Conversation avec Marcel BOUCHE - Des Vers de Terre et des Hommes - 7/7

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Dans ce dernier entretien, Marcel Bouché revient sur l’étonnante parenté entre poissons et vers de terre : par leur physiologie, notamment l’excrétion d’ammoniac, les vers restent des animaux d’origine aquatique, de véritables « poissons du sol ». Il explique ensuite leur rôle central en agronomie : en brassant matières organiques et minérales dans leur tube digestif, ils fabriquent des turricules qui deviennent, grâce aux bactéries, des grumeaux stables. Cette structure grumeleuse favorise la porosité, l’alimentation des plantes, l’infiltration de l’eau et limite fortement ruissellement, érosion et inondations. Marcel Bouché critique une agronomie trop focalisée sur la production et pas assez sur les conséquences des pratiques comme le labour, les pesticides ou la destruction de la vie du sol. Il plaide pour une véritable approche écologique des sols, fondée sur l’observation, la complexité du vivant et le rôle décisif des vers de terre dans la fertilité durable.

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Résumé
Dans ce dernier entretien, Marcel Bouché revient sur l’étonnante parenté entre poissons et vers de terre : par leur physiologie, notamment l’excrétion d’ammoniac, les vers restent des animaux d’origine aquatique, de véritables « poissons du sol ». Il explique ensuite leur rôle central en agronomie : en brassant matières organiques et minérales dans leur tube digestif, ils fabriquent des turricules qui deviennent, grâce aux bactéries, des grumeaux stables. Cette structure grumeleuse favorise la porosité, l’alimentation des plantes, l’infiltration de l’eau et limite fortement ruissellement, érosion et inondations. Marcel Bouché critique une agronomie trop focalisée sur la production et pas assez sur les conséquences des pratiques comme le labour, les pesticides ou la destruction de la vie du sol. Il plaide pour une véritable approche écologique des sols, fondée sur l’observation, la complexité du vivant et le rôle décisif des vers de terre dans la fertilité durable.

Conversation avec Marcel BOUCHE – Des Vers de Terre et des Hommes 7/7

Septième partie de la conversation avec Marcel BOUCHE sur les vers de terre.

D’abord jardinier, puis chercheur et directeur de recherche, Marcel BOUCHE, spécialiste mondial des vers de terre, a consacré la majeure partie de sa vie à l’étude de ces animaux.


0:10 = Des animaux aquatiques.

4:50 = Digestion des vers de terre.

19:00 = Pas de truffes sans ver de terre.

35:00 = Vers une agriculture durable ?

45:00 = Gaz à effet de serre.

55:15 = Emotion dans le travail.

1:00:05 = Fonctionnement hydraulique du ver de terre.

1:05:30 = Proportion entre végétation et ver de terre.


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Des poissons du sol

En revenant aux poissons et aux vers, Marcel Bouché propose une image simple : du point de vue de certains aspects de leur physiologie, les vers de terre sont en quelque sorte des « poissons du sol ».

Il précise que cette comparaison n’est pas une simple formule : les vers de terre restent, par leur fonctionnement, des animaux d’origine aquatique. Il rappelle qu’ils vivent dans des conditions très humides et donne un exemple tiré de leur métabolisme azoté. Contrairement à l’être humain, qui produit de l’urée parce qu’il vit en milieu sec, les vers de terre produisent de l’ammoniac. Or, l’ammoniac est, pour un organisme, une forme très avantageuse d’excrétion azotée en milieu humide. Les poissons font de même : ils ne produisent pas d’urée, et les vers de terre non plus.

De ce point de vue, il faut comprendre que les vers de terre ont conservé une régulation physiologique d’animaux aquatiques, même s’ils vivent aujourd’hui dans le sol. Marcel Bouché replace cela dans une échelle de temps de plusieurs centaines de millions d’années. Il répond ainsi à l’idée évoquée sur l’appétence des poissons pour les vers : il ne s’agit pas d’un souvenir lié au pêcheur ou à la pêche à la ligne, mais d’une relation alimentaire beaucoup plus ancienne. Les poissons ont toujours eu de l’appétence pour les vers, y compris pour les vers marins.

Il évoque à ce sujet les vers marins, qui peuvent eux aussi développer des moyens de défense. Il donne l’exemple d’un ver observé en Guadeloupe, très beau, lumineux, courant sur les rochers, et que son fils avait attrapé. Le résultat fut spectaculaire : ce ver marin, localement surnommé « le vingt-quatre heures », possède des soies ou épines urticantes. Les poissons n’y touchent pas non plus. Les couleurs vives et l’aspect remarquable signalent ici une défense efficace.

Le tube digestif des vers de terre et la formation des grumeaux

Marcel Bouché revient ensuite à ce qui lui paraît essentiel pour l’agriculture : le rôle du tube digestif des vers de terre dans la fabrication du sol fertile.

Les vers de terre s’alimentent de feuilles mortes, de terre et de matière organique du sol. Ils ont aussi une stratégie particulière : ils ingèrent à nouveau certaines de leurs propres déjections après qu’elles ont subi une maturation microbienne suffisante. Il parle ici de coprophagie, en précisant que cette réingestion n’a lieu que lorsque la matière est devenue de nouveau nutritive et digestible grâce au travail des micro-organismes.

Les vers de terre produisent donc des déjections, de petites crottes allongées, de quelques millimètres de diamètre et de moins d’un centimètre de long. Une petite partie apparaît sous forme de turricules à la surface du sol, comme l’avait observé Darwin. Mais la plus grande partie de ces déjections est produite dans le sol.

Dans les prairies permanentes, cela concerne surtout la couche comprise entre 0 et 5 ou 6 cm de profondeur. Cette zone correspond à ce que les pédologues appellent une structure grumeleuse. C’est une zone très poreuse, pleine de petits agrégats, dans laquelle il devient même difficile de mesurer les galeries tellement tout y est mélangé et troué. Marcel Bouché insiste sur un point : les vers de terre forment les grumeaux, mais ils ne les stabilisent pas eux-mêmes.

Le rôle décisif des bactéries

Pour comprendre la stabilisation des grumeaux, Marcel Bouché repart du tube digestif des vers de terre et décrit ce que montre le microscope électronique.

Au début du tube digestif, on observe des micro-organismes, notamment des bactéries, qui disparaissent en grande partie sous l’effet de la digestion. Mais plus loin dans l’intestin, on voit apparaître des colonies bactériennes. Les bactéries se développent à nouveau et forment des paquets noyés dans un mucus. Ce mucus est constitué notamment de polysaccharides, c’est-à-dire de substances ayant des propriétés de « glu ».

Une fois la déjection déposée, le processus continue. Marcel Bouché l’explique à partir d’expériences de respirométrie : lorsqu’on place des crottes de vers de terre sous cloche, leur respiration augmente fortement pendant plusieurs jours avant de décroître. Cela traduit une activité microbienne très intense.

Pourquoi cette explosion d’activité ? Parce que le transit intestinal du ver de terre a produit un brassage considérable. Le contenu organique et minéral a été mélangé, les micro-organismes ont été déplacés, redistribués, mis en contact avec de nouvelles ressources alimentaires. Pour eux, c’est comme un voyage immense à leur échelle. Une fois dispersés sur des substrats nutritifs, ils se mettent à se développer rapidement, à se reproduire et à produire leurs polysaccharides.

C’est cette activité bactérienne qui stabilise les grumeaux. Marcel Bouché insiste : la stabilité structurale du sol est d’origine microbienne. Si l’on prend une déjection fraîchement émise par le ver de terre et qu’on la met dans l’eau, elle ne tient pas. Si l’on attend trois, quatre ou cinq jours, elle devient un petit caillou très solide.

De la déjection au sol fertile

L’histoire ne s’arrête pas là. Les bactéries poursuivent la digestion que le ver de terre n’a faite que partiellement. En attaquant la matière organique, elles libèrent des éléments biogènes : azote, phosphore, potassium. Ces éléments deviennent alors disponibles pour les plantes.

Les racines se dirigent vers ces ressources. Des radicelles et des poils absorbants enveloppent les grumeaux. Dans la couche superficielle des prairies, cela forme ce que l’on appelle parfois un mat racinaire : un entrelacement très dense de racines.

Marcel Bouché souligne que l’observation peut ici conduire à une interprétation fausse. Quand on arrache une plante dans une prairie ou dans un sol biologiquement actif, on voit souvent beaucoup de grumeaux accrochés à ses racines. Certains en concluent que ce sont les racines qui fabriquent les grumeaux. Or, selon lui, cette conclusion est erronée. Les vers de terre ont d’abord moulé les agrégats, les micro-organismes les ont ensuite stabilisés, et les racines ne font que les exploiter pour se nourrir.

Il résume ainsi la succession des actions :

  • les vers de terre moulent les grumeaux ;
  • les micro-organismes, surtout les bactéries, les stabilisent ;
  • les plantes viennent ensuite y puiser leur nourriture.

C’est cela, pour lui, le fonctionnement d’un sol fertile. Il insiste sur l’impossibilité de dissocier ces acteurs : vers de terre, micro-organismes et plantes fonctionnent ensemble. Il critique à ce sujet les spécialisations trop étroites qui conduisent à attribuer aux seuls vers de terre la stabilité structurale, alors qu’ils ne font que fabriquer la « brique », sans produire eux-mêmes le « ciment ».

À propos des mycorhizes et des champignons

Interrogé sur le rôle des champignons et des mycorhizes, Marcel Bouché répond avec prudence. Il dit ne pas avoir de connaissances suffisamment assurées pour en parler dans ce contexte précis. Il ne nie pas leur importance possible, mais rappelle qu’il préfère s’en tenir à ce qu’il sait.

Il insiste sur le fait que, dans ce qu’il a observé et étudié ici, ce sont surtout les bactéries qui interviennent dans la stabilisation des grumeaux.

Il évoque toutefois un cas particulier qu’il connaît mieux : celui de la truffe. Dans ce domaine, il cite des travaux réalisés à Nancy ainsi que l’expérience de terrain d’Hervé Covès. Selon ces observations, la truffe trouve dans les grumeaux de vers de terre des conditions favorables à son développement. Il affirme même qu’on ne fera pas de trufficulture sans quantités suffisantes de vers de terre anéciques.

Il raconte à ce sujet une anecdote tirée de ses prospections de terrain. Alors qu’il prélevait des vers de terre sous de beaux chênes verts, il fut pris à partie par un homme qui le soupçonnait de voler des truffes. Il avait en fait installé son matériel en plein sur une zone truffière sans le savoir. Il dut montrer les sacs de terre et de vers de terre dans sa camionnette pour calmer son interlocuteur.

Sur le fond, Marcel Bouché retient que les relations entre truffes et vers de terre sont étroites. Les vers de terre consomment aussi les champignons, mais cela ne signifie pas forcément qu’ils leur soient défavorables. Dans le cas des truffes ratées ou oubliées, ils peuvent même contribuer à la dissémination des spores et à la réinoculation du milieu.

Structure grumeleuse, infiltration de l’eau et hydraulique du sol

Marcel Bouché revient ensuite à la structure du sol et à son rôle hydraulique. Lorsque le sol présente, en surface, 7 à 8 cm de structure grumeleuse stable, l’eau de pluie peut circuler entre les grumeaux. L’air y circule également. Les racines peuvent s’y développer. Puis l’eau passe dans les galeries des vers de terre, notamment celles des anéciques, et s’infiltre vers le bas.

Il insiste sur la rapidité de ce transfert vertical. Les galeries jouent le rôle de véritables autoroutes pour l’eau. Cette capacité d’infiltration a été mesurée et elle est proportionnelle à la biomasse des vers anéciques. Il cite des valeurs considérables, de l’ordre de 160 mm d’eau par heure pour une biomasse d’une tonne d’anéciques, et bien davantage si la biomasse augmente.

Dans ce cas, l’eau ne ruisselle pas en surface : elle pénètre dans le sol, rejoint éventuellement des écoulements souterrains, ou bien s’arrête au-dessus d’une nappe si celle-ci est proche. Les vers de terre eux-mêmes ne descendent pas dans les zones privées d’oxygène.

Érosion des sols agricoles

Dans un sol agricole dégradé, au contraire, les grumeaux stables ont disparu. Le sol devient pulvérulent, se délite, et n’absorbe plus l’eau correctement. Si le terrain est en pente, l’eau ruisselle et entraîne la terre arable. C’est l’érosion hydrique.

Marcel Bouché précise que cette érosion est renforcée par les travaux aratoires. Travailler le sol, c’est toujours, d’une manière ou d’une autre, déplacer de la terre. Même sans parler du labour profond, le simple fait de soulever de la terre et de la laisser retomber plus bas sur une pente provoque une érosion mécanique, dite érosion aratoire.

Pour lui, la destruction des sols résulte donc de plusieurs causes combinées :

  • disparition des vers de terre ;
  • perte de la structure grumeleuse stable ;
  • ruissellement de surface ;
  • travaux aratoires ;
  • effets des pesticides et déséquilibres biologiques.

Il insiste sur le fait que les vers de terre sont de grands régulateurs de l’érosion, et par conséquent aussi des inondations.

Les vers de terre comme prévention des inondations

Marcel Bouché prend un exemple en [[climat méditerranéen]]. Il rappelle que dans ces régions, les orages peuvent être extrêmement violents. Or, dans certaines parcelles de garrigue étudiées pendant seize ans par des chercheurs du CNRS, des rigoles avaient été installées en bas de pente pour mesurer le ruissellement. Malgré des épisodes pluvieux très intenses, elles ne recueillaient pratiquement pas d’eau de ruissellement : seulement celle qui tombait directement dedans.

Lorsqu’il a vu ces parcelles, Marcel Bouché a immédiatement remarqué qu’elles étaient couvertes de turricules de vers de terre. Pour lui, l’explication était simple : toute l’eau des orages était absorbée par le sol et s’infiltrait, notamment parce que ces sols étaient structurés biologiquement et connectés à des écoulements karstiques.

Il oppose cette situation à celle des vignes voisines, fortement traitées aux pesticides et travaillées, où l’eau ruisselait vers le fleuve avec des effets dramatiques.

Il apporte toutefois une nuance : dans certains événements extrêmes, comme une grande inondation de Nîmes, même des sols bien fonctionnels n’auraient pas tout empêché. Une partie de l’eau s’est alors infiltrée puis a resurgi en source au milieu de la ville. Les vers de terre n’auraient donc pas supprimé totalement le phénomène, mais ils auraient au moins pu en réduire l’ampleur.

Il en conclut qu’en matière de prévention des inondations, il ne suffit pas de raisonner en hydraulique pure : il faut aussi regarder ce qui se passe dans les champs et dans les bassins versants.

Critique de la spécialisation et de la « myopie experte »

Tout au long de cet échange, Marcel Bouché critique ce qu’il appelle la « myopie experte ». Selon lui, beaucoup de spécialistes ne voient qu’une partie du réel et tirent de cette vision partielle des conclusions abusives.

Il donne plusieurs exemples :

  • certains attribuent aux racines la fabrication des grumeaux parce qu’ils les voient accrochés aux racines ;
  • d’autres attribuent aux vers de terre la stabilité structurale alors que celle-ci est microbienne ;
  • les hydrauliciens ne regardent pas assez le fonctionnement biologique des sols ;
  • les agronomes se concentrent sur la production sans étudier les conséquences de leurs actes.

Cette critique débouche sur une conception beaucoup plus large de l’agronomie : pour comprendre un sol, il faut articuler les vers de terre, les micro-organismes, les racines, la structure, l’eau, les pratiques agricoles et les paysages.

Les énigmes de l’agriculture durable : une affaire d’observation

À la question de savoir s’il reste beaucoup d’énigmes à résoudre pour parvenir à une agriculture durable, Marcel Bouché répond en contestant d’abord le mot « énigme ». Pour lui, le problème n’est pas tant qu’on serait face à des mystères insolubles, mais plutôt qu’on refuse de regarder.

Il définit l’agronomie comme l’art de produire du végétal, de l’animal ou du forestier au moyen de techniques. Mais il reproche à l’agronomie dominante de ne pas évaluer les conséquences de ses pratiques dans les champs. On cherche des résultats de production sans observer les effets annexes : devenir des sols, fonctionnement biologique, rôle des racines, impact des pratiques.

Il cite plusieurs exemples d’actes agronomiques rarement évalués pour eux-mêmes :

  • la charge animale dans une prairie ;
  • l’emploi de pesticides ;
  • le travail du sol.

Pour lui, il ne s’agit pas d’une vraie science lorsqu’on agit sans observer systématiquement les conséquences.

Il revient alors sur ce qu’il considère comme la démarche scientifique élémentaire :

  • observer la réalité, sans commencer par l’interpréter ;
  • décrire comment cette observation est faite ;
  • interpréter ensuite de manière discutable et critiquable ;
  • employer un vocabulaire précis.

Selon lui, tant qu’on ne pratiquera pas cette démarche dans les champs, on récoltera les problèmes que l’on a semés.

Agriculture intensive, carbone des sols et climat

Dans la dernière partie de l’entretien, Marcel Bouché aborde la question du climat et du carbone.

Il reconnaît le sérieux du travail des climatologues et des glaciologues sur l’atmosphère, les gaz à effet de serre et les évolutions de température. Il rappelle que le dioxyde de carbone et le méthane ont un effet de serre réel, et que les activités humaines contribuent probablement à en augmenter les concentrations.

Mais il critique le fait que ces approches ne prennent pas assez en compte les régulations écologiques et écosystémiques. Il estime que l’on parle de l’atmosphère sans assez parler des plantes, des sols et des processus biologiques susceptibles d’absorber, transformer ou réguler ces gaz.

À ses yeux, l’agriculture intensive a brûlé une grande partie du carbone des sols. On parle de réaugmenter la matière organique, par exemple avec les « 4 pour 1000 », mais on reste selon lui très incapable d’agir rigoureusement tant qu’on comprend mal le fonctionnement réel des sols.

Il admet qu’en redonnant de la vie à des sols appauvris, on restockera du carbone. Cela lui paraît aller dans le bon sens. Mais il regrette l’absence de mesures écologiques sérieuses pour le quantifier proprement. Il insiste à nouveau sur l’ignorance dans laquelle on reste concernant les racines et le fonctionnement intégré du sol.

Une critique sévère des institutions agronomiques

Marcel Bouché tient enfin un propos très critique sur les institutions de recherche agronomique. Selon lui, les vers de terre révèlent les désastres de certaines pratiques agronomiques, ce qui les rend dérangeants. Il affirme qu’on a fait en sorte que ses travaux n’aient pas de véritable succession en France.

Il raconte aussi avoir été « placardisé » à l’INRA, selon ses propres termes, parce qu’il refusait d’entrer dans ce qu’il considérait comme une escroquerie intellectuelle et financière. Il précise toutefois que cela ne l’a pas empêché de travailler autrement, notamment sur la gestion des connaissances en écologie.

Interrogé sur une éventuelle succession, il répond qu’il a formé des personnes, notamment jusqu’en Chine, mais qu’en France il n’y a pas, selon lui, de véritable relève dans cette écologie-là, justement parce qu’elle dérange.

Le fonctionnement hydraulique du ver de terre

Avant de conclure, Marcel Bouché décrit brièvement le fonctionnement mécanique du ver de terre lui-même.

Le ver de terre est un animal hydropneumatique. Son corps est segmenté, chaque segment pouvant être vu comme une petite poche de liquide. Entre les segments, des cloisons et des systèmes musculaires permettent de faire circuler l’eau interne, de contracter certaines parties et d’en allonger d’autres.

Cette organisation permet au ver de terre de transmettre de la force dans son corps et d’exercer une puissance de travail étonnante. Lorsqu’il rencontre un obstacle dans une galerie, il peut concentrer sa poussée vers l’avant et écarter la matière du sol. Marcel Bouché insiste sur la force considérable de ces animaux, pourtant souvent jugés « inférieurs ».

Il rappelle que ce type de système est très ancien dans l’histoire du vivant et qu’il était déjà présent chez des formes marines très anciennes.

Quelques souvenirs de terrain

En fin d’échange, Marcel Bouché évoque ses années de prospection. Il a parcouru la France en camionnette, d’abord avec une estafette, puis avec un Peugeot J7, souvent en solitaire, dormant parfois dans le véhicule pour économiser. Pour la Corse, des collègues lui avaient prêté une 2 CV.

Il souligne combien la lecture de la végétation l’aidait dans ses recherches. En tant que zoologiste très attentif aux plantes, il observait les types de végétation pour comprendre la gestion des paysages par l’homme, la nature des roches et des sols. Cette attention au terrain, à la fois botanique et zoologique, était au cœur de sa manière de travailler.

Idée générale de cet entretien

Dans cet échange, Marcel Bouché développe une idée centrale : le sol fertile est le produit d’un travail conjoint des vers de terre, des micro-organismes, des racines et de l’eau. Les vers de terre y jouent un rôle fondamental de brassage, de moulage des grumeaux, de création de galeries et de régulation hydraulique. Mais ils ne peuvent être compris isolément.

À travers eux, c’est une critique plus générale de l’agriculture moderne qu’il formule : une agriculture qui a trop souvent cherché la production immédiate sans observer les conséquences de ses actes sur le fonctionnement réel des sols.