Paysages In Marciac 2021 : Jour 6 - Le territoire : de désert à prospère
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Paysages In Marciac : le rendez-vous estival incontournable de l’agroécologie, des sols vivants, des couverts et de l’agroforesterie !
Du 29 juillet au 4 août, Arbre et Paysage 32 et Ver de Terre Production vous accueillent à la Ferme de Refaire à Marciac pour la 13ème édition de Paysages In Marciac !
Au programme : conférences, ateliers techniques, masterclass, visites de fermes… il y en aura pour tous les goûts ! ---
Le programme détaillé du festival :https://paysages-in-marciac.fr/programmation/
Programme du jour :
00:00:00 Début de la diffusion en live – attente des intervenants
Les cycles de l'eau revus et corrigés
0:15:47 L’érosion prémisse de la désertification – Hervé Covès, , Alain Canet
0:46:08 Le keyline design – Andy Darlington
1:16:25 Le circuit de l’eau – Laurent Denise
1:46:27 Les cycles de l'eau - Konrad Schreiber
2:27:37 Outils pour aider les agriculteurs innovants - Vincent Levavasseur & Martin Rollet – Ver de Terre Production
Le slake test ; Test d’infiltration ; Comment lire une analyse de sol ; Les bases du test bêche ; Diagnostic de sol par les plantes bio indicatrices : Soil Diag
2:55:48 Le bilan humique - Éric Schmidt
4:48:38 Trognes : une jeunesse éternelle
5:03:13 La réitération – William Moore
5:48:00 Conférence à plusieurs voies – Alain Canet, Marceau Bourdarias, Hervé Covès
6:40:05 Agroforesterie : un sujet de société de première nécessité
Yves Gabory, Léo Gouaille, Alain Canet
Introduction
La sixième et dernière journée de Paysages in Marciac 2021 s’ouvre en direct depuis la ferme de Refaire, avec l’idée de « se mouiller un peu » et de consacrer la matinée à l’eau, à ses cycles, à ses excès, à ses manques, et à la façon dont les paysages, les plantes et les arbres peuvent la retenir, la faire circuler et la faire revenir. La session est introduite comme une plongée dans une autre lecture du cycle de l’eau, au-delà d’une vision purement hydraulique ou strictement liée à la pluie mesurée dans les pluviomètres.
Plusieurs intervenants se succèdent : Hervé Covès, Andy Darlington, Laurent Denise et Konrad Schreiber. Les échanges partent d’un constat devenu central : les inondations, les sécheresses, les tempêtes et les dérèglements actuels obligent à repenser la relation entre l’eau, les sols, les plantes, les arbres et les usages agricoles.
Le cycle de l’eau revisité
Le cycle officiel et ses limites
Hervé Covès commence par présenter la version « officielle » du cycle de l’eau, telle qu’elle a été validée par des instances scientifiques internationales. Ce schéma montre les grands réservoirs d’eau de la planète, les volumes qu’ils contiennent et leurs temps de renouvellement.
Parmi les points soulignés :
- l’eau des lacs et réservoirs se renouvelle en moyenne tous les dix ans ;
- l’eau des océans se renouvelle intégralement sur un temps de l’ordre de 4 000 ans ;
- la majorité des précipitations tombe sur les océans ;
- seule une part plus réduite tombe sur les terres.
Le schéma montre aussi que, sur les continents, une part majeure de l’eau qui retourne à l’atmosphère ne vient pas seulement de l’évaporation des sols, mais de l’évapotranspiration des plantes. Hervé Covès insiste sur ce point : une grande part de l’eau qui circule dans le cycle planétaire passe par les plantes.
C’est là que se situe, selon lui, l’une des limites du récit habituel : on raisonne beaucoup sur la pluie qui tombe et sur les écoulements, mais pas assez sur le rôle actif des paysages végétalisés dans la fabrication et le recyclage de l’eau.
Inondation et désertification
Une phrase est rappelée comme fil conducteur de la session : « l’inondation est le prémice de la désertification », formule reprise de Gérard Ducerf.
L’idée est que les excès d’eau et les manques d’eau ne sont pas des phénomènes opposés mais souvent les deux faces d’un même dysfonctionnement. Quand l’eau tombe trop vite, ruisselle, inonde, puis repart rapidement, elle n’est plus retenue, plus infiltrée, plus recyclée par les sols et les plantes. On aboutit alors à des territoires qui connaissent à la fois l’inondation et la sécheresse.
Le rôle central de la végétation
Hervé Covès montre ensuite des travaux illustrant la transition entre un paysage forestier et un paysage désertifié. Quand la couverture végétale diminue :
- l’humidité baisse ;
- l’effet de climatisation lié aux plantes disparaît ;
- l’albédo augmente sur les surfaces nues ;
- les sols se réchauffent davantage ;
- le système entre dans une boucle de rétroaction qui aggrave l’aridité.
Il insiste sur le fait que cette dynamique est réversible : en replantant des arbres et en restaurant des structures végétales complexes, il est possible de faire revenir de l’humidité et de modifier profondément le fonctionnement du milieu.
La condensation de l’eau dans les paysages
La photosynthèse comme climatiseur
Hervé Covès rappelle un point qui l’a amené à revoir sa compréhension : la photosynthèse ne chauffe pas, elle refroidit. Produire des sucres capte de l’énergie. La photosynthèse agit donc comme un climatiseur.
Cette remarque l’amène à reconsidérer la transpiration des plantes. Si une plante transpire, ce n’est pas seulement pour se refroidir. La transpiration peut aussi contribuer à augmenter localement l’humidité de l’air et à favoriser la condensation.
Le point de condensation
À partir de courbes de saturation de l’air, il explique que plus l’air est humide, moins il faut le refroidir pour que l’eau se condense. Ainsi, dans un paysage végétalisé, la transpiration peut rapprocher l’air des conditions où la condensation devient possible sur les surfaces plus froides.
Cela conduit à une hypothèse forte : une partie importante de l’eau utilisée par les plantes ne vient pas seulement des pluies mesurées, mais aussi d’un recyclage local de l’humidité atmosphérique par condensation.
Brouillard, guttation et microclimats
Plusieurs phénomènes sont évoqués pour illustrer cette idée :
- la condensation visible dans l’air froid quand on souffle ;
- les gouttelettes sur les vitres ou les surfaces froides ;
- la guttation sur les feuilles au petit matin ;
- le brouillard qui se forme et se déchire à l’aube.
Ces phénomènes montrent que l’eau se dépose là où les températures locales permettent la condensation. Dans un paysage hétérogène, ombré, structuré, avec plusieurs strates végétales, il existe de multiples zones plus fraîches capables de condenser l’humidité.
Le rôle des structures paysagères
Hervé Covès donne plusieurs exemples de paysages ou dispositifs favorables à cette condensation :
- les forêts tropicales, où l’ombre et la diversité des strates créent de nombreux noyaux de condensation ;
- les chemins creux, qui canalisent l’air frais et l’humidité vers le fond des vallées ;
- les systèmes pépiniers hétérogènes, avec sous-couvert dense ;
- les systèmes agroforestiers, par exemple vigne et arbres au Chili.
Dans ces paysages, l’hétérogénéité thermique et structurelle permet de recycler plusieurs fois l’eau dans la journée. Selon les observations évoquées, une même eau peut être réévaporée, recondenser et remise à disposition localement, ce qui change complètement la manière de penser la ressource.
Hervé Covès raconte avoir mesuré, sur certaines plantes pendant une canicule, une condensation équivalente à 30 mm d’eau en dix jours, soit l’équivalent d’un gros orage.
Produire de l’eau
La conclusion de cette partie est explicite : l’eau se cultive. Un système agricole ou paysager peut être pensé comme producteur d’eau, en favorisant la condensation, le recyclage local et la rétention.
Plus un paysage est homogène, plus l’air y circule de manière laminaire et l’humidité est évacuée. Plus un paysage est structuré, rugueux, stratifié, irrégulier, plus il crée de microdépressions, de microclimats, donc des opportunités de condensation et de recyclage de l’eau.
Champignons, mycorhizes et climat
Hervé Covès ajoute ensuite un autre élément essentiel : la répartition des champignons mycorhiziens sur la planète.
Il distingue deux grandes trames :
- les champignons endomycorhiziens ;
- les champignons ectomycorhiziens.
Selon lui, pour que les plantes se soutiennent mutuellement dans nos climats, il faudrait disposer d’une trame plus équilibrée entre ces deux grands types de symbioses. Il suggère que certains déséquilibres actuels sont liés à des formes d’agriculture qui ont simplifié les paysages et empêché certaines continuités biologiques de se mettre en place depuis la fin de la dernière glaciation.
Il en tire une conséquence pratique : si l’on veut que l’eau soit bien condensée, bien redistribuée et bien recyclée, il faut aussi s’appuyer sur les bons champignons et sur des systèmes végétaux plus diversifiés, mêlant davantage d’arbres fruitiers, d’arbres pionniers et d’arbres forestiers.
Enfin, il rappelle le rôle du sous-bois, notamment dans le sud de la France où il est souvent supprimé pour limiter le risque incendie. Or, selon lui, c’est justement ce sous-bois qui participe à la condensation et à la captation de l’humidité dans les forêts.
Le Keyline design avec Andy Darlington
Une logique d’aménagement de l’eau dans le paysage
Andy Darlington présente ensuite le Keyline design, qu’il a appris auprès de Darren J. Doherty, lui-même héritier des travaux de P. A. Yeomans.
L’idée générale est de concevoir les paysages agricoles de manière à mieux répartir, ralentir et stocker l’eau, en s’appuyant sur la topographie.
L’échelle de permanence
Le Keyline design s’inscrit dans une hiérarchie de décision appelée « échelle de permanence ». On regarde d’abord les éléments les plus difficiles à modifier :
- le climat ;
- la topographie ;
- l’eau ;
- les routes ;
- les arbres ;
- les bâtiments ;
- les clôtures ;
- les sols ;
- les cultures et les animaux.
Cette hiérarchie sert à penser l’aménagement dans un ordre logique : on ne place pas les routes ou les arbres sans avoir compris le relief et les écoulements.
Crêtes, vallées et point clé
Andy Darlington décrit ensuite le fonctionnement du relief :
- les vallées collectent l’eau ;
- les crêtes la séparent ;
- les « torsales » ou crêtes secondaires organisent les écoulements ;
- les points de changement de pente dans les vallées marquent des zones importantes.
Le point clé est l’endroit de la vallée où la pente forte rejoint le début d’une zone plus adoucie, plus sédimentaire. C’est à partir de là qu’on peut tracer la Keyline, ligne de référence permettant d’organiser des fossés ou sillons qui redistribuent l’eau vers les zones plus sèches du paysage.
Répartir l’eau au lieu de la laisser filer
L’objectif n’est pas de drainer l’eau vers l’aval mais, au contraire, de la faire sortir des vallées pour la répartir sur les dorsales et les versants. Pour cela, on utilise :
- des courbes de niveau ou quasi courbes de niveau ;
- des sillons très faiblement inclinés ;
- des barrages, retenues et trop-pleins connectés ;
- des routes placées en crête ou conçues comme éléments de gestion de l’eau.
Les retenues peuvent être connectées les unes aux autres, les trop-pleins d’un bassin alimentant le suivant. Des « fossés de route » peuvent aussi participer au remplissage des retenues.
Outils et adaptation aux petites surfaces
Andy Darlington montre plusieurs outils utilisés pour ce type d’aménagement, notamment des sous-soleuses ouvrant de micro-sillons sans bouleverser excessivement le sol. Il explique aussi que ces techniques ne sont pas réservées à de très grandes fermes australiennes : elles peuvent être adaptées à des petites surfaces, même si l’intérêt dépend du contexte pédologique et hydrologique.
Il insiste aussi sur le fait qu’un sol déjà bien structuré, riche en humus et en vie, fonctionnera différemment. Le Keyline n’est pas une solution magique uniforme, mais une logique de lecture et d’intervention dans le paysage.
Enfin, il donne une image frappante : les taupes entretiennent parfois spontanément certaines lignes d’écoulement, comme si elles prolongeaient le travail amorcé.
Le bassin versant selon Laurent Denise
Un constat : inondation et sécheresse dans le même bassin
Laurent Denise intervient ensuite à distance pour parler du bassin versant, avec un exemple concret : celui de la Sèvre niortaise.
Il souligne un paradoxe devenu fréquent : un même bassin versant peut connaître des inondations et des sécheresses à quelques mois d’intervalle. Pour lui, cela signale un problème majeur de gestion de l’eau.
À partir de données publiques, il montre qu’une très grande quantité d’eau tombe sur le bassin puis repart vers la mer. Il insiste sur les fortes variations de débit des rivières : montées rapides, descentes rapides. Ce comportement est présenté comme un signe de désertification hydrologique.
Le rôle de la végétation dans la pluie
Laurent Denise rappelle un point qu’il juge déterminant : la pluie qui tombe sur les continents ne vient pas majoritairement directement de la mer. Une grande partie est liée à l’évapotranspiration des plantes.
Autrement dit :
- s’il n’y a plus de végétation, il n’y a plus de régularité des pluies ;
- plus un bassin versant est végétalisé, plus il peut alimenter son propre cycle de l’eau ;
- la végétation agit comme la pompe à eau du cycle.
Cela le conduit à dire que le bassin versant fonctionne comme un réservoir dont la végétation règle le remplissage et la restitution.
Le problème du drainage excessif
Selon Laurent Denise, le problème actuel vient du fait que l’on a trop cherché à évacuer l’eau :
- drainage des sols ;
- urbanisation et imperméabilisation ;
- assainissement collectif rejetant rapidement l’eau en rivière ;
- gestion des crues pensée comme accélération des écoulements.
Il souligne que les villes rejettent d’énormes quantités d’eau vers les rivières au lieu de la renvoyer vers les sols. L’eau potable utilisée, puis épurée, est trop souvent rejetée au cours d’eau alors qu’elle pourrait être infiltrée ou réutilisée.
Réserver l’eau à l’évapotranspiration
Une idée centrale de son exposé est qu’une très grande part des pluies devrait rester dans le bassin versant pour alimenter l’évapotranspiration. Si l’eau repart trop vite vers la mer, le cycle local s’épuise.
Il rappelle également que les zones artificialisées représentent des volumes de ruissellement considérables, qui pourraient être récupérés. Cela le conduit à plaider pour :
- des bassins de rétention ;
- l’infiltration à la source ;
- le recyclage des eaux urbaines ;
- la végétalisation maximale des territoires ;
- une réduction forte des rejets directs en rivière.
L’importance des couverts végétaux
Laurent Denise insiste sur les couverts végétaux permanents. Pour lui, laisser les sols nus après récolte revient à couper la pompe à eau du territoire. Plus l’environnement est vert et dense, plus il entretient le cycle hydrologique.
Il propose donc une vision très simple mais exigeante : regarder autour de soi. Si le paysage est sec, nu, minéral, le cycle de l’eau s’effondre. S’il est couvert, vivant, végétalisé, il peut se maintenir.
Konrad Schreiber : quatre crises et une réponse agricole
Quatre hypothèses critiques
Konrad Schreiber prend ensuite la parole pour remettre la question de l’eau dans une perspective plus large. Il évoque quatre crises majeures à venir ou déjà en cours :
- l’eau ;
- l’alimentation ;
- l’énergie ;
- la santé.
Pour lui, ces crises vont structurer l’avenir des sociétés humaines, et l’agriculture est au croisement de toutes.
Une agriculture obsolète
Il estime que l’agriculture dominante, fondée sur le travail du sol, la simplification des paysages et des logiques industrielles, est devenue obsolète face aux enjeux climatiques et écologiques.
Il rappelle que la dégradation des sols est connue depuis longtemps et que les solutions existent :
- couverture permanente ;
- arrêt du travail du sol ;
- augmentation de la biomasse ;
- diversification végétale ;
- agroforesterie.
Les plantes comme solution climatique
Konrad Schreiber insiste fortement sur le rôle des plantes dans le climat. Il rappelle qu’en augmentant la biomasse végétale et les systèmes racinaires, on augmente considérablement la quantité de carbone soustraite à l’atmosphère.
Il illustre cela par un exemple simple :
- un système de blé seul capte un certain volume de carbone ;
- si l’on ajoute une seconde plante, ce volume augmente fortement ;
- si l’on ajoute des arbres, il augmente encore davantage.
L’idée n’est pas seulement de « stocker » du carbone au sens comptable, mais de reconstruire des systèmes vivants qui font circuler eau, carbone, énergie et biodiversité.
Une interpellation politique
Konrad Schreiber appelle explicitement les responsables agricoles et institutionnels à changer de cap. Il estime que les financements publics devraient être redirigés vers les innovations agroécologiques plutôt que vers le maintien de systèmes dépassés.
Son intervention vise à montrer que la réponse existe déjà sur le terrain, portée par des agriculteurs, des techniciens, des chercheurs et des collectifs, mais qu’elle n’est pas encore à l’échelle politique nécessaire.
Débat et transition
Le débat qui suit revient sur plusieurs points :
- la vitesse des dégradations en cours ;
- l’importance de diffuser rapidement l’information ;
- la nécessité d’aller plus vite pour inverser les trajectoires ;
- le fait que les solutions passent moins par des recettes uniques que par la capacité à observer, structurer et faire coopérer les éléments du paysage.
Il est rappelé que l’objectif n’est pas d’opposer abstraitement pluie, irrigation, stockage ou circulation, mais de comprendre les paysages comme des systèmes capables de produire, retenir et redistribuer l’eau quand ils sont correctement architecturés.
Une agriculture de l’amour
La session se termine sur une note plus large, presque philosophique, avec l’idée que l’agriculture ne peut pas seulement être pensée comme un ensemble de techniques. Elle engage aussi une manière d’habiter le monde, de coopérer avec le vivant et de retrouver du sens.
Cette idée reviendra encore dans l’après-midi autour de l’arbre, des trognes et de l’agroforesterie : au-delà des outils, des modèles et des dispositifs, il s’agit aussi de reconstruire une relation au vivant capable d’inspirer un autre avenir.
L’agroforesterie et les trognes
L’après-midi est consacrée à l’agroforesterie et plus particulièrement aux trognes, présentées comme une figure ancienne, paysanne, mais aussi très actuelle de la relation entre l’arbre, l’agriculture, l’énergie, le fourrage, la biodiversité et les paysages.
Il est rappelé que les trognes ne sont pas seulement des curiosités patrimoniales : elles sont des formes d’arbres construites par les usages, capables de produire du bois, du fourrage, des habitats et de très nombreux services écologiques.
Les trognes, arbres paysans aux mille usages
Une diversité de formes et de fonctions
Plusieurs exemples sont montrés :
- des trognes monumentales ;
- des trognes formant de véritables forêts à elles seules ;
- des clôtures vivantes et soudées ;
- des frênes fourragers ;
- des tilleuls architecturés ;
- des systèmes agroforestiers méditerranéens ou marocains ;
- des paysages entiers structurés par les trognes, comme dans le Marais poitevin.
L’idée forte est que les trognes sont à la fois :
- des machines à produire de la biomasse ;
- des réservoirs de biodiversité ;
- des structures paysagères ;
- des formes de résilience ;
- des héritages culturels.
Trogne paysanne et taille architecturée
Un débat s’ouvre sur la différence entre la trogne paysanne et les tailles dites architecturées des jardins ou alignements urbains. Marceau Bourdarias rappelle que, dans la formation des élagueurs, la trogne a longtemps été mal comprise, souvent assimilée à une taille mutilante.
Or, la trogne paysanne répond à une logique d’usage : produire, renouveler, entretenir une relation avec l’arbre. Ce n’est pas la même finalité que dans les tailles de mise en forme ornementale.
La trogne comme relation
Marceau Bourdarias insiste aussi sur l’idée que la trogne est une relation : un arbre que l’on vient voir régulièrement, avec lequel on entre en contact, que l’on fait produire et qui, en retour, continue à donner.
La trogne ouvre ainsi à une autre manière de faire société avec les arbres, non pas en les sanctuarisant seulement, mais en apprenant à composer avec eux.
William Moore : architecture et vie de l’arbre
Architecture et forme
William Moore propose une lecture fine de l’arbre fondée sur son architecture. Il distingue l’architecture, déterminée génétiquement, de la forme, résultat des influences extérieures comme le climat, le sol, la taille ou les traumatismes.
Cette distinction est essentielle pour comprendre ce que l’arbre fait naturellement, et ce qu’il fait en réponse aux interventions.
Les grandes phases de vie de l’arbre
Il décrit le développement de l’arbre depuis la première unité architecturale jusqu’à la sénescence :
- phase juvénile ;
- réitérations successives ;
- adulte ;
- vieillissement ;
- sénescence.
Les notions de réitération sont précisées : toutes les réitérations ne sont pas identiques. Certaines sont séquentielles, d’autres traumatiques, certaines totales, d’autres partielles.
L’arbre peut donc répéter des fragments de lui-même selon plusieurs modalités, ce qui lui donne une grande capacité d’adaptation.
Branches, fourches et rejets
William Moore distingue plusieurs structures :
- les branches ;
- les fourches ;
- les rejets.
Les branches sont faites pour être élaguées naturellement. Les fourches ne le sont pas de la même façon. Les rejets, eux, relèvent souvent de systèmes de secours ou de relance.
Il montre comment les bourgeons dormants ou adventifs peuvent se réveiller et produire de nouvelles structures, notamment à la suite d’un traumatisme.
Sénescence et unité architecturale minimale
Chez certains arbres, le passage à la sénescence se lit dans la réduction progressive de la structure de rameaux jusqu’à une « unité architecturale minimale ». L’arbre peut alors porter directement des structures sexuelles sur des pousses très courtes, ce qui signale qu’il est au bout de son développement.
William Moore insiste toutefois sur un point : sénescent ne veut pas dire immédiatement mourant. Un arbre sénescent peut durer longtemps, mais il devient plus vulnérable aux changements et aux perturbations.
Les trognes comme stratégie de longévité
Le ralentissement de la prise de masse
William Moore relie ensuite la gestion en trogne à la longévité. Selon lui, la récolte régulière de la biomasse aérienne freine la prise de masse de l’arbre. Or, le coût d’entretien d’un arbre augmente avec sa masse.
Il développe l’idée que le vieillissement des arbres peut être lié au rapport entre :
- l’énergie potentielle captée ;
- l’énergie cinétique nécessaire à l’entretien du système.
En ralentissant l’augmentation de biomasse, la trogne permettrait donc à certains arbres de vivre beaucoup plus longtemps.
Exemple des trognes anciennes
Des exemples de trognes très anciennes sont présentés, notamment en forêt de Sare ou dans des chênes remarquables. Ces arbres montrent que la taille répétée, loin d’être toujours destructrice, peut dans certains cas prolonger la vie de l’arbre tout en produisant des formes extraordinaires.
Il est cependant aussi rappelé que ces arbres accumulent des blessures, des cavités, des champignons, et qu’ils peuvent finir par se fragmenter.
Débat sur la taille, les usages et les limites
Le débat revient sur plusieurs questions pratiques :
- faut-il tailler haut ou bas ;
- quelle différence entre trogne et taillis ;
- faut-il tailler régulièrement ou plus espacément ;
- quels effets sur les réserves de l’arbre ;
- quelles conséquences sur les cavités et la biodiversité ;
- que faire des rémanents ;
- comment articuler bois-énergie, fertilité des sols et entretien des arbres.
Marceau Bourdarias souligne que si l’on taille très régulièrement une trogne, on réduit la formation de grosses cavités. Si l’on attend davantage, on favorise des dégradations internes plus importantes, donc potentiellement des habitats, mais aussi davantage de fragilisation.
Hervé Covès rappelle que les réserves se déplacent dans l’arbre et qu’une trogne régulièrement entretenue construit des zones de stockage spécifiques. Cela change complètement la manière dont elle réagit à la coupe.
Le débat montre qu’il n’existe pas une seule bonne manière de faire, mais des choix à articuler selon les objectifs :
- production de bois ;
- fourrage ;
- longévité ;
- habitats ;
- sécurité ;
- paysage.
L’agroforesterie comme projet de société
Changer de métier
Dans la dernière partie de la journée, la discussion s’élargit à l’agroforesterie comme projet de société.
Marceau Bourdarias, en s’appuyant notamment sur son expérience en viticulture, explique que l’agroécologie et l’agroforesterie amènent les agriculteurs à « changer de métier ». En laissant revenir les plantes, les arbres, les insectes, les oiseaux et des formes de complexité, ils ne sont plus seulement dans l’exploitation d’un système simplifié, mais dans la protection et l’accompagnement d’un milieu vivant.
Cette évolution transforme le rapport au travail, au temps, à l’observation et au plaisir même d’exercer.
L’arbre comme pivot
Pour plusieurs intervenants, l’arbre apparaît comme un pivot :
- pivot agronomique ;
- pivot hydrologique ;
- pivot climatique ;
- pivot paysager ;
- pivot symbolique.
Il est à la fois utile, productif, protecteur et porteur de sens. Il permet de relier des questions souvent séparées : énergie, carbone, biodiversité, eau, sols, alimentation, beauté des paysages.
L’urgence et la stratégie
Yves Gabory insiste sur le fait que l’on ne peut plus se contenter d’avancer seulement par petits cercles de convaincus. Il faut rendre ces pratiques plus visibles, plus lisibles, plus désirables, mais aussi réfléchir aux leviers collectifs et politiques permettant un changement d’échelle.
Cela suppose notamment :
- de sécuriser économiquement les agriculteurs ;
- de faire évoluer les politiques agricoles ;
- de mieux relier les initiatives entre elles ;
- de construire un langage plus simple et plus partageable ;
- d’assumer un projet politique.
La jeunesse, les récits et les liens
Plusieurs prises de parole du public reviennent sur la jeunesse, la formation, les pépinières, les jardins partagés, les nouveaux récits à construire et la nécessité de fabriquer des liens.
L’idée d’un imaginaire commun revient fortement : au-delà des techniques, il faut aussi une histoire, un récit, une direction capable d’embarquer largement.
Conclusion
Cette dernière journée de Paysages in Marciac 2021 aura dessiné un fil clair : l’eau, les sols, les arbres, les paysages et l’agriculture ne peuvent plus être pensés séparément.
De la condensation invisible dans les paysages jusqu’aux trognes millénaires, des bassins versants aux vignes, des mycorhizes aux politiques publiques, l’ensemble des interventions converge vers la même intuition : la prospérité des territoires passe par le retour du végétal, de la complexité, de l’hétérogénéité, de la coopération avec le vivant.
Le dernier mot revient à l’idée que les plantes, et en particulier les arbres, ne vivent jamais seules. Elles font système. Et si changement il y a, il se fera lui aussi en système, ensemble, en reliant les êtres, les savoirs, les métiers et les paysages.