Soja irrigué : les clés de réussite en Pays de la Loire
En Pays de la Loire, la culture du soja irrigué suscite un intérêt croissant, porté à la fois par la recherche d’autonomie protéique et par l’évolution des systèmes agricoles vers davantage de résilience. Pourtant, malgré son potentiel agronomique et économique, le soja reste une culture encore peu répandue dans la région, souvent perçue comme exigeante ou incertaine. C’est précisément pour dépasser ces idées que nous avons été rencontrer Pierre Chaillou, qui nous a proposé son témoignage sur cette culture innovante, avec des enseignements pratiques, ainsi que ces premiers ressentis. Il vise à éclairer les conditions de réussite du soja irrigué en Pays de Loire, à partager des repères fiables et à ouvrir la voie à de nouvelles perspectives pour les exploitations qui souhaitent diversifier leurs assolements.
1. Le Système d’Irrigation de la ferme de Cré
1.1. Ressource en eau et infrastructures
L’irrigation constitue un élément historique et central du fonctionnement de l’exploitation, mise en place dès 1982. Le système repose sur cinq puits artésiens, qui assurent un approvisionnement régulier en eau, complétés par deux bassin tampon permettant de stocker et de réguler les volumes pompés. L’exploitation dispose aujourd’hui de 200 hectares irrigables, soit une proportion importante de sa surface agricole utile. L’eau est distribuée via un réseau de canalisations enterrées et tuyau,
conçu pour alimenter efficacement l’ensemble des parcelles. L’irrigation est réalisée exclusivement à l’aide d’enrouleurs équipés de canons d’une portée de 35 mètres, permettant des passes de 70 mètres. Les associés ont fait le choix de ne pas utiliser de pivots ou de rampes, estimant que ces équipements seraient trop contraignants au regard de la configuration de leurs parcelles et de leur organisation du travail, mais aussi très couteux à l’investissement.
1.2. Gestion opérationnelle de l’irrigation
La gestion de l’irrigation représente une charge de travail particulièrement importante, notamment en période estivale. Durant le mois le plus intense, l’exploitation mobilise l’équivalent d’un temps plein uniquement pour le déplacement, le suivi et la surveillance des enrouleurs, avec une centaine d’hectare irrigué par an dont 20 hectares de soja. Une priorisation stricte des cultures irrigables est appliquée :
• Culture spécialisée : Maïs semence, Betteraves, Soja : cultures prioritaires en raison de la forte valeur ajoutée et des exigences contractuelles de ses cultures.
• Maïs grain : irrigués en fonction des disponibilités en eau et du temps de travail, après satisfaction des besoins du maïs semence.
1.3. Stratégie d’économie et d’optimisation de l’eau
Conscients des enjeux liés à la ressource, les associés ont engagé une démarche visant à réduire leur consommation d’eau. Ils ont ainsi pour objectifs de diminuer les volumes annuels de 200 000 m³ à 160 000 m³, sans dégrader les performances agronomiques. Cette réduction repose sur une stratégie agronomique consistant à laisser les cultures subir un stress hydrique modéré en début de cycle, afin de stimuler le développement racinaire, pour que les racines descendent en profondeur et que la culture ne souffre pas dès les premières chaleurs. Cette approche permet aux plantes de devenir plus résilientes et d’exploiter plus efficacement l’humidité du sol, réduisant ainsi les besoins en irrigation au cours du cycle.
1.4. Coûts, investissements et rentabilité
L’irrigation représente un poste de dépenses conséquent pour l’exploitation. Les coûts d’entretien annuels du système (pompes, réparations, mécanique) sont estimés entre 20 000 et 30 000 €. L’achat d’un enrouleur neuf s’élève à 50 0000 - 60 000 € pour un enrouleur de 600 mètres neuf, tandis qu’une pompe immergée coûte entre 6 000 et 8 000 €. Le réseau de canalisations enterrées constitue l’investissement le plus lourd, avec un coût d’environ 15 000 € par kilomètre. Malgré ces charges, l’irrigation est perçue comme une assurance économique indispensable, permettant de sécuriser les productions rémunératrices et ainsi assuré une stabilité de l’exploitation, notamment sur les cultures à forte valeurs ajoutées afin de garantir une pérennité de l’exploitation.
2. La place du soja
2.1. Positionnement stratégique
La coopérative qui travaille avec l’exploitation sur la culture de soja, a profondément revu sa stratégie autour du soja en abandonnant la production destinée à la consommation humaine ou animale, devenue non compétitive face aux prix du marché international. Le volume français est trop faible pour concurrencer le marché étranger, qui a des coûts de production beaucoup plus bas. L’exploitation s’oriente désormais vers le soja semence, une production introduite pour la première année et jugée particulièrement pertinente. Ce choix repose à la fois sur une meilleure valorisation économique et sur les atouts agronomiques de la culture. En tant que légumineuse, le soja contribue à la structuration du sol, stimule l’activité biologique et permet la restitution d’azote, améliorant ainsi la fertilité du sol pour les cultures suivantes. Cette orientation s’inscrit pleinement dans la logique de diversification et d’optimisation de la rotation menée par l’exploitation.
2.2. Performances économiques
Le soja semence présente un potentiel économique élevé, supérieur à celui des autres cultures de printemps traditionnellement implantées sur l’exploitation. Avec un prix d’environ 500€/t et un rendement visé de 30 q/ha, le produit brut attendu se situe entre 1 400 et 1 700 €/ha, avec environ 300€ de charges d’implantations par hectare, à cela s’ajoute le coût de l’irrigation, qui doit être raisonné à l’échelle du système. Leur système leur coûte entre 20 000 et 30 000€ par an d’entretien auxquels, il faudra ajouter l’électricité et les investissements. Pour eux l’irrigation a un coût élevé mais est nécessaire pour assurer la rentabilité de leur production. Ce niveau de valorisation dépasse celui du maïs grain ou du tournesol, renforçant l’intérêt stratégique de cette culture. Le soja semence représente ainsi une opportunité de sécuriser un revenu attractif tout en diversifiant les productions.
2.3. Irrigation du soja
La gestion de l’irrigation constitue un levier essentiel pour la réussite du soja semence. Les besoins hydriques totaux sont estimés entre 100 et 150 mm sur l’ensemble du cycle. La culture se montre toutefois très sensible aux excès d’eau avant la floraison, qui peuvent favoriser un développement végétatif excessif au détriment de la production de grains. Pour répondre à ces contraintes, l’EARL applique une stratégie d’irrigation ciblée: deux tours d’eau avant la floraison de 30 mm, afin de sécuriser la montée en végétation, puis un tour après floraison de 30 mm pour soutenir le remplissage des gousses. Cependant il faudra veiller dans les terres argilo calcaires à arrêter l’irrigation de bonne heure pour que la culture puisse murirent correctement et qu'elle soit récolté dans de bonne conditions (fin août - début septembre). Cette approche permet de couvrir les besoins critiques tout en évitant les risques de sur-irrigation.
2.4. Itinéraire technique
L’itinéraire technique du soja a été ajusté pour optimiser la réussite de la culture, notamment lors de la levée, considérée comme l’étape la plus délicate. Le semis est réalisé dans un lit de semence fin, suivi d’un roulage systématique pour assurer un bon contact sol-graine et favoriser une levée homogène. L’EARL a opté pour un semis en ligne avec un écartement de 30 cm, permettant une couverture rapide du sol et une meilleure maîtrise des adventices. Sur le plan nutritionnel, l’inoculation au Vitalianz est indispensable pour garantir une nodulation efficace et une bonne fixation symbiotique de l’azote. Un apport de bore est également réalisé à la montaison pour optimiser la floraison et le remplissage des gousses, la quantité de bore à apporter sera défini selon les valeurs de l’analyse de sol de la parcelle, afin d’apporter la dose optimale. La culture présente par ailleurs une faible pression maladies et ravageurs, limitant les interventions phytosanitaires. Les résultats montrent une forte variabilité selon les conditions climatiques : l’année précédente, marquée par des pluies à la récolte, n’avait permis d’atteindre que 21 q/ha, et 27 q/ha de moyenne en 2025 sur 26 ha, tandis que les objectifs actuels se situent entre 29 et 32 q/ha, reflétant le potentiel réel de la culture en conditions maîtrisées.
3. Innovations
3.1. Travail du sol
La ferme de Cré a engagé une évolution notable de ses pratiques de travail du sol, avec une volonté affirmée de réduire l’impact mécanique sur les parcelles. Le labour, historiquement pratiqué, a été largement diminué au profit d’interventions plus superficielles et moins perturbatrices. Les associés privilégient désormais l’utilisation d’un déchaumeur à dents équipé de dents fissuratrices, outil permettant de fissurer le sol en profondeur sans provoquer d’inversion des horizons. Cette technique, qualifiée de “pseudo-labour”, offre plusieurs avantages : elle améliore l’aération du sol, limite la création de semelles de labour, préserve la vie biologique et maintient une structure favorable à l’enracinement. Cette approche s’inscrit dans une logique de durabilité et de préservation du potentiel agronomique des sols, tout en réalisant une économie de charges de mécanisations.
3.2. Couverts végétaux
Les couverts végétaux occupent une place centrale dans la stratégie agronomique de l’EARL. Ils sont implantés systématiquement après les cultures de blé, ce qui permet de maintenir un sol couvert durant une grande partie de l’année. Cette couverture végétale joue un rôle essentiel dans la protection contre l’érosion, l’amélioration de la structure du sol et la stimulation de l’activité biologique. L’implantation des couverts est systématiquement accompagnée d’un apport de fiente de poule, utilisé pour enrichir le sol en matière organique, mais surtout pour son effet de fertilisant starter. Cet amendement organique contribue à augmenter le taux d’humus, à améliorer la capacité de rétention en eau et à optimiser la disponibilité des nutriments pour les cultures suivantes. L’ensemble de ces pratiques vise à renforcer la fertilité des sols et à améliorer leur résilience face aux aléas climatiques.
4. Enjeux Sociétaux et Réglementaires
4.1. Une réglementation en pleine évolution
Les associés de la ferme de Cré voient le cadre réglementaire qui encadre l’irrigation évoluer au fil des années. Les règles évoluent fréquemment, parfois sans cohérence apparente, ce qui rend difficile la planification des cultures et la sécurisation des investissements liés à l’eau. Pour anticiper ces évolutions et renforcer la légitimité de leurs pratiques, ils participent à un projet de modélisation hydrique en lien avec l’INRAE. L’objectif est de disposer d’outils techniques permettant d’objectiver les besoins en eau, de démontrer la pertinence des volumes prélevés et de consolider les demandes d’autorisation auprès des autorités.
4.2. Un soutien affirmé au stockage de l’eau
L'exploitation se positionne en faveur des projets de stockage de l’eau, notamment avec les réserves de substitution. Pour eux, capter et stocker l’eau excédentaire en hiver constitue une solution logique et efficace, cohérente avec les cycles hydrologiques. Cette stratégie permettrait de réduire les prélèvements estivaux dans les nappes phréatiques, plus sensibles en période de tension hydrique sur certains secteurs.
Conclusion
En conclusion, le système d’irrigation de la ferme de Cré s’inscrit dans une stratégie globale de l’exploitation, tant sur le plan technique qu'économique, mise en place il y a de nombreuses années afin de sécurisée leurs récoltes à fortes valeurs ajoutées. Grâce à ses cinq puits artésiens, deux bassins tampon et un système performant d’enrouleurs l’exploitation a su sécuriser ses productions essentielles. Malgré un coût d’entretien élevé et des investissements lourds, l’irrigation demeure indispensable pour maintenir une stabilité financière de l’exploitation dans un contexte climatique de plus en plus incertain.
La stratégie mise en place par les associés repose sur une gestion optimale de l’eau. Une réflexion complète des rotations et de leur travail du sol. En acceptant un stress hydrique modéré en début de cycle, les cultures développent un enracinement plus profond, améliorant leur résilience et limitant les besoins en irrigation.
L’introduction du soja semence occupe désormais une place stratégique dans le système de culture. Sa forte valorisation économique, combinée à ses bénéfices agronomiques notamment la restitution d’azote et la structuration du sol en fait une culture porteuse pour l’exploitation.
Ainsi, la Ferme de Cré illustre un modèle d’agriculture combinant performances économiques, optimisation de la ressource en eau et innovation agronomique, tout en s’adaptant aux contraintes environnementales croissantes
Nous tenions à remercier chaleureusement Pierre Chaillou pour son témoignage et sa disponibilité. Son expérience du terrain et le temps qu'il nous a accordé ont été précieux pour la réalisation de cet article.
Nous lui sommes reconnaissants pour son partage et sa confiance.


Cet article a été écrit par Baptiste OUVRARD, Thomas PRODHOMME, Romain GOUAULT, Basile GEGU en partenariat avec Ver de terre Production et l'IUT d'Angers

