Le semis direct en Amazonie, Jadir Taffarel

De Triple Performance
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Dans cette intervention, Jadir Taffarel retrace l’histoire de sa famille, installée près de Sinop, dans le Mato Grosso, en 1976, au début de la colonisation agricole de l’Amazonie. Face à l’épuisement rapide des sols en monoculture de riz, la ferme familiale a trouvé une issue grâce aux enseignements de Lucien Séguy et à l’adoption du semis direct avec couvertures végétales. À partir de la fin des années 1980, l’introduction de successions soja–maïs, souvent associées à la brachiaria, a permis de restaurer la fertilité, d’augmenter la matière organique des sols et de stabiliser les rendements tout en maîtrisant les coûts. Jadir souligne le rôle décisif de Lucien Séguy dans la transformation de leur ferme, passée de 40 à 450 hectares cultivés, mais aussi dans la diffusion de systèmes agricoles plus durables en Amazonie, limitant l’ouverture de nouvelles terres et contribuant ainsi à préserver la forêt.

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Résumé
Dans cette intervention, Jadir Taffarel retrace l’histoire de sa famille, installée près de Sinop, dans le Mato Grosso, en 1976, au début de la colonisation agricole de l’Amazonie. Face à l’épuisement rapide des sols en monoculture de riz, la ferme familiale a trouvé une issue grâce aux enseignements de Lucien Séguy et à l’adoption du semis direct avec couvertures végétales. À partir de la fin des années 1980, l’introduction de successions soja–maïs, souvent associées à la brachiaria, a permis de restaurer la fertilité, d’augmenter la matière organique des sols et de stabiliser les rendements tout en maîtrisant les coûts. Jadir souligne le rôle décisif de Lucien Séguy dans la transformation de leur ferme, passée de 40 à 450 hectares cultivés, mais aussi dans la diffusion de systèmes agricoles plus durables en Amazonie, limitant l’ouverture de nouvelles terres et contribuant ainsi à préserver la forêt.

Cette intervention a eu lieu dans le cadre du colloque d'hommage à Lucien Séguy et Hubert Charpentier.

Pour retrouver la vidéo du colloque dans son entièreté : https://www.youtube.com/watch?v=o0Y3qdaK1uk



Introduction

Cette intervention de Jadir Taffarel s’inscrit dans un hommage rendu à Lucien Seguy. Jadir remercie les organisateurs pour l’invitation et explique qu’il a été très heureux de participer, même s’il dit avoir des difficultés à parler en public. Il choisit de présenter la trajectoire de sa famille et d’expliquer en quoi les enseignements de Lucien Seguy ont été déterminants pour leur histoire agricole en Amazonie brésilienne.

Installation de la famille en Amazonie

Toute la famille Taffarel est arrivée dans le Mato Grosso en août 1976, en provenance du sud-ouest du Paraná. Comme beaucoup d’autres à cette époque, elle a été attirée par les politiques gouvernementales de colonisation de l’Amazonie.

La famille a acheté une petite fazenda située à environ 15 km de la ville de Sinop. À cette époque, la région était encore en pleine dynamique de front pionnier.

Jadir rappelle quelques caractéristiques du milieu :

  • climat chaud et humide ;
  • température moyenne annuelle d’environ 25,4 °C ;
  • pluviométrie annuelle moyenne de l’ordre de 1 800 mm, concentrée entre octobre et avril ;
  • sols ferrallitiques de faible fertilité naturelle ;
  • topographie plane, facilement mécanisable.

Il est également rappelé que Sinop se trouvait en pleine forêt amazonienne, au bord de la BR-163, la route reliant Cuiabá à Santarém. La ville est située à environ 500 km au nord de Cuiabá.

Les débuts : défrichement et monoculture de riz

Comme beaucoup de pionniers, la famille a commencé par le défrichement, mécanisé avec de gros engins. La première surface cultivée était de l’ordre de 40 hectares. Jadir souligne qu’ils ont été pratiquement pionniers à plusieurs niveaux dans la région :

  • le défrichement ;
  • les semis de riz après défrichement ;
  • les premiers semis de soja ;
  • les cultures de succession avec le maïs.

Les cinq premières années de la fazenda, appelée Barra Verde, ont été marquées par la monoculture de riz, conduite avec travail du sol. Les résultats ont d’abord été satisfaisants, avec des rendements proches de 3 t/ha, puis ont chuté progressivement jusqu’à environ 1 t/ha la dernière année. Cette baisse a conduit à l’abandon du système.

La rencontre avec le semis direct

Face aux difficultés, le père de Jadir, Valdir Taffarel, est retourné dans le sud du Brésil, dans le Paraná, où le semis direct commençait à se développer. Il y a rencontré des agriculteurs et techniciens déjà engagés dans cette voie.

Jadir cite également des figures importantes de cette période, notamment Munefumi Matsubara et l’agronome Ayrton Trentini, qui ont joué un rôle pionnier dans l’introduction du semis direct dans les Cerrados.

À ce moment-là, la famille Taffarel cherchait une issue à une situation devenue très difficile. Jadir parle d’une véritable « lumière au bout du tunnel ».

La rencontre avec Lucien Seguy

Un ami de Sinop, Jorge Kamitani, a informé la famille qu’une journée de terrain allait avoir lieu sur la fazenda de Munefumi Matsubara. C’est dans ce contexte que s’est construite la relation entre la famille Taffarel et Lucien Seguy.

Jadir évoque ce moment avec humour en disant que son père a posé tellement de questions à Lucien Seguy que celui-ci devait parfois en avoir assez. Mais cette relation directe, nourrie de visites, d’échanges et d’observations de terrain, a été fondamentale.

Les visites répétées de Lucien Seguy à Sinop et à la fazenda familiale, appelée aussi Progresso dans l’intervention, ont permis de « remettre la fazenda sur les rails » grâce au semis direct et aux SCV (systèmes de culture sur couverture végétale), à partir de la période 1988-1990.

Le rôle des SCV dans la reconstruction de la fertilité

Selon Jadir, les innovations proposées par Lucien Seguy ont permis d’introduire de nouvelles plantes de couverture et des associations culturales, en particulier en culture de succession après le soja.

Le schéma dominant est devenu :

  • soja en culture principale ;
  • puis maïs en succession ;
  • avec introduction de graminées et de légumineuses associées.

La succession avec le maïs est devenue progressivement aussi importante que le soja, et peut-être même plus importante sur le plan économique à certaines périodes.

Cette évolution a été décisive pour :

  • restaurer les sols ;
  • augmenter la matière organique ;
  • améliorer la structure du sol ;
  • sécuriser les rendements ;
  • produire à moindre coût relatif.

L’introduction du maïs associé à la brachiaria

Un point majeur du témoignage concerne l’association maïs + Brachiaria. Jadir souligne que ces mélanges ont permis de produire de très fortes quantités de biomasse et de construire une couverture du sol particulièrement efficace.

Cette pratique a eu plusieurs effets :

  • production d’une grande quantité de paille ;
  • meilleure protection du sol ;
  • amélioration de la fertilité organique ;
  • limitation des adventices dans le soja qui suit.

Il est également rappelé que la famille Taffarel a joué un rôle pionnier dans les essais de brachiaria dans la région. Leur expérience a servi de référence à d’autres agriculteurs et aux équipes de recherche.

Une sortie de crise grâce au semis direct

Jadir explique que ces innovations ont été décisives dans une période où la famille était proche de la faillite. Les sols s’épuisaient, la production baissait, et le système initial n’était pas durable.

Le passage au semis direct et aux SCV a permis :

  • de relever la production ;
  • d’améliorer les sols ;
  • d’augmenter la teneur en matière organique ;
  • de produire mieux et moins cher.

La surface cultivée est ainsi passée de 40 hectares à environ 450 hectares, avec un développement progressif.

Un défrichement progressif et moins destructeur

La famille n’a pas défriché toute la propriété d’un seul coup, mais progressivement. Au début des années 2000, une publication a été réalisée avec Lucien Seguy, les deux Taffarel et l’intervenant qui présentait Jadir, afin de décrire une méthode de défrichement moins destructrice.

L’objectif était de :

  • conserver davantage de matière organique ;
  • limiter les pertes liées au brûlis ;
  • éviter les contrastes trop forts entre zones très enrichies par les cendres et zones restées pauvres.

La méthode consistait notamment à former des andains et à organiser le brûlage de façon plus contrôlée, de l’extérieur vers l’intérieur, afin de réduire les pertes et d’obtenir une fertilité plus homogène.

Autres expérimentations sur la fazenda

La fazenda a également servi de support à divers essais agronomiques. Parmi eux :

  • tests de soja avec couverture vivante d’Arachis pintoi (arachide rampante) ;
  • essais de riz pluvial en semis direct ;
  • collections de variétés de riz pluvial ;
  • corrections localisées avec du calcaire filaire.

Ces essais n’ont pas tous débouché sur des solutions définitives, mais ils ont permis de produire des connaissances utiles pour la région.

Les performances atteintes

Dans les années récentes, les rendements mentionnés sont particulièrement élevés :

  • plus de 4 t/ha en soja ;
  • plus de 10 t/ha en maïs.

Jadir insiste sur le fait que ces performances sont obtenues avec des niveaux d’intrants jugés raisonnables. Les progrès viennent à la fois :

  • de l’amélioration des systèmes de culture ;
  • de la montée en matière organique des sols ;
  • des progrès génétiques sur les variétés et hybrides ;
  • de l’amélioration générale des techniques de conduite.

Bilan de 30 ans de semis direct

Après environ 30 années de semis direct et de SCV, Jadir tire un bilan très positif.

Les principaux résultats sont :

  • augmentation de la matière organique jusqu’à des teneurs de l’ordre de 3,5 à 8 %, comparables à celles observées sous forêt ;
  • diversification des cultures ;
  • forte hausse des rendements ;
  • maîtrise des coûts de production.

Il montre aussi que la recherche et l’échange entre agriculteurs se poursuivent, notamment à travers des journées techniques et portes ouvertes organisées avec différents partenaires.

Une ferme pilote pour la région

Selon Jadir, l’unité expérimentale constituée sur la fazenda familiale a eu une influence bien au-delà de l’exploitation elle-même. Les recherches menées sur cette ferme ont diffusé leurs résultats sur tout l’axe de la BR-163, entre Cuiabá et Santarém, puis plus largement dans le Cerrado et jusque dans une partie de l’Amazonie brésilienne.

Il considère donc que cette expérience a été très importante pour le développement de l’agriculture dans le Centre-Ouest brésilien.

Hommage à Lucien Seguy

Jadir rappelle que Lucien Seguy a reçu de l’Assemblée législative du Mato Grosso le titre de citoyen honoraire. Mais, selon lui, cette reconnaissance reste insuffisante au regard des services rendus à la région et au Brésil.

Il affirme que Lucien Seguy a contribué indirectement à la préservation de la forêt amazonienne, car ses travaux ont permis de remettre en production des terres déjà défrichées ou dégradées, au lieu d’encourager de nouveaux défrichements.

Jadir décrit Lucien Seguy comme :

  • une personne humble ;
  • quelqu’un de drôle ;
  • un homme de très grande connaissance ;
  • un appui décisif pour trois générations de sa famille.

Il explique enfin qu’il transmet aujourd’hui à ses enfants les enseignements reçus de Lucien Seguy, afin d’assurer la continuité de cette trajectoire agricole.

Questions et échanges avec le public

Intégration agriculture-élevage

À une question sur l’élevage, il est répondu qu’il n’y a pas eu d’intégration directe avec achat de bétail sur la fazenda. En revanche, pendant trois ans, les repousses et couverts à base de brachiaria issus de la succession maïs + brachiaria ont été loués à des éleveurs voisins, qui y faisaient engraisser leurs animaux pendant la saison sèche.

Il est précisé qu’au Brésil, les activités d’agriculture et d’élevage restent souvent assez séparées : les agriculteurs font surtout de l’agriculture, et les éleveurs surtout de l’élevage.

Double récolte

La double récolte est bien installée dans le système. Le principe général est une succession annuelle de :

  • soja en première culture ;
  • maïs en deuxième culture.

Cette organisation a été un des piliers de la progression technique et économique de l’exploitation.

Perspectives d’évolution du système

Sur l’avenir, il est expliqué que les progrès devraient continuer grâce à :

  • l’amélioration des variétés de soja ;
  • l’amélioration des hybrides de maïs ;
  • les évolutions techniques de semis et d’application ;
  • l’usage des biotechnologies, y compris les OGM.

La réduction des coûts n’est pas présentée comme l’objectif premier. La stratégie repose plutôt sur l’augmentation de la productivité, qui permet aussi de limiter la pression d’ouverture de nouvelles terres.

Pression des ravageurs

La question de la chenille légionnaire est évoquée comme un problème important dans la région. La réponse souligne que l’usage des biotechnologies permet aujourd’hui de maintenir le problème sous contrôle, sans que la résistance n’ait encore été complètement contournée dans leur cas.

Rotation actuelle et choix des couverts

La rotation actuelle est décrite comme dominée par :

  • des sojas très productifs ;
  • des maïs produisant énormément de biomasse.

Pendant de nombreuses années, la base du système a été :

  • soja ;
  • puis maïs + brachiaria.

Il est indiqué qu’ils ont utilisé quelques ouvertures avec du riz dans le passé, mais que ce n’est plus un sujet aujourd’hui puisqu’il n’y a pratiquement plus de nouvelles zones à ouvrir.

Pour l’instant, le système repose surtout sur la biomasse produite par le maïs, jugée suffisante pour protéger le sol et entretenir la matière organique. Si un besoin apparaissait, le retour à la brachiaria serait envisagé en priorité.

Risque de feu

Il est signalé qu’avec les très grandes quantités de paille produites, notamment par le maïs, il faut être vigilant en saison sèche : un feu pourrait entraîner des pertes très importantes de couverture et de matière organique.

Fertilisation

Quelques éléments chiffrés sont donnés sur la fertilisation :

  • pour le soja : environ 100 kg/ha de P2O5 ;
  • pour le maïs : environ 120 kg/ha d’azote et 120 kg/ha de K2O.

La discussion mentionne aussi la question du fractionnement de l’azote et de sa forme chimique, mais sans développement détaillé dans la transcription.

Production de semences de brachiaria

Il est enfin indiqué que la ferme a produit des semences de brachiaria et a participé à la diffusion de certains matériaux, en particulier une brachiaria appréciée en semis direct car plus facile à détruire avec moins de glyphosate que les brachiarias traditionnellement utilisées en élevage.

Cette brachiaria est en revanche moins robuste au piétinement, ce qui la rend moins intéressante pour les éleveurs mais très utile dans les systèmes de semis direct.

Conclusion

Le témoignage de Jadir Taffarel montre comment une exploitation familiale pionnière de l’Amazonie brésilienne, d’abord confrontée à l’épuisement des sols et à l’échec de la monoculture, a pu se reconstruire grâce au semis direct et aux systèmes de culture sur couverture végétale.

Il souligne surtout le rôle central joué par Lucien Seguy dans cette transformation, non seulement pour la famille Taffarel, mais aussi pour une vaste région du Brésil. L’hommage rendu insiste autant sur la portée agronomique de son travail que sur sa dimension humaine et sur sa contribution indirecte à la préservation de la forêt en favorisant l’intensification durable de terres déjà défrichées.