Conversation avec Marcel BOUCHE - Des Vers de Terre et des Hommes - 2/7

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Dans ce deuxième volet de Conversation avec Marcel Bouché – Des Vers de Terre et des Hommes, Marcel Bouché raconte comment ses missions à travers la France lui ont permis de constituer une collection unique de vers de terre, avec près de 1 500 points de prélèvement. Grâce aux premiers outils informatiques de l’époque, il a pu coder, cartographier et analyser cette masse de données, révélant la répartition de près de 200 espèces, dont plusieurs nouvelles pour la science. Ces cartes lui permettent de relier biologie et géologie, jusqu’à fonder une approche originale de biopaléogéographie, montrant comment l’histoire des vers de terre éclaire celle des continents et de la Méditerranée. Marcel Bouché explique aussi sa critique de la “myope expertise” et défend une écologie de terrain, globale, attentive aux sols vivants. Enfin, il aborde le rôle concret des vers de terre dans le brassage du sol et le fonctionnement des écosystèmes.

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Résumé
Dans ce deuxième volet de Conversation avec Marcel Bouché – Des Vers de Terre et des Hommes, Marcel Bouché raconte comment ses missions à travers la France lui ont permis de constituer une collection unique de vers de terre, avec près de 1 500 points de prélèvement. Grâce aux premiers outils informatiques de l’époque, il a pu coder, cartographier et analyser cette masse de données, révélant la répartition de près de 200 espèces, dont plusieurs nouvelles pour la science. Ces cartes lui permettent de relier biologie et géologie, jusqu’à fonder une approche originale de biopaléogéographie, montrant comment l’histoire des vers de terre éclaire celle des continents et de la Méditerranée. Marcel Bouché explique aussi sa critique de la “myope expertise” et défend une écologie de terrain, globale, attentive aux sols vivants. Enfin, il aborde le rôle concret des vers de terre dans le brassage du sol et le fonctionnement des écosystèmes.

Conversation avec Marcel BOUCHE – Des Vers de Terre et des Hommes 2/7


Deuxième partie de la conversation avec Marcel BOUCHE sur les vers de terre.

D’abord jardinier, puis chercheur et directeur de recherche, Marcel BOUCHE, spécialiste mondial des vers de terre, a consacré la majeure partie de sa vie à l’étude de ces animaux.


0:10 = La place du ver de terre en France.

35:00 = L’écologie, une science globale.

44:55 = Le comptage et suivi des vers de terre.

1:00:00 = L’alimentation des vers de terre.


Pour commander l’ouvrage ‘Des vers de terre et des Hommes’ de Marcel BOUCHE :

- https://livre.fnac.com/a6731851/Marcel-B-Bouche-Des-vers-de-terre-et-des-hommes



Inventaire des vers de terre de France et premiers outils d’analyse

Marcel Bouché explique qu’il a retrouvé, avec un autre groupe de vers, le même problème que précédemment : en réalité, on connaissait très mal les vers de terre de France.

Grâce à des budgets extérieurs à l’INRA, notamment obtenus dans le cadre du Programme biologique international, il a pu effectuer de nombreuses missions à travers tout le pays. Il raconte qu’il ne se contentait pas d’aller en ligne droite d’un point A à un point B : il faisait volontairement de grands détours, de manière à couvrir le territoire le plus largement possible. Il a ainsi parcouru toute la France et prélevé des vers de terre partout où cela était possible.

Ce travail de terrain lui a permis de constituer des échantillons sur environ 1 500 points de capture. À chaque prélèvement, il notait aussi un minimum d’informations sur le sol, même s’il n’avait pas les moyens financiers de faire de véritables analyses chimiques complètes. Son passé de jardinier lui permettait aussi de reconnaître une partie de la végétation présente sur les lieux ; il décrivait donc les plantes qu’il savait identifier, sans prétendre être botaniste.

Tout cela a abouti à un livre rassemblant ces 1 500 points. Pour chacun, figurait au moins la position géographique. Cette base était d’autant plus importante qu’il découvrait alors très souvent des espèces nouvelles pour la science. Mais il souligne aussi la difficulté du problème : entre 1 500 points de collecte et environ 200 espèces de vers de terre, la masse d’information devenait énorme, impossible à gérer « dans la tête ».

L’arrivée de l’informatique à l’INRA

C’est à ce moment qu’intervient une circonstance favorable. Marcel Bouché évoque Edgar Pisani, ministre de l’Agriculture, qui a supprimé l’ancienne administration des Eaux et Forêts héritée de Colbert. La gestion des forêts est alors passée à l’ONF, tandis qu’un petit noyau de recherche, doté notamment d’un ordinateur, a été versé à l’INRA.

Cet ordinateur, très modeste au regard des standards actuels, fonctionnait avec des cartes perforées. À l’origine, il servait surtout au cubage des bois dans le cadre des adjudications forestières. Deux jeunes informaticiens faisaient tourner ce service. Pour Marcel Bouché, leur rencontre a été décisive.

Jusque-là, il avait surtout gardé un mauvais souvenir d’un contact avec un statisticien, plus soucieux d’exposer de grandes théories que d’aider réellement au traitement des données. Avec ces deux informaticiens, au contraire, il découvre un outil concret permettant enfin d’exploiter ses relevés.

Ils lui expliquent qu’il faut coder les informations sur des feuilles adaptées aux cartes perforées de 80 colonnes. Chaque ligne doit correspondre à une description codée. Les noms latins complets ne peuvent pas être utilisés tels quels : l’ordinateur lit des chiffres, il faut donc tout transformer en codes numériques. Ce codage ne constitue d’ailleurs pas seulement une contrainte technique ; il présente aussi un avantage scientifique, car beaucoup de ses vers de terre ne sont pas encore bien fixés taxonomiquement. Certains sont peut-être des espèces, d’autres des sous-espèces, d’autres encore des formes en cours d’étude. Le codage numérique permet de conserver une grande précision sans figer prématurément les classifications.

Il prépare donc toute cette masse de données, la fait perforer au service de dactylographie de l’INRA à Nancy, puis les informaticiens la traitent. À partir de là, il devient enfin possible de gérer l’ensemble de ses observations.

Premières cartographies automatiques

Parmi les informations enregistrées figuraient notamment les latitudes, longitudes et altitudes des lieux de prélèvement. Cela lui permet de faire produire par l’ordinateur des cartes de répartition.

Les moyens sont rudimentaires. L’imprimante ne peut sortir que des signes, et la mémoire de la machine est très limitée. Il faut parfois interrompre le calcul, changer des éléments du programme, puis relancer l’impression. Malgré cela, il s’agit pour lui d’un progrès inespéré.

Pour représenter les points sur une carte, il met au point un système de conversion géographique très artisanal. Il prend comme référence un point au centre de la France, puis transforme les degrés de latitude et de longitude en distances imprimables. La méthode ne tient pas compte de la rotondité de la Terre ; la France en ressort déformée, avec des « épaules » très larges du côté Bretagne-Strasbourg et une « taille fine » du côté Pays basque-Alpes-Maritimes. Marcel Bouché en est parfaitement conscient et en sourit lui-même.

Pour surmonter cette difficulté, il dessine alors une carte de France volontairement déformée selon le même procédé, avec les fleuves eux aussi déformés, de façon à pouvoir replacer correctement les points. Le résultat ressemble à une sorte de planisphère simplifié adapté à ses besoins.

Grâce à cela, il peut publier des cartes de répartition des espèces de vers de terre en France, ainsi que des statistiques reliant chaque espèce à certaines caractéristiques de sol.

Un ouvrage devenu beaucoup plus vaste que prévu

Marcel Bouché raconte qu’à cette époque, l’INRA avait constaté que ses chercheurs publiaient peu d’ouvrages de synthèse. Pour les encourager, un système de crédits spécifiques avait été mis en place afin de soutenir la rédaction de manuscrits importants.

Quand cette politique est lancée, lui n’en est encore qu’au stade d’un énorme amas de fiches et de documents. Il demande un financement correspondant à un livre d’environ 250 pages. Mais avec la multiplication des cartes et des descriptions, le projet prend une ampleur inattendue. Le manuscrit devient gigantesque, atteignant 1 200, puis 1 500 pages, dactylographiées.

Il dépasse donc largement le budget initialement demandé. Cela l’oblige à faire des choix de présentation, notamment à regrouper plusieurs espèces sur une même carte en les distinguant par des signes différents.

Une découverte biogéographique : l’exemple d’un genre du midi de la France

Au cours de ce travail, il remarque qu’un genre de vers de terre du Midi de la France présente une organisation remarquable. Les différentes espèces ont des aires de répartition distinctes, sans recouvrement, et, mieux encore, elles sont rangées côte à côte selon un ordre qui correspond très bien à l’idée qu’il se faisait de leur évolution.

À partir des caractères morphologiques, il avait déjà construit indépendamment une sorte d’arbre évolutif, tout en restant prudent : il sait bien qu’il s’agit d’une interprétation, d’une « vue de l’esprit ». Mais voici que, sur la carte, les espèces se disposent effectivement dans l’ordre attendu.

Cela l’amène à chercher un lien avec la géologie. Il comprend peu à peu que cette répartition correspond à une ancienne mer, présente dans l’histoire géologique classique, qui s’était peu à peu retirée. Il va alors voir des géologues. La confrontation entre la répartition des vers de terre et l’histoire géologique permet d’estimer l’ancienneté des lignées et de conforter ses hypothèses évolutives.

C’est ainsi qu’il dit avoir fondé une discipline qu’il appelle la « biopaléogéographie » : un croisement entre la paléogéographie des géologues et la biogéographie des organismes, ici les vers de terre.

Le cas de la Corse et la crise messinienne

Cette approche fonctionne très bien pour tout un groupe, sauf pour une sous-espèce présente en Corse. D’après ses caractères, cette forme est très proche de sous-espèces provençales, et surtout elle paraît représenter le stade le plus évolué de la série. Si l’on suit sa logique, elle devrait donc être apparue après les formes continentales, et il faut expliquer comment elle a gagné la Corse.

Quand son livre paraît en 1972, il laisse la question ouverte : il ne comprend pas comment ces vers de terre ont pu atteindre l’île.

La même année, en lisant Scientific American, il tombe sur un article consacré à l’épisode où la Méditerranée s’est asséchée. Il découvre alors la crise messinienne, datée d’environ 6 millions d’années. Le détroit de Gibraltar s’était refermé ; la Méditerranée, ayant un bilan hydrique négatif, s’était en grande partie asséchée pendant environ 300 000 ans. Cela signifie qu’un passage terrestre a existé entre la Provence et la Corse.

L’énigme est alors résolue : les vers de terre ont pu passer « à pied sec ». Comme ils ne traversent pas la mer, il fallait bien un pont terrestre. Lorsque le détroit de Gibraltar s’est rouvert, la Méditerranée s’est de nouveau remplie, isolant à nouveau la Corse.

Marcel Bouché insiste sur ce point : l’histoire des vers de terre, leur répartition actuelle et la géologie se tiennent ensemble.

Formation des biologistes et dialogue avec la géologie

Il souligne qu’en France, la formation des biologistes a longtemps conservé un lien avec la géologie, notamment à cause de la paléontologie. Ce n’est pas le cas partout. Il remarque que certains collègues chinois ou américains, bien qu’excellents spécialistes de vers de terre, ont beaucoup plus de mal à suivre ce type de raisonnement, faute de culture géologique.

Pour lui, cette capacité à relier biologie et géologie permet un véritable « voyage dans le temps ». À partir des seuls vers de terre de France, il estime pouvoir remonter sur des dizaines de millions d’années.

La répartition mondiale des vers de terre et la tectonique des plaques

Marcel Bouché raconte qu’en 1982, pour le centenaire de la mort de Darwin, un colloque est organisé en Angleterre autour du livre de Darwin sur les vers de terre. On lui demande alors de préparer une synthèse sur l’installation des populations de vers de terre à l’échelle de la planète.

Entre-temps, les géologues se sont convertis à la tectonique des plaques. Auparavant, ils raisonnaient dans un cadre fixiste. Il s’appuie notamment sur les travaux de Smith et Briden, qui reconstituent la disposition ancienne des continents. Il rappelle aussi qu’Alfred Wegener avait déjà très bien vu, dès 1917, l’idée de la dérive des continents.

Il évoque à ce sujet le grand spécialiste allemand des vers de terre, Michaelsen, qui avait dû réviser totalement ses conceptions à la lumière de Wegener. Alors qu’il pensait d’abord que les vers de terre étaient issus d’un centre européen, il avait fini par réinterpréter leur répartition mondiale selon la dérive des continents.

Marcel Bouché reprend donc ce travail avec des outils meilleurs. Il constate que la répartition mondiale des grands groupes de vers de terre colle bien avec la reconstitution des anciens continents… sauf en Asie du Sud-Est.

Le principe de réfutabilité et la correction de la géologie par la zoologie

Plutôt que de dissimuler cette difficulté, il choisit de l’exposer clairement. Soit les zoologistes, lui compris, se trompent dans l’interprétation des parentés entre vers de terre ; soit c’est la reconstitution géologique de cette région qui est inexacte.

Il rattache cette manière de raisonner au principe de réfutabilité formulé par Karl Popper en 1934. Pour Marcel Bouché, une interprétation scientifique doit être exposée de telle sorte qu’on puisse, en principe, la contredire. Il regrette d’ailleurs qu’en français on ait souvent mal rendu cette idée.

Son texte paraît en 1983. Puis, en 1985, des travaux géologiques montrent effectivement que l’Asie du Sud-Est n’avait pas été correctement interprétée jusque-là. L’ouverture de nouvelles collaborations scientifiques, notamment avec des chercheurs chinois apportant des données de terrain, conduit à revoir la position de cette région. Selon Marcel Bouché, l’étude des vers de terre avait donc permis ici de corriger la géologie.

Une critique de la « myope expertise »

À partir de ces exemples, Marcel Bouché développe une critique plus générale du fonctionnement scientifique. Il parle de « myope expertise ».

Cette myopie prend d’abord la forme du cloisonnement disciplinaire. Dans un champ, les vers de terre, les plantes, les micro-organismes, le sol, l’eau, les animaux domestiques ou sauvages interagissent tous ensemble. Aucun de ces acteurs ne se pose la question de la discipline scientifique à laquelle il appartient. Pourtant, les chercheurs travaillent souvent dans des secteurs très étroits, sans dialogue suffisant entre spécialités.

La myopie existe aussi, selon lui, dans la manière de travailler : trop de laboratoire, pas assez de terrain. Lui affirme que regarder d’abord ce qui se passe dans les champs est prioritaire. Le laboratoire peut ensuite servir, mais il doit venir en appui, non se substituer au réel.

Il estime que ses travaux relèvent pleinement de l’écologie, entendue comme science globale des relations entre les organismes et leur milieu. Une population, prise isolément, n’a guère de sens si l’on ne sait pas ce qui la régule, ni surtout ce qu’elle fait effectivement dans l’écosystème.

Du classement des espèces à leur fonction dans les écosystèmes

Il rappelle enfin que, dans le cadre du Programme biologique international, l’enjeu n’était pas seulement de raconter l’histoire évolutive des vers de terre ni de leur attribuer des noms latins. La question de fond était : quel est leur rôle dans le fonctionnement des écosystèmes ?

Dans son cas, le terrain principal d’étude est la prairie permanente. Pour comprendre la contribution des vers de terre, il ne suffit pas de les identifier ; il faut aussi mesurer leur abondance réelle et leur activité.

C’est ce qui l’amène à critiquer les méthodes classiques de comptage, jugées très insuffisantes. Prendre une bêche, extraire un peu de terre et compter les vers trouvés ne donne pas une image fidèle, car certains vers descendent jusqu’à 1,50 mètre de profondeur. Une bêche ne permet pas d’accéder à cette fraction importante de la population.

La suite de l’entretien s’oriente alors vers la mise au point de méthodes permettant d’estimer plus sérieusement la biomasse, l’activité et le rôle fonctionnel des vers de terre dans les sols.