La vision du vivant de Lucien Séguy, Cédric Cabanes

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Dans ce témoignage, Cédric Cabanes raconte combien sa rencontre avec Lucien Séguy, en 2014, a bouleversé sa vision de l’agriculture. Issu de l’agrofourniture et formé dans une approche où le sol était surtout vu comme un support, il découvre avec Lucien le rôle central du vivant dans la fertilité et la productivité. À travers les systèmes de semis sous couvert végétal (SCV), observés en Amérique du Sud, aux Antilles et en Asie du Sud-Est, il mesure l’efficacité de ces pratiques dans des contextes très variés. De retour en France, il s’interroge sur le faible développement de ces techniques pourtant prometteuses. Il souligne l’héritage intellectuel et humain de Lucien Séguy : observer la nature, s’appuyer sur ses équilibres, et penser une agriculture productive, résiliente et bénéfique pour la société. Cédric Cabanes défend enfin une meilleure reconnaissance économique des services rendus par les agriculteurs engagés dans la transition agroécologique.

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Résumé
Dans ce témoignage, Cédric Cabanes raconte combien sa rencontre avec Lucien Séguy, en 2014, a bouleversé sa vision de l’agriculture. Issu de l’agrofourniture et formé dans une approche où le sol était surtout vu comme un support, il découvre avec Lucien le rôle central du vivant dans la fertilité et la productivité. À travers les systèmes de semis sous couvert végétal (SCV), observés en Amérique du Sud, aux Antilles et en Asie du Sud-Est, il mesure l’efficacité de ces pratiques dans des contextes très variés. De retour en France, il s’interroge sur le faible développement de ces techniques pourtant prometteuses. Il souligne l’héritage intellectuel et humain de Lucien Séguy : observer la nature, s’appuyer sur ses équilibres, et penser une agriculture productive, résiliente et bénéfique pour la société. Cédric Cabanes défend enfin une meilleure reconnaissance économique des services rendus par les agriculteurs engagés dans la transition agroécologique.



Témoignage de Cédric Cabanes

Cette intervention est présentée comme un « petit témoignage », mais elle retrace en réalité une rencontre décisive avec Lucien Séguy et l’impact durable qu’elle a eu sur le parcours de l’intervenant, sur sa compréhension de l’agronomie, et sur son engagement en faveur de la transition agroécologique.

Cédric Cabanes explique avoir eu la chance de rencontrer Lucien Séguy en 2014. Cette rencontre est relativement récente par rapport à d’autres intervenants, mais elle a constitué pour lui un véritable révélateur.

Il se présente rapidement : il est président du pôle de compétitivité agricole Agri Sud-Ouest Innovation. Il a également dirigé pendant 25 ans une PME d’agrofourniture, après avoir passé une dizaine d’années dans de grands groupes du secteur phytosanitaire et semencier, dans des fonctions commerciales et marketing.

Une rencontre née d’une innovation sur les micro-organismes

La rencontre avec Lucien Séguy a lieu à l’occasion d’une innovation développée par sa petite entreprise sur la multiplication de micro-organismes endogènes.

Le principe décrit est le suivant :

  • on prélève un échantillon de terre sur une parcelle ;
  • on sélectionne des micro-organismes pouvant présenter un intérêt pour l’agriculture ;
  • on les multiplie ;
  • on les réintroduit ensuite dans la parcelle dont ils proviennent.

Une publication ayant été faite sur ce thème, Lucien Séguy, grâce à sa très large cellule de veille, est tombé dessus. Il a alors contacté l’entreprise en disant que cela l’intéressait et qu’il souhaitait venir les rencontrer.

De cette rencontre, Cédric Cabanes retient d’abord la découverte d’un homme « passionnant », qu’il considère comme l’un des grands ingénieurs agronomes mondiaux. Il souligne aussi l’honneur que Lucien lui a fait en lui donnant son amitié.

La découverte des SCV et de l’agroécologie

C’est par Lucien Séguy que Cédric Cabanes découvre les SCV, c’est-à-dire les systèmes de culture sur couverture végétale. Il précise que ce fut son premier pas dans l’agroécologie : jusque-là, il n’avait jamais vraiment eu la curiosité de regarder ce que c’était.

Avec Lucien, il fait un tour d’horizon de nombreuses situations agricoles :

  • l’Amérique du Sud ;
  • les Antilles ;
  • l’Asie du Sud-Est.

Il y observe que les techniques de semis sous couvert végétal permanent, vivant ou mort, fonctionnent dans des contextes très variés. Elles sont efficaces :

  • dans de très grandes exploitations, notamment au Brésil ;
  • dans des exploitations moyennes, comme dans les Antilles ;
  • dans de toutes petites exploitations, en Asie du Sud-Est.

Selon son témoignage, ces techniques fonctionnent à la fois :

  • sur le plan de la productivité ;
  • sur le plan économique.

Le constat d’un retard français

De retour en France, Lucien Séguy lui fait rencontrer plusieurs praticiens, parmi lesquels Christian Abadie, Hubert, Noël et Sandrine. Il visite leurs exploitations et constate que cela fonctionne aussi ici.

C’est à ce moment qu’émerge chez lui une interrogation centrale : comment se fait-il que ces techniques soient si peu répandues en France, comparativement à l’Amérique du Sud ou à l’Asie du Sud-Est ?

Il estime alors qu’il y a là une clé majeure, et qu’il faut aider Lucien à faire connaître et à promouvoir ces techniques en France, pour rattraper le retard. Il évoque une diffusion alors extrêmement limitée, de l’ordre de 2 à 3 % seulement. Il mentionne aussi l’existence d’associations d’agriculteurs déjà engagés dans ces pratiques, mais rappelle qu’elles restent très minoritaires par rapport à l’ensemble de l’appareil productif agricole français.

Une remise en cause de la formation agronomique

Cédric Cabanes explique avoir peu à peu compris certaines choses fondamentales. Il revient notamment sur sa propre formation d’ingénieur agronome à Toulouse.

Selon lui, ce qu’on lui a enseigné à l’époque, c’est que le sol était principalement :

  • un support d’ancrage des végétaux ;
  • un milieu caractérisé par sa [[matière organique]] ;
  • un ensemble de propriétés chimiques ;
  • une texture à analyser.

En revanche, la vie du sol n’était, dit-il, pas du tout abordée. Sorti de l’école en 1981, il n’avait pas reçu cet enseignement.

Grâce à Lucien Séguy, il découvre au contraire que la vie du sol est un élément déterminant de la fertilité et de la productivité agricole. Il parle ici d’une véritable révélation.

Les colloques de Toulouse sur les SCV

Avec un petit groupe de passionnés, il contribue ensuite à organiser plusieurs colloques sur les SCV à Toulouse.

Il cite notamment :

  • Michel Duru ;
  • Guillaume Ducourtieux ;
  • Jean-Pierre Sarthou ;
  • Claire Pontus ;
  • Grégory Dessanguillaume.

Un premier colloque est organisé en 2017, puis un second en 2019, sous l’égide de Lucien Séguy. Celui-ci ne participe pas directement, en raison de son caractère bien connu et de son refus de se répéter, mais il aide néanmoins à travers ses contacts à la réalisation de ces colloques.

Cédric Cabanes résume alors son parcours en disant qu’il a découvert le vivant grâce à Lucien.

Un regard critique sur les institutions françaises

L’intervenant élargit ensuite le propos à la situation actuelle. Il estime que le contexte oblige désormais à revoir les modèles économiques, en agriculture comme dans bien d’autres domaines. Il cite :

  • l’impact du changement climatique ;
  • les crises humaines et géopolitiques ;
  • la pression accrue qui pèse sur l’agriculture française.

Pour lui, la question agricole est désormais observée avec une attention plus forte, mais rien n’est gagné.

Il exprime alors une critique nette : selon lui, les personnes qui connaissent le mieux ces systèmes, parce qu’elles les pratiquent depuis plus de 30 ans, sont notamment des chercheurs et praticiens du Cirad, qui ont mené de front recherche et développement. Il oppose cela à la situation française, où la recherche et le développement sont souvent séparés.

Il considère que les spécialistes les plus légitimes de ces techniques sont les personnes qui les ont réellement mises en œuvre sur le terrain pendant des décennies. Il cite en particulier Olivier, Stéphane, Florent et plus largement toute cette « famille ».

Il dit avoir appris récemment que le Cirad n’avait plus le droit d’exercer en France et était recentré sur des missions de développement à l’étranger. À ses yeux, c’est une erreur majeure : la France aurait énormément besoin de ces compétences pour accompagner la transition agricole.

Même si de nombreuses initiatives existent, il estime qu’elles se développent trop souvent à côté des institutions. Il regrette l’absence d’une volonté politique claire de s’appuyer sur cette expérience accumulée pour développer les techniques initiées et portées par Lucien Séguy.

Lucien Séguy, un humaniste et une vision du vivant

Au-delà de la technique, Cédric Cabanes insiste sur la personnalité de Lucien Séguy. Il parle d’un homme extraordinaire, profondément humain, cultivé, humaniste.

Il ne revient pas sur ce qui a déjà été dit sur la qualité de l’accueil de Jacqueline, Sandrine et Yannick, mais il le souligne à nouveau.

Surtout, il invite tout le monde à écouter les vidéos de Lucien, y compris en dehors du strict sujet technique des SCV. Ce qu’il retient principalement de lui, c’est sa vision de l’agriculture et du rapport à la nature.

L’idée centrale qu’il retient est la suivante : la nature est notre mère, et la bonne démarche consiste à comprendre intelligemment comment utiliser la nature pour rendre service à l’homme, plutôt qu’à chercher à lui imposer notre volonté.

Pour Cédric Cabanes, c’est là l’essentiel de l’enseignement de Lucien :

  • regarder ce que la nature a mis au point ;
  • observer les résultats de milliards d’années d’expériences ;
  • s’en inspirer pour construire une agriculture profitable aux agriculteurs comme à la société.

Une action concrète : rémunérer les services rendus par l’agriculture

Cette réflexion a débouché sur une action aujourd’hui portée par le pôle de compétitivité, à travers un projet appelé « Solo », dont le lancement officiel est annoncé pour le jeudi suivant l’enregistrement.

Le fondement de cette démarche est d’essayer de faire contribuer la société civile et le monde économique au revenu des agriculteurs, en rémunérant les services qu’ils rendent à la société mais qui ne sont pas inclus dans le prix de leurs productions agricoles.

Le mécanisme évoqué passe notamment par les financements carbone. Dans cette perspective, l’agriculture défendue par Lucien est présentée comme séquestratrice de CO2, ce qui constitue déjà un service important. Mais il ne s’agit pas du seul service rendu.

L’objectif est donc d’enclencher un mouvement de financement citoyen, en complément ou en dehors des financements politiques, pour soutenir les agriculteurs qui font cet effort de transition.

Cédric Cabanes insiste sur un point : selon les échanges qu’il a eus avec des agriculteurs pratiquant ces systèmes, il existe une période de risque de trois à cinq ans, particulièrement difficile à franchir. Un financement adapté pourrait donc fortement aider au développement de cette agriculture.

Une clé pour l’avenir

Même s’il précise ne pas être lui-même un agronome de terrain, il livre sa conviction profonde : ce qui a motivé la vie et l’engagement de Lucien Séguy constitue certainement une des clés du futur pour notre civilisation.

Selon lui, ces techniques permettent de sortir « par le haut » des crises actuelles, dont la plus importante est le changement climatique. L’adaptation de notre appareil productif agricole passe, à ses yeux, par ces systèmes.

Il souligne leur importance quantitative, notamment pour les grandes cultures. Elles concernent potentiellement des surfaces immenses. En comparaison, la surface réellement conduite en SCV en France lui semble encore très faible, peut-être autour de 200 000 hectares tout au plus, ce qui montre l’ampleur de l’effort restant à accomplir.

Il conclut ce témoignage par un remerciement fort à Lucien :

  • pour lui avoir « mis le nez dans le sol » ;
  • pour lui avoir fait sentir cette « bonne odeur du musc » ;
  • pour lui avoir montré les bénéfices de ces pratiques, aussi bien pour la production agricole que pour la société dans son ensemble.

Il adresse enfin un grand merci à Lucien, « qui nous écoute de là-haut et qui vit toujours dans nos cœurs ».

Échanges autour de la solution Solactive

À la suite du témoignage, une question est posée par Martin Rollin sur le « produit » évoqué plus tôt.

Cédric Cabanes précise qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’un produit, mais d’une solution appelée « Solactive », développée par la société Agronutrition, qu’il a quittée trois ans auparavant au moment de son départ à la retraite. Il précise ne plus avoir d’intérêt commercial à en parler.

Il en reprend le fonctionnement :

  • un échantillon de terre représentatif d’une parcelle est prélevé ;
  • il est envoyé au laboratoire ;
  • le laboratoire sélectionne des micro-organismes fixateurs d’azote, solubilisateurs de phosphore, ainsi que des micro-organismes promoteurs de croissance des plantes ;
  • ces organismes sont extraits, multipliés, puis renvoyés à l’agriculteur ;
  • l’agriculteur les réintroduit ensuite sur ses parcelles.

Il ajoute toutefois que cette solution doit être conduite en SCV, car ces micro-organismes ne peuvent se développer durablement que s’ils disposent d’un habitat, en l’occurrence les résidus végétaux présents au sol. L’objectif est alors de donner un avantage concurrentiel à certaines populations microbiennes utiles, pour améliorer à un moment donné la fixation de l’azote ou la mobilisation du phosphore du sol.

Le cas des sols très vivants

À ce sujet, une autre intervention rappelle la réponse qu’Agronutrition avait faite à Hubert Charpentier après analyse de ses sols.

La réponse avait été, en substance, qu’aucun envoi supplémentaire ne serait nécessaire, car les niveaux observés étaient déjà exceptionnels. Il aurait même été indiqué que certains micro-organismes présents dans ces sols étaient réputés avoir disparu de France depuis des années.

Cette anecdote est utilisée pour illustrer le niveau de vie biologique que peuvent atteindre certains sols conduits durablement selon ces principes.

Les services rendus à la société

La discussion se poursuit autour de la rémunération des services rendus par les agriculteurs.

À la question de savoir si l’on pourrait aussi « faire payer l’oxygène », Cédric Cabanes répond sur le ton de l’évidence que oui, au même titre que d’autres services.

Il rappelle que les services rendus sont nombreux :

  • séquestration du carbone ;
  • production d’oxygène ;
  • limitation de l’érosion ;
  • amélioration de la qualité de l’eau.

Il illustre ce dernier point par une image que Lucien lui avait envoyée après une mission de conseil. À la suite d’un épisode pluvieux de 50 mm, sur une parcelle conduite en SCV, l’eau sortie par le drainage était claire, alors que sur une parcelle conduite de façon classique, elle était boueuse. Pour lui, cela montre de façon spectaculaire les bénéfices de ces systèmes en matière de conservation des sols et de qualité de l’eau.

Il insiste sur le fait que tous ces services rendus à la société civile ne sont aujourd’hui pas rémunérés, ce qui ouvre un vaste champ de réflexion et d’action.

Recherche agricole et gouvernance

Enfin, la discussion aborde brièvement la question du financement de la recherche agricole.

Il est évoqué que, puisque les agriculteurs financent en partie la recherche, ils devraient pouvoir disposer d’un droit de regard sur les orientations de cette recherche. Cédric Cabanes mentionne que cela se fait depuis longtemps aux Pays-Bas, où les agriculteurs peuvent orienter les grandes lignes des programmes de recherche.

Il est aussi fait référence à la Suisse, et plus précisément au canton de Genève, où les agriculteurs seraient rémunérés en fonction de leur conduite agricole.

La conclusion de cet échange est claire : il reste beaucoup de travail à faire en France.

Conclusion de l’échange

Le témoignage est finalement salué, et l’idée que « l’aventure continue » est reprise en clôture.

L’ensemble de cette intervention fait apparaître combien la rencontre avec Lucien Séguy a joué pour Cédric Cabanes un rôle intellectuel, humain et politique majeur. Elle lui a donné une autre lecture du sol, du vivant, de l’agriculture, et de la manière dont la société pourrait reconnaître et soutenir les agriculteurs engagés dans la transition agroécologique.