Sans labour en bio : retour sur 5 ans d'essais - Projet Reine Mathilde
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Ce webinaire, organisé par le Centre national d’agroécologie, a porté sur l’importance de la conservation des sols en agriculture biologique, à travers le programme Reine Mathilde. Les intervenants, Thierry Metivier, Jacques Girard, et Benoît Coiffier, de la Chambre d’Agriculture de Normandie et Bio en Normandie, ont partagé les résultats d’un essai de cinq ans sur les méthodes de non-labour en agriculture biologique. L’objectif principal de Reine Mathilde est de solidifier et de développer la filière laitière bio en Normandie, et le programme s’articule autour de la réalisation d’essais sur des fermes vitrines, la démonstration de pratiques novatrices sur des fermes satellites, et le soutien à l’éducation des jeunes futurs agriculteurs.
Des travaux ont été réalisés sur deux fermes vitrines dans la région, examinant divers paramètres tels que l’autonomie alimentaire, la santé des sols, et la viabilité du non-labour, en se basant sur des rotations orientées vers l’élevage et la vente. Les résultats ont montré que les systèmes de non-labour favorisent une meilleure santé du sol, avec des indicateurs tels qu’un sol plus grumeleux et une structure plus stable. Toutefois, les résultats sont mitigés en ce qui concerne les vers de terre et la gestion des adventices.
Bien que le non-labour ait le potentiel de réduire les coûts de carburant et le temps de travail, les bénéfices économiques sont variables d’une année à l’autre. Le webinaire a également proposé une session de questions-réponses, permettant d’approfondir le sujet et de clarifier certains de ses aspects, notamment les difficultés liées aux adventices et les résultats dilués concernant le stockage du carbone. Des recommandations pratiques ont été proposées pour optimiser l’utilisation des techniques de non-labour.
Highlights
- 🌱 Importance du non-labour : Le webinaire explore les avantages et inconvénients des pratiques de non-labour en agriculture biologique.
- 📊 Analyse des résultats sur la santé du sol : Des essais montrent qu’un sol non-labouré est plus grumeleux et stabilisé, mais les résultats concernant les vers de terre sont mitigés.
- 🚜 Economies et coûts : Les pratiques de non-labour peuvent réduire les coûts de carburant et le temps de travail, mais la variabilité des marges bénéficiaires reste un enjeu.
- 🌾 Gestion des cultures : Les débats ont mis en avant les choix de culture entre blé et maïs, et les défis de gestion des adventices.
- 🌍 Impact climatique : Les effets saisonniers, comme les gels et sécheresses, influencent considérablement les résultats sur les cultures organisées sous non-labour.
- 📅 Perspectives d’avenir : Une synthèse des résultats d’une période de cinq ans sera publiée en 2025, offrant une vision complète de l’impact des pratiques de non-labour.
- 🤝 Collaboration interdisciplinaire : Le programme Ren Mathilde active un large réseau d’agriculteurs, d’institutions publiques et d’entreprises privées.
Key Insights
🌿 État des sols amélioré par le non-labour : La méthode de non-labour montre une amélioration notable de la structure et de la santé des sols. Un sol grumeleux et riche en résidus de végétation favorise une meilleure santé des micro-organismes, ce qui est crucial pour la durabilité des systèmes de culture. Cela suggère que les agriculteurs devraient envisager de passer au non-labour pour promouvoir la santé du sol à long terme.
🛢️ Économie d’énergie : L’expérimentation a révélé que l’adoption de pratiques de non-labour pourrait entraîner des économies significatives sur la consommation de carburant et le temps de travail nécessaire dans les champs. Cependant, la rentabilité de ces méthodes fluctue, et les agriculteurs doivent être conscients des conditions qui pourraient influencer cette variabilité.
🌽 Prise de décision culturelle : Le débat sur le choix entre blé et maïs met en lumière la nécessité d’une approche réfléchie dans les rotations culturales. Avec un rendement et une teneur en protéines plus élevés, le blé est favorisé, mais le maïs peut jouer un rôle complémentaire important lorsque géré correctement dans les rotations.
🐛 Populations de vers de terre : Une augmentation inattendue des populations de vers de terre en 2023-2024 a suscité des questions parmi les participants. Cela soulève la nécessité de considérer des facteurs externes, tels que les conditions climatiques, qui pourraient influencer ces résultats, et apporte un appel à une étude plus approfondie sur les impacts du travail du sol sur ces écosystèmes.
🌱 Lutte contre les adventices : La gestion des adventices, notamment des chardons, est identifiée comme un défi incontournable dans les systèmes de non-labour. L’utilisation de techniques adéquates et d’un matériel adapté est essentielle pour contrôler efficacement ces mauvaises herbes tout en minimisant les perturbations du sol.
🌧️ Impact des conditions climatiques : Les préoccupations soulevées au sujet des événements climatiques, tels que les sécheresses et les gels, illustrent comment ces facteurs peuvent interférer avec la croissance des cultures. La variabilité climatique doit être intégrée dans les stratégies agricoles pour optimiser la réponse aux fluctuations environnementales.
📚 Engagement éducatif : Le programme Ren Mathilde accorde une importance notable à l’éducation des jeunes agriculteurs, soulignant que la formation et le transfert de connaissances sont essentiels pour soutenir l’avenir de l’agriculture biologique en Normandie. Cela met en avant l’importance de préparer une nouvelle génération d’agriculteurs à relever les défis futurs en matière de durabilité et d’innovation dans les méthodes de culture.
Ces observations et résultats soulignent la complexité et l’importance des systèmes de culture sans labour dans l’agriculture biologique, tout en démontrant la nécessité de recherches continues et d’initiatives durables en collaboration avec divers acteurs du secteur.
Mise en ligne et diffusion dans le cadre du projet SOL Couvert financé par l'OFB / ECOPHYTO II+
Présentation du webinaire
Bonjour à toutes et à tous, bienvenue à ce webinaire du jeudi soir du Centre national d’agroécologie.
Le sujet du jour porte sur la conservation des sols en agriculture biologique, à travers le programme Reine Mathilde et plus précisément sur un essai de longue durée consacré à la question suivante :
le sans labour en bio est-il possible ?
Trois intervenants présentent les résultats :
- Thierry Metivier, conseiller bio à la Chambre d’agriculture de Normandie
- Jacques Girard, conseiller bio à la Chambre d’agriculture de Normandie
- Benoît Coiffier, conseiller grandes cultures pour l’association Bio en Normandie
Le webinaire s’appuie sur les résultats d’un essai conduit pendant 5 ans.
Le projet Reine Mathilde
Le programme Reine Mathilde vise globalement à développer la filière lait bio en Normandie.
Il s’organise autour de trois grands axes :
- créer des références grâce à des essais menés sur des fermes vitrines ;
- démontrer des pratiques innovantes sur des fermes satellites ;
- préparer la bio de demain, avec des actions portant notamment sur les conditions de travail des producteurs ou encore sur les scolaires.
Partenaires du programme
Le programme rassemble depuis de nombreuses années de nombreux partenaires de l’écosystème bio normand.
Le coordinateur est :
- l’Institut de l’élevage
Parmi les partenaires financiers, on retrouve notamment :
- la Région Normandie ;
- l’Agence de l’eau Seine-Normandie ;
- des partenaires privés, dont Danone via son fonds écosystème et sa filiale Les Prés Rient Bio ;
- l’Union européenne ;
- la République française.
Parmi les partenaires techniques :
- les Chambres d’agriculture ;
- Bio en Normandie ;
- Agronat ;
- Littoral Normand ;
- les Civam de Normandie ;
- l’association Les Bio Bray.
La ferme support de l’essai
L’essai présenté a été réalisé sur l’une des fermes vitrines du programme, située près de Caen, chez Carl et Arnaud Gilbert, que les intervenants remercient pour leur implication.
Il s’agit d’une ferme :
- laitière ;
- de polyculture-élevage ;
- d’environ 230 hectares ;
- avec 4,5 unités de main-d’œuvre ;
- et plus de 150 vaches.
Avant cet essai sur le sans labour, la ferme avait déjà accueilli pendant plusieurs années des travaux sur l’autonomie alimentaire. Le programme s’est ensuite orienté vers des questions de santé et de fertilité des sols, avec cette interrogation centrale :
dans le cadre du cahier des charges de l’agriculture biologique, sans herbicide, comment gérer le salissement sans recourir au labour ?
Objectifs de l’essai
L’essai répondait à plusieurs attentes du terrain :
- des agriculteurs bio venant des techniques culturales simplifiées ;
- des agriculteurs souhaitant perturber le sol le moins possible ;
- et plus largement le besoin de références sur la faisabilité du zéro labour en agriculture biologique.
L’objectif n’était pas le semis direct ni le strip-till. Les intervenants précisent qu’il s’agit bien d’un essai sans labour, c’est-à-dire sans aucun passage de charrue, mais avec malgré tout du travail superficiel du sol.
Le matériel utilisé était celui de la ferme, sans équipement spécifique TCS ou ABC :
- roto-tiller ;
- déchaumeur ;
- compacteur ;
- herse ;
- semoir.
Le choix de matériel courant visait à garder une bonne reproductibilité.
Dispositif expérimental
L’essai repose sur la comparaison entre :
- une conduite avec labour ;
- une conduite sans labour.
Le suivi a duré 5 ans avec de nombreux indicateurs :
- indicateurs de sol ;
- conduite technique ;
- salissement ;
- résultats technico-économiques ;
- temps de travail ;
- consommation de carburant ;
- marges.
Deux rotations testées
Deux rotations ont été construites.
Rotation orientée élevage
Cette rotation intègre une destruction de prairie temporaire.
Elle comprend :
- un méteil puis un maïs dans la même campagne ;
- à nouveau un méteil puis un maïs l’année suivante ;
- puis deux années de cultures annuelles :
- puis retour à la prairie temporaire.
Rotation orientée cultures de vente
Cette seconde rotation est plus proche d’un système grandes cultures.
Elle comprend :
- blé ;
- maïs grain (dans l’essai, récolté en ensilage pour des raisons pratiques) ;
- triticale + féverole moissonné ;
- orge + pois protéagineux ;
- orge brassicole de printemps dans laquelle est ressemée la prairie temporaire.
Dans les deux cas, les rotations sont comparées en labour et en sans labour.
Organisation dans le temps
Le dispositif a démarré au printemps 2019.
Les deux rotations ont été implantées sur deux bandes historiques. Le schéma a ensuite été reproduit pendant trois ans, avec de nouvelles destructions de prairie en 2020 puis 2021. Dans une seconde phase du programme, à partir de 2022, le suivi s’est concentré sur les deux bandes historiques.
En résumé :
- une partie de l’essai a été suivie pendant environ 6 ans ;
- d’autres parties sur 1,5 à 2,5 ans.
Conditions climatiques marquantes
Les intervenants insistent sur le rôle majeur de la météo dans les résultats.
Un épisode a particulièrement marqué l’essai :
- l’automne-hiver 2019, très humide en Normandie, avec de très grandes difficultés de semis des cultures d’automne et d’hiver.
D’autres séquences climatiques ont également pesé :
- le printemps sec de 2020 pendant la période Covid ;
- la sécheresse de 2022 ;
- l’été 2023 très humide, avec une moisson compliquée puis un retour rapide des pluies ;
- la longue période humide à partir de l’automne 2023.
Les intervenants rappellent que ces conditions ont eu des effets importants, notamment sur la structure du sol, les implantations et le salissement.
Synthèse générale des résultats
Les résultats sont présentés culture par culture et indicateur par indicateur, avec une lecture comparant l’effet du sans labour au labour :
- vert : effet positif du sans labour ;
- gris : résultat équivalent ;
- jaune / orange : effet négatif du sans labour.
La synthèse montre une situation contrastée.
Des tendances positives du sans labour apparaissent sur :
- la stabilité structurale ;
- l’état de surface ;
- certains indicateurs biologiques ;
- la réduction du temps de travail ;
- la baisse de la consommation de carburant ;
- la diminution des charges de mécanisation.
À l’inverse, des effets négatifs reviennent fréquemment sur :
- le salissement ;
- certains rendements ;
- certaines marges économiques ;
- la gestion des vivaces.
Enfin, plusieurs résultats restent très variables selon les années :
- croissance des cultures ;
- rendement ;
- marge semi-nette.
Résultats sur le sol
État de surface
Sans surprise, l’absence de retournement intégral donne en sans labour :
- des sols plus grumeleux ;
- davantage de résidus végétaux en surface ;
- et une impression visuelle de plus forte présence de turricules de vers de terre.
Les photos comparatives montrent clairement une différence d’état de surface après plusieurs années.
Stabilité structurale
Un test en colonne d’eau, de type slake test, a été réalisé.
En 2021, les résultats montraient une stabilité structurale nettement plus élevée en sans labour.
En 2024, les écarts étaient beaucoup moins visibles.
Les intervenants précisent que cet indicateur peut être assez instable et sensible à l’endroit précis de prélèvement dans la parcelle, ce qui le rend parfois délicat à interpréter.
Observations de profil de sol
Des profils 3D ont été réalisés en avril, après le retour de la prairie.
Plusieurs constats ressortent :
- dans les modalités labourées, l’horizon labouré est très nettement visible ;
- dans la modalité sans labour, l’horizon issu d’un labour ancien, datant d’environ 10 ans, reste encore repérable.
En revanche, certains critères ont donné des résultats contradictoires entre les bandes :
- circulation de l’eau ;
- hydromorphie ;
- porosité ;
- compaction ;
- profondeur d’exploration racinaire ;
- racines en arrêt ou en crosse.
Sur une bande, les observations étaient plutôt favorables au labour ; sur l’autre, plutôt favorables au sans labour.
Les intervenants restent donc prudents : il est difficile de tirer une conclusion tranchée sur cet aspect à partir de cet essai.
Biomasse microbienne et fertilité biologique
Des prélèvements de sol ont été analysés par laboratoire.
Le constat principal est clair :
- la biomasse microbienne est systématiquement plus élevée en sans labour ;
- la matière organique libre y est également plus importante.
Cela s’explique notamment par la présence plus forte de matière organique fraîche en surface, moins diluée que dans une modalité labourée.
Les intervenants soulignent toutefois que les niveaux observés sont globalement bons à très bons dans les deux modalités.
Autre point intéressant :
- après remise en prairie, les écarts entre labour et sans labour tendent à s’atténuer fortement, comme si la prairie remettait en partie les compteurs à zéro.
Reliquats azotés de sortie d’hiver
Les reliquats d’azote ont été mesurés tous les ans.
Entre 2020 et 2022, dans plusieurs situations, le sans labour présentait en moyenne environ 25 % de reliquat de sortie d’hiver en plus.
Plusieurs hypothèses sont avancées :
- moins de lessivage ;
- davantage d’activité biologique hivernale ;
- ou au contraire moins d’absorption d’azote par la culture d’automne en sans labour.
Les intervenants ne tranchent pas entre ces explications.
En présence d’intercultures longues avec crucifères, les reliquats étaient plus faibles, sans différence nette entre labour et sans labour.
Dans les deux dernières années, après remise en prairie, les reliquats de sortie d’hiver ont diminué.
Résultats sur les vers de terre
Les vers de terre ont été comptés une fois par an, avec un résultat jugé inattendu par les intervenants.
Sur plusieurs années, et dans les deux rotations, il y a eu :
- parfois plus de vers de terre en labour qu’en sans labour,
- en particulier des endogés.
Ce résultat va à l’encontre de l’hypothèse de départ.
Quelques éléments d’interprétation sont avancés :
- dans certaines situations, la structure plus meuble en profondeur du labour a pu faciliter la présence ou l’observation des vers ;
- le travail du sol en très mauvaises conditions à l’automne 2019, en sans labour, a probablement eu un effet défavorable durable sur la structure et peut-être sur les vers de terre ;
- l’essai ne compare pas labour contre semis direct intégral, mais labour contre un système où il reste du travail du sol superficiel.
En revanche, des constats plus robustes ressortent :
- il y a davantage de vers de terre sous les couverts de crucifères ;
- et davantage aussi sous la prairie ressemée.
L’unité présentée est le nombre de vers de terre par mètre carré.
Résultats sur les adventices
C’est l’un des points les plus nets de l’essai :
il y a systématiquement plus d’adventices en sans labour.
Dans les cultures de blé et de maïs, les intervenants estiment :
- de 2 à 4 fois plus d’adventices en sans labour qu’en labour.
Dans les associations plus étouffantes, comme épeautre-féverole, le différentiel existe aussi :
- environ 15 à 20 % de plus en sans labour.
Les vivaces ont été particulièrement problématiques en sans labour :
- chardon ;
- rumex ;
- tronc de chiendent / graminées vivaces.
Les photos montrent dans certains cas des niveaux de salissement tels qu’il devient difficile de distinguer la culture.
Les intervenants insistent sur le fait que ce salissement est l’un des résultats les plus marquants et les plus pénalisants du sans labour dans cet essai.
Résultats sur les cultures et les rendements
Les rendements ont été très variables selon les années et les cultures.
Situations favorables au sans labour
Quelques situations ont donné de bons résultats :
- en première année, un blé de printemps a produit davantage en sans labour qu’en labour ;
- un maïs en 2021 a également mieux réussi en sans labour, alors que la modalité labourée a fortement souffert, notamment à cause de dégâts de topins.
Situations équivalentes
Certaines cultures ont donné des résultats proches entre les deux modalités.
Situations défavorables au sans labour
D’autres cultures ont été nettement pénalisées :
- dégâts de corvidés plus importants sur maïs ;
- semis difficiles en conditions humides fin 2019, avec un blé plus clair, plus sale et moins productif ;
- au bout de plusieurs années de cultures annuelles, certaines cultures comme les méteils moissonnés ou les associations céréales-protéagineux accusent des pertes importantes.
En moyenne :
- en année 1 après destruction de prairie : environ -12 % de rendement en sans labour ;
- en année 2 : résultats proches ;
- en année 3 : de nouveau environ -12 % ;
- en année 4 : pertes pouvant atteindre -30 %.
Résultats technico-économiques
Les indicateurs technico-économiques présentés sont :
- consommation de carburant ;
- nombre de passages de travail du sol ;
- temps de travail ;
- charges de mécanisation ;
- marge semi-nette.
Nombre de passages, carburant et temps de travail
Globalement, le sans labour permet souvent :
- un passage de moins de travail du sol ;
- donc une baisse de la consommation de carburant ;
- une diminution du temps de travail ;
- et une réduction des charges de mécanisation.
Les gains observés sont de l’ordre de :
- 20 à 30 % de carburant en moins ;
- près de 1 heure de travail en moins ;
- et de 30 à 80 €/ha de charges de mécanisation en moins selon les cas.
Cependant, ce constat ne vaut pas toujours l’année de destruction de prairie :
- dans cette situation, le sans labour a nécessité davantage de passages, donc davantage de temps et de carburant.
Marges semi-nettes
La marge semi-nette correspond ici :
- au produit (rendement × prix),
- moins les charges opérationnelles,
- moins les charges de mécanisation.
Le résultat global n’est pas favorable au sans labour.
Mais l’analyse détaillée par phase de rotation montre des nuances :
- en année 1 après destruction de prairie, les marges sont meilleures en labour ;
- en années 2 et 3, le sans labour peut être légèrement meilleur en moyenne ;
- en année 4, la marge du sans labour chute fortement sous l’effet du salissement.
Les intervenants soulignent donc que le sans labour peut parfois bien se défendre économiquement, mais que cet avantage est fragile et très dépendant du niveau de maîtrise des adventices.
Questions discutées pendant le webinaire
Pourquoi avoir commencé la rotation cultures de vente par un blé derrière prairie ?
Les intervenants expliquent que :
- l’essai a démarré au printemps 2019, ce qui a obligé à adapter le calendrier ;
- ils souhaitaient malgré tout garder du blé dans la rotation, car cette culture est fréquente dans les systèmes régionaux ;
- dans les fermes de grandes cultures de la région, il est courant d’implanter une culture d’automne après destruction d’une prairie ou d’une luzerne.
Pourquoi cette forte variation des vers de terre ?
Les intervenants reconnaissent qu’ils n’ont pas d’explication simple.
Ils rappellent que :
- la question des vers de terre est complexe ;
- les conditions climatiques et d’intervention jouent probablement ;
- et l’automne 2019 a pu fortement perturber la modalité sans labour.
Le délai de 5 ans permet-il de mesurer un stockage de carbone ?
Réponse des intervenants :
- non, la durée est trop courte pour conclure sérieusement sur la séquestration de carbone à cette échelle.
Des reliquats d’entrée d’hiver ont-ils été mesurés ?
- Non, seuls les reliquats de sortie d’hiver ont été suivis.
Le salissement en vivaces est-il lié à la compaction ?
Les intervenants indiquent avoir observé localement des structures moins favorables en sans labour, en particulier après les interventions de 2019 en conditions trop humides.
Ils confirment aussi que :
- les conditions d’extirpation des vivaces en 2023 ont été mauvaises à cause d’un été très humide ;
- cela a limité l’efficacité du travail mécanique.
Enseignements principaux
Résultats inattendus
Plusieurs enseignements n’étaient pas attendus au départ :
- le résultat sur les vers de terre ;
- la difficulté à maintenir une couverture permanente suffisante pour limiter les vivaces ;
- l’observation ponctuelle de cultures ayant parfois une croissance végétative plus rapide en sans labour ;
- mais avec en même temps des peuplements souvent moins denses.
Résultats confirmés
En revanche, plusieurs points sont confirmés :
- plus d’adventices en sans labour ;
- davantage de difficultés à semer et travailler en conditions humides ;
- l’importance capitale de la destruction initiale de la prairie ;
- une meilleure stabilité structurale ;
- une biomasse microbienne plus élevée ;
- le rôle déterminant d’une rotation étouffante et diversifiée.
Questions encore ouvertes
Certaines questions restent partiellement ouvertes :
- faut-il absolument viser le zéro labour ou accepter un labour ponctuel ?
- les gains de charges et de temps compensent-ils toujours les pertes de rendement ?
- quel est l’impact réel sur le carbone à long terme ?
Conseils issus de l’essai
Les intervenants formulent plusieurs recommandations.
Ne pas exclure totalement le labour
Le premier conseil est de ne pas forcément chercher le zéro labour absolu.
Ils posent clairement la question :
- ne vaut-il pas mieux pratiquer le sans labour pendant deux ou trois ans,
- puis refaire un labour ponctuel lorsque le salissement devient trop pénalisant ?
Autrement dit, le moins labourer semble plus réaliste que le jamais labourer.
Intervenir uniquement en bonnes conditions
Deuxième conseil :
- ne jamais travailler en sans labour dans un sol insuffisamment ressuyé.
L’automne 2019 a montré qu’une intervention en mauvaises conditions peut dégrader durablement la structure et pénaliser les années suivantes.
Si un semis d’automne devient trop difficile, il vaut mieux :
- renoncer à cette culture,
- et la remplacer par une culture de printemps.
Détruire la prairie sans labour : itinéraire proposé
Pour ceux qui veulent détruire une prairie temporaire sans labour, les intervenants proposent un itinéraire type :
- détruire en été, en conditions séchantes ;
- utiliser un outil animé travaillant très superficiellement, autour de 4 cm maximum ;
- laisser sécher environ une dizaine de jours ;
- implanter ensuite une culture intermédiaire étouffante ;
- puis détruire cette interculture par un travail superficiel avant le semis de la culture suivante.
Cette stratégie a donné des résultats corrects, mais :
- elle nécessite plusieurs passages ;
- et reste moins efficace qu’un labour pour maîtriser totalement la prairie et les vivaces.
Les intervenants reconnaissent donc qu’un labour ponctuel au moment de la destruction de prairie peut être un compromis pertinent si l’on cherche aussi à économiser du temps et du carburant.
Semer plus dense
En sans labour, les cultures lèvent souvent un peu moins bien.
Il est donc conseillé de :
- augmenter la densité de semis
afin de :
- mieux couvrir le sol ;
- mieux concurrencer les adventices ;
- et sécuriser le rendement.
Travailler la rotation
La rotation est présentée comme une clé de voûte.
Il faut :
- alterner les dates de semis ;
- ne pas enchaîner les mêmes types de cultures ;
- éviter deux années de suite la même culture ;
- intégrer des cultures plus étouffantes ;
- diversifier les familles botaniques.
Les intervenants considèrent qu’une rotation plus variée serait probablement mieux adaptée au sans labour que celle testée ici.
Adapter le matériel de désherbage
En présence de résidus importants, notamment avant maïs, il vaut mieux privilégier :
- des outils de type houe rotative ou équivalent,
plutôt que :
- des outils qui peignent ou tirent les résidus et provoquent de la casse.
Ils insistent aussi sur :
- le recours au faux-semis ;
- l’importance du premier passage de désherbage en prélevée, au stade filament blanc des adventices.
Choisir des cultures et variétés étouffantes
Le choix des espèces et des variétés doit favoriser :
- la vigueur de départ ;
- la hauteur ;
- la rapidité de couverture du sol ;
- la possibilité de biner pour les cultures sarclées.
Couvrir le sol le plus longtemps possible
Autre levier essentiel :
- maintenir une couverture végétale la plus longue possible pour limiter la lumière au sol et donc les levées d’adventices.
Cela peut passer par :
- des couverts ;
- du sursemis ;
- ou l’implantation d’un trèfle dans la culture précédente.
Gérer les chardons et autres vivaces
La gestion des vivaces pose une difficulté particulière.
Deux périodes sont identifiées comme stratégiques :
- la sortie d’hiver ;
- le post-moisson.
La logique proposée est d’utiliser un outil à pas de doigt pour :
- extirper les organes souterrains ;
- les remettre en surface ;
- et profiter de conditions séchantes pour les épuiser.
Cependant, cela demande :
- plusieurs passages ;
- de bonnes conditions météo ;
- et du temps disponible.
Les intervenants rappellent que, dans l’essai :
- la biomasse de chardons restait beaucoup plus faible en labour qu’en sans labour.
Le retour en prairie temporaire est également cité comme levier de régulation.
Conclusion
L’essai apporte une documentation détaillée, sur plusieurs années, de la comparaison entre labour et sans labour en agriculture biologique.
Les intervenants soulignent deux points importants :
- l’intérêt de suivre un grand nombre d’indicateurs, et pas seulement le rendement ou le salissement ;
- l’absence de conclusion totalement tranchée.
Leur message final est nuancé :
- oui, le moins labouré semble tout à fait envisageable ;
- mais le zéro labour strict apparaît plus compliqué, surtout à cause du salissement, des vivaces et du risque lié aux conditions d’intervention.
Autrement dit, l’essai ne conclut ni à l’impossibilité totale, ni à une réussite simple et généralisable.
Il montre plutôt que :
- le sans labour en bio peut fonctionner dans certaines situations ;
- mais qu’il demande une très forte maîtrise agronomique ;
- et que le labour ponctuel peut rester un outil utile dans certains moments clés, en particulier pour la destruction de prairie.
Remerciements
Les intervenants remercient :
- Carl et Arnaud Gilbert pour la conduite de l’essai ;
- les collègues et partenaires ayant participé aux comptages, prélèvements et mesures, notamment sur les vers de terre et les récoltes de maïs.
Une synthèse complète des essais devait être mise à disposition sur les sites des structures partenaires au début de l’année 2025.
Ressources
Pour retrouver les intervenants et leurs structures, il est possible de rechercher :
Le diaporama et le replay de la vidéo sont annoncés comme disponibles via les canaux mentionnés pendant le webinaire.