De l'art de récolter le soleil et de cultiver la pluie, par Hervé Coves
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Rendez-vous à Elne (66) pour les Rencontres de l'Agroécologie du bassin méditerranéen, organisées par Arbre et paysage 66.
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Vous retrouverez dans cette vidéo une explication des racines et des microbes dans la gestion de l'eau, par Marc-André Selosse, intervenant lors du festival !
Introduction
Hervé Covès ouvre son intervention en revenant sur ce qui a été vécu au cours de la journée. Il relie d’abord les paysages, les territoires et la fécondité des écosystèmes : ce sont eux qui font les vins, les fruits, les productions, et plus largement notre vie. Ces paysages ne sont pas donnés une fois pour toutes ; ils se construisent avec les humains et conditionnent la fertilité des milieux.
Il rappelle ensuite les grands thèmes déjà abordés :
- l’arbre comme élément du paysage et comme « arbre climatique », capable de réguler, de propulser et de répartir les excès, mais aussi d’atténuer les manques et les fragilités des milieux ;
- l’arbre de vie, en lien avec l’homme, à partir de l’exposé de Geneviève Michon, montrant comment l’être humain peut construire avec les arbres et permettre à la vie de persister, même dans les situations les plus extrêmes ;
- le rôle fondamental des animaux et des humains dans la dispersion et l’implantation du vivant : sans arbres, il n’y a plus de vie ; sans hommes pour les planter, sans animaux pour les déplacer, la vie régresse ;
- la couverture des sols, en passant de la strate arborée à la strate herbacée, et le rôle de cette couverture qui protège et nourrit le sol, tout en étant essentielle dans le cycle du carbone et de l’azote ;
- enfin, les questions plus politiques de l’après-midi : que peut-on faire collectivement pour avancer ?
Il souligne qu’avec Marceau et Michael, l’attention est revenue vers la plante elle-même : la plante est le lieu précis, le seul lieu où l’on peut réellement agir en tant qu’individu, qu’on soit agriculteur, viticulteur ou éleveur.
Le feu, le vent et la rosée
Pour commencer son exposé, Hervé Covès montre l’image de petits muscardins, des animaux qui hibernent six mois par an et ressortent au printemps, qu’il qualifie ici de « moissonneurs ».
Il propose ensuite de refaire le lien entre tous les éléments vus jusque-là autour de trois notions :
- le feu ;
- le vent ;
- la rosée.
Ces trois éléments ne sont pas séparés : ils sont, selon lui, trois facettes d’un même phénomène. Le feu renvoie au soleil, à l’aridité, à la sécheresse et à la canicule. Le vent renvoie aux déplacements de l’air. La rosée correspond à la condensation de l’humidité. L’enjeu de l’exposé est de montrer comment ces trois dimensions interagissent dans le fonctionnement des milieux.
Les trois phases de transformation d’un milieu selon l’étude d’Alicante
Hervé Covès s’appuie sur une étude réalisée par l’université d’Alicante. Il la lit de droite à gauche pour montrer comment un milieu très dégradé peut retrouver sa fertilité.
Le sol nu et la vigne exposée
À l’extrémité droite du schéma se trouve une vigne sur sol nu. Dans cette configuration, la réverbération du soleil sur le sol produit un fort effet d’albédo. La chaleur est amplifiée : les rayons réverbérés réchauffent fortement l’atmosphère autour de la plante. La vigne subit alors une température excessive, sans compensation par une absorption de chaleur au niveau du sol.
Dans le sol, lorsque la chaleur est trop forte, de nombreuses réactions se mettent en place :
- destruction de la matière organique ;
- limitation du cycle de l’azote ;
- développement facilité de nombreux pathogènes sur les racines.
Le retour des couverts végétaux
Pour sortir de cet état, il faut franchir un premier seuil. Cela passe par la réintroduction de couverts végétaux et par une densification progressive de la strate herbacée, voire arbustive.
Hervé Covès insiste sur le fait que l’on ne commence pas nécessairement par des arbustes : on commence d’abord par remettre des plantes annuelles, des plantes herbacées, éventuellement quelques légumineuses pour rééquilibrer le fonctionnement azoté du sol. Il rappelle qu’un sol sec, chaud et oligotrophe tend spontanément à faire réapparaître des légumineuses.
Puis arrivent les plantes vivaces. Avec elles commence à se mettre en place un réseau de champignons dans le sol, qui entre en concurrence avec les champignons pathogènes. Peu à peu, le cycle du carbone se remet en route. C’est dans cette logique qu’il situe l’enjeu du « plan carbone » : augmenter chaque année la quantité de matière organique dans le sol.
Cette étape permet :
- de limiter l’albédo ;
- de refaire fonctionner les cycles biologiques ;
- de commencer une première régulation du milieu.
Le retour des arbres
La troisième phase correspond au retour des arbres dans l’espace cultivé. D’abord en petit nombre : 10, 20, puis 40 arbres à l’hectare. À partir d’environ 40 arbres à l’hectare, un second seuil est franchi.
Les effets sont alors majeurs :
- le sol s’approfondit, car les arbres descendent en profondeur ;
- le sol devient plus poreux ;
- les cycles de vie et de mort de la matière organique s’amplifient ;
- les cycles du carbone et de l’azote retrouvent une importance capitale pour la fertilité du milieu.
L’arbre agit alors comme un véritable climatiseur. L’humidité commence à réapparaître, la gestion du rayonnement s’améliore, et le milieu devient de plus en plus capable d’amortir les chocs climatiques.
Hervé Covès souligne que ces trois grandes phases de disruption fonctionnent dans les deux sens : on peut aller de la forêt au désert, mais aussi du désert vers un milieu régulé, à condition de réintroduire d’abord des couverts, puis des arbres.
Des outils de diagnostic par les plantes
À partir de données issues notamment de Konrad et de Gérard Ducerf, Hervé Covès explique qu’il existe aujourd’hui des outils de diagnostic permettant de savoir où l’on se situe dans ce schéma de dégradation ou de régénération.
La botanique y tient une place essentielle : les plantes spontanées sont des indicateurs précieux. En observant quelles espèces poussent, il devient possible de comprendre l’état du sol, le niveau d’oxydation du milieu, son équilibre ou son déséquilibre, et donc de trouver des pistes d’amélioration.
Arbres, lumière et climatisation du milieu
Hervé Covès aborde ensuite la question de la concurrence pour la lumière. Lorsqu’un arbre est planté de façon isolée, son ombre tourne autour de lui au fil de la course du soleil. Il existe aujourd’hui des modélisations permettant d’évaluer les densités d’arbres par hectare permettant d’obtenir une bonne climatisation du milieu sans créer de concurrence excessive avec les cultures.
Il rappelle que les vignes, comme à peu près tous les arbres fruitiers, ont besoin de soleil pour réaliser leur initiation florale et donc leur fructification. Il ne s’agit donc pas de mettre des arbres partout sans discernement, mais d’atteindre une organisation spatiale favorable à la fois au microclimat et à la production.
Les arbres améliorent l’infiltration de l’eau
En citant une thèse de 2006, Hervé Covès indique que l’introduction d’arbres augmente en moyenne de 60 % le taux d’infiltration de l’eau dans les sols. Dans les sols les plus sévèrement compactés, cette amélioration peut aller jusqu’à 153 %.
Il applique ce constat aux sols limoneux compactés de certains vignobles : ces sols sont hydromorphes en hiver et s’assèchent en été. En y réintroduisant des arbres, il devient possible :
- d’augmenter la profondeur du sol ;
- de recréer de la porosité ;
- de stocker davantage d’eau ;
- de réduire les problèmes d’hydromorphie hivernale ;
- de limiter les effets de la sécheresse estivale.
La matière organique comme réservoir d’eau
Un point essentiel de l’exposé est le lien entre matière organique et stockage de l’eau. Selon Hervé Covès, chaque augmentation de 1 % du taux de matière organique dans un sol permet de stocker jusqu’à 200 m³ d’eau par hectare.
Ainsi, augmenter la matière organique ne sert pas seulement à stocker du carbone pour diminuer le CO2 atmosphérique. Cela permet aussi :
- de retenir l’eau dans le sol ;
- d’écrêter les grandes crues ;
- de favoriser une meilleure infiltration ;
- de recharger les nappes phréatiques ;
- et, à terme, de retrouver des capacités de stockage utiles pour les populations, voire pour l’irrigation.
Pourquoi les plantes transpirent
Hervé Covès arrive alors à ce qu’il présente comme le point clé de son exposé : la transpiration et la guttation.
Il rappelle que les plantes transpirent. On pourrait penser qu’elles le font d’abord pour se refroidir ou pour faire monter les sels minéraux. Certes, la transpiration contribue à attirer vers la plante les éléments minéraux du sol. Mais cela n’explique pas toute l’eau transpirée.
Il insiste sur une idée centrale : la photosynthèse est une réaction endothermique. Contrairement au métabolisme animal, qui produit de la chaleur en brûlant du sucre, la plante, en fabriquant du sucre par photosynthèse, absorbe de la chaleur. Le processus de photosynthèse refroidit donc déjà la plante.
Ainsi, selon lui, les plantes ne transpirent pas principalement pour se refroidir. Elles le font surtout pour permettre la condensation de l’humidité atmosphérique et le retour de cette eau vers le sol.
Le point de rosée et la recondensation de l’eau
Pour expliquer ce phénomène, Hervé Covès présente le principe du point de rosée. Lorsque l’air atteint une certaine humidité relative et qu’il rencontre une température suffisamment basse, la vapeur d’eau se condense en gouttelettes.
Il donne plusieurs exemples :
- à 20 °C avec 50 % d’humidité relative, il faut atteindre environ 10 °C pour arriver au point de rosée ;
- si l’humidité de l’air monte à 70 % grâce à la transpiration des plantes, la condensation peut commencer dès 14 °C ;
- à 35 °C et 70 % d’humidité, une température de 28,2 °C suffit pour que l’eau se condense.
L’idée est que, dans un milieu végétalisé, il existe localement des zones plus fraîches : dans le feuillage, sous les couverts végétaux, au contact des strates basses. L’eau transpirée par les plantes peut donc s’y recondense rapidement et être réutilisée.
Selon lui, la transpiration sert donc à remettre l’eau en circulation dans un cycle local, très actif.
L’importance d’une végétation hétérogène
Ce mécanisme fonctionne d’autant mieux que la végétation est hétérogène. Une culture uniforme laisse filer le vent. En revanche, un paysage composé de formes variées — arbres, vignes, vergers, arbustes, zones denses, sous-bois — crée des irrégularités qui ralentissent le vent et engendrent de petits vortex.
Ces tourbillons :
- ralentissent les déplacements de l’air ;
- favorisent la pénétration de l’air dans la végétation ;
- permettent les échanges thermiques ;
- facilitent la condensation de l’humidité.
Lorsque l’eau se condense dans un de ces « motifs condensateurs », l’air local s’assèche, ce qui crée une petite dépression et entretient les mouvements d’air. Hervé Covès compare cela à la sensation de fraîcheur sur les épaules le soir : l’air se condense, se refroidit, puis descend.
Au niveau des plantes, ce phénomène est encore plus marqué, car leur température est souvent plus basse que celle du corps humain, notamment dans les sous-bois.
Une observation de terrain pendant la canicule de 2019
Hervé Covès rapporte des mesures faites près de chez lui, dans une zone de clairière forestière organisée comme un verger. Pendant la deuxième grande canicule de septembre 2019, cette zone a continué à condenser de l’eau.
Le phénomène était même visible depuis l’espace grâce aux satellites Sentinel-2. Durant chaque début de nuit, il s’y condensait environ 3 mm d’eau. Sur dix jours de canicule, cela représente 30 mm, soit l’équivalent d’un gros orage localisé.
Pendant ce temps, dans les zones voisines dépourvues de cette architecture composite entre strate herbacée, strate arbustive et strate arborée, la végétation se desséchait et les arbres perdaient même leurs feuilles.
Hervé Covès en tire une conséquence forte : l’être humain a aujourd’hui la responsabilité d’aménager des paysages capables de condenser l’eau.
La guttation et la redistribution de l’eau par les mycorhizes
L’eau recondensée réapparaît sur les plantes sous forme de gouttelettes : c’est la guttation. Cette eau tombe au sol ou repart dans les réseaux souterrains, notamment dans les réseaux mycorhiziens, qui peuvent ensuite la redistribuer à de nombreuses plantes connectées.
Hervé Covès insiste sur le rôle des champignons mycorhiziens. Les vignes, les arbres fruitiers et de nombreuses plantes cultivées sont en endomycorhizie. Ces champignons ont la capacité de répartir l’eau dans le réseau de sève brute et dans les connexions entre plantes.
Ainsi :
- les plantes compagnes ;
- les couverts végétaux ;
- les buissons ;
- les lianes ;
- et d’autres plantes associées
participent à la condensation de l’eau, puis à sa redistribution dans l’ensemble du système.
Il distingue également les arbres forestiers, souvent en ectomycorhizie, des cultures fruitières et de la vigne, plus souvent en endomycorhizie. Quand les réseaux ne sont pas les mêmes, cela peut expliquer certaines concurrences.
L’immense densité des réseaux mycorhiziens
Hervé Covès rappelle l’extraordinaire densité des réseaux fongiques dans le sol. Il cite l’exemple d’un jardin dans lequel on a calculé plusieurs fois la distance de la Terre à la Lune en longueur cumulée de mycélium, sur quelques centaines de mètres carrés seulement.
Cette image sert à montrer combien le vivant du sol est dense, structurant et décisif pour les circulations d’eau, de nutriments et d’informations.
Trames mycorhiziennes et adaptation climatique
Hervé Covès présente ensuite une carte mondiale des trames mycorhiziennes. Les trames rouges correspondent principalement aux systèmes dominés par les ectomycorhizes, particulièrement présentes en Europe tempérée. Les trames bleues correspondent davantage aux systèmes endomycorhiziens, mieux adaptés aux zones chaudes, tropicales et subtropicales.
Il en tire une inquiétude : les champignons ectomycorhiziens supportent mal les grandes canicules et les sécheresses. Avec le réchauffement climatique, ils risquent donc de disparaître ou de reculer.
D’où l’importance, selon lui, d’introduire davantage de plantes endomycorhiziennes dans nos milieux cultivés et dans les paysages, afin d’augmenter la résilience face au changement climatique.
Le rôle des rosacées, des lisières et des sous-bois
Hervé Covès explique que les plantes qui portent cette trame endomycorhizienne sont notamment :
- de nombreux arbres fruitiers ;
- des arbres pionniers ;
- de nombreuses plantes de la famille des Rosacées.
Chaque fois qu’une forêt se reconstitue, avant de devenir une forêt mature dominée par d’autres espèces, elle passe par ces stades pionniers. Ce sont eux qui résistent le mieux à la chaleur.
Il en conclut que les sous-bois devraient être riches de ces plantes. Détruire les ronciers, les rosacées spontanées et toutes ces végétations pionnières revient, selon lui, à accentuer le réchauffement climatique et à casser les connexions entre arbres, cultures et paysages.
Les vieux arbres comme mémoire du vivant
Hervé Covès évoque ensuite les très vieux arbres, comme un chêne pubescent proche de chez lui. Un tel arbre, ayant vécu pendant des siècles avec une multitude d’organismes, porte dans ses racines la mémoire des connexions possibles avec les plantes qui l’ont accompagné au cours de sa vie.
Ces vieux arbres sont des hotspots de biodiversité, des lieux à partir desquels la vie peut rejaillir et aider à reconstruire les trames mycorhiziennes de demain. Ils constituent des points d’appui pour la résilience écologique des paysages.
Le rôle des oiseaux migrateurs
Les oiseaux migrateurs jouent également, selon Hervé Covès, un rôle essentiel. En transportant sur leurs plumes, leurs pattes ou dans leur tube digestif des microorganismes venus du sud, ils contribuent à l’adaptation permanente des écosystèmes.
Il cite notamment les grandes voies de migration autour du pourtour méditerranéen, empruntées par les grues cendrées, les pigeons ramiers et d’autres espèces. Ces migrations participent au renouvellement du microbiote associé aux cultures et aux paysages.
Il parle à ce propos d’une « respiration » entre les zones de nidification et les zones d’hivernage.
Des paysages productifs et très vivants
Pour conclure, Hervé Covès donne l’exemple de paysages très proches de zones naturelles, de ripisylves et de zones de haute biodiversité, dans lesquels s’organisent des vergers, des pépinières et une grande diversité de strates végétales.
Il évoque notamment un site de 7 hectares dans la Creuse, où plusieurs familles vivent grâce à une production abondante et diversifiée d’arbres fruitiers et de plants, dans un paysage très rugueux, très stratifié, favorable à la condensation de l’eau et à la vitalité biologique.
Conclusion
Hervé Covès termine en affirmant son attachement à la vie et à la nature. Le feu, le vent et la rosée peuvent devenir des alliés précieux pour refaire venir la fraîcheur et l’eau.
Il reprend l’image de L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono : un homme plante des arbres, et soudain les sources reviennent. Pour lui, ce n’est pas seulement une fiction poétique ; il affirme avoir constaté dans plusieurs pays que lorsque l’on replante des arbres, les sources reviennent.
Le problème n’est pas, selon lui, l’impossibilité de la chose, mais notre manque de confiance dans la nature. Il appelle donc à croire à nouveau que :
- en plantant des arbres,
- en reconstruisant des paysages vivants,
- en favorisant la diversité végétale et fongique,
on peut faire revenir l’eau dans les sources, dans les rivières et dans les nappes phréatiques.
Il conclut sur une note de confiance : la vie existe sur Terre depuis des milliards d’années, et il n’y a aucune raison que cette aventure merveilleuse s’arrête.