Une microferme rentable après 3 ans d'activité : Les jardins du Wiedenthal (68)
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Thiébaud Schaffhauser, maraîcher sur 4600m² en Alsace, nous présente ses résultats au bout de 3 années d'activité sur sa ferme : son parcours, son terrain, ses choix stratégiques, ses résultats économiques, l'évolution de son sol, l'importance de sa planification et des rotations de cultures; la présentation est très détaillée !
Cette présentation a eu lieu dans le cadre des 7ème Rencontres Nationales Maraîchage Sol Vivant, organisée les 4,5 et 6 Mars 2021 par l'association MSV Normandie, en partenariat avec MSV Grand Est et soutenue par Ver de Terre Production pour la technique vidéo.
Les Jardins du Wiedenthal - Haut-Rhin (68): https://www.facebook.com/LesJardinsduWiedenthal/
L'association MSV Grand Est: https://grandest.maraichagesolvivant.fr/
Présentation de la ferme et du parcours
Thiébaud Schaffhauser présente ici l’installation et le fonctionnement logistique de sa microferme, ainsi qu’un bilan de ses trois premières années d’activité.
Son parcours initial est scientifique. Il se reconvertit ensuite en 2016 en suivant un BPREA en maraîchage biologique. Il s’installe en 2017 en maraîchage sur sol vivant sur une surface de 46 ares, soit 0,46 hectare.
L’objectif de cette présentation est de montrer, à partir de son expérience, comment une installation en maraîchage sur petite surface peut être construite, organisée et devenir économiquement viable après quelques années.
Le contexte d’installation
Pour Thiébaud Schaffhauser, il est essentiel d’avoir une bonne conscience de son contexte local, de son territoire, de ses avantages et de ses inconvénients avant de s’installer.
La ferme est située en Alsace, dans les Vosges, à 500 mètres d’altitude, à proximité d’une petite ville d’environ 5 000 habitants. Le jardin est implanté dans un petit vallon, avec des conditions climatiques qu’il juge assez compliquées.
Parmi les principales contraintes du site :
- une altitude de 500 mètres, qui raccourcit la saison de culture ;
- un faible ensoleillement hivernal, avec seulement environ deux heures de soleil par jour en hiver ;
- une topographie marquée, avec une forte pente, qu’il reconnaît avoir sous-estimée au début de son installation.
Cette pente présente cependant un avantage majeur : une source a pu être captée environ 30 mètres au-dessus du jardin. Cela permet d’avoir une pression d’eau naturelle suffisante, sans avoir besoin d’installer de pompe.
Le terrain est familial, ce qui constitue un atout important. Thiébaud dispose également d’une grange pour stocker les légumes et le matériel.
Les caractéristiques du sol et les ressources locales
Le sol est décrit comme un sol profond sablo-limoneux. Il se réchauffe assez vite à la fin de l’hiver, ce qui compense en partie les contraintes liées à l’altitude.
Concernant les ressources en matière organique, la ferme bénéficie d’un environnement favorable :
- des voisins éleveurs fournissent du fumier ;
- de la paille est disponible localement ;
- un centre équestre à proximité fournit également des ressources organiques ;
- des paysagistes apportent du broyat.
Cet ancrage territorial est présenté comme un élément important du fonctionnement de la ferme.
Les choix stratégiques de production
Thiébaud Schaffhauser explique avoir fait plusieurs choix structurants pour son système de production.
Produire les plants à la ferme
Il réalise la majorité des plants sur la ferme afin :
- d’avoir un maximum de diversité ;
- d’éviter de proposer uniquement des légumes standardisés comparables à ceux de la grande distribution.
Travailler sans mécanisation du sol
Les semis directs sont réalisés à la main ou à la volée. Il ne possède pas de semoir. Il n’utilise aucune mécanisation pour travailler le sol.
Le seul matériel motorisé acquis dans cette logique est une brouette motorisée, destinée à faciliter les manutentions devenues physiquement difficiles.
Limiter les intrants
Il n’utilise pas d’intrants chimiques. Les apports se limitent essentiellement à la matière organique disponible localement : compost, fumier, paille, broyat.
Commercialiser en circuit court
La commercialisation se fait essentiellement en circuit court, principalement sur les marchés, de fin février à décembre.
Les investissements réalisés
Le principal investissement de départ a été le captage de la source en 2017, financé sur fonds propres. Il était indispensable au fonctionnement de la ferme.
Ce captage représente environ 27 000 euros.
À cela s’ajoutent :
- une camionnette ;
- une remorque pour les marchés ;
- des bâches d’ensilage pour les occultations.
En 2018, un nouvel investissement d’environ 12 000 euros est réalisé pour :
- le matériel de serre ;
- le matériel d’irrigation.
Cet investissement a été financé par un petit prêt à moyen terme, en anticipant le versement des aides à l’installation.
En ajoutant divers petits matériels, le total des investissements atteint environ 44 000 euros.
Thiébaud précise que ce montant dépend fortement du contexte. Il estime qu’il est possible de s’installer avec moins, si les questions de l’eau et du stockage sont déjà résolues.
La mise en culture progressive de la prairie
L’installation s’est faite sur une prairie.
À partir de la fin 2017, il commence à apporter compost et fumier, puis met en place une occultation avec des bâches d’ensilage pendant quatre à cinq mois.
La mise en culture se fait progressivement :
- en 2018, 20 ares sont cultivés ;
- en 2019, la surface cultivée en plein champ passe à 30 ares ;
- en 2020, une deuxième serre est achetée pour faciliter les rotations.
La surface totale de serre atteint alors 460 m².
Thiébaud explique avoir volontairement commencé sur une petite surface, car il avait encore peu d’expérience. Pendant qu’une partie était cultivée, l’autre restait sous bâche pour préparer sa mise en culture l’année suivante.
L’organisation des cultures
Le système cherche à densifier au maximum les cultures pour optimiser l’espace disponible.
Thiébaud met en place de nombreuses associations de cultures, dans un double objectif :
- densifier la production ;
- utiliser les fonctions naturelles de l’environnement.
Parmi les associations citées :
- radis et carottes ;
- choux et salades ;
- carottes et poireaux, association classique ;
- choux et céleri, notamment contre la piéride.
Cette logique d’association est pensée à la fois pour l’occupation de l’espace et pour la protection mutuelle des cultures.
L’évolution du sol après trois ans
Thiébaud montre une évolution visible du sol entre la prairie d’origine et les parcelles cultivées après trois ans.
Il observe :
- une descente progressive de la matière organique dans le profil du sol ;
- une structure grumeleuse, qu’il interprète comme un bon signe de vie du sol ;
- une activité importante des vers de terre.
Pour confirmer ces observations, il a fait réaliser en 2020 des analyses de sol poussées sur trois modalités :
- prairie, considérée comme le sol initial ;
- plein champ ;
- sous serre.
PH
Le sol de départ était assez acide. Avec les différents apports de matière organique, le pH a eu tendance à augmenter et à se rapprocher de la neutralité, sans chaulage.
Matière organique
Le taux initial de matière organique sur prairie était déjà bon. Avec les apports successifs, Thiébaud estime avoir augmenté la matière organique de 2 à 5 % par an.
Capacité d’échange cationique
Il observe également une augmentation de la CEC, c’est-à-dire de la capacité d’échange cationique, ce qui traduit une meilleure capacité du sol à retenir les éléments nutritifs. Il y voit un indicateur supplémentaire d’augmentation de la fertilité.
Biomasse microbienne
Les analyses montrent aussi une bonne biomasse microbienne, confirmant selon lui que le système fonctionne bien en sol vivant.
Les résultats économiques sur trois ans
Thiébaud présente les résultats économiques des trois premières années.
Le chiffre de production augmente progressivement avec la montée en charge du système :
- 21 000 euros en 2018 ;
- jusqu’à 39 000 euros en 2020.
Les charges restent relativement stables. En 2020, elles atteignent environ 14 000 euros de charges opérationnelles.
Parmi les principaux postes de charges :
- les semences, autour de 3 000 euros ;
- la MSA, autour de 1 500 euros ;
- le compost ;
- le terreau ;
- le petit matériel.
Il mentionne également 5 600 euros d’amortissements.
Revenus et résultat
La première année, le résultat est faible. Il a été complété par :
Cela lui a permis d’atteindre environ l’équivalent d’un SMIC.
En 2020, le résultat atteint environ 19 000 euros, soit un niveau supérieur à un SMIC.
Il précise cependant que l’année 2020 a été particulière. En raison du contexte lié au Covid et d’un manque de production en début d’année sur sa petite surface, il a pratiqué un peu d’achat-revente, ce qui a amélioré le résultat. Celui-ci atteint alors environ 25 000 euros, ce qu’il considère comme plutôt satisfaisant.
Le temps de travail
Thiébaud a également mesuré son temps de travail afin de mettre les revenus en perspective.
Le temps de travail total atteint environ 3 800 heures par an, en incluant :
- son propre travail ;
- l’aide familiale, notamment ses parents ;
- l’appui de stagiaires de BPREA.
Pour lui seul, cela représente environ 2 400 heures annuelles, soit environ 46 heures de travail par semaine en moyenne sur l’année.
Il précise avoir tout de même pu prendre deux semaines de vacances en janvier.
Rapporté au temps de travail, il estime le revenu horaire entre 6,7 et 10 euros de l’heure selon les années et les modalités de calcul. Il insiste donc sur la nécessité de relativiser les résultats économiques et d’intégrer pleinement cette dimension de charge de travail.
La répartition du temps de travail
La répartition du temps de travail fait apparaître, sans surprise, que les postes les plus consommateurs de temps sont :
- les récoltes ;
- la commercialisation ;
- les semis et plantations.
Le temps consacré au désherbage lui paraît en revanche relativement faible, autour de 100 heures par an. Il attribue ce résultat principalement :
- au paillage ;
- à une bonne planification.
Il souligne en revanche que la planification demande elle-même du temps : environ 100 à 140 heures par an, soit deux à trois semaines en hiver.
L’importance centrale de la planification
Sur petite surface, Thiébaud considère que la planification est vraiment la clé.
Comme les rotations doivent être rapides, il faut enchaîner les cultures efficacement et organiser le jardin comme un véritable « Tetris ».
Il indique avoir en général :
- deux cultures par an en plein champ ;
- trois cultures par an sous serre.
La planification est réalisée semaine par semaine. Il sait ainsi précisément ce qu’il doit faire à chaque période, y compris pour les semis.
Il insiste aussi sur l’intérêt d’effectuer tous les achats de matériel et de fournitures en début de saison, quand le temps est encore disponible.
Un exemple de planification
Pour un jardin de brassicacées, par exemple, il travaille planche par planche et semaine par semaine. Il y note :
- les opérations à effectuer ;
- les espacements ;
- les périodes de récolte ;
- la nécessité éventuelle de poser une bâche.
Même s’il ne respecte pas toujours parfaitement ce plan, il lui sert de fil conducteur.
La gestion des rotations et de l’enherbement
La rotation est aussi pensée comme un outil de gestion de l’enherbement.
Thiébaud donne l’exemple de cultures comme les alliacées, les poireaux ou les oignons, qu’il considère comme des cultures plutôt salissantes. L’année suivante, il implante à leur place des courges avec un gros paillage, afin de calmer l’enherbement.
Cette combinaison entre rotation et paillage participe fortement à la maîtrise des adventices.
Conclusion sur la viabilité des petites surfaces
En conclusion, Thiébaud Schaffhauser estime que son expérience montre qu’une installation en maraîchage sur petite surface peut être viable économiquement.
Selon lui, la clé de la réussite repose sur l’utilisation des fonctions naturelles de l’écosystème :
- au niveau du jardin, avec les techniques de maraîchage sur sol vivant, les plantes compagnes et les rotations ;
- au niveau de la ferme, avec un bon ancrage territorial et l’utilisation des ressources locales.
Il résume cette logique par plusieurs idées fortes :
- les petites surfaces permettent de mieux mobiliser les fonctions naturelles, par exemple le travail gratuit des vers de terre ;
- elles permettent de densifier les cultures et d’augmenter la productivité au mètre carré ;
- elles sont parfois plus simples pour s’installer, car il y a moins de surface à trouver ;
- le faible niveau de mécanisation limite les charges et les gros investissements ;
- l’ensemble de ces éléments peut conduire à une viabilité économique.
Il ajoute que ce type de système laisse aussi une liberté d’expérimentation importante. Même s’il continue à faire des erreurs, cette liberté lui semble précieuse, car elle alimente un cercle vertueux d’apprentissage.
Le facteur limitant : le temps
Thiébaud insiste enfin sur un point essentiel : le temps est selon lui le principal facteur limitant, comme dans beaucoup de systèmes agricoles.
Pour y faire face, il recommande :
- de bien planifier ;
- d’anticiper au maximum ;
- de cultiver le lien avec d’autres, notamment à travers des événements et des échanges de connaissances.
Il souligne qu’il est réellement difficile de s’installer seul, et que le partage d’expérience permet de gagner un temps considérable.
Il conclut sur une note plus personnelle : on ne peut pas tout prévoir, mais chaque épreuve peut devenir une opportunité d’évolution, et c’est aussi ce qui fait la beauté du métier.
Questions et réponses
Le choix de la brouette motorisée
Interrogé sur le choix de la brouette motorisée, notamment en fonction de la portance du sol et de l’aménagement des allées, Thiébaud explique qu’il a choisi une brouette à chenilles.
D’après son expérience, le passage dans les planches tasse peu, car le poids est bien réparti.
Comme conseil pratique, il recommande de regarder du côté de la location ou de l’occasion. Dans son cas, il avait d’abord loué ce type de matériel auprès d’une entreprise qui renouvelle son parc chaque année, ce qui peut permettre d’acheter ensuite une bonne brouette d’occasion à un prix raisonnable.
L’emplacement des serres sur un terrain en pente
À propos du positionnement des serres en fonction de la pente, Thiébaud explique qu’il n’a pas vraiment eu le choix. Il les a installées à l’endroit où la pente était la moins forte.
Dans son cas, elles se trouvent plutôt en bas du terrain, car c’était là que la contrainte de pente était la plus faible.
Il précise ne pas avoir terrassé, faute de matériel et de moyens mécanisés. Le critère décisif a donc été le relief plus que l’orientation ou l’ensoleillement.