Semis direct en Camargue
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webinaire organisé par l'association, avec pour sujet la conservation des sols en camargue dans le cadre du projet « AC-Riz Camargue » par le Cirad et le Centre français du riz entre 2020 et 2022.
La transition vers l’agriculture de conservation en Camargue a permis de réduire les phytosanitaires, d’augmenter le chiffre d’affaires et de doubler la rentabilité :
- 🌱 Réduction des phytosanitaires : Utilisation d’insecticides et d’herbicides diminuée.
- 📈 Augmentation du chiffre d’affaires : Passé de 100 000 € à 120 000 €.
- 💰 Rentabilité doublée : Amélioration significative de la rentabilité de l’exploitation.
- 🌾 Amélioration des pratiques : Diminution des doses de produits phytopharmaceutiques.
- 🐛 Activité biologique : Favorisation de la présence de vers de terre dans le sol.
- ⏳ Augmentation du temps de travail : Plus de productivité sur l’exploitation.
- 🔍 Pistes d’amélioration : Exploration de nouvelles diversifications pour optimiser les résultats.
Points clés
- 🌍 Transition écologique : La réduction des phytosanitaires est essentielle pour une agriculture durable et respecte les normes environnementales en vigueur.
- 💼 Impact économique positif : L’augmentation du chiffre d’affaires et la double rentabilité témoignent d’un modèle économique viable en agriculture de conservation.
- 🌿 Pratiques agricoles innovantes : La diminution des intrants et l’amélioration des rotations culturales montrent que l’innovation est clé pour réussir cette transition.
- 📊 Gestion optimisée : L’amélioration des indices de fréquence de traitements (IFT) permet une meilleure gestion des ressources tout en respectant les exigences gouvernementales.
- 🌱 Biodiversité du sol : La présence accrue de vers de terre indique une meilleure santé du sol, cruciale pour la durabilité à long terme.
- 🔄 Diversification nécessaire : Bien que des résultats positifs aient été atteints, il est important d’explorer de nouvelles pistes pour continuer à améliorer les performances.
- 🤝 Collaboration en équipe : Le succès de Xavier et de son équipe souligne l’importance du travail collaboratif dans la mise en œuvre de pratiques agricoles durables.
Introduction
Cette visioconférence du Centre national d’agroécologie, diffusée en direct sur YouTube, est consacrée à un sujet encore peu traité en France : la conservation des sols en Camargue, et plus précisément son application en riziculture.
Trois intervenants présentent un projet mené entre 2020 et 2022 :
- Stéphane Boulakia, agronome au Cirad ;
- Xavier Jourdan, agriculteur camarguais ayant accueilli le projet sur son exploitation ;
- Albin Puceat, alors en fin d’études d’ingénieur agronome à l’Isara, en alternance avec le Cirad et le Centre français du riz.
L’objectif de la présentation est de partager les principaux résultats d’un projet de recherche-développement portant sur la reconception de systèmes de culture en Camargue, en s’appuyant sur les principes de l’agriculture de conservation des sols.
Présentation des intervenants
Albin Puceat
Albin Puceat explique qu’au moment du projet, il travaillait en Camargue dans le cadre de son alternance de fin d’études d’ingénieur agronome à l’Isara. Cette alternance était réalisée avec le Cirad et le Centre français du riz, ce qui l’a amené à collaborer avec Stéphane Boulakia et Xavier Jourdan.
À l’issue de cette expérience, il a rejoint l’association Pour une agriculture du vivant, une structure qui cherche à améliorer la rémunération des agriculteurs engagés dans des démarches agroécologiques.
Stéphane Boulakia
Stéphane Boulakia se présente comme agronome au Cirad. Il précise qu’il travaille habituellement dans les zones tropicales. Le projet présenté est né en 2020, à son retour des tropiques, avec l’idée de continuer à faire de l’agronomie de terrain, de garder un lien concret avec les cultures, et de transférer en Camargue certains acquis issus de travaux menés en riziculture tropicale.
Xavier Jourdan
Xavier Jourdan est l’agriculteur qui a accueilli le projet sur son exploitation. Il indique avoir été convaincu que cette démarche pouvait améliorer l’état des sols et le fonctionnement global de son système de culture.
Cadre du projet
Le projet a été financé par la Région Sud, sur des crédits européens, et conduit entre 2020 et 2022.
Les principaux partenaires étaient :
- le Cirad ;
- le Centre français du riz ;
- l’Isara.
Stéphane Boulakia précise que la durée du projet est restée courte : deux campagnes et demie seulement. Il insiste donc sur le fait que les résultats présentés concernent des systèmes encore en transition, qui peuvent encore être largement améliorés.
La présentation est organisée en plusieurs parties :
- le contexte camarguais ;
- la conception et le développement des systèmes ;
- une comparaison multicritère entre système conventionnel et système en agriculture de conservation, présentée par Albin Puceat ;
- enfin, des conclusions et perspectives.
Le contexte camarguais
Une région deltaïque contrainte par l’eau et le sel
La Camargue est rappelée comme une région deltaïque située dans le delta du Rhône. Elle est structurée en trois grandes sous-régions, pour un total d’environ 160 000 hectares. Il ne s’agit pas de 160 000 hectares cultivés, car une part importante du territoire, notamment dans la zone centrale, est occupée par des espaces naturels, des zones humides et des surfaces en eau.
Un point important du raisonnement agronomique repose sur la distinction entre :
- les zones les plus élevées, correspondant aux anciens bourrelets de berge et aux secteurs les moins soumis au sel ;
- les zones plus basses, dépressionnaires, plus vulnérables à la salinité.
Les intervenants parlent ainsi d’un gradient entre haute Camargue et basse Camargue. Ce gradient est globalement nord-sud, mais il suit aussi la morphologie ancienne des paysages.
Le travail présenté porte surtout sur la haute Camargue.
Le climat
Le climat camarguais est présenté comme un climat méditerranéen :
- chaud ;
- relativement peu arrosé, avec environ 570 mm de pluie par an ;
- très venté, en particulier sous l’effet du mistral.
La Méditerranée est décrite comme un hot spot du changement climatique. Stéphane Boulakia rappelle que les températures y augmentent plus vite qu’ailleurs. Dans un scénario global à +1,5 °C en 2040, la Méditerranée serait plutôt à +2,2 °C. Le réchauffement de l’eau accentue déjà certains phénomènes, notamment les épisodes méditerranéens ou cévenols.
Le système hydraulique camarguais
L’île de Camargue, au sens de la partie centrale comprise entre le Grand Rhône et le Petit Rhône, est divisée en sept grands bassins d’assainissement. Il s’agit de mailles hydrauliques avec :
- des pompages dans le Rhône et le Petit Rhône ;
- des réseaux de drainage ;
- des exutoires vers le Rhône, le Petit Rhône ou l’étang du Vaccarès.
Les ordres de grandeur donnés sont les suivants :
- environ 400 millions de m³ pompés dans le Rhône ;
- environ 200 millions de m³ restitués.
Ce système hydraulique est aujourd’hui fragilisé par plusieurs phénomènes :
- la diminution tendancielle des débits du Rhône ;
- la remontée d’eaux marines dans le fleuve, favorisée en été ;
- l’effet du mistral, qui chasse les eaux douces de surface et favorise, par compensation, la remontée d’eau salée par le fond.
Comme les prises d’eau sont situées dans le fond du lit du fleuve, elles peuvent conduire à pomper des eaux plus salées qu’auparavant.
À cela s’ajoutent des remontées salines par les nappes, qui contribuent elles aussi à la salinisation des sols.
La riziculture camarguaise
Évolution des surfaces et des rendements
Deux évolutions sont mises en avant :
- les surfaces en riz ;
- les rendements.
Après-guerre, les surfaces ont atteint un maximum dans les années 1960, autour de 35 000 hectares, correspondant probablement à une quasi-saturation des rizières. Elles ont ensuite connu un effondrement, puis une relance dans les années 1980, avant de repartir dans une lente érosion, avec de fortes oscillations interannuelles.
Côté rendements, une tendance générale à la stagnation, voire à la baisse, est évoquée, même si certaines fluctuations passées invitent à rester prudent sur l’interprétation des dernières années. Pour les intervenants, ces signaux restent néanmoins préoccupants.
Une typologie simplifiée des systèmes d’exploitation
La typologie présentée est volontairement très simplifiée.
En haute Camargue, c’est-à-dire au-dessus d’environ 2 m d’altitude et sous pression saline modérée, on trouve surtout des systèmes de grandes cultures, avec parfois du maraîchage de plein champ et des interactions avec l’élevage.
En basse Camargue, les marges de manœuvre sont beaucoup plus limitées. Les intervenants expliquent qu’ils ont tenté d’y travailler, mais qu’ils s’y sont « cassé les dents ». Dans ces zones plus hydromorphes et plus salées, les systèmes tendent vers la monoculture de riz.
Le projet visait initialement à travailler sur les deux agroécosystèmes, haute et basse Camargue, mais les avancées les plus solides concernent finalement la haute Camargue.
Les principaux problèmes agronomiques identifiés
Le diagnostic dressé en début de projet met en avant plusieurs difficultés majeures.
Compaction et hydromorphie
Les sols présentent de forts niveaux de compaction et d’hydromorphie. Des profils avec des mottes importantes et des enracinements très limités ont été observés. Stéphane Boulakia raconte qu’au début du projet, une tentative de décompaction avec un outil à dents Michelin tiré par 200 chevaux a conduit à casser les dents de l’outil, ce qui illustre bien l’intensité de la compaction.
Faible diversification et forte pression d’adventices
Les rotations sont peu diversifiées. La pression adventice est forte, notamment avec :
- les panics ;
- les échinochloas ;
- les cypéracées.
Cette situation entraîne une hausse des coûts de désherbage, dans un contexte où les solutions phytosanitaires disponibles se réduisent.
Risques climatiques croissants
Les successions entre riz et blé dur sont très tendues au niveau du calendrier :
- récoltes tardives ;
- travail du sol ;
- implantation des blés dans des conditions souvent humides.
Les semis d’automne sont de plus en plus exposés aux aléas climatiques, avec parfois des inondations après semis de blé, conduisant à la destruction des peuplements et à des ressemis tardifs en hiver.
Coûts de mécanisation élevés et fragilisation économique
Les systèmes conventionnels reposent sur un travail du sol important, générant des charges de mécanisation élevées. Cette hausse des charges s’accompagne d’une érosion des performances économiques, dans un contexte de baisse progressive des aides.
Face à cela, certains agriculteurs de haute Camargue se tournent vers le maraîchage ou la location de terres pour du maraîchage, mais les intervenants estiment que cette voie a ses limites, notamment en termes de marché.
Les objectifs de la reconception des systèmes
Le projet vise à répondre de manière systémique à plusieurs enjeux simultanés :
- restaurer la structure des sols ;
- réduire la vulnérabilité climatique ;
- mieux gérer l’eau ;
- limiter la salinisation ;
- sortir des impasses adventices ;
- réduire les charges de mécanisation ;
- rétablir la performance économique.
Une question importante, notamment pour les zones basses, est posée : les changements de systèmes de culture peuvent-ils constituer un levier de maîtrise de la salinité des sols ?
Les références mobilisées pour concevoir les systèmes
Les intervenants expliquent qu’ils ne sont pas partis de zéro.
Les acquis du Cirad en riziculture tropicale
Le projet s’appuie sur une longue expérience du Cirad en riziculture tropicale, aussi bien en riziculture pluviale qu’en riziculture irriguée ou inondée.
Des exemples sont évoqués :
- semis direct sur couverture végétale au Cambodge ;
- semis direct de riz sur couverture vivante d’Arachis pintoi au Brésil, dès les années 1990, avec Lucien Séguy ;
- systèmes avec Brachiaria et Cajanus au Laos ;
- implantation de couverts en fin de cycle du riz dans des systèmes inondés au Cambodge ;
- semis de riz à la volée dans une couverture roulée de crotalaire en Colombie.
Ces expériences ont montré qu’il était possible de faire pousser du riz dans des systèmes très différents de la riziculture conventionnelle sur sol travaillé et sous lame d’eau permanente.
Des innovations déjà présentes en Camargue
Les intervenants insistent aussi sur le fait que la Camargue n’était pas un désert d’innovation.
Avant le projet, plusieurs pratiques existaient déjà chez certains agriculteurs :
- des couverts végétaux adaptés au contexte camarguais ;
- des semis à la volée de trèfle en fin de rizière ;
- l’usage du colza comme culture de transition pour sortir des successions riz-blé ;
- le blé dur sur luzerne vivante, déjà pratiqué localement par certains agriculteurs engagés dans une démarche d’agriculture de conservation, notamment Alain Coudurier et Sandrine Gallon.
Le projet a donc consisté à remobiliser et agencer ces briques déjà présentes, en y ajoutant une cohérence d’ensemble.
Le cadre conceptuel de l’agriculture de conservation en riziculture
Stéphane Boulakia présente le principe général de la démarche.
Dans les systèmes conventionnels, les sols de rizière fonctionnent avec :
- une forte compaction ;
- des semelles limitant l’infiltration ;
- une gestion de l’eau principalement en surface ;
- des enracinements très superficiels.
L’objectif est de passer à un autre fonctionnement :
- des profils « réouverts » ;
- une eau qui recharge les profils au lieu d’être seulement stockée en surface ;
- une diminution des évaporations ;
- une amélioration de l’efficience de l’eau ;
- une réduction des remontées salines estivales, en remplaçant un fonctionnement dominé par la microporosité par un fonctionnement enrichi en macroporosité.
Cette transition repose sur :
- une décompaction initiale ;
- l’usage de couverts végétaux ;
- une biodiversité cultivée plus importante ;
- l’activation de fonctions agroécologiques :
- gestion intégrée de la fertilité,
- amélioration de la structure physique et biochimique des sols,
- régulation des adventices.
À cela s’ajoutent des hypothèses positives sur :
- la productivité de l’eau ;
- la réduction des émissions de gaz à effet de serre, notamment du méthane ;
- la résilience face aux risques climatiques ;
- le contrôle de la salinité.
Le système conçu pour la haute Camargue
Le système mis au point en haute Camargue repose sur une rotation repensée.
La phase de conversion
La conversion démarre à partir d’un riz conventionnel, suivi d’un colza qui permet de sortir de la rizière. Ensuite, une opération initiale jugée indispensable est réalisée :
- décompaction du sol ;
- mise en pente des parcelles.
Les parcelles sont nivelées avec une pente de l’ordre de 0,2 à 0,4 ‰, soit 2 à 4 cm pour 100 m, même si 4 cm paraît probablement un peu trop.
La séquence blé dur-luzerne
Après cette remise en état du profil, le système entre dans une phase de transformation rapide du sol avec du blé dur associé à de la luzerne, conduit pendant deux ou trois campagnes.
Cette séquence vise à occuper la macroporosité recréée, restructurer le sol et produire.
La séquence riz-couvert-riz
Après la phase blé-luzerne, la luzerne repousse et peut éventuellement être sursemée avec d’autres couverts afin d’augmenter la biomasse.
On implante ensuite un premier riz. À la fin de ce riz, un couvert est semé à la volée, à base principalement de trèfle. Les premières années, ce couvert a produit des biomasses très importantes, jusqu’à 12 à 14 t de matière sèche, ce qui a posé des problèmes techniques pour semer le riz suivant. Une coupe intermédiaire a donc été introduite pour :
- valoriser la biomasse ;
- faciliter l’implantation du riz suivant.
Après le second riz, le système ressort à nouveau par un colza, puis repart vers une séquence blé dur-luzerne.
Une légère remise à plat après deux ans de riz
Après deux années de riz, une intervention mécanique superficielle peut être nécessaire pour corriger les ornières et redonner de la planéité avant de repartir sur la séquence blé-luzerne.
L’évaluation multicritère du système
Albin Puceat présente l’évaluation menée à l’aide de l’outil Systerre, développé par Arvalis.
Cet outil permet, à partir de nombreuses données techniques :
- types de tracteurs ;
- poids des machines ;
- consommation de carburant ;
- intrants ;
- rendements ;
- interventions culturales,
de calculer des indicateurs de performance :
- agronomiques ;
- économiques ;
- environnementaux ;
- sociaux.
L’évaluation a porté sur le système de Xavier Jourdan, comparé entre :
- son ancien système conventionnel ;
- un système en agriculture de conservation au début de la transition ;
- puis le même système plusieurs années après.
Les systèmes comparés
Le système conventionnel
Le système conventionnel correspond à ce que pratiquait Xavier Jourdan auparavant, avec une rotation de quatre ans :
- deux années de riz ;
- suivies de blé ;
- avec des périodes de sol nu entre les cultures.
Le système en agriculture de conservation
Le système en agriculture de conservation intègre :
- un colza dans la rotation ;
- des périodes sans sol nu ;
- un couvert de trèfle semé avant la moisson du premier riz ;
- un second riz ;
- un colza semé à la volée dans le second riz ;
- une phase de blé dur sur luzerne pendant deux ans ;
- éventuellement un couvert de biomasse.
La rotation passe ainsi de quatre à cinq ans.
Les hypothèses économiques retenues
Pour permettre la comparaison, l’évaluation a été réalisée avec des prix constants, afin de neutraliser les effets des variations de marché entre 2020, 2022 et 2024.
Les prix retenus sont :
- blé dur : 330 €/t, avec ajout de 6 € de plus-value en 2024 pour un meilleur taux de protéines ;
- colza : 400 €/t ;
- riz : 630 €/t.
Pour la luzerne et le trèfle, les prix sont plus théoriques, car ces productions sont valorisées « sur pied » : un autre agriculteur vient récolter, et l’exploitant perçoit la valeur de la production sans intervenir dans la récolte.
Les rendements retenus
Au début de la comparaison, les rendements du conventionnel et du système en conservation étaient similaires :
- blé : autour de 6 t/ha ;
- riz : autour de 6,5 t/ha ;
- colza : rendement propre à la rotation ;
- trèfle et luzerne absents du conventionnel.
En 2024, quatre ans après la transition, les rendements ont progressé :
- blé : environ 6,6 t/ha ;
- riz : environ 7 t/ha ;
- trèfle : autour de 8 t/ha ;
- luzerne : valorisée à hauteur d’environ 6 t/ha la première année et 8 t/ha la seconde.
L’exploitation prise comme référence est une petite structure pour la Camargue, d’environ 100 hectares, avec un seul actif.
Résultats environnementaux
Consommation de carburant
La consommation de carburant baisse fortement entre le système conventionnel et le système en agriculture de conservation.
Avec l’outil Systerre, la baisse estimée dépasse déjà 50 %. Selon Xavier Jourdan, la réduction réelle serait plutôt proche de 66 %.
Cette baisse s’explique principalement par :
- la disparition du travail du sol ;
- l’usage de tracteurs plus petits ;
- des conditions de passage plus faciles, notamment en riziculture, avec un retour à des passages sur pneus plutôt que dans l’eau.
Les traitements phytosanitaires sont un peu plus nombreux en nombre de passages, mais cela ne compense pas la réduction du travail du sol.
Consommation d’énergie primaire
La consommation d’énergie primaire baisse aussi, mais de manière plus modérée. Cela s’explique par le fait que la part dominante de l’énergie mobilisée sur l’exploitation reste liée à la fertilisation, qui n’a pas encore été fortement réduite.
La baisse liée au carburant existe bien, mais son effet reste partiellement masqué par le poids de la fertilisation dans le total.
En parallèle, le système produit davantage d’énergie qu’avant, ce qui améliore son bilan global.
Émissions de gaz à effet de serre
La baisse des émissions de gaz à effet de serre est faible dans l’évaluation présentée : seulement 2 à 3 %. Là encore, le poids des fertilisants explique ce résultat.
Albin Puceat insiste sur le fait que réduire de moitié la consommation de carburant est très positif, mais que cela ne suffit pas, à lui seul, à transformer fortement le bilan carbone total du système.
Les intervenants précisent aussi que l’outil utilisé n’est pas calibré pour prendre correctement en compte la riziculture, et notamment les émissions de méthane, qui sont un enjeu central dans les systèmes inondés. Ils estiment qu’il faudra, à terme, mesurer spécifiquement cet aspect, car l’agriculture de conservation modifie profondément la gestion de l’eau et donc probablement les émissions de méthane.
IFT phytosanitaires
L’IFT, c’est-à-dire l’indice de fréquence de traitement, diminue nettement.
En système conventionnel, il était d’environ 3,5. Le passage à l’agriculture de conservation permet :
- une baisse de 33 % en deux ans ;
- puis une baisse de 54 % en 2024 par rapport au conventionnel.
Cette baisse concerne surtout la part herbicide. Elle s’explique par plusieurs facteurs :
- la couverture permanente du sol ;
- la disparition des longues périodes de sol nu ;
- une moindre perturbation du sol ;
- la rupture des cycles d’adventices par l’alternance entre cultures sèches et cultures humides.
Un insecticide supplémentaire apparaît avec le colza, mais la baisse globale reste très marquée.
Résultats économiques
Charges en intrants
Les charges en intrants diminuent d’environ 10 à 11 %.
Cette baisse s’explique surtout par la réduction des produits phytosanitaires. En revanche :
- les charges d’engrais restent proches ;
- les charges de semences augmentent.
Cette augmentation des charges de semences est liée :
- à des densités parfois plus élevées en semis direct ;
- au coût des couverts végétaux ;
- à l’absence, à ce stade, de travail spécifique sur les semences de ferme.
Charges de mécanisation
Les charges de mécanisation évoluent de manière contrastée.
Elles diminuent grâce à :
- la baisse du carburant ;
- la réduction du temps de tracteur ;
- une moindre usure du matériel.
En revanche, elles sont temporairement alourdies par l’achat d’un nouveau tracteur, moins puissant mais nécessaire au nouveau système. Les amortissements augmentent donc dans un premier temps, ce qui biaise un peu la comparaison. Les intervenants précisent que ces charges devraient diminuer par la suite.
Temps de travail
Le gain de temps de travail est très important.
Le système conventionnel demandait environ 2,31 heures par hectare. En agriculture de conservation, on passe à environ 1 heure, puis à moins d’une heure par hectare en 2024.
Le temps de travail à l’hectare a donc été divisé par plus de deux.
Les intervenants prennent soin de préciser que certains temps ne sont pas comptés dans ces chiffres, notamment :
- la gestion de l’irrigation ;
- le temps de réflexion ;
- le temps de réglage des semoirs ;
- la préparation spécifique liée aux couverts.
Mais la tendance reste très nette : l’agriculteur gagne énormément de temps.
À titre illustratif, il est indiqué qu’avec son ancien système, l’agriculteur aurait pu gérer au maximum environ 220 hectares, alors qu’avec le nouveau système, ce plafond théorique monterait à 410 hectares.
La question des flamants roses
Un point très concret est abordé : en Camargue, lors des semis de riz conventionnels, les flamants roses viennent consommer les graines dès qu’elles sont semées. Les riziculteurs doivent alors se lever la nuit pour les effaroucher, parfois en tirant en l’air.
En agriculture de conservation, le riz est semé dans un couvert. Les flamants ne peuvent plus se poser ni accéder facilement aux graines. Ce problème disparaît quasiment, ce qui améliore fortement les conditions de travail et de vie.
Produit brut et marge nette
Au début de la transition, le système en agriculture de conservation semble défavorable en produit brut, avec une perte d’environ 400 €/ha. Cette baisse s’explique principalement par l’introduction du colza, dans une rotation qui passe de quatre à cinq ans, avec une culture moins rémunératrice que le riz.
En 2024, grâce :
- à la valorisation de la luzerne ;
- à l’amélioration des rendements ;
- à la baisse de certaines charges,
le produit brut se rapproche du niveau du système conventionnel.
Surtout, la marge nette avec aides devient supérieure à celle de l’ancien système :
- en 2022, elle était encore inférieure d’environ 200 €/ha ;
- en 2024, elle atteint environ 1 204 €/ha, soit un niveau supérieur à celui du système conventionnel.
Pour les intervenants, c’est un résultat central : après quatre ans de transition, les performances économiques sont restaurées, voire améliorées.
Si l’on rapporte cette marge au temps de travail, le gain est encore plus net, puisque l’agriculteur gagne autant ou plus, en travaillant beaucoup moins.
Conclusions sur les systèmes conçus
Les intervenants retiennent plusieurs enseignements.
Sur la conception des systèmes
Le travail réalisé n’épuise pas le sujet. Il serait possible d’aller plus loin dans :
- la mise au point des successions couvert-culture ;
- la maîtrise des couverts morts et vivants ;
- les semis à la volée ;
- les semis directs au semoir ;
- la diversification des systèmes.
Des pistes ont été évoquées, comme :
- des doubles cultures de soja en semis direct après blé dur ;
- du sorgho grain ;
- des systèmes intégrant davantage le maraîchage de plein champ, notamment melon ou tomate industrielle.
Ces pistes n’ont pas pu être développées plus loin, en particulier à cause des contraintes liées à l’irrigation gravitaire en Camargue.
Sur l’évaluation des systèmes
Un point important est souligné : il faut se méfier des évaluations trop précoces.
Si l’analyse s’était arrêtée en 2022, il aurait été facile de conclure que le système n’était pas intéressant. Or, en poursuivant la transition et en laissant le temps au système de se stabiliser, les résultats de 2024 montrent une restauration des performances économiques, en même temps qu’une amélioration des performances environnementales.
Les intervenants insistent sur le fait que les fonctions agroécologiques ne se mettent pas en place instantanément. Elles ont leur propre cinétique. C’est leur activation progressive qui permet ensuite :
- de réduire les IFT ;
- de diminuer les intrants ;
- d’améliorer les sols ;
- de restaurer les performances.
Le rôle des fonctions agroécologiques et des services écosystémiques
Stéphane Boulakia propose en conclusion un schéma d’ensemble.
Les systèmes de culture ont :
- des performances : productivité du travail, de la terre, des intrants ;
- des impacts : effets sur les ressources naturelles, les sols, l’eau, la biodiversité.
Quand les ressources naturelles s’améliorent, cela crée des fonctions agroécologiques :
- meilleure fertilité ;
- meilleure protection des cultures ;
- meilleure activité biologique ;
- meilleure régulation des adventices ;
- effets positifs pour les pollinisateurs.
À plus grande échelle, ces fonctions produisent aussi des services écosystémiques :
- approvisionnement en produits ;
- régulation du carbone ;
- régulation des flux d’eau ;
- soutien à la biodiversité ;
- services paysagers et culturels.
Pour Stéphane Boulakia, l’agriculteur est déjà rémunéré en partie par les fonctions agroécologiques, à travers les gains économiques qu’elles permettent sur l’exploitation. Mais, à terme, il devrait aussi pouvoir être rémunéré pour les services écosystémiques rendus à la société.
Questions techniques et précisions apportées en fin d’échange
Plusieurs éléments techniques sont précisés pendant les questions-réponses.
Luzerne
La variété de luzerne utilisée est Adorna. Xavier Jourdan explique qu’il l’a choisie pour qu’elle le gêne le moins possible dans le blé, avec un démarrage tardif.
Le semis est réalisé autour de :
- 20 kg/ha dans certains essais avec colza ;
- 15 kg/ha dans le blé, dans la pratique stabilisée.
L’association colza-luzerne a été testée, mais elle n’a pas donné entière satisfaction. Xavier Jourdan préfère désormais assurer la luzerne avec le blé.
Dans le blé, la luzerne est semée à la volée avec un DP12, puis légèrement incorporée avec un outil de surface.
Désherbage et régulation dans le blé sur luzerne
Le blé peut être conduit sans désherbage classique la première année, sauf une régulation de la luzerne en fin de cycle. L’avantage du riz dans la rotation est qu’il y a peu de graminées problématiques dans les blés.
La régulation de la luzerne se fait plutôt en février-mars, avec de faibles doses, de l’ordre de 5 g d’Allié pour les premières années, et éventuellement jusqu’à 0,5–0,8 de Bofix en seconde année.
Destruction de la luzerne
La luzerne n’est pas détruite mécaniquement avant le riz : c’est la succession des mises en eau qui la détruit. Xavier Jourdan indique que cela suffit pour la calmer complètement, même s’il reste prudent sur l’évolution future si les volumes d’eau continuent à être réduits.
Sols et pH
Le pH des sols est d’environ 8,5, ce qui convient bien à la luzerne.
Fertilisation azotée
À ce stade, Xavier Jourdan n’observe pas encore de relargage suffisant de la luzerne dans le blé pour réduire nettement la fertilisation azotée sans pénaliser la teneur en protéines.
En revanche, il constate un effet plus net sur le riz. La destruction de la luzerne sous l’eau semble libérer de l’azote utile au riz, ce qui lui a permis de commencer à baisser ses doses :
- d’environ 150 unités auparavant ;
- à 140 unités ;
- puis autour de 120 unités.
Le tout en maintenant, voire en améliorant, les rendements, qui atteignent autour de 7 t/ha, alors que la moyenne camarguaise est rappelée comme étant plutôt de 5,5 à 6 t/ha.
Maladies
Xavier Jourdan dit avoir l’impression que, dès qu’une plante bénéficie d’une alimentation plus naturelle, via la luzerne ou le trèfle, les problèmes de maladies fongiques diminuent fortement.
Vers de terre
La question du retour des vers de terre après les séquences d’inondation est abordée. Xavier Jourdan explique qu’ils reviennent très vite après le retrait de l’eau, et qu’il en observe même dans l’eau. Par rapport à 2020, la population a fortement progressé. En deux ou trois ans, le nombre de turricules observés a plus que doublé.
Recompaction liée aux phases de riz
Xavier Jourdan reconnaît qu’il existe toujours une lutte contre la recompaction du sol liée aux phases de riz. Cela oblige à rechercher des couverts très puissants sur le plan racinaire, capables de décompacter en profondeur.
Écrits et valorisation du projet
Les intervenants indiquent qu’il existe encore peu de publications écrites. En revanche :
- des films ont été réalisés, notamment avec l’aide de Ver de Terre Production ;
- quelques fiches techniques existent, mais avec une diffusion restreinte ;
- Albin Puceat propose de partager son mémoire de fin d’études, qui décrit de manière plus technique le système et son évaluation.
Stéphane Boulakia mentionne aussi des données non encore publiées sur :
- l’évolution de la densité apparente du sol ;
- les fractions de carbone ;
- les effets du maintien ou de l’exportation des biomasses de couvert.
Une observation marquante est que, sur 40 cm de profil, la masse de sol initialement observée a ensuite été retrouvée sur 44 cm, ce qui signifie que le sol s’est « soufflé » d’environ 4 cm, soit presque 10 %, en cohérence avec l’hypothèse d’une augmentation de la macroporosité.
Phosphore et potasse
Les apports de phosphore sont localisés au semis. Les intervenants soulignent qu’en Camargue, les stocks historiques de phosphore et de potasse dans les sols sont très élevés. Ils citent même des agriculteurs en agriculture de conservation depuis plus de vingt ans, comme Sandrine Gallon et Alain Coudurier, qui n’apportent plus ni phosphore ni potasse, y compris avec de la production de luzerne, sans décrochement visible du système.
Perspectives
Les perspectives évoquées sont nombreuses.
En haute Camargue
Il s’agit de poursuivre :
- la diversification des systèmes ;
- le travail sur les doubles cultures ;
- l’intégration avec le maraîchage ;
- l’évaluation de nouvelles briques techniques.
Il faudrait aussi mieux mesurer :
- les consommations d’eau ;
- la qualité des eaux ;
- les émissions de gaz à effet de serre, notamment le méthane.
En basse Camargue
Les intervenants souhaitent surtout revenir sur la basse Camargue, où ils n’ont pas réussi à avancer comme ils l’auraient voulu.
Dans ces secteurs plus hydromorphes et plus salés, ils estiment qu’il faudrait probablement raisonner non plus seulement à l’échelle de la parcelle, mais à celle des mailles hydrauliques d’irrigation et de drainage. Cela supposerait de travailler sur des zones poldérisées avec capacité de pompage dynamique dans les canaux de drainage pour rabattre les nappes salées.
L’objectif serait alors de produire de vrais scénarios d’avenir pour les secteurs les plus vulnérables au changement climatique.
À l’échelle territoriale
Au-delà de la parcelle et de l’exploitation, ces nouveaux systèmes pourraient nourrir des réflexions prospectives à l’échelle de la grande Camargue, sur :
- les flux d’eau ;
- la biodiversité ;
- l’aménagement des espaces ;
- les relations entre agriculture et conservation de la nature.
Appel à partenaires
En conclusion, Stéphane Boulakia indique que, du côté de la recherche-développement, il existe un réel intérêt pour relancer des projets, en particulier sur la basse Camargue.
Mais cela suppose :
- des agriculteurs prêts à s’engager ;
- des partenaires motivés ;
- un véritable travail commun.
Il précise que, dans ce cadre, des projets peuvent être montés pour couvrir une partie du risque lié aux phases d’innovation. Il insiste toutefois sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une prestation de service, mais bien d’un partenariat entre agriculteurs et recherche-développement.
Albin Puceat ajoute qu’il faut réussir à motiver davantage d’agriculteurs et rappelle que son mémoire peut être diffusé à ceux qui souhaitent approfondir la partie technique.
Mot de la fin
Les intervenants concluent en soulignant que cette démarche montre qu’il est possible de faire plus d’agronomie en Camargue, y compris dans des systèmes aussi contraints que la riziculture.
Le projet présenté ne constitue pas un aboutissement, mais une étape. Il montre cependant qu’en quelques années seulement, un système en agriculture de conservation peut :
- restaurer les sols ;
- réduire fortement le temps de travail ;
- diminuer les IFT ;
- améliorer les rendements ;
- retrouver, puis dépasser, la performance économique du système conventionnel.
La présentation se termine par des remerciements adressés aux participants et aux personnes ayant suivi le direct ou le visionnage en différé.