Rencontres MSV 2014 François Mulet
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Introduction
Cette intervention porte sur la gestion des adventices en maraîchage sur sol vivant, avec un accent particulier sur le paillage, qui est l’outil principal développé sur la ferme de François Mulet. L’objectif est de présenter, de façon très pratique, les principes de gestion des mauvaises herbes dans un contexte de maraîchage biologique, ainsi que quelques éléments sur le démarrage des parcelles selon le type de sol.
L’exploitation évoquée est une ferme en maraîchage diversifié. Une partie des cultures a été implantée sur d’anciennes prairies, déjà dotées d’une forte activité biologique, d’une bonne porosité et d’une présence importante de vers de terre. En parallèle, un hectare auparavant labouré depuis vingt-cinq ans a été repris et remis en vie. Après plusieurs années de travail, des niveaux de fertilité comparables à ceux des parcelles en prairie ont pu être retrouvés.
Objectif de la gestion des adventices
Le but, dans un itinéraire technique, est d’implanter puis de conduire une culture en empêchant l’enherbement. Cette évidence prend une dimension particulière en agriculture biologique. François Mulet insiste sur le fait que tout ce qui est présenté ici concerne bien le contexte bio : dans d’autres contextes, notamment conventionnels, les outils disponibles et les stratégies peuvent être très différents.
En maraîchage sur sol vivant en bio, la question des adventices devient centrale, car le non-travail du sol supprime aussi une grande partie des moyens classiques de [[désherbage mécanique]]. Il faut donc repenser complètement la stratégie.
Deux grandes catégories d’adventices
Très rapidement, deux grands groupes d’adventices sont apparus dans la pratique :
- les annuelles, ainsi que certaines vivaces fragiles ;
- les vivaces problématiques.
Les annuelles et les vivaces fragiles
Ces adventices ont en commun de ne pas disposer de réserves nutritives très importantes. Cela signifie qu’avec des outils de destruction relativement simples, comme un paillage ou un bon broyage, on parvient généralement à les contrôler.
Pour les annuelles, un broyage bien réalisé suffit souvent à régler le problème. Certaines annuelles nécessitent parfois une ou deux interventions supplémentaires lorsqu’elles sont à un stade végétatif particulier, mais, dans l’ensemble, elles se gèrent très bien. En maraîchage sur sol vivant, le fait d’arrêter de travailler le sol réduit fortement leur germination.
Les vivaces problématiques
Le vrai point dur du système, ce sont les vivaces. François Mulet insiste sur le fait qu’en maraîchage biologique sur sol vivant, c’est là qu’il faut concentrer toute son attention.
À partir du moment où des vivaces comme les chardons ou les rumex s’installent, les moyens de lutte deviennent très limités. En bio, en dehors du travail du sol, on dispose de peu d’outils réellement efficaces pour les détruire. Or, si l’on ne travaille plus le sol, la question devient : comment faire ?
Quelques solutions existent, mais ce sont clairement les vivaces qui constituent le principal problème.
Gestion préventive et gestion curative
Un autre point important est la distinction entre :
- la gestion préventive ;
- la gestion curative.
Dans les systèmes avec travail du sol, on est souvent dans une logique curative : le sol est travaillé, les graines germent, puis on intervient. En sol vivant, au contraire, il faut raisonner de manière préventive, c’est-à-dire empêcher les graines de germer.
La gestion préventive
La gestion préventive repose principalement sur :
- la limitation de la germination ;
- les paillages ;
- l’arrêt du travail du sol ;
- les faux-semis et le déstockage de surface ;
- l’empêchement de la production de graines.
Le principe général est simple : si l’on empêche les adventices de lever, on évite ensuite une situation où il ne resterait plus que l’arrachage manuel.
Le rôle du paillage
Le paillage est présenté comme l’outil principal de désherbage sur la ferme. Il s’agit principalement de paille de blé provenant de cultures conventionnelles. C’est un très bon outil, mais François Mulet précise qu’avec le recul, certaines limites apparaissent également.
Une couche de paille de blé d’environ 5 cm sur le sol suffit à éliminer 90 à 100 % de la germination des adventices. Le paillage agit en :
- occultant la lumière ;
- stabilisant les conditions de surface du sol ;
- limitant la levée de dormance ;
- modifiant le rapport carbone/azote en surface.
Cet effet sur le rapport carbone/azote est particulièrement intéressant. Les paillages carbonés comme la paille, le foin, le BRF, les feuilles ou le gazon peuvent limiter très fortement la germination des adventices nitrophiles, comme :
- les chénopodes ;
- les amarantes ;
- les renouées.
Cela n’est vrai, toutefois, qu’à condition de ne pas avoir déjà trop d’azote disponible dans le sol.
Diversité des matériaux de couverture
Parmi les outils de couverture, on trouve :
- la paille ;
- le foin ;
- le BRF ;
- les feuilles ;
- le gazon ;
- les bâches plastiques biodégradables ;
- les plastiques tissés ou non tissés.
Tous ces matériaux n’ont pas exactement les mêmes effets en termes de désherbage, mais leur logique de fonctionnement reste proche : ils couvrent le sol et empêchent l’installation des adventices.
Arrêt du travail du sol
L’arrêt du travail du sol permet de ne plus remonter constamment des graines à la surface. Travailler le sol modifie les conditions dans lesquelles se trouvent les graines, ce qui provoque leur germination. À l’inverse, cesser le travail du sol limite fortement ces levées.
Faux-semis et déstockage de surface
Le faux-semis reste un outil intéressant, même en sol vivant, mais il faut bien comprendre ses limites.
Sur les planches paillées, il arrive qu’un certain nombre de graines germent dans la paille. Dans ce cas, un « relevage » de la paille peut être pratiqué à l’aide d’outils comme une fourche ou un broyeur axial. L’idée est de soulever la paille puis de la remettre en place, ce qui ré-enfouit ou détruit les plantules levées.
Le bâchage plastique produit un effet comparable : lorsqu’on retire la bâche, des graines ont germé, puis sont détruites par l’intervention suivante.
Cependant, ce déstockage reste superficiel et ne peut jamais être total. Il y aura toujours des perturbations du sol :
- les vers de terre remontent des graines ;
- les taupes remontent des graines ;
- les récoltes déplacent de la terre ;
- les oiseaux amènent aussi des graines.
Il ne faut donc pas imaginer que les faux-semis suffiront à faire disparaître définitivement les adventices. Ils constituent un outil utile, mais non une solution absolue.
Exemples de cultures paillées
Betterave
Une culture de betterave dans du paillage est présentée comme exemple de culture très propre. Lorsque le paillage a bien empêché la germination, un seul passage manuel peut suffire sur toute la culture, avec seulement quelques adventices au mètre carré.
À l’inverse, si le paillage a été insuffisant, l’enherbement devient rapidement problématique.
Oignon, ail et échalote
Les planches d’oignons sont citées comme particulièrement intéressantes. Dans un cas montré, le désherbage n’a demandé que deux à trois heures, avec un passage et demi sur l’année.
L’itinéraire technique est le suivant :
- la parcelle passe l’hiver couverte de paille ;
- les vers de terre consomment largement cette paille ;
- au printemps, après débâchage, le sol se retrouve nu ;
- les bulbilles sont plantées ;
- la parcelle est repaillée immédiatement.
Dans ce système, les limaces jouent même un rôle positif : elles consomment les repousses de blé issues des grains présents dans la paille, sans attaquer les Allium. Il ne faut donc surtout pas les détruire à ce moment-là.
Sur ail, oignon et échalote, des paillages atteignant 5 cm peuvent être utilisés. Les plantes traversent cette couche sans problème. Les rendements évoqués sur l’oignon atteignent 6 kg au mètre carré.
Gestion sous serre
Sous serre, la gestion est également basée principalement sur le paillage. Toutes les cultures sont paillées, puis les plants sont repiqués ou semés dedans. Si cela est bien fait, l’enherbement reste très faible.
Les épaisseurs de paille sont généralement comprises entre 4 et 5 cm, voire davantage. Une pailleuse attelée au tracteur permet la distribution.
Sur ces parcelles, la charge de désherbage devient extrêmement faible.
Les limites de la gestion curative
Une fois que les adventices ont germé et que la culture est en place, les possibilités de désherbage deviennent très limitées. On ne peut plus :
- biner ;
- gratter ;
- utiliser les outils classiques du commerce.
Dès lors qu’il y a des débris végétaux et des paillages, en particulier dans des systèmes avancés de type maraîchage sur sol vivant, beaucoup d’outils deviennent inutilisables.
En pratique, si une adventice s’installe à côté de la culture, il ne reste souvent plus que la main.
C’est pourquoi toute la stratégie doit être pensée d’abord en préventif.
Les outils de gestion curative des vivaces
Malgré tout, trois outils ont été identifiés comme relativement efficaces sur les vivaces.
Arrachage manuel systématique
C’est la première solution : dans une zone infestée de chardons ou de rumex, il faut arracher régulièrement et systématiquement, jusqu’à épuisement.
Bâchage long
Le second outil est l’occultation longue avec du plastique. Il est possible de bâcher sur de très longues périodes, même si certaines vivaces résistent longtemps : un chardon peut survivre six mois sous bâche.
La stratégie envisagée sur la ferme consiste à intégrer tous les cinq ou six ans un bâchage total d’une parcelle avec un plastique tissé de 130 grammes, laissé en place toute l’année, avec éventuellement une culture de cucurbitacées implantée dedans. L’idée est de repartir à zéro après cette longue occultation, puis de bénéficier ensuite de plusieurs années avant le retour des vivaces.
Faim d’azote provoquée par du BRF
Un outil découvert presque par hasard est l’utilisation de gros apports de BRF à contre-saison, incorporés au sol. Lorsqu’un BRF a été mis en février en quantités importantes, il a provoqué une faim d’azote jusqu’à mi-juillet. Or, malgré les craintes initiales, presque rien n’a survécu sur la parcelle.
Dans ce contexte, la faim d’azote devient un outil très efficace pour détruire une prairie ou nettoyer une parcelle, à condition d’avoir suffisamment de matière.
Matériel utilisé
Parmi les outils présentés, une dérouleuse plastifieuse est particulièrement mise en avant. Elle est capable de dérouler directement un plastique biodégradable sur prairie, sans bouleverser le sol, grâce à des disques qui ouvrent un sillon et enterrent le film sans retourner la terre.
La planteuse associée est capable de planter des mottes directement dans ce dispositif.
Ces deux outils permettent donc d’implanter directement, sur prairie, des cultures en motte sous plastique biodégradable. Pour les cultures plantées, cela ouvre des perspectives très intéressantes en termes de gestion de l’enherbement.
Gestion pratique du paillage
La gestion manuelle du paillage devient vite fatigante. L’usage d’une dérouleuse-pailleuse est présenté comme l’un des meilleurs outils trouvés sur la ferme : matériel robuste, pas excessivement coûteux, et très utile.
Le principal problème reste la présence de grains de blé dans la paille. Pour gérer cela, un broyeur ou un outil permettant de relever la paille peut être utilisé afin d’arracher ce qui a germé et de réaliser un faux-semis.
Globalement, la gestion du paillage n’est pas jugée si compliquée une fois les bons outils en place.
L’importance du type de sol au démarrage
François Mulet insiste fortement sur la différence entre un démarrage :
- sur prairie ;
- sur sol « mort ».
Cette différence a des conséquences majeures, notamment économiques.
Démarrer sur prairie
Sur prairie, on bénéficie déjà :
- d’une activité biologique ;
- d’une structure fonctionnelle ;
- d’une fertilité en place.
Cela permet d’aller beaucoup plus vite vers une production rentable, même si la gestion de l’enherbement reste nécessaire.
Démarrer sur sol mort
Sur un sol dégradé par des années de travail intensif, la remise en vie demande énormément d’efforts :
- gros apports de [[matière organique]] ;
- couverts végétaux ;
- apports massifs de BRF ;
- plusieurs années de transition.
Sur la ferme, cette remise en vie a demandé quatre ans. Pendant cette période, les parcelles rapportent peu ou pas. Il faut donc bien réfléchir au choix des terres au départ : avoir moins de surface mais sur prairie peut être économiquement beaucoup plus intéressant que disposer de davantage d’hectares sur des sols très dégradés.
La question de l’azote
Un long échange a lieu sur les excès d’azote observés dans le système. Sur certaines parcelles, des reliquats supérieurs à 100 unités d’azote, voire entre 100 et 180 unités, sont mentionnés.
Le problème vient du fait que, dans un système à forte fertilité biologique, le sol minéralise en permanence. Si les cultures maraîchères ne parviennent pas à absorber tout cet azote, il s’accumule.
Les paillages très carbonés peuvent aider à absorber une partie de cet excès via l’activité fongique, mais cela ne règle pas tout.
Certaines cultures, comme la tomate, sont capables de pomper beaucoup d’azote. D’autres, comme la salade, non. Cela peut conduire à des productions surdimensionnées et peu commercialisables, par exemple :
- des salades énormes ;
- des choux-fleurs de 4 à 5 kg.
Cela amène à une conclusion importante : au bout d’un moment, il faut apprendre à mieux piloter la fertilité et parfois arrêter les apports azotés, car la minéralisation naturelle du système devient suffisante, voire excessive.
La difficulté des couverts végétaux en bio
La question des couverts végétaux est abordée en comparaison avec ce qui a été vu chez Steve Groff. François Mulet souligne une différence majeure : en bio, on ne dispose pas du glyphosate pour « remettre à plat » un couvert.
Par conséquent, implanter des couverts végétaux est plus compliqué, car si le couvert s’enherbe, il peut devenir lui-même une mauvaise herbe géante impossible à gérer. Cela rend la gestion des couverts bien plus délicate qu’en conventionnel.
Même si les couverts sont très intéressants pour recycler les excès d’azote, leur conduite en bio exige donc une grande prudence.
Gestion des adventices et qualité du sol
En fin d’échange, une remarque est apportée sur une autre voie possible : la gestion biologique des adventices par la fertilisation et par la qualité du sol.
Il est évoqué que certaines recherches ont montré que la présence de chardons ou de rumex pourrait signaler des problèmes de structure ou de qualité du sol, et qu’une meilleure gestion de la fertilité pourrait, en partie, contribuer à limiter certaines adventices.
François Mulet reconnaît l’intérêt de cette piste, mais précise qu’à ce stade, le travail porte encore surtout sur l’identification d’outils pratiques d’implantation, de désherbage et de conduite du système. Le pilotage fin de la fertilisation et la compréhension plus précise du cycle de l’azote sont vus comme des étapes suivantes du développement.
Il nuance aussi l’interprétation des plantes bio-indicatrices : sur des planches souvent nues, dès qu’une plante peut germer, elle germe, puis se développe en l’absence de concurrence, même si le sol ne lui convient pas parfaitement.
Conclusion
L’expérience présentée met en avant plusieurs idées fortes :
- en maraîchage sur sol vivant biologique, la gestion des adventices repose d’abord sur la prévention ;
- le paillage est un outil central, très efficace sur les annuelles ;
- les vivaces constituent le principal verrou technique ;
- l’arrêt du travail du sol limite fortement les levées d’adventices, mais impose de nouvelles stratégies ;
- le choix du type de sol au démarrage, prairie ou sol mort, est déterminant ;
- la fertilité biologique du système peut devenir très élevée, au point de poser la question du pilotage de l’azote.
Le système fonctionne donc sur un équilibre subtil entre couverture du sol, limitation des levées, gestion manuelle ponctuelle, usage du bâchage et compréhension progressive du fonctionnement biologique des parcelles.