Les zones humides littorales - Conférence de Jean Jalbert
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Conférence du 2 février 2016, présentée par Jean Jalbert, directeur du Centre scientifique de la Tour du Valat – Arles.
En jouant à la fois un rôle de tampon et de filtre, les zones humides font partie des milieux les plus utiles à l’homme. Elles représentent aussi un haut lieu de biodiversité.
Les zones humides servent d’éponge en écrêtant les crues, et lors des périodes de sécheresse, elles prennent une fonction de « réservoir ».
Un milieu très utile donc, mais aussi le plus menacé par l’homme, et c’est là tout le paradoxe. Parmi ces milieux humides, les zones humides littorales, comme les vasières, les roselières, les marais littoraux, etc. , sont parmi les plus connues, les plus vastes et les plus riches à l’échelle planétaire. Jean Jalbert vous propose un voyage virtuel dans ces grands espaces au cours de cette conférence grand public à l’auditorium d’Océanopolis.
Les zones humides littorales : enjeux et perspectives
À l’occasion de la Journée mondiale des zones humides, célébrant l’anniversaire de la Convention de Ramsar — seul traité international dédié à un écosystème spécifique — Jean Jalbert, directeur du centre de recherche de la Tour du Valat en Camargue, dresse un état des lieux complet sur ces milieux essentiels mais menacés.
Qu’est-ce qu’une zone humide ?
Les zones humides ne sont pas de simples étendues d’eau ; elles forment une mosaïque de milieux (lagunes, marais, tourbières, prairies inondables, zones salines) à l’interface entre la terre et la mer. Bien qu’elles couvrent moins de 7 % de la surface des continents, elles produisent près d’un quart de la productivité primaire de la planète. Ce sont les écosystèmes les plus productifs au monde, bien plus que les forêts tropicales.
Les services écologiques : une richesse pour l’humanité
Ces milieux rendent des services inestimables à la collectivité, souvent regroupés sous trois catégories :
- Services d’approvisionnement : ressources alimentaires (poissons, gibier) et matières premières (fibres, roseaux).
- Services de régulation : ces zones agissent comme de gigantesques éponges. Elles captent les excès d’eau pour limiter les inondations, rechargent les nappes phréatiques, soutiennent les débits des rivières en période de sécheresse et filtrent naturellement les polluants et nutriments. Elles jouent également un rôle crucial d’amortisseur climatique contre l’érosion côtière.
- Services culturels : espaces de ressourcement, d’éducation, de pèlerinage et de développement de l’écotourisme.
Un écosystème en péril
Malgré leur importance, les zones humides sont les milieux les plus menacés et les plus dégradés au monde. Depuis le début de l’ère industrielle, plus de la moitié des zones humides ont disparu. Les causes sont multiples : démographie galopante, artificialisation pour l’agriculture, urbanisation, pollution, introduction d’espèces invasives et surexploitation des ressources. Le paradoxe est cruel : nous détruisons le capital naturel qui nous protège et nous nourrit gratuitement.
Les zones humides littorales : des sentinelles dynamiques
Situées à l’aval des bassins versants, les zones humides littorales subissent les impacts des pressions amont tout en étant à la merci de la hausse du niveau marin et de l’érosion. Ce sont des espaces extrêmement dynamiques, façonnés par les flux d’eau douce et salée.
Jean Jalbert souligne trois défis majeurs pour leur préservation :
- Reconnecter : rétablir les liens hydrologiques et biologiques entre les bassins versants, les fleuves et la mer pour restaurer la résilience de ces milieux.
- Connecter les acteurs : briser le cloisonnement entre les scientifiques, les services de l’État, les agriculteurs et les gestionnaires pour coconstruire des projets durables.
- Repenser l’aménagement : sortir d’une vision “fixiste” du territoire. Les zones humides littorales sont par essence changeantes. Au lieu de lutter contre la nature avec des infrastructures lourdes (digues, pompages coûteux), il faut apprendre à s’adapter, parfois en acceptant une réaffectation stratégique des sols.
Exemples d’études et de gestion
À travers les exemples du delta du Nil, du Pô, de l’Èbre et de la Camargue, Jean Jalbert démontre que l’intensification à outrance (riziculture, aquaculture, ports industriels) mène à des impasses écologiques et économiques.
- Le cas du Parc naturel marin d’Iroise : Des études sur les marais littoraux bretons montrent que ces zones jouent un rôle épurateur efficace (abattement de nitrates). Toutefois, il ne faut pas considérer ces marais comme des stations d’épuration destinées à pallier une pollution excessive en amont, mais comme des écosystèmes multifonctionnels à protéger dans leur intégrité.
- La Camargue : Malgré une forte artificialisation (endiguement, pompage d’eau douce pour la riziculture), le delta conserve une capacité de résilience grâce à sa diversité d’usages et d’acteurs. L’enjeu est ici de conserver un potentiel d’évolution plutôt que de chercher à figer un paysage qui, par nature, doit bouger.
Conclusion : un changement de paradigme
Pour Jean Jalbert, le modèle hérité des “150 glorieuses”, basé sur la domination technologique de la nature, a atteint ses limites. Il est urgent de changer de regard :
- Ne plus considérer la nature comme une variable d’ajustement.
- Démontrer la valeur économique et sociale de ces milieux pour convaincre les décideurs.
- Innover dans les outils d’aménagement pour accompagner la dynamique naturelle des territoires littoraux.
En somme, il s’agit de passer d’une logique de conservation statique à une logique d’accompagnement des dynamiques de transformation, afin de garantir un avenir résilient face aux changements climatiques.