Conversation avec Marcel BOUCHE - Des Vers de Terre et des Hommes - 6/7
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Conversation avec Marcel BOUCHE – Des Vers de Terre et des Hommes 6/7
Sixième partie de la conversation avec Marcel BOUCHE sur les vers de terre.
D’abord jardinier, puis chercheur et directeur de recherche, Marcel BOUCHE, spécialiste mondial des vers de terre, a consacré la majeure partie de sa vie à l’étude de ces animaux.
0:12 = Lecture d’un extrait d’une œuvre de Darwin.
5:30 = Souvenirs personnels, et un intérêt sans faille pour les vers de terre.
7:30 = Notion de résilience.
9:50 = Permaculture.
17:15 = Vie et mœurs des vers de terre.
33:25 = Longévité des vers de terre.
53:00 = Une vie aquatique dans le sol.
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Transformation des feuilles et formation de l’humus
Marcel Bouché reprend ici un passage consacré au rôle des vers de terre dans la transformation de la litière. Après avoir traîné les feuilles mortes dans leurs galeries, celles-ci, qui leur servent de nourriture, sont déchirées en très petits lambeaux, partiellement digérées, saturées de sécrétions intestinales et urinaires, puis mêlées à une grande quantité de terre.
Ce mélange forme l’humus, riche et de couleur foncée, qui recouvre presque partout la surface du sol d’une assise bien définie.
Il est alors fait référence à une observation ancienne : dans un vase large de 18 pouces de diamètre, deux vers avaient été placés dans du sable, recouvert de feuilles mortes. Celles-ci furent bientôt entraînées dans les galeries jusqu’à une profondeur de 3 pouces. Au bout d’environ six semaines, une couche presque uniforme de sable, épaisse d’un centimètre environ, avait été convertie en humus après être passée par le canal alimentaire de ces deux vers.
Les galeries et leur rôle dans le sol
Certaines personnes croient que les galeries des vers de terre, qui pénètrent parfois presque perpendiculairement dans le sol jusqu’à une profondeur de 5 à 6 pieds, contribuent efficacement au drainage. Marcel Bouché précise qu’il reviendra sur ce point, et que cette idée est inexacte si on l’entend comme une simple entrée directe de l’eau de pluie, car les déjections visqueuses empilées au-dessus de l’ouverture des galeries rendent cette entrée impossible ou du moins difficile.
En revanche, ces galeries permettent à l’air de pénétrer profondément dans le sol. Elles facilitent aussi beaucoup la descente des racines de taille modérée, lesquelles se nourrissent sans doute de l’humus qui revêt les parois de ces galeries.
Il ajoute que beaucoup de graines doivent leur germination au fait qu’elles ont été recouvertes par des déjections. D’autres, enfouies à une profondeur considérable sous des masses de déjections accumulées, demeurent dans un état de léthargie jusqu’à ce qu’un accident les remette à découvert — ou pour jamais.
Les sens des vers de terre : Darwin corrigé
Le texte cité rappelle que les vers sont pauvrement doués du point de vue des organes des sens : ils ne voient pas vraiment, distinguant tout juste la lumière de l’obscurité ; ils seraient complètement sourds ; leur odorat serait faible ; seul le toucher serait bien développé.
Marcel Bouché conteste nettement cette appréciation de Darwin. Selon lui, Darwin se trompe complètement sur ce point. Les vers distinguent fort bien les vibrations, qu’il s’agisse de ce qu’on appellerait des bruits ou de vibrations physiques du milieu. En ce sens, ils disposent bien d’une perception fine. Leur sens du toucher est très développé, et ils ont aussi un odorat — ou du moins un sens chimique — très développé, contrairement à ce que pensait Darwin.
Ils peuvent donc apprendre des choses du monde extérieur, contrairement à ce que l’on pourrait croire.
Une forme d’intelligence pratique
Marcel Bouché souligne combien il est surprenant que les vers montrent certaines habiletés : garnir leurs galeries de déjections et de feuilles, ou encore, pour certaines espèces, empiler leurs déjections en formes particulières, notamment en petites tours. Il précise qu’aujourd’hui on appelle ces petites tours des turricules.
Il est encore plus surprenant, dit-il, qu’ils montrent en apparence un certain degré d’intelligence, et non une simple impulsion instinctive et aveugle, dans la manière dont ils bouchent l’ouverture de leur galerie.
Ils agissent un peu comme le ferait un homme devant obturer un tube cylindrique avec différentes formes d’objets : feuilles, pétioles, triangles de papier, etc. Généralement, ils saisissent l’objet par l’extrémité pointue ; mais pour des objets plus massifs, certains sont introduits par l’extrémité la plus large. Ils n’agissent donc pas toujours de manière uniforme, comme on l’attendrait d’animaux dits « inférieurs ». Par exemple, ils ne tirent pas toujours les feuilles par le pétiole ; ils le font seulement si la partie basilaire du limbe est aussi étroite, ou plus étroite, que le sommet.
Les vers de terre jusque pendant le voyage de noces
Sur un ton plus personnel et humoristique, Marcel Bouché raconte qu’il a même « piqué » des cuillères en argent pendant son voyage de noces pour aller récolter des vers de terre.
Il se trouvait au bord du lac d’Ohrid, à la frontière de ce qui était alors la Yougoslavie, aujourd’hui entre la Macédoine du Nord, l’Albanie et la Grèce. Sur les bords du lac, il avait observé des vers de terre aquatiques au travail. Comme il n’avait rien pour faire des collectes, ce sont des cuillères qui lui ont permis d’attraper ces animaux, ensuite conservés dans l’alcool local.
Il précise qu’il s’agissait d’animaux intéressants, d’une espèce aquatique qui, en France, aurait constitué une grande découverte. Cette anecdote lui sert à montrer qu’il ne pouvait pas s’empêcher de ramasser des vers de terre, même en voyage de noces. Sa femme avait ainsi très tôt compris qu’il était « un peu malade », mais au moins les choses étaient claires dès le départ.
Résilience, transition : des mots à manier avec prudence
La conversation glisse ensuite vers des mots fréquemment employés dans les discours contemporains, comme « autonomie », « résilience » et « transition ».
À propos de la résilience, Marcel Bouché rappelle qu’il s’agit d’abord d’un phénomène de physique : un événement perturbe un système, et l’on observe l’aptitude de ce système à récupérer pour revenir à l’état initial, ou presque. On parle de bonne résilience quand cette récupération est rapide. Il donne l’exemple du ressort : certains ressorts retrouvent vite leur forme, d’autres non.
Il admet que l’usage du mot peut être légitime, y compris en agronomie ou en écologie, mais il estime que l’on en abuse souvent. Dans ces domaines, on parle volontiers de résilience sans vraiment mesurer le phénomène. Dès lors, on tombe selon lui dans une appréciation « pifométrique », c’est-à-dire fondée sur l’impression plus que sur une mesure rigoureuse.
La notion de transition lui paraît du même ordre : au fond, une transition n’est rien d’autre qu’un passage d’un état à un autre. Le mot peut sembler important, mais pris seul, il ne dit pas grand-chose de plus.
Ce qu’il comprend de la permaculture
Marcel Bouché explique qu’il a découvert le terme de permaculture assez tardivement. Tel qu’il le comprend, il y a plusieurs acceptions du mot.
Dans son sens le plus simple, la permaculture désigne une manière de cultiver en permanence, en maintenant une couverture du sol, en protégeant celui-ci par la végétation, et en assurant une succession de plantes organisée intelligemment. Vue ainsi, la permaculture lui paraît a priori intéressante.
Il ajoute cependant que des formes de « permaculture » existent depuis toujours sans avoir porté ce nom. Les prairies permanentes en sont, selon lui, le plus bel exemple. Il a lui-même travaillé dans de telles prairies, anciennes de plusieurs siècles, sans savoir que l’on pourrait appeler cela de la permaculture. De même, certaines forêts anciennes peuvent être vues comme des formes de permaculture, dans la mesure où elles ne laissent pas le sol nu entre deux occupations végétales.
L’idée essentielle, pour lui, est l’opposition entre des sols toujours couverts et des sols laissés nus, ce qui est malheureusement encore le cas de nombreux sols agricoles actuels.
Les vers de terre dans les vieilles forêts
À la question de savoir s’il y a des vers de terre dans les vieilles forêts, Marcel Bouché répond que c’est évident. Il évoque notamment les hêtraies des Pyrénées, surtout du côté du Pays basque, où l’on trouve des vers de terre géants.
Il raconte qu’on lui a récemment montré, au Pays basque, la photographie d’un ver de terre qui mesurait environ 1,80 mètre. L’animal n’ayant pas été conservé ni décrit, il n’est pas connu de la science. Lui-même avait déjà décrit, dans les années 1960, des vers de terre atteignant 1,40 mètre.
Ces animaux, explique-t-il, travaillent énormément le sol. Ils vivent longtemps, comme les grands animaux en général. Même si l’on connaît mal la durée de vie exacte et la démographie des vers de terre, il considère comme une règle biologique assez évidente que plus un ver est grand, plus il est vieux. Devenir gros prend du temps.
Taille, durée de vie et démographie
Marcel Bouché rappelle un principe biologique général : les petits organismes atteignent vite l’âge adulte et se reproduisent rapidement ; les grands organismes, eux, mettent plus longtemps à croître et se reproduisent plus tardivement. Il prend pour exemples extrêmes les bactéries, qui se divisent très vite, et les éléphants ou les séquoias, qui ont des durées de vie très longues et une reproduction plus tardive.
Selon lui, les vers de terre obéissent à cette même logique. Les plus gros vivent probablement longtemps, mais on connaît encore mal leur démographie réelle.
Observer les galeries comme indicateur de l’état du sol
D’un point de vue pratique, Marcel Bouché estime qu’un jardinier ou un agriculteur peut déjà tirer des indications utiles en observant simplement le sol.
Si l’on prend une pelletée de terre et qu’on y voit de belles perforations, c’est un bon signe. Les galeries actives constituent un indicateur intéressant. Il précise toutefois que cet indicateur a ses limites, car les galeries abandonnées finissent par se reboucher. Ce sont donc surtout les belles galeries actives qui renseignent.
La méthode n’est pas très rigoureuse, reconnaît-il, mais elle reste utile faute de moyens plus poussés. Beaucoup d’agriculteurs attentifs à leurs sols savent ainsi regarder les signes biologiques, même si cela relève en partie du « pifomètre ».
Il rapporte d’ailleurs que certains se disent éleveurs sans animaux visibles, en parlant en réalité de leurs vers de terre : un élevage non déclaré, qui travaille jours fériés, nuits comprises.
Les vers de terre se déplacent-ils beaucoup ?
À la question de savoir si, d’un point de vue pratique, les vers de terre se déplacent beaucoup ou s’ils sont plutôt sédentaires, Marcel Bouché répond à partir de ses travaux de marquage.
Il avait mis au point des techniques de marquage pour tenter d’étudier leur durée de vie et leur démographie, mais faute de moyens humains suffisants, il n’a pas pu aller au bout de ces recherches sur le long terme. En revanche, ces marquages lui ont permis d’observer les déplacements.
Les anéciques, qui possèdent des galeries verticales et viennent chercher leur nourriture en surface, restent globalement sur place : leur galerie est leur maison. Certains migrent cependant sur un mètre, un mètre cinquante, ce qui reste modeste.
Mais dans certaines circonstances, notamment lors de pluies violentes de type orageux, un faible pourcentage — 1 à 2 % peut-être — part à l’aventure. C’est ce que l’on retrouve parfois sur les routes, les trottoirs ou les caniveaux après les pluies. Ces individus prennent un risque énorme, même si, note-t-il avec humour, les oiseaux ne sont pas forcément très actifs à ce moment-là.
Migration et colonisation de nouveaux territoires
Pour Marcel Bouché, l’intérêt principal de ces déplacements n’est pas tant le brassage génétique — question sur laquelle il préfère ne pas se prononcer faute de données — que la conquête de nouveaux territoires par l’espèce.
Il donne l’exemple d’une espèce qu’il avait nommée, un peu trop vite, « de la Loire », car il ne la trouvait d’abord que sur les sables alluviaux du bord de Loire. Cette espèce se rencontrait dans une bande très étroite, à la limite entre les dépôts récents du fleuve, sans végétation stable, et la zone végétalisée plus installée.
Plus tard, il s’est aperçu qu’on la retrouvait aussi ailleurs, notamment vers la Haute-Loire, à proximité de la ligne de partage entre Loire et Rhône, puis le long du Rhône. Selon lui, il s’agit d’une espèce colonisatrice, profitant des déplacements liés aux crues et aux alluvions pour tenter d’envahir de nouveaux espaces. Mais dès qu’elle atteint un milieu plus stabilisé, déjà occupé par d’autres vers de terre mieux installés, elle se heurte à la concurrence et ne parvient plus à progresser.
Cela illustre pour lui une règle importante : lorsqu’un ver de terre arrive dans un territoire où d’autres occupent déjà la même place écologique, il ne peut pas s’installer durablement.
Une surproduction normale dans la nature
Marcel Bouché insiste sur le fait que les vers de terre, comme tous les êtres vivants, se reproduisent toujours « trop ». C’est une règle générale du vivant : produire en excès permet d’occuper la place dès qu’elle devient disponible. Si la reproduction était juste ajustée au strict remplacement, l’espèce risquerait de disparaître au moindre aléa.
Il en va de même pour les plantes, qui produisent énormément de graines pour qu’au final très peu d’individus atteignent l’âge adulte.
Durée de vie de certains vers et cas des espèces à reproduction explosive
À propos de la durée de vie, Marcel Bouché explique que les très gros vers du Pays basque vivent évidemment longtemps ; par déduction, il estime qu’on dépasse 20 ans, peut-être beaucoup plus.
À l’inverse, d’autres vers vivent très peu de temps à l’état adulte. Il prend le cas des petits vers de surface, ceux que l’on trouve notamment sous les écorces ou dans les fumiers. Il les a étudiés de près, notamment dans le cadre du traitement des déchets organiques et même des ordures ménagères.
Chez eux, les cocons contiennent plusieurs embryons, souvent cinq ou six, au lieu d’un seul dans la plupart des autres vers de terre. Après l’éclosion, les juvéniles deviennent adultes en environ un mois. Dans des conditions de laboratoire favorables, ils peuvent ensuite produire un cocon tous les deux jours et demi environ. Leur démographie est donc explosive — ou, plus exactement, exponentielle.
Cela présente un intérêt technique : si on les introduit comme inoculum dans un milieu favorable, leur population peut croître très vite.
Reconquête des milieux grâce aux cocons
Cette forte fécondité se traduit aussi par une bonne capacité de reconquête, à condition que les conditions redeviennent favorables.
Marcel Bouché prend l’exemple des bouses de vache. Pour les vers de terre, c’est une manne alimentaire. Les anéciques sur place en profitent, mais surtout les petits vers de surface qui se déplacent activement. Dans ces conditions, la nourriture n’est plus limitante et l’on assiste à une explosion démographique.
Puis vient la sécheresse : la bouse s’épuise, les adultes meurent ou sont mangés par les oiseaux, et il semble ne plus rester aucun ver. Pourtant, à l’automne, la population réapparaît brutalement. La clé est dans les cocons, accumulés dans le sol pendant la phase favorable, restés en attente durant l’été, puis éclosant quand les conditions redeviennent bonnes.
Marcel Bouché raconte qu’il avait d’abord été surpris de cette « résurrection » automnale, avant de comprendre, grâce au lavage de terre et à l’observation des cocons, ce qui se passait réellement.
Il compare cela à certaines plantes annuelles qui disparaissent de la surface mais persistent sous forme de graines en dormance.
Formes de résistance : cocons, quiescence et diapause
Une grande partie de l’entretien porte sur les formes de résistance des vers de terre.
Résistance par les cocons
Chez certaines espèces, notamment des épigés, la principale résistance passe par les cocons. Lorsqu’un épisode de sécheresse arrive, les adultes peuvent disparaître, mais il reste des cocons dans le sol, invisibles au premier regard. Ces cocons assurent la survie de la population et permettent un redémarrage ultérieur.
Quiescence liée au froid
Dans les autres groupes, notamment chez des vers vivant dans le sol, il existe des formes de quiescence. Quand il fait froid, les vers se mettent en boule et attendent. Marcel Bouché souligne un fait qui peut sembler étrange à l’homme : au lieu de descendre en profondeur pour éviter le froid, ils se tiennent parfois juste sous la glace ou sous la neige.
Il a observé cela à la fois en laboratoire et sur le terrain. Lorsqu’il tentait d’anesthésier des vers par le froid au laboratoire, ils ralentissaient mais restaient réactifs. En revanche, au contact direct de glaçons, ils se contractaient vivement. Plus tard, dans la nature, en soulevant des blocs de sol gelé, il a trouvé juste en dessous de nombreux vers de terre dans cet état.
Il explique cela par le fait que, lorsqu’il n’y a plus moyen de manger, le froid n’est pas pour eux un problème au sens où il l’est pour l’être humain. Ils ne sont pas obligés, comme nous, de fonctionner à 37 °C. Leur métabolisme suit celui du milieu. À 0 °C, ou même un peu en dessous, leurs besoins énergétiques deviennent minimes : ils « coupent la machine » et attendent.
Quiescence liée à la sécheresse
L’été, lorsque l’eau manque, les vers de terre se mettent également en boule pour se protéger. Marcel Bouché insiste ici sur le fait que le facteur décisif n’est pas tant la température que l’eau. Le ver de terre est, dit-il, une machine hydraulique. Quand l’eau n’est plus disponible, tout s’arrête.
Il rapproche cette situation de ce qui se passe pour les plantes au point de flétrissement permanent et pour les micro-organismes du sol : à un certain niveau de contrainte hydrique, tout le monde s’arrête. Cela ne veut pas dire que tout meurt, mais que l’activité cesse et que chacun entre dans une forme de résistance.
Diapause réglée par la photopériode
Marcel Bouché évoque ensuite une troisième forme de résistance, plus subtile : la diapause. Celle-ci concerne notamment certains anéciques.
Au printemps, les sols se réchauffent, les vers remontent, les plantes produisent abondamment des déchets végétaux frais, et la nourriture est abondante. Mais vers la fin du mois de mai — il cite, pour la région de Dijon, la date du 28 mai comme repère frappant — les vers cessent brutalement leur activité, même si la température reste convenable.
Cette interruption n’est pas due directement au froid ni à la sécheresse : elle est commandée par la durée du jour, ou plus exactement par la diminution relative de la durée de la nuit. Les vers sentent qu’ils vont entrer dans une période où les nuits seront trop courtes pour qu’ils puissent venir se nourrir en surface sans trop de risques, tandis que la production végétale utilisable pour eux diminue.
La sélection naturelle a donc favorisé, chez ces espèces, une mise en diapause. Cet état est commandé par le cerveau et par des hormones. Le métabolisme diminue fortement : Marcel Bouché indique qu’on peut le mesurer au laboratoire avec un respiromètre, et qu’un ver en diapause respire environ deux fois moins qu’un ver actif.
Il compare cela à un passage en « petite vitesse » : le ver entre dans un mode économique en attendant des conditions plus favorables.
Le sol et ses rythmes propres
Marcel Bouché insiste sur un point fondamental : le sol a ses propres rythmes thermiques, différents de ceux perçus à la surface.
En automne, par exemple, alors que l’on voit les feuilles tomber et les plantes aériennes décliner, le sol reste chaud, parfois jusqu’en profondeur, du fait de son inertie thermique. L’activité biologique souterraine peut donc être très importante à une saison où l’on croit, vu d’en haut, que tout ralentit.
Inversement, au printemps, le sol profond reste longtemps froid alors même que la surface se réchauffe. Les vers de terre suivent ces gradients et utilisent leurs galeries verticales pour se positionner à la température qui leur convient.
Cela explique que leur cycle ne se superpose pas simplement au calendrier apparent de la végétation visible.
Activité biologique, eau et fertilité des sols
Marcel Bouché confirme qu’entre deux parcelles, selon la couverture végétale, la gestion du pâturage, l’érosion subie ou non, et surtout la réserve utile en eau, la durée d’activité des vers de terre peut être très différente.
Dans une parcelle bien couverte, avec de bonnes réserves en eau et sans érosion, les vers restent actifs plus longtemps. Mais il précise aussitôt que cela vaut aussi pour les plantes et les micro-organismes : toute la fertilité du sol est alors prolongée, avec davantage de recyclage de matière organique et un meilleur fonctionnement global.
Il conteste donc l’idée simpliste selon laquelle les vers de terre « s’arrêtent » à telle date fixe : cela dépend des espèces, des groupes écologiques, et surtout des conditions réelles du sol et du milieu.
Conclusion provisoire
Dans cet extrait, Marcel Bouché mêle lecture critique de Darwin, observations de terrain, anecdotes personnelles et réflexions agronomiques plus générales. Il en ressort plusieurs idées fortes :
- les vers de terre transforment profondément la matière organique et participent directement à la formation de l’humus ;
- leurs galeries structurent le sol, facilitent l’aération et la pénétration des racines ;
- ils disposent de perceptions et de comportements plus élaborés qu’on ne l’a longtemps cru ;
- leur activité dépend étroitement des rythmes du sol, de l’eau, de la température, de la photopériode et des ressources alimentaires ;
- ils présentent diverses stratégies de résistance et de recolonisation, qu’il s’agisse des cocons, de la quiescence ou de la diapause ;
- enfin, leur simple présence, et surtout l’observation de leurs galeries actives, constitue déjà un indicateur précieux de l’état biologique d’un sol.
Cette séquence montre aussi le style de Marcel Bouché : précis, enraciné dans l’observation, volontiers critique à l’égard des usages vagues du vocabulaire scientifique, et toujours prêt à ramener le discours aux réalités concrètes du terrain.