bressan sur talus
La Bresse constitue un cas particulier en Bourgogne. Il s’agit d’une plaine argileuse située entre la côte viticole bourguignonne et le Jura.
Alain Desbrosse souligne qu’on y trouve le seul exemple bourguignon qu’il connaisse de bocage sur talus, comparable à ceux de l’ouest de la France.
Ici, les talus ne sont pas dus à la pente mais au creusement de fossés de part et d’autre, afin d’évacuer l’eau. Les haies sont plantées sur le bourrelet ainsi formé.
Dans ce bocage, le charme a souvent été exploité en coupe à blanc sur le talus même, produisant d’énormes souches, parfois multiséculaires. Il déplore que ce paysage ait été massivement détruit dans les années 1980-1990, par remembrement et surtout par drainage, avec arrachage complet des haies.
Des peuplements entiers de trognes
Alain Desbrosse présente ensuite deux cas exceptionnels de peuplements complets gérés en trognes, comparables à certains exemples connus dans le Pays basque.
Une chênaie têtard en Bresse
Le premier cas est une formation de charmes têtards en Bresse, sur environ deux hectares. Il l’a découverte par hasard lors du diagnostic environnemental d’un document d’urbanisme.
Il y a trouvé des centaines de charmes têtards, perchés à environ deux mètres de haut, abandonnés depuis une cinquantaine d’années selon le propriétaire.
Pour lui, cela correspond à une forme ancienne d’agroforesterie :
- production de bois de chauffage ;
- éventuellement de feuillage pour nourrir les animaux ;
- production d’herbe ou de cultures au sol.
Un peuplement de chênes écornés dans le Tournugeois
Le second cas se trouve dans le Tournugeois, à Mont-Saint-Romain, en arrière d’un théâtre de verdure aménagé dans une ancienne carrière.
Derrière ce site se trouvent environ deux hectares de chênes écornés, probablement de chêne sessile ou pubescent, sur coteaux calcaires.
Le peuplement est abandonné depuis environ 50 ans. Il est marqué par des diamètres impressionnants de lierre sur les troncs, ainsi que par des fougères poussant au départ des branches.
Dans le cadre de l’atlas de la biodiversité communale, Alain Desbrosse a proposé :
- de restaurer le milieu calcaire ;
- de reprendre la taille sur certains arbres plus jeunes ;
- de conserver en l’état une partie des vieux arbres, notamment pour préserver le lierre et les habitats associés.
Il insiste sur la difficulté de reprendre la taille dans de tels peuplements, car les arbres ont besoin de lumière pour reformer rapidement de la photosynthèse après l’émondage.
Les peupliers d’Italie écornés
Alain Desbrosse dit avoir redécouvert récemment un usage oublié du peuplier d’Italie. Cet arbre est aujourd’hui surtout perçu comme ornemental, notamment dans les vallées, mais les cartes postales anciennes montrent qu’il était autrefois très souvent écorné.
Dans des vallées comme celle de l’Orbize, on observe sur les images anciennes des alignements de peupliers d’Italie, tous taillés, souvent à des stades différents selon les années.
Une pratique surprenante et dangereuse
À première vue, il paraît invraisemblable de monter si haut dans ces arbres pour les tailler. Alain Desbrosse rapporte cependant plusieurs témoignages :
- pendant la guerre, des prisonniers allemands auraient été employés à ces travaux ;
- localement, des garçons de ferme ou des enfants des familles paysannes montaient aussi dans ces arbres.
Leur intérêt n’était pas forcément les fagots eux-mêmes, mais aussi la possibilité de dénicher les oiseaux. Le travail se faisait en redescendant progressivement depuis le sommet, de sorte qu’on n’était jamais totalement au-dessus du vide.
Pour Alain Desbrosse, la fonction principale de ces alignements de peupliers d’Italie n’était pas la production de bois d’œuvre mais la production de fagots.
Le peuplier noir
Avant le peuplier d’Italie, les grandes vallées alluviales accueillaient le peuplier noir, espèce autochtone. Alain Desbrosse signale en particulier des formations de ce type dans le val de Loire, dans la Nièvre.
Il y a observé des pâtures arborées où les arbres, de port apparemment naturel, sont en réalité d’anciens têtards ou écornats.
Il mentionne notamment un arbre remarquable atteignant six mètres de circonférence. Le peuplier noir présente des boursouflures et des broussins très importants, y compris sur les branches, ce qui intéresse les ébénistes pour la production de loupes.
Il rappelle également qu’il existe une question génétique forte autour de cette espèce, le peuplier d’Italie étant susceptible d’homogénéiser le patrimoine génétique du peuplier noir.
Le saule blanc
Le saule blanc têtard est une autre grande essence des paysages bourguignons. Alain Desbrosse précise que presque tous les saules visibles dans les paysages sont des saules têtards, hormis les secteurs reboisés naturellement.
Comme pour les autres essences, il s’agissait d’une grande usine à fagots.
Le bois de saule blanc était particulièrement apprécié pour chauffer les fours à pain. Comme il pousse en terrain humide, il permettait aussi d’assainir les parcelles et a été planté massivement :
- autour des mares ;
- dans les prairies humides ;
- le long des fossés et cours d’eau.
Fragilité et nécessité d’un entretien régulier
Le saule supporte des tailles très fortes, mais s’il est abandonné trop longtemps, il finit souvent par s’éclater sous le poids de ses propres branches. Alain Desbrosse montre plusieurs exemples :
- un saule récemment retaillé après une vingtaine d’années d’abandon ;
- d’autres qui ont littéralement explosé ;
- des cas où les agriculteurs ont ensuite choisi de les brûler pour « faire propre ».
Il rappelle que, contrairement à certaines autres essences, le saule doit être entretenu régulièrement.
Les vergers de saules de la basse vallée du Doubs
La région la plus emblématique pour le saule blanc en Bourgogne est la basse vallée du Doubs. Alain Desbrosse y décrit de véritables « vergers d’arbres », dans le lit majeur inondable de la rivière.
Le secteur bénéficie de plusieurs statuts de protection, dont un classement en zone Natura 2000. Des financements ont permis d’y remettre en taille certains alignements de saules.
Il évoque aussi les mortes, anciens méandres du Doubs. Sur la morte de Sermaize, il a observé des alignements très nets de saules marquant les anciennes rives.
Les photographies aériennes anciennes, notamment celles de 1940, permettent de voir clairement :
- les arbres régulièrement étêtés sur une partie ;
- d’autres déjà plus relâchés ;
- puis l’évolution vers l’abandon.
Là encore, la reprise d’entretien sur des saules laissés 30 ou 40 ans sans taille reste possible, mais avec un risque réel de mortalité.
Le saule marsault, originalité locale
Alain Desbrosse signale un cas très original dans l’arrière-côte de Beaune : des saules marsault traités en têtards.
Cette essence est habituellement utilisée en coupe pour le bois de chauffage ou, localement, pour faire les carcasses de paniers. Voir des saules marsault conduits en têtards constitue donc pour lui une originalité micro-régionale.
L’orme : une essence disparue des paysages de trognes
L’orme a probablement été autrefois beaucoup plus répandu en Bourgogne, notamment dans l’ouest de la région et autour du Morvan, dans des bocages à frênes et ormes.
Mais la graphiose, dans les années 1970, a pratiquement fait disparaître tous les grands ormes de bocage. Alain Desbrosse se souvient même d’une époque où l’on trouvait encore, dans le catalogue de la Camif, beaucoup de mobilier en orme, produit à partir des arbres de ces bocages.
Aujourd’hui, il ne reste plus que quelques sujets remarquables, comme un très grand orme champêtre dans l’arrière-pays de Tournus, classé par l’association A.R.B.R.E.S.
L’orme aujourd’hui : seulement à l’état arbustif
Actuellement, l’orme est surtout visible à l’état arbustif. Il fleurit très précocement, ce qui le rend bien visible au printemps. Mais dès que les tiges atteignent une vingtaine de centimètres de diamètre, les scolytes s’y intéressent et transmettent la graphiose, qui obstrue les vaisseaux de sève.
Il se forme alors souvent des silhouettes en « balais », fréquemment observables dans le paysage.
Le hêtre plessé du Morvan
Le hêtre n’est pas, en Bourgogne, une essence habituellement conduite en trogne dans les paysages agricoles. Alain Desbrosse présente cependant une exception remarquable : le site du Beuvray, ou Bibracte, dans le Morvan.
Il rappelle qu’à l’époque gauloise, les paysages n’étaient pas uniformément forestiers. Les populations avaient déjà beaucoup défriché. Mais avant l’invention du fil barbelé, il fallait séparer les parcelles cultivées des espaces de pâture. La solution était le plessage.
Dans le Morvan, le terme local est celui de pléchie.
Le principe consiste à :
- conserver des tiges verticales ;
- entailler et coucher d’autres tiges ;
- les tresser horizontalement pour former une clôture vivante.
Abandonnés depuis longtemps, ces alignements de hêtres plessés forment aujourd’hui des silhouettes spectaculaires, presque fantastiques, souvent en lisière ou sous des plantations de douglas plus récentes.
Le mûrier
Le mûrier est pour Alain Desbrosse une autre essence très intéressante, aujourd’hui oubliée.
Grâce à son inventaire des arbres remarquables, il s’est aperçu qu’on trouve des mûriers jusque dans le nord de l’Yonne, mais le plus bel alignement qu’il connaisse se situe dans le val de Saône, à Sennecey-le-Grand.
Le lien avec la soie
Le mûrier renvoie directement à la production de soie. Alain Desbrosse rappelle qu’à partir du XVIIIe siècle, dans le sillage d’Olivier de Serres, la France a encouragé cette production afin de ne plus dépendre des importations lointaines.
Même si cette activité est mieux connue dans des régions plus méridionales comme l’Ardèche, il n’est pas étonnant d’en retrouver des traces en Bourgogne du sud, dans l’aire d’influence des soyeux lyonnais.
Les alignements de mûriers qu’il évoque avaient été abandonnés depuis longtemps, mais ils ont été repris en taille. Cette essence, comme le saule, supporte très bien des tailles sévères et peut repartir même après des décennies d’abandon.
Le tilleul
Le tilleul est surtout perçu comme une essence ornementale, urbaine ou de proximité immédiate des bâtiments. Mais Alain Desbrosse rappelle que la Bourgogne étant un territoire très rural, cette essence est aussi bien présente dans les campagnes.
Il prend pour exemple un tilleul situé chez lui, près d’un ancien moulin qu’il possède depuis une douzaine d’années.
Un tilleul de 1842 entretenu en tête de chat
Grâce à des recherches historiques sur les moulins de sa vallée, il pense que cet arbre a été planté en 1842 par les propriétaires de l’époque, des quincailliers chalonnais qui avaient rénové le moulin et installé une machine à vapeur.
Deux arbres ornementaux avaient alors été plantés :
- un tilleul près de la maison ;
- un platane près de la prise d’eau du moulin.
Le tilleul est conduit en tête de chat. Comme il est proche du bief et ne manque pas d’eau, il pourrait devenir gigantesque s’il était laissé libre. Son entretien régulier permet :
- de le conserver près des bâtiments ;
- d’éviter les risques de chute ;
- de produire du bois.
Alain Desbrosse indique l’avoir taillé deux fois en douze ans, et avoir calculé qu’il produit environ un demi-mètre cube de bois par an. Lors d’une taille, il a obtenu environ trois mètres cubes et demi de bois déchiqueté.
Cela lui permet d’illustrer concrètement la productivité de ces arbres.
= Des alignements de tilleuls à relancer
Il évoque aussi un domaine viticole et agricole de l’arrière-côte chalonnaise où il a proposé de reprendre la taille sur une allée de 14 tilleuls, disposés dans l’axe de la façade du château.
Les arbres n’avaient pas été entretenus depuis 30 ans. Les premiers calculs réalisés à partir des deux premiers sujets montrent, là encore, une production voisine d’un demi-mètre cube par arbre et par an. Rapporté à l’ensemble de l’alignement, cela représente des volumes considérables de bois déchiqueté, très supérieurs à ceux d’une haie classique.
Mécanisation et valorisation de la biomasse
Alain Desbrosse aborde ensuite les moyens modernes permettant de relancer l’entretien des trognes malgré la disparition de la main-d’œuvre traditionnelle et la dangerosité du travail en hauteur.
Il cite notamment les grappins-coupeurs montés sur pelle mécanique, véritables gros sécateurs capables de couper les branches ou les troncs, ainsi que les déchiqueteuses pouvant accepter de gros diamètres.
Ces outils produisent de la plaquette forestière, mesurée en mètres cubes apparents de plaquettes. Ils permettent des rendements élevés, de l’ordre de 80 à 90 m³ à l’heure dans certains cas.
Selon lui, l’intérêt principal est qu’on mobilise relativement peu d’énergie fossile pour produire une matière renouvelable.
Usages de la plaquette
La plaquette issue des trognes peut servir :
- de bois énergie ;
- de paillage ou litière, notamment en remplacement de la paille dans les stabulations bovines.
Une fois compostée avec les déjections animales, cette matière retourne au sol et contribue à sa fertilité.
Bien tailler : l’importance du geste
En conclusion technique, Alain Desbrosse insiste sur la nécessité de former les personnes qui utilisent ces outils.
Il donne l’exemple d’un tilleul taillé trop bas, directement dans les têtes de chat. Selon lui, c’est précisément ce qu’il ne faut pas faire. Lorsqu’on reprend la taille, il faut rester au niveau de la base des repousses.
Si l’on attaque les têtes de chat elles-mêmes, on détruit les réserves de l’arbre. Il montre un cas où les têtes de chat sont restées stériles, tandis que les repousses repartent plus bas, sur le tronc ou les branches.
Sur les vieux saules très abandonnés, la reprise peut réussir. En revanche, sur les vieux chênes, une taille trop brutale condamnerait l’arbre. La reprise doit alors être progressive.
Le cormier, arbre oublié mais fondamental
Avant de terminer, Alain Desbrosse évoque une essence qu’il affectionne particulièrement : le cormier (Sorbus domestica).
Il précise que ce n’est pas une essence de trogne à proprement parler, mais un arbre oublié qui a joué un rôle capital dans les sociétés anciennes. Son bois, aussi dur que le buis mais sur un véritable arbre, servait à fabriquer les dents des engrenages de moulins.
Pour lui, si les sociétés rurales ont pu moudre le grain et produire du pain pendant des siècles, c’est aussi grâce à cet arbre. Il souligne aussi que le cormier, d’origine méditerranéenne comme la vigne, pourrait être une essence d’avenir dans un contexte de changement climatique.
L’intérêt écologique des trognes
Alain Desbrosse revient enfin sur la biodiversité liée aux trognes et aux vieux arbres entretenus.
Ces arbres sont souvent :
- creux,
- humides à l’intérieur,
- riches en champignons,
- producteurs de terreau de cavité.
Ils constituent ainsi des habitats pour une faune spécialisée.
Parmi les espèces citées :
- le grand capricorne, coléoptère d’intérêt européen, lié aux gros vieux chênes ;
- divers coléoptères saproxyliques observés dans son tilleul creux ;
- la petite biche,
- le dorcus,
- la cétoine précieuse,
- et même la huppe fasciée, qui niche dans les cavités de son tilleul.
Il souligne que ces arbres remarquables, qu’ils soient trognes ou arbres de plein vent, forment un réseau de refuges pour une biodiversité patrimoniale qui a souvent disparu des massifs forestiers trop simplifiés et dépourvus de gros bois mort.
Usages anciens et pistes de relance
À une question sur les usages passés des trognes et sur ce qui pourrait inciter les propriétaires à les replanter ou à les restaurer, Alain Desbrosse répond que les usages anciens étaient multiples.
Les principaux étaient :
- la production de bois énergie : fagots, charbonnette, bois de chauffage ;
- l’alimentation des fours : fours à pain, poteries, verreries ;
- dans certains cas, la récolte de feuillage fourrager en période de sécheresse ;
- plus rarement, des usages liés à l’outillage, à la vannerie ou à d’autres productions locales.
Il rappelle que les sociétés rurales exploitaient intensément leurs ressources locales. Aujourd’hui, dans un contexte de hausse du coût de l’énergie et de crise climatique, il considère que l’exploitation des trognes a de nouveau un avenir, que ce soit :
- pour le bois énergie ;
- pour la production de plaquettes ;
- pour la litière ;
- pour une meilleure résilience des systèmes agricoles.
Fréquence et hauteur de taille
Interrogé sur la forme longue de certains arbres et sur la fréquence de taille, Alain Desbrosse répond que cela dépend à la fois de l’essence et des usages.
Quelques repères ressortent de ses explications :
- sur beaucoup d’essences, des cycles de 6 à 9 ans lui paraissent de bonnes fréquences ;
- sur le saule, selon l’usage, une taille beaucoup plus fréquente est possible, voire annuelle pour la production d’osier ;
- la hauteur de taille varie selon les essences et les traditions locales :
- têtards bas pour les saules ou les frênes de zones inondables,
- écornats plus hauts pour les chênes,
- formes très hautes pour les peupliers d’Italie.
Conclusion
Tout au long de son intervention, Alain Desbrosse montre que les têtards et écornats de Bourgogne ne sont pas des curiosités marginales, mais les témoins d’un système agraire ancien, fondé sur l’usage complet des ressources ligneuses du territoire.
À travers les exemples du chêne, du frêne, du charme, du saule, du peuplier, de l’orme, du hêtre, du mûrier ou du tilleul, il met en évidence :
- la diversité régionale des formes de trognes ;
- leur lien étroit avec les sols, les usages et l’histoire locale ;
- leur grand intérêt patrimonial, paysager et biologique ;
- et leur potentiel de relance dans les systèmes agricoles contemporains.
Il conclut en rappelant, non sans humour, l’importance de traverser la période en cours « avec du gel hydroalcoolique », en précisant qu’il fabrique le sien en partie à partir du fruit du cormier.