Trouver des solutions collectives pour cultiver sur sols polluées, Yann Chapin
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En milieu urbain, l'histoire des sols est mouvementée mais passionnante !
Cette vidéo à été réalisé dans le cadre d'une journée de conférence organisée par l'Association Française d'Agriculture Urbaine Professionnelle (AFAUP), Ver de Terre Production, le Réseau Francilien des Agricultures Urbaines et l'Académie du Climat.
Présentation du projet hip-hop
Yann Chapin présente un projet consacré à la recherche de solutions collectives pour cultiver sur des sols pollués. Le projet s’intitule hip-hop et porte sur les savoirs scientifiques ainsi que sur la construction d’une culture commune en Seine-Saint-Denis.
Le nom hip-hop ne renvoie pas au genre musical, mais à un acronyme : ingénierie pédologique au service de l’agriculture urbaine et participative. Le projet vise à co-construire des connaissances pour valoriser les sols urbains en Seine-Saint-Denis.
Cette insistance sur la co-construction est centrale. Le projet s’inscrit dans le dispositif CO3 de l’ADEME, consacré à la recherche participative, au croisement de connaissances, à la création de communautés d’acteurs et à l’émergence de nouvelles pratiques.
Le projet a été labellisé et a débuté en 2020. Il est prévu sur une durée de trois ans et demi, avec une fin au premier semestre 2024. Yann Chapin souligne qu’il présente ici un travail collectif encore en cours, avec des résultats encore partiels et en partie embryonnaires.
Objectifs du projet
L’objectif général de hip-hop est de croiser plusieurs types de savoirs :
- des connaissances issues des sciences fondamentales, notamment en pédologie et en sciences des sols ;
- des apports issus de la socio-anthropologie ;
- les savoirs et pratiques des acteurs de terrain, en particulier les jardiniers, habitantes et habitants.
L’enjeu est de construire ensemble des connaissances et des chemins d’action face aux pollutions des sols.
Le projet s’organise autour de trois axes :
- un axe pédologique, consacré au test de techniques de reconstruction des sols ;
- un axe socio-anthropologique, centré sur l’étude des usages, des pratiques et des perceptions ;
- un axe culturel, destiné à faire exister ce sujet dans l’espace public au moyen d’événements, de formes festives et d’outils de médiation.
Yann Chapin insiste sur le fait que l’originalité du projet ne réside pas seulement dans l’expérimentation agronomique, mais dans la mise en relation de ces différents axes.
Un collectif associant associations, laboratoires et collectivité
Le projet repose sur un collectif composé de plusieurs types d’acteurs.
Quatre associations et quatre sites d’agriculture urbaine sont impliqués :
- la SAUGE ;
- Activille ;
- la Semeuse de l’humus ;
- les 3S.
Trois laboratoires de recherche participent également au projet :
- iEES Paris (Institut d’écologie et des sciences de l’environnement de Paris), pour le versant sciences des sols ;
- Lab’Urba, pour les sciences humaines et urbaines ;
- le CANTHEL, pour les approches socio-anthropologiques.
Le Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis est associé au projet depuis son démarrage.
Une gouvernance de co-construction
Yann Chapin souligne que la co-construction n’est pas ici un simple mot d’ordre. Le projet fonctionne avec :
- des comités de pilotage réguliers ;
- des séminaires de travail techniques ;
- une prise de décision collective entre scientifiques, coordinateurs et acteurs de terrain.
Le programme CO3 de l’ADEME prévoit aussi un dispositif de tiers-veilleurs, chargé d’accompagner et d’observer les processus de concertation et de co-construction.
Le contexte territorial en Seine-Saint-Denis
Le projet prend place dans un territoire où les enjeux urbains sont particulièrement marqués.
La Seine-Saint-Denis cumule plusieurs caractéristiques :
- une forte présence d’activités polluantes, notamment industrielles ;
- un héritage de pratiques et d’occupations anciennes ayant laissé des traces dans les sols ;
- un contexte actuel de densification urbaine importante ;
- un déficit d’espaces verts par habitant.
Dans ce contexte, l’agriculture urbaine se développe et rend de nombreux services, mais elle se heurte fréquemment à la présence de sols pollués.
Les quatre sites étudiés
Les quatre sites du projet ont révélé la présence d’éléments traces métalliques.
Ils correspondent à différentes formes d’agriculture urbaine :
- la SAUGE à l’Île-Saint-Denis : activité à dimension écologique et citoyenne ;
- Activille à Bobigny : jardins familiaux et pédagogiques ;
- les 3S à Bondy : axe pédagogique et expérimental ;
- la Semeuse de l’humus à Montreuil : jardin solidaire, au jardin Pouplier.
Les analyses de sols préalables ont confirmé des présences parfois importantes d’éléments traces métalliques. Le plomb apparaît comme un risque important sur plusieurs sites, notamment à Bobigny, Bondy et Montreuil. Le site de l’Île-Saint-Denis présente une situation plus favorable, liée à une dépollution antérieure. À Montreuil, sur le site de la Semeuse de l’humus, la présence de mercure est particulièrement marquée, ce qui renvoie à une problématique connue des Murs à pêches.
Le volet pédologique : les technosols comme solution possible
Le volet pédologique cherche à répondre à une question principale : les technosols peuvent-ils constituer une solution pour l’agriculture urbaine sur sols pollués ?
Les technosols sont des sols reconstitués. Yann Chapin les relie à une réflexion plus large sur le changement de paradigme dans l’aménagement urbain.
Il oppose :
- d’un côté, un modèle dans lequel les déblais des chantiers, notamment du Grand Paris, sont exportés, tandis que des sols ruraux sont prélevés pour créer des espaces verts ou agricoles ;
- de l’autre, une logique d’économie circulaire, où les terres excavées pourraient être réutilisées, mélangées à des matières organiques, pour fabriquer un sol fertile apte à supporter des cultures.
Le principe consiste à associer :
- des déchets minéraux issus de terres excavées ;
- des déchets organiques, comme du compost ou des déchets d’espaces verts.
L’objectif est de créer un pseudo-sol ou technosol présentant une couche fertile capable de limiter l’exposition des cultures à la pollution sous-jacente.
La question scientifique posée
Des recherches antérieures avaient déjà étudié ces technosols. La question de départ est la suivante : si l’on ajoute un technosol au-dessus d’un sol pollué, cela permet-il de limiter la mobilité verticale des polluants et donc la contamination des cultures ?
Le projet hip-hop cherche à aller plus loin, avec plusieurs sous-questions :
- les technosols permettent-ils de faire pousser des plantes potagères ?
- réduisent-ils la contamination des légumes ?
- observe-t-on des différences selon les sites ?
- observe-t-on des différences selon les types de légumes ?
- comment les sols et les cultures évoluent-ils au fil des années ?
Trois types de légumes ont été choisis :
- des légumes-racines : les carottes ;
- des légumes-feuilles : le persil ;
- des légumes-fruits : les tomates.
Hypothèse de fonctionnement des technosols
Le problème de départ est celui de la contamination des végétaux par les éléments traces métalliques présents dans les sols.
L’hypothèse du projet est que l’ajout d’un technosol au-dessus du sol pollué pourrait réduire cette contamination pour deux raisons :
- les racines sont plus éloignées de la source principale de pollution ;
- dans le Bassin parisien, les remblais contiennent souvent des éléments calcaires, donc un pH élevé, susceptible de réduire la mobilité des métaux.
L’expérimentation vise précisément à vérifier cette hypothèse.
Le protocole expérimental
Le protocole est reproduit sur chacun des quatre sites d’agriculture urbaine, sur des surfaces de l’ordre de 100 m².
Le technosol testé repose sur un mélange 50/50 :
- de déblais minéraux ;
- de compost.
Le dispositif comprend plusieurs réplicats et des comparaisons avec d’autres traitements, notamment :
- des parcelles en technosol ;
- des parcelles avec compost ;
- des parcelles témoins sur sol nu.
Yann Chapin mentionne aussi l’importance d’une phase préalable menée en 2020-2021 pour étudier la variabilité des sols, à la fois en surface et en profondeur. Cette étape visait à identifier les zones les plus homogènes et à mieux interpréter les résultats expérimentaux.
Parmi les outils mobilisés figure un pistolet à fluorescence, utilisé pour repérer certains métaux lourds directement sur les sols ou les végétaux, sans passer immédiatement par le laboratoire. Cet outil fournit des indications rapides, même s’il ne remplace pas les analyses plus fines.
Premiers résultats du volet pédologique
Yann Chapin précise que les résultats restent provisoires, car le projet repose sur trois années de culture et seule la première année a alors été pleinement analysée. Les résultats de la deuxième année sont en cours de réception et d’analyse, tandis que la troisième année de culture est encore en cours.
Deux premières tendances ressortent néanmoins :
- le technosol a plutôt tendance à réduire la pollution ;
- les cultures poussent sur les technosols, ou du moins ne poussent généralement pas moins bien.
Concernant la biomasse, les premières observations indiquent que :
- pour la carotte, les résultats sont globalement comparables entre traitements sur plusieurs sites, avec même un meilleur développement sur le technosol à Bobigny ;
- pour l’oignon, la biomasse est globalement similaire sur plusieurs sites, avec une baisse observée à l’Île-Saint-Denis.
Ces résultats ne doivent pas être généralisés à ce stade. Yann Chapin insiste sur la forte variabilité observée et sur un important effet site, qui appelle à la prudence dans l’interprétation.
Le volet socio-anthropologique
Le projet comprend un important travail socio-anthropologique, mené notamment avec deux promotions de l’École d’urbanisme de Paris.
Les méthodes mobilisées comprennent :
- l’observation participante ;
- les entretiens socio-anthropologiques ;
- l’étude des pratiques et des usages.
Les questions de recherche portent notamment sur :
- les relations au sol des acteurs de l’agriculture urbaine ;
- les effets de la pollution sur les usages ;
- les besoins en savoirs scientifiques et techniques ;
- la manière dont ces savoirs se construisent et circulent.
Un premier travail a été réalisé sur la friche industrielle de Kodak-Pathé à l’Île-Saint-Denis. Il proposait notamment une schématisation de l’évolution temporelle des sols entre 1919 et 2022, à partir d’une lecture spatiale et paysagère.
Ce travail a aussi formulé des propositions d’interprétation croisant sols et paysages, en distinguant par exemple :
- des paysages habités ;
- des paysages politiques ;
- des paysages esthétiques.
Une autre étude a porté sur les jardins collectifs de deux établissements publics territoriaux, Plaine Commune et Est Ensemble.
Au moment de l’intervention, une anthropologue travaille également à recueillir le rapport au sol des jardiniers. Yann Chapin insiste sur la richesse de ce travail, qui permet de comprendre les frottements, porosités et circulations entre différents mondes sociaux, scientifiques et pratiques.
Le volet culturel
Le troisième axe du projet cherche à fédérer un réseau autour des connaissances sur la pollution des sols.
Il comprend :
- des événements professionnels ;
- des événements festifs ;
- des activités pédagogiques.
Parmi les actions évoquées :
- des rencontres sur les différents sites ;
- la venue de Marc-André Selosse lors d’un événement ;
- une représentation théâtrale autour du ver de terre, à la fois pédagogique et réussie sur le plan artistique ;
- l’accueil à Bondy d’une artiste travaillant la broderie sur une grande tenture posée au sol, en interrogeant les habitants sur leur rapport au sol et en leur faisant broder des motifs.
Pour Yann Chapin, ces formes culturelles constituent des manières originales de parler des sols, de faire circuler les savoirs, d’impliquer les habitants et de faire entrer ces questions dans l’espace politique.
Outils pédagogiques produits
Le projet a également permis de concevoir plusieurs outils pédagogiques, notamment :
- un panneau explicatif présent sur tous les sites, consacré à la pollution des sols en Seine-Saint-Denis ;
- un guide pour jardiner en ville, décrit comme particulièrement riche.
Un projet en cours
Yann Chapin conclut en rappelant que le projet est toujours en cours. Les analyses se poursuivent et les résultats restent à consolider, en particulier sur le volet agronomique.
Il invite à suivre les actualités du projet, notamment via le groupe Facebook hip-hop 93, et à contacter la coordination ou la coordination scientifique pour en savoir plus.