Le semis direct au Cambodge, Florent Tivet (CIRAD)
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Cette intervention a eu lieu dans le cadre du colloque d'hommage à Lucien Séguy et Hubert Charpentier.
Pour retrouver la vidéo du colloque dans son entièreté : https://www.youtube.com/watch?v=aXs59o8AoZc
Introduction
Cette intervention présente l’expérience du Cambodge sur le semis direct et plus largement sur les systèmes de culture avec couverture végétale, à partir des travaux menés de longue date par les équipes impliquées dans l’agriculture de conservation. La présentation est assurée par Florent Tivet (CIRAD), en s’appuyant sur l’héritage scientifique et technique construit auparavant avec Stéphane, Lucien et d’autres collègues.
L’exposé revient sur :
- un des sites historiques du dispositif cambodgien ;
- la diversité des plantes de couverture et des systèmes testés ;
- les contraintes d’accès aux semences et au machinisme ;
- des exemples en riziculture, maïs, manioc, hévéaculture et arboriculture ;
- les initiatives plus récentes pour consolider et diffuser ces pratiques à plus grande échelle.
Un site historique au Cambodge : la station de Bokor
Florent Tivet commence par présenter un des sites historiques mis en place au Cambodge à partir de 2004 par Stéphane et son équipe : la station de Bokor.
Cette station :
- appartient au ministère de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche ;
- couvre une superficie d’environ 15 hectares ;
- comporte de grandes bandes permettant d’évaluer les performances de différents systèmes.
Au sein de cette station, on trouve une base très riche pour le pays :
- une banque génétique regroupant de nombreuses plantes de couverture ;
- une collection de riz et d’autres espèces botaniques, aujourd’hui entretenue en dehors de la station ;
- des légumineuses vivrières ;
- des légumineuses à vocation de plantes de couverture ;
- des essais de longue durée installés à partir de 2009.
Cette base est présentée comme pratiquement unique au Cambodge. Florent Tivet insiste sur l’importance de sa pérennité : il ne suffit pas d’installer une station ou une collection, il faut aussi assurer leur maintien dans le temps.
Dans cette perspective, le département auquel il est rattaché développe une feuille de route à l’horizon 2050 pour faire évoluer cette station vers un centre national et régional de formation. L’enjeu est de stabiliser et d’institutionnaliser ce dispositif, afin d’en garantir la continuité pour le pays.
Les systèmes travaillés au Cambodge
Les travaux portent principalement sur les cultures annuelles pluviales :
- riz ;
- maïs ;
- manioc ;
- légumineuses.
Une photo montre par exemple du soja en semis direct. Toutefois, Florent Tivet souligne que les légumineuses ont beaucoup disparu des espaces cultivés, avec une chute importante depuis les années 2005-2010. Cela constitue une contrainte forte, car lorsqu’on veut mettre en place des systèmes avec couverture végétale, disposer aussi de légumineuses comme cultures commerciales est essentiel.
Les activités ne se limitent pas aux cultures annuelles. Dès le départ, dans la logique des projets d’agriculture familiale, d’autres axes avaient été engagés et sont poursuivis aujourd’hui :
- le travail avec le secteur privé ;
- les grandes plantations d’hévéa ;
- les premières initiatives autour de l’arboriculture.
Une dynamique forte existe en effet autour des fruitiers, avec dans plusieurs provinces une transition de certaines exploitations depuis les cultures annuelles vers des systèmes pérennes, pour les agriculteurs qui ont la capacité de se diversifier.
La diversité végétale comme moteur
Florent Tivet rappelle que la diversité végétale est le moteur des systèmes. C’est pour cette raison qu’une banque génétique a été constituée, regroupant environ :
- 45 espèces ;
- plus de 300 variétés.
Les Crotalaria occupent une place centrale, même si les équipes reviennent aussi vers d’autres légumineuses plus volubiles, comme :
- Vigna unguiculata ;
- Vigna bellata ;
- d’autres Vigna.
Parmi les légumineuses fortement représentées :
- le Stylosanthes, remarquable par son adaptabilité, depuis le niveau de la mer jusqu’aux hautes altitudes au Cambodge ;
- le Centrosema, déjà présenté auparavant, très intéressant notamment sur les sols sableux.
Florent Tivet note un point paradoxal : au Cambodge, le Centrosema n’est pas particulièrement performant sur les sols rouges relativement fertiles, où il se maintient sans grande vigueur, alors que sur les sols sableux il trouve pleinement son milieu :
- son architecture change ;
- son port change ;
- il devient très compétitif vis-à-vis des mauvaises herbes.
Du côté des graminées, les espèces classiques mentionnées sont :
Pour le sorgho, il est difficile de maintenir des collections variétales, si bien que le travail s’oriente davantage vers des populations. Florent Tivet rappelle à ce sujet que Lucien encourageait aussi ce type d’approche, afin de simplifier les choses.
Il souligne également que Urochloa ruziziensis n’est pas encore assez utilisée, alors même qu’elle est en train d’être réintroduite dans les systèmes. Le principal frein vient de l’absence de filières commerciales au Cambodge, contrairement à d’autres pays comme le Brésil, où sorgho et autres espèces peuvent être valorisés pour l’alimentation animale ou humaine. Si de telles filières existaient, l’usage de ces espèces dans les successions culturales serait grandement facilité.
L’importance de la biomasse, au-dessus et au-dessous du sol
Une photo est utilisée pour illustrer une idée centrale : la biomasse ne se résume pas à ce qui est visible en surface. Elle correspond aussi à la diversité des architectures racinaires et au fonctionnement du sol en profondeur.
Le Centrosema et les Vigna, par exemple, sont mis en avant pour :
- la qualité remarquable de leur système racinaire ;
- leur capacité de fixation de l’azote.
Les graminées comme le sorgho ou le millet sont quant à elles appréciées pour :
- leur effet positif sur la structuration du sol ;
- leur rôle dans la réagrégation des sols.
Florent Tivet insiste donc sur la nécessité de tenir compte de ce qui se passe sous le profil, et d’enrichir en permanence la banque génétique.
L’introduction de nouvelles familles botaniques : le cas des malvacées
L’équipe s’est aussi rendu compte à un moment qu’elle ne disposait pas de malvacées dans ses collections. Avec Lucien, l’idée était toujours de tester et d’explorer de nouvelles possibilités.
Un exemple marquant est celui du gombo (okra), semé à la volée dans des plaines inondées, au moment du retrait de l’eau. Cette espèce, qui appartient aux malvacées, s’est très bien comportée dans ces conditions. Cela a conduit l’équipe à réintroduire cette famille dans les collections et à en explorer les usages possibles.
Deux espèces sont ensuite citées :
- le jute ;
- le kenaf.
Le jute paraît moins intéressant pour la production de biomasse, en tout cas comparativement au kenaf, qui est décrit comme une espèce très puissante, capable de bien s’adapter à la fois :
- dans des milieux aquatiques ;
- dans des milieux secs.
Comme les semis à la volée sont pratiqués soit avant le riz au début de la saison des pluies, soit à la descente de l’eau, il est utile d’avoir dans les mélanges :
- des espèces pluviales ;
- des espèces aquatiques.
Cela permet de sécuriser les couverts, notamment quand de fortes précipitations provoquent l’inondation temporaire des parcelles : si le mélange ne comporte que des espèces strictement pluviales comme certaines crotalaires, il peut échouer.
L’amarante est également mentionnée comme espèce utilisée dans les mélanges et jugée remarquable.
Une banque génétique construite par les échanges
Cette banque génétique s’est construite, comme dans beaucoup de pays, grâce à de nombreux échanges avec d’autres dispositifs :
- Madagascar ;
- le Cameroun ;
- le Laos ;
- le Brésil ;
- et d’autres encore.
Florent Tivet rappelle que cette circulation du matériel végétal et des connaissances a été une des grandes forces de ce que Lucien a apporté dans la connaissance et l’utilisation des plantes de couverture.
Cependant, malgré la grande diversité disponible, le positionnement des espèces dans les systèmes actuels, notamment rizicoles, reste parfois difficile. En outre, la reconnaissance officielle de cette banque génétique est encore un enjeu. Sans cette reconnaissance, une grande partie du matériel risque d’être perdue progressivement, faute de moyens suffisants pour entretenir et renouveler les collections.
Les essais de longue durée
Sur cette station, les essais de longue durée occupent une place centrale. Florent Tivet insiste sur le fait que construire des systèmes ne suffit pas : il faut aussi les évaluer dans le temps.
Il souligne les difficultés récurrentes rencontrées partout pour maintenir ce type d’essais, ainsi que les banques génétiques. Selon lui, il est regrettable d’avoir encore à se justifier pour expliquer pourquoi il faut conserver ces dispositifs, alors qu’ils constituent la base même de la progression des connaissances et du maintien de la dynamique.
Sur la station, les rotations testées sont relativement simples :
- maïs / soja ;
- rotations biennales ;
- différents mélanges de plantes de couverture.
Ces mélanges associent :
- des espèces aquatiques et pluviales ;
- des annuelles ;
- des semi-pérennes ;
- voire des pérennes,
afin de traverser la saison sèche et de fournir plusieurs types de services.
Le retour vers les couverts vivants de légumineuses
Florent Tivet revient ensuite sur les couverts vivants de légumineuses. Il reconnaît que ce travail avait un peu stagné pendant certaines années, ce qui avait donné lieu à quelques remarques taquines de Lucien envers Stéphane et lui.
Parmi les espèces citées :
- le Pueraria, jugé techniquement assez simple mais avec des contraintes de réinstallation d’un cycle à l’autre ;
- l’Arachis, au contraire difficile à gérer, notamment pour implanter ensuite une culture principale comme le maïs ;
- le Neonotonia, appelé aussi soja sauvage.
Le Neonotonia est présenté comme particulièrement intéressant sur les sols alcalins du nord-ouest du Cambodge, riches en calcium, où il se comporte très bien comparativement au Stylosanthes.
Modalités de semis et importance du semis à la volée
Différents schémas sont utilisés pour implanter les plantes de couverture :
- couverts multi-espèces semés au semoir ;
- semis à la volée.
Le semis à la volée est décrit comme une pratique très importante, y compris en conditions pluviales. Il est en général réalisé dans de bonnes conditions d’humidité, après une culture principale de maïs ou de soja. Pour Florent Tivet, c’est clairement vers cela qu’il faut aller :
- pour les couverts ;
- mais aussi, à terme, pour certaines cultures principales.
Il cite en particulier les semis à la volée de riz sur couverts vivants, un axe qui avait été engagé puis un peu ralenti faute de temps, mais sur lequel l’équipe souhaite revenir. Cette voie est jugée essentielle pour les petits agriculteurs ayant un accès limité à la mécanisation.
L’accès aux semences : une contrainte majeure
Comme dans d’autres pays de la région, l’accès aux semences de plantes de couverture est une contrainte déterminante.
Les premiers tests de production de semences par des agriculteurs ont été initiés vers 2016-2017. Aujourd’hui, environ 250 hectares, voire un peu plus, sont engagés dans cette activité à l’échelle du pays.
Plusieurs modalités existent :
- contractualisation directe entre producteurs et secteur privé ;
- implication de coopératives agricoles.
Une start-up appelée Smart Agro joue un rôle central. Elle contractualise avec des producteurs semenciers et promeut les couverts dans environ 9 ou 10 provinces du Cambodge.
Les principales espèces produites en semences sont celles jugées les plus simples à déployer, tant en cultures pluviales qu’en riziculture :
- Crotalaria juncea ;
- Crotalaria ochroleuca ;
- Stylosanthes ;
- sorgho ;
- millet ;
- Centrosema.
Florent Tivet souligne le caractère encourageant de cette dynamique :
- les surfaces ont beaucoup progressé ces dernières années ;
- cela constitue un revenu additionnel pour les agriculteurs ;
- ces productions se positionnent en succession des cultures principales.
L’accès au machinisme
L’autre grand levier pour développer les systèmes avec couverture végétale est l’accès aux machines.
Les prérequis en riziculture
En riziculture, Florent Tivet reconnaît qu’à ses débuts il cherchait à installer des systèmes de semis direct sur des sols qui n’étaient pas du tout prêts pour cela. Or les sols ont souvent été fortement dégradés par une riziculture intensive et par l’usage d’outils animés comme le rotavator.
Les prérequis mentionnés sont donc :
- le planage ;
- le sous-solage ;
- l’introduction de rouleaux.
Un rouleau venant du Brésil a notamment été introduit pour travailler entre deux cycles de riz, afin d’éviter le recours systématique aux outils rotatifs qui causent des dégâts importants.
Les équipements utilisés
Parmi les équipements évoqués :
- des épandeurs de semences montés sur motoculteur ou tracteur ;
- des semoirs de semis direct ;
- des planteuses de manioc en semis direct, également importées du Brésil ;
- différents types de rouleaux.
Les rouleaux sont considérés comme essentiels, en particulier dans la perspective d’aller vers des semis dans des couverts encore verts. Pour limiter l’usage de la chimie dans le contrôle des couverts, il faut des rouleaux efficaces.
Avec les rouleaux disponibles, le contrôle de Crotalaria juncea avant maïs atteint environ 80 %, ce qui reste insuffisant. D’autres modèles, notamment des rouleaux de type rolo faca plus performants, sont à l’étude.
Un autre progrès important a été l’amélioration du rouleau faca classique par l’ajout de disques de coupe pour contrôler le Stylosanthes, ce qui permet un contrôle mécanique sans herbicide. Florent Tivet précise toutefois que ces disques créent ensuite des zones de rétractation du couvert en séchant, laissant revenir la lumière au sol et favorisant la levée d’adventices.
Une filière d’importation depuis le Brésil
Comme pour les semences, une filière d’importation d’équipements neufs et d’occasion s’est mise en place avec le Brésil, à partir de 2019, via un importateur national cambodgien.
Le choix du Brésil tient :
- aux relations déjà établies ;
- à la connaissance des fournisseurs ;
- à la faisabilité des importations.
À la date de l’intervention, une quinzaine de semoirs environ avaient déjà été introduits au Cambodge, et un quatrième conteneur était en préparation.
Exemple en riziculture irriguée
Florent Tivet présente ensuite le cas d’un périmètre irrigué en cours de réhabilitation, conduit avec deux cycles de riz.
La situation initiale se caractérise par :
- beaucoup de machinisme, mais pas forcément le bon ;
- l’usage fréquent de charrues à disques, moins dommageables que les outils rotatifs ;
- malgré tout, un recours encore important à des outils animés qui dégradent fortement les sols.
L’observation des profils culturaux, pratiquée en routine au Cambodge et intégrée aux journées de terrain avec les agriculteurs, montre ici :
- un gradient textural autour de 50 % d’argile ;
- des densités apparentes supérieures à 1,7.
Dans de telles conditions, les racines du riz, les plantes de couverture et même les vers de terre ont du mal à se développer. D’où la nécessité des étapes préalables de décompaction et de planage, pour :
- améliorer l’efficience de l’eau ;
- améliorer l’utilisation des engrais ;
- faciliter la qualité des semis ;
- faciliter le roulage des couverts.
Florent Tivet insiste sur un paradoxe économique : dégrader les sols peut coûter peu cher à court terme, mais les remettre en état ensuite coûte très cher. Le planage, par exemple, représente un investissement élevé que la plupart des agriculteurs ne peuvent pas supporter seuls. C’est pourquoi des mécanismes incitatifs sont recherchés pour rémunérer les changements de pratiques.
Construire un squelette organique dans le profil
Dans certaines situations, les équipes cherchent à introduire directement des couverts pour recréer un squelette organique et un squelette de sustentation dans le profil cultural, avant de revenir à des systèmes de semis direct.
Quelques agriculteurs essaient de passer directement à ces systèmes, mais ils sont peu nombreux. La majorité comprend l’intérêt des couverts, mais se situe encore plutôt dans des logiques d’engrais verts.
Le passage à l’échelle se heurte à des contraintes récurrentes :
- coût des interventions ;
- accès aux services ;
- disponibilité du machinisme ;
- accès aux semences de plantes de couverture à des prix abordables.
Florent Tivet donne un ordre de grandeur : dès que le coût des couverts dépasse 30 à 40 dollars par hectare, cela devient déjà un frein important.
Des systèmes performants en riziculture avec Centrosema
Dans certains systèmes de riziculture, des couverts de Centrosema peuvent être contrôlés uniquement par voie mécanique :
- passage d’un semoir ;
- rouleau à l’avant.
Cela suffit à maîtriser le couvert, à condition d’avoir :
- des densités suffisantes ;
- des peuplements homogènes.
Ces systèmes sont présentés comme potentiellement parmi les plus performants.
Les semis à la volée à la descente de l’eau
Dans les zones rizicoles autour du lac intérieur et sur les terrasses sableuses hautes, il est fréquent que les agriculteurs réalisent des semis à la volée de légumineuses lorsque l’eau se retire.
Les principales espèces utilisées sont associées dans des mélanges combinant :
- des espèces annuelles à cycle court comme Crotalaria juncea ;
- des espèces semi-pérennes comme Crotalaria ochroleuca ;
- des espèces plus pérennes comme le Stylosanthes.
Dans certaines régions, les agriculteurs s’organisent collectivement, par blocs. Florent Tivet cite l’exemple d’un bloc de plus de 60 hectares protégé par une clôture électrique, afin d’empêcher le passage des animaux après la récolte du riz. En effet, une fois le riz retiré, les terres deviennent des espaces ouverts où circulent librement les animaux des villages. La gestion collective de l’espace apparaît donc comme une condition essentielle pour réussir ces systèmes.
Exemple en culture de maïs
Dans le nord-ouest du Cambodge, les équipes promeuvent depuis plusieurs années des systèmes de semis dans couvert vert pour le maïs.
Le principal couvert utilisé est Crotalaria juncea, qui :
- pousse très bien ;
- produit environ 5 tonnes de matière sèche en 50 jours ;
- est roulée au stade pleine floraison, vers 52 jours.
Mais des contraintes importantes apparaissent :
- sur les sols noirs à tendance vertique ;
- sur des sols alcalins, parfois avec des pH supérieurs à 8 ;
- avec une activité biologique faible.
Dans ces conditions, Crotalaria juncea entre rapidement en phase fibreuse et présente un rapport C/N relativement élevé pour une légumineuse. Cela entraîne des phénomènes d’immobilisation de l’azote en début de cycle du maïs, d’autant plus problématiques que les agriculteurs utilisent peu ou pas de fertilisation de fond :
- parfois rien du tout ;
- au maximum environ 100 kg d’engrais granulés NPK.
L’équipe revient donc vers d’autres espèces :
- Vigna unguiculata ;
- Vigna radiata, aussi cultivé comme culture commerciale.
L’objectif est de faire plus simple à gérer et de mieux répondre aux contraintes de disponibilité des éléments nutritifs.
Une autre difficulté vient du semis lui-même. Sur ces sols noirs à tendance vertique, le travail est plus facile à sec. Or la disponibilité limitée du machinisme fait que tous les agriculteurs demandent les services au même moment, ce qui conduit parfois à semer dans des conditions défavorables, avec un mauvais contact entre la semence et le sol.
Pour cette raison, l’équipe réfléchit aussi à modifier les équipements :
- retour vers des disques ondulés ou turbo ;
- voire abandon de certains doubles disques au profit de coutres plus classiques.
Dans cette zone, Florent Tivet souligne aussi l’intérêt de systèmes simples pour les agriculteurs. Par exemple :
- un maïs précoce ;
- puis, une fois le maïs récolté, l’installation de Vigna radiata ou d’autres Vigna comme cultures commerciales et sources de biomasse.
Exemple en culture de manioc
Le manioc est présenté comme plus difficile à intégrer dans des systèmes de semis direct.
Les systèmes conventionnels reposent sur des plantations sur buttes, qui ont plusieurs fonctions :
- donner un avantage initial au manioc vis-à-vis des mauvaises herbes ;
- éviter l’hydromorphie pendant les mois très pluvieux de septembre-octobre.
En semis direct, il faut souvent :
- planer ;
- planter à plat.
Or selon la position topographique des parcelles, certaines zones restent sujettes à l’hydromorphie. Cela rend l’adoption du semis direct plus difficile, notamment sur les sols noirs du nord-ouest du Cambodge. Florent Tivet estime donc que ces systèmes ne pourront probablement pas être généralisés partout en manioc.
Sur les sols rouges, en revanche, les choses fonctionnent généralement mieux. Mais sur les sols noirs, les bonnes combinaisons techniques n’ont pas encore été complètement trouvées, même si des progrès existent avec la plantation de manioc sur couverts.
Les plantations d’hévéa et les associations avec des arbres
Les travaux sur l’hévéaculture ont commencé très tôt, dès 2004, avec Stéphane, son équipe et Lucien. Florent Tivet en a repris la suite à son arrivée au Cambodge en 2014.
Aujourd’hui, le travail se fait en particulier dans des plantations industrielles, qui cherchent d’abord à réduire leurs coûts de production. Sans couverts dans les interrangs, les plantations ont recours à des passages répétés de travail du sol, ce qui :
- coûte cher ;
- favorise l’érosion, surtout lors des phases de replantation où le sol est nu.
Les principales espèces testées sont aujourd’hui des Stylosanthes, pour des raisons pratiques :
- les semences sont disponibles ;
- l’installation est facile ;
- la gestion est relativement simple, notamment avec des rouleaux.
Il reste cependant un important travail à mener sur la ligne de plantation elle-même. Sur les deux premières années, cette ligne est généralement maintenue nue par désherbage manuel pour éviter la concurrence avec les jeunes arbres. Cela représente encore beaucoup de travail.
Des discussions sont en cours avec une compagnie privée, et Stéphane est revenu sur ce sujet en novembre précédent, afin de monter différents itinéraires techniques et de tester plusieurs espèces sur la ligne de plantation.
Une photo montre un Stylosanthes semé en juin 2021 et observé en novembre 2022, soit environ un an et demi plus tard, uniquement géré par roulage.
Florent Tivet rappelle aussi l’intérêt des associations entre l’hévéa et des bois précieux. Un travail de criblage de différentes espèces forestières, y compris d’espèces protégées comme le bois de rose, a été réalisé dans la station nationale de recherche sur l’hévéaculture. Ces associations sont jugées très intéressantes, et certains acteurs du secteur privé seraient prêts à les tester à plus grande échelle.
Consolider la dynamique à différentes échelles
Dans la dernière partie de son exposé, Florent Tivet revient sur les initiatives mises en place pour consolider la dynamique au Cambodge.
Il rappelle que, malgré plusieurs années de travail, les surfaces conduites dans ces systèmes restent limitées. De plus, dans les surfaces comptabilisées, on trouve une diversité de situations :
- du vrai semis direct avec couverture ;
- mais aussi beaucoup de techniques culturales simplifiées, les agriculteurs faisant avec les moyens disponibles.
L’objectif des dernières années a donc été de renforcer le système à plusieurs niveaux.
La station comme centre de formation
La station évoquée au début doit évoluer vers un centre national de formation, ce qui correspond à une volonté d’institutionnaliser davantage la dynamique.
Recherche, éducation, développement
Le schéma présenté par Florent Tivet articule plusieurs dimensions :
- la recherche pour le développement ;
- l’éducation, avec deux universités cambodgiennes qui développent des cursus autour de l’agroécologie intégrant les systèmes avec couverture végétale ;
- le développement, la vulgarisation et l’implication du secteur privé.
Des initiatives cherchent à renforcer les relations public-privé pour améliorer l’accès :
- aux machines ;
- aux semences de plantes de couverture.
Le consortium CASIC
L’ensemble de ces initiatives est placé sous un cadre appelé CASIC : le consortium pour l’agriculture de conservation et l’intensification durable.
Ce consortium relie cinq lignes ministérielles, dont :
- l’agriculture ;
- l’environnement ;
- le commerce ;
- l’éducation ;
- d’autres ministères encore.
Le but est de porter un discours cohérent entre ces différentes administrations.
L’initiative « sol doré » : rémunérer le changement de pratique
La partie basse du schéma présenté correspond à une initiative pilote appelée Méas ou Mias selon la prononciation, qui signifie « sol doré » en cambodgien.
Cette initiative vise à rétribuer les agriculteurs pour un changement de pratique, tout en les reliant à des marchés ou à des acheteurs.
Plusieurs pistes sont ouvertes :
- paiements carbone ;
- paiements pour services écosystémiques ;
- autres formes de rémunération.
Le dispositif repose sur trois piliers :
- un appui technique aux agriculteurs ;
- un module de suivi-évaluation ;
- un pilier financier.
Pour le suivi-évaluation, Florent Tivet insiste sur un point : il faut définir ce qui est mesuré, mais aussi à quel coût, car si les dispositifs de mesure sont trop chers, cela réduit d’autant les montants pouvant revenir aux agriculteurs.
Concernant le pilier financier, la question reste ouverte :
- gouvernement ;
- combinaison public-privé ;
- acheteurs de filières agro-industrielles ou alimentaires.
Deux zones pilotes ont été choisies :
- une zone de riziculture ;
- une zone de cultures pluviales,
dans une même province, avec des objectifs exprimés en nombre d’hectares et de familles impliquées.
Hommage final
En conclusion, Florent Tivet revient sur l’inspiration qu’a représentée Lucien pour de nombreuses personnes. Au Cambodge, toute l’équipe de l’Institut du Sud-Est a bénéficié de ses appuis pendant de nombreuses années.
Il souligne plusieurs traits qui l’ont marqué :
- la patience de Lucien ;
- sa présence constante ;
- sa capacité à pousser les équipes à avancer ;
- et surtout sa manière de laisser les autres tester, apprendre et explorer par eux-mêmes « le champ des possibles ».
En complément de cet hommage à Lucien et à Hubert, Florent Tivet évoque également Johnny, disparu trop tôt et qui manque beaucoup à l’équipe.
Il termine en remerciant Lucien, ainsi que Sandrine et Serge.
Questions et réponses
Une base de données publique sur les espèces utilisées au Cambodge ?
À la question de savoir s’il existe une base de données accessible au grand public sur les espèces de plantes de couverture utilisées au Cambodge, avec noms communs, photos, services rendus et associations possibles, Florent Tivet répond que ce travail est en attente depuis trop longtemps, mais qu’il s’est engagé à le faire aboutir dans l’année.
Quelle est la surface moyenne des exploitations ?
La réponse est nuancée selon les contextes :
- en riziculture irriguée, les exploitations tournent autour de 3 hectares ;
- en cultures pluviales, la variabilité est très forte :
- certaines familles disposent de 3 à 4 hectares ;
- d’autres agriculteurs exploitent désormais 30 à 60 hectares.
Comment assurer un bon contact graine-sol en semis à la volée dans le maïs ?
Dans les exemples montrés, le maïs est récolté manuellement, ce qui laisse les tiges dressées. Les semences sont épandues, puis un rouleau est passé. Ce passage du rouleau favorise le contact entre la semence et le sol.
Par ailleurs, ces semis sont réalisés en général en septembre, période très pluvieuse, ce qui réduit le risque d’échec.
Rappel sur l’initiative « 4 pour 1000 »
En réponse à une question complémentaire, il est rappelé que l’initiative « 4 pour 1000 », lancée à l’échelle mondiale par Stéphane Le Foll, repose sur l’idée suivante : si l’on parvient à séquestrer chaque année 0,4 % de carbone supplémentaire dans les sols, cela permettrait de compenser les émissions mondiales de CO2. Il est mentionné qu’au Cambodge, certaines situations observées se situent au-dessus de ce niveau de référence.
Conclusion
Cette intervention montre que le semis direct au Cambodge repose sur une combinaison d’éléments indissociables :
- diversité végétale ;
- essais de longue durée ;
- accès aux semences ;
- accès au machinisme ;
- observation fine des sols ;
- adaptation aux contextes locaux ;
- organisation collective ;
- et dispositifs institutionnels et financiers pour accompagner le changement.
L’expérience cambodgienne apparaît ainsi comme un travail patient de construction, de test, d’ajustement et de diffusion, dans la continuité des travaux engagés depuis le début des années 2000.