Transmettre et (s')Installer - Etats Généraux de l'Agriculture Alternative 2022 - Table Ronde 5
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Table ronde #5 Transmettre et (s’)Installer
Entre 2010 et 2020, le nombre d’exploitations agricoles est passé de 490 000 à 390 000. En quarante ans, la proportion d’agriculteurs en France a été divisée par 4. La moitié des exploitants agricoles va partir à la retraite dans les 10 prochaines années, avec une installation pour deux à trois départs d’exploitants à la retraite actuellement, malgré un besoin avéré des collectivités de répondre aux besoins locaux. Transformer les exploitations pour les adapter aux demandes d’aujourd’hui, nourrir le territoire, accompagner la reprise ou l’installation, quels sont les outils permettant de compenser ou d’arrêter l’érosion du nombre de paysans ?
Le sujet est argumenté par des agriculteurs, des porteurs de projet ou des représentants d’institutions aidant à l’installation, dont Terre de Liens, la FDFR 89 (Fédération Des Foyers Ruraux) pour les démarches RARES et le programme Puls’actions, sous le regard de grand témoin de l'agronome Hervé Covès.
Les intervenants:
Arnaud Rousselat , agriculteur expérimentateur dans l’Yonne (grandes cultures)
EARL du Bourg Sud, Valravillon
Hervé Covès, ingénieur agronome spécialiste de la vie des sols et des dynamiques au sein des écosystèmes, notamment pour Arbres & Paysages 32. Animateur de nombreux ateliers et formations et créateur de l’association Koridori
Gérard Gauthier, Agriculteur (Grandes cultures) (89)
Alix Bell, responsable de la structure d’insertion Les Jardins du Côteau à Joigny (89)
Eric Bénéteau, référent local pour l’association et vieille citoyenne du groupe local Terre de Liens, Joigny
Louis Tessier, Chargé d’accompagnement Puls’Actions pour la Fédération départementale des foyers ruraux de l’Yonne
Florestan Bargain, animateur territorial de l’Yonne et du GABY (Groupement des Agriculteurs Bio de l’Yonne) chez BIO BOURGOGNE
Animation: Eric Lenoir, paysagiste et pépiniériste dans l’Yonne, membre de la collégiale de Renaissance Joigny délégué à l’organisation et à l’animation des Etats Généraux de l’Agriculture Alternative
Réalisation et montage: Richard Prost
Organisateurs : Association Renaissance Joigny
https://renaissancejoigny.fr/egaa2022/
Partenaires: Région Bourgogne-Franche-Comté, Conseil départemental de l’Yonne, Chambre d’agriculture de l’Yonne, Communauté de communes du Jovinien, Ville de Joigny, Bio Bourgogne, CPIE Nièvre-Yonne, GABY, Terre de liens ,Associations C3V, Le Ruban Vert , Arbres et paysage 32, France Bleu Auxerre
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Introduction
Cette table ronde des États généraux de l’agriculture alternative 2022 à Joigny est consacrée à la transmission et à l’installation en agriculture. L’enjeu est posé d’emblée : de nombreux agriculteurs partent à la retraite, et dans l’Yonne, deux départs sur trois ne sont pas remplacés. La question est donc à la fois agricole, territoriale, sociale et alimentaire : comment continuer à nourrir les territoires, relocaliser les productions, et rendre les campagnes habitables pour les humains comme pour le vivant ?
Après un jour et demi de témoignages d’agriculteurs, d’institutions et d’acteurs du territoire, cette table ronde vise à faire le point sur les solutions existantes, les freins rencontrés, et les nouvelles formes d’installation agricole.
Les intervenants sont notamment :
- Louis Tessier (Fédération départementale des foyers ruraux de l’Yonne)
- Florestan Bargain (Bio Bourgogne / GABY)
- Éric Bénéteau (Terre de liens)
- Arnaud Rousselat (agriculteur)
- Alix Bell (Les Jardins du coteau)
- Hervé Covès
Accompagner les porteurs de projet agri-ruraux
Le rôle des foyers ruraux
Louis Tessier se présente comme membre de la Fédération départementale des foyers ruraux de l’Yonne, une fédération d’éducation populaire intervenant dans l’Yonne et la Nièvre. Cette structure regroupe des associations qui participent au développement et à l’animation du milieu rural.
La fédération accompagne plusieurs types de dynamiques :
- les initiatives citoyennes qui souhaitent créer une activité dans le champ de l’économie sociale et solidaire ;
- les associations, employeuses ou non, lorsqu’elles rencontrent des difficultés ou portent un projet de développement ;
- les territoires, à travers des démarches participatives réunissant élus, techniciens, associations, entreprises et citoyens.
L’objectif est de croiser les ressources existantes d’un territoire avec les besoins non couverts, afin de faire émerger des activités utiles, pérennes et adaptées localement.
Des projets agricoles qui ne rentrent pas dans les cases classiques
Louis Tessier explique qu’un nombre croissant de personnes viennent à la fédération avec des projets s’appuyant sur une activité agricole, sans que la vente de produits agricoles soit forcément la finalité principale du projet ni la majorité du chiffre d’affaires.
Ces projets combinent souvent plusieurs dimensions :
- production agricole,
- animation,
- transmission de savoirs,
- insertion socio-professionnelle,
- accueil de publics,
- actions pédagogiques.
La difficulté est que ces projets hybrides sont souvent mal pris en charge par les dispositifs classiques : la fédération est compétente sur les statuts, la gouvernance ou l’ESS, mais se trouve en difficulté dès qu’il faut entrer dans les aspects purement agricoles.
La démarche rare
Ce constat a conduit à la création de la démarche RARE : le Réseau des accompagnateurs des agri-ruraux. Son idée de départ est simple : aucun acteur ne peut, seul, accompagner l’ensemble de ces projets complexes ; il faut donc mettre en réseau des compétences complémentaires.
Ce réseau rassemble des structures diverses, parmi lesquelles :
- Terre de liens,
- le Réseau des AMAP de Bourgogne,
- Accueil paysan,
- Les Champs des possibles,
- la Fédération des foyers ruraux,
- d’autres acteurs du monde agricole et de l’ESS.
À l’échelle de la Bourgogne-Franche-Comté, la démarche réunit plus d’une quarantaine d’acteurs.
Les quatre grands axes de la démarche sont :
- identifier et recenser les projets agri-ruraux pour mieux comprendre ce mouvement émergent ;
- améliorer les pratiques d’accompagnement en coordonnant les compétences entre structures ;
- développer des dynamiques territoriales autour de l’installation ;
- créer une plateforme facilitant la mise en relation entre porteurs de projets, accompagnateurs et ressources.
Le comptoir des initiatives
Parmi les outils développés figure le comptoir des initiatives, qui permet d’organiser des temps collectifs autour d’un projet ou d’un territoire.
Deux usages sont évoqués :
- entourer un porteur de projet nouvellement installé par des agriculteurs, des élus, des accompagnateurs, des habitants ;
- réunir les acteurs d’un territoire pour identifier les activités manquantes, les besoins non couverts, les chaînons manquants d’un territoire plus résilient.
L’enjeu est aussi d’aider le porteur de projet à s’installer non seulement professionnellement, mais aussi humainement et territorialement.
L’économie sociale et solidaire
Louis Tessier rappelle brièvement ce qu’est l’économie sociale et solidaire :
- une gouvernance démocratique sur le principe « une personne = Une voix » ;
- une réponse à un enjeu social, sociétal ou environnemental ;
- une juste répartition des bénéfices.
Elle regroupe les associations, coopératives, mutuelles, fondations, et aussi certaines structures privées agréées ESUS.
Exemple des lutins maraîchers
Un exemple concret est donné avec Les lutins maraîchers à Auxerre.
Il s’agit d’une structure de maraîchage sur sol vivant qui :
- vend sa production sous forme de paniers ;
- tient une épicerie avec des produits de partenaires ;
- accueille des écoles et des instituts médico-éducatifs.
La difficulté rencontrée est typique des projets hybrides : quelle structure juridique choisir pour porter l’ensemble de ces activités ? La production agricole relève d’un cadre agricole, mais les activités d’accueil et d’animation posent d’autres questions, notamment en matière de statut, de salariat et de temps de travail.
Bio Bourgogne et la question de la transmission
Présentation de Bio Bourgogne
Florestan Bargain présente Bio Bourgogne, fédération de promotion et de défense de l’agriculture biologique à l’échelle de l’ancienne région Bourgogne, en lien avec l’interbio de Franche-Comté et la FRAB (Fédération régionale de l’agriculture biologique), elle-même rattachée à la FNAB.
Bio Bourgogne compte une trentaine de salariés répartis sur le territoire, avec deux grands pôles :
- un pôle technique, composé d’une vingtaine de conseillers techniques et ingénieurs agronomes, accompagnant les producteurs en agriculture, élevage, polyculture-élevage, maraîchage, viticulture, et aussi dans des productions plus rares comme les PPAM (plantes à parfum, aromatiques et médicinales) ;
- un pôle filières et territoires, consacré à l’animation, à la coordination territoriale, à l’accompagnement des débouchés et à la restauration collective.
Une chargée de mission est également dédiée à la restauration collective afin d’accompagner l’atteinte des objectifs de la loi EGAlim : 50 % de produits de qualité et durables, dont 20 % de produits bio.
Une enquête sur la transmission des fermes bio
Bio Bourgogne a mené une enquête sur la transmission des fermes biologiques en Bourgogne, auprès d’environ 85 répondants.
Plusieurs chiffres marquants sont rappelés :
- en vingt ans, le nombre d’agriculteurs a baissé de 34 % ;
- depuis 2010, 50 000 fermes ont disparu ;
- d’ici 2026, 45 % des producteurs pourraient être à l’âge de la retraite à l’échelle nationale ;
- en Bourgogne, pour trois départs, on ne compte que deux installations.
Dans l’enquête régionale, environ 35 % des exploitations concernées devraient être transmises dans les cinq ans.
Transmettre une ferme s’anticipe longtemps à l’avance
Florestan Bargain insiste sur un point central : transmettre une ferme ne s’improvise pas deux ans avant le départ.
Cela suppose de nombreuses démarches :
- faire le point sur les droits à la retraite ;
- déclarer la cessation ou la transmission ;
- contacter les structures d’accompagnement ;
- travailler le dimensionnement de la ferme ;
- réfléchir au fermage et aux baux ;
- échanger avec les propriétaires, car beaucoup d’agriculteurs ne sont pas propriétaires de leurs terres.
La transmission pose aussi une question plus profonde : qu’est-ce qu’on veut transmettre ? Une ferme, un outil de production, un mode de vie, un projet, une philosophie ?
Les fermes les plus exposées
Parmi les types de fermes les plus concernées apparaissent les exploitations en polyculture-élevage, plus difficiles à transmettre, notamment dans un département comme l’Yonne où l’élevage est moins dominant que la grande culture.
Les fermes céréalières ont plus souvent des reprises familiales, même si cela n’est pas systématique. Les élevages, eux, se heurtent davantage aux crises actuelles et à une moindre attractivité du métier.
Enjeux repérés sur le territoire
Plusieurs besoins remontent du terrain :
- la recherche d’associés ;
- le besoin de personnes prêtes à travailler en collectif ;
- le développement du test d’activité sur les exploitations ;
- le rapprochement avec les lycées agricoles ;
- la diversification des fermes.
L’idée du test d’activité consiste à permettre à des personnes en conversion ou en réflexion de venir se tester sur une ferme existante, avec les outils et les cultures en place. Des dispositifs comme les espaces-test agricoles ou le parrainage sont évoqués.
Le défi transmission
Un travail est engagé avec les lycées agricoles autour d’un défi transmission. Il s’agirait de permettre à des élèves de travailler sur le diagnostic technique et économique d’une ferme pour réfléchir à sa transmissibilité et à ses évolutions possibles.
L’ambition est de mieux préparer les futurs installés, tout en les confrontant à la réalité concrète des exploitations.
Les freins rencontrés
Les difficultés recensées sont multiples :
- trouver une personne sérieuse et prête à s’engager durablement ;
- des contacts qui n’aboutissent pas ;
- des fermes isolées ou entourées de systèmes agricoles très différents ;
- des contraintes foncières, techniques ou liées au bâti ;
- des conflits de vision entre générations ou entre modèles agricoles.
Florestan Bargain insiste sur la nécessité d’un accompagnement humain, et pas seulement technique ou économique. La transmission est aussi une confrontation de projets de vie, de représentations du métier, et de visions du monde agricole.
Il souligne enfin la fonction de médiation que cela implique : faire se comprendre des générations qui parfois ne se comprennent plus.
Terre de liens et la mobilisation citoyenne
Origine et philosophie
Éric Bénéteau présente Terre de liens, né en 2003 d’une réflexion réunissant des acteurs de la finance éthique, de l’éducation populaire, de mouvements ruraux, de l’agriculture biologique et biodynamique, ainsi que des citoyens.
L’idée fondatrice est forte : faire redevenir la terre un bien commun. Il s’agit de sortir les terres agricoles de l’agrandissement, de l’urbanisation et de la spéculation, pour les préserver durablement et y installer des paysans.
Le fonctionnement
Concrètement, Terre de liens repose sur la mobilisation citoyenne :
- des citoyens achètent des actions de la foncière ;
- ces fonds servent à acquérir des fermes et des terres ;
- les terres restent durablement dans ce patrimoine collectif ;
- les agriculteurs sont installés en fermage.
Le dispositif s’appuie sur :
- une foncière,
- une fondation,
- un réseau d’associations territoriales,
- plus de mille bénévoles,
- plus de deux cents salariés au niveau national.
Environ 250 à 270 fermes sont portées par la foncière, auxquelles s’ajoutent celles de la fondation.
Former et mobiliser des citoyens
Au-delà de l’achat de terres, Terre de liens cherche à remobiliser les citoyens sur les questions agricoles. Les bénévoles se forment, participent à l’instruction des projets, rencontrent les porteurs de projet et s’impliquent localement.
Éric Bénéteau insiste sur le fait qu’il n’est pas technicien agricole de formation, mais citoyen mobilisé. Cette implication citoyenne fait partie intégrante du projet.
Les soirées transmission et les cafés installation
Parmi les actions concrètes, Terre de liens organise :
- des soirées transmission à destination des cédants ;
- des cafés installation pour les porteurs de projet.
Ces temps sont conçus comme des espaces d’échange, sans engagement, permettant de discuter des projets, des difficultés, des outils disponibles et des acteurs à contacter. La chambre d’agriculture et la SAFER peuvent y être invitées.
L’outil objectif terre
Terre de liens a aussi développé le site Objectif Terre, qui permet :
- à des cédants de déposer une annonce ;
- à des porteurs de projet de signaler leur recherche ;
- à des personnes de demander à être accompagnées.
L’idée est de rendre plus visibles les offres et les recherches, quelle que soit la maturité du projet.
Un groupe local dans l’Yonne
Il est également rappelé qu’un groupe local Terre de liens est en cours de création dans l’Yonne, notamment autour de Joigny, avec l’appui de bénévoles et de lieux comme la Casa de Bascule.
Reprendre la ferme familiale : le témoignage d’Arnaud Rousselat
Une reprise familiale progressive
Arnaud Rousselat explique être exploitant agricole à Neuilly, associé avec son père depuis environ dix ans. Il est revenu sur l’exploitation familiale après des études.
La reprise s’est bien passée, mais il insiste sur le fait qu’en sortant d’études, on est loin de tout maîtriser. Une exploitation agricole est une entreprise complexe, faite :
- de technique,
- de gestion,
- de mécanique,
- d’organisation,
- de savoir-faire hérités,
- et d’une certaine vision du monde agricole transmise par les parents et grands-parents.
Apprendre la modestie
Arnaud Rousselat raconte qu’il pensait en revenant maîtriser l’agronomie et la gestion, mais que la réalité du terrain l’a vite ramené à la modestie. Il évoque notamment le passage du stylo aux outils mécaniques, la difficulté de prendre du recul quand on a « la tête dans le guidon », et le besoin d’être accompagné, coaché, conseillé.
Pour lui, il est important qu’un jeune installé puisse être aidé par des personnes capables de lui faire prendre de la hauteur sur son exploitation.
Trois générations sur la ferme
Son témoignage est aussi celui d’une transmission entre trois générations :
- son grand-père, né en 1930, qui a connu les chevaux, la modernisation agricole et les injonctions à produire toujours plus ;
- son père, à qui l’on a demandé ensuite de produire, gérer, puis vendre ;
- lui-même, à qui l’on demande désormais aussi de produire autrement.
Cette superposition de visions du métier crée parfois des tensions, mais aussi de la richesse.
Le passage en agriculture biologique
L’exploitation est passée en agriculture biologique, un choix partagé avec son père. Arnaud explique que ce n’était pas seulement un choix technique, mais aussi une orientation qui correspondait mieux à ses aspirations.
Le passage en bio a été bien accepté par son père, très ouvert et moteur, mais plus difficilement par son grand-père, pour qui cela remettait en cause tout un héritage de pratiques et d’efforts passés.
Le récit montre bien le travail de transmission comme un travail de dialogue, d’incompréhension parfois, puis d’acceptation progressive. Le grand-père, d’abord sceptique, suit désormais les expérimentations, pose des questions sur les bactéries, les associations culturales, l’homéopathie ou le relay-cropping, même s’il continue à exprimer ses doutes.
Le besoin de groupes et de recherche collective
Arnaud insiste enfin sur l’importance des groupes d’agriculteurs comme espace de recherche et développement. Il évoque des groupes où les agriculteurs testent, se trompent, comparent, et avancent ensemble plus vite que seuls.
Il résume cela par une formule : « le groupe sera toujours meilleur que le meilleur du groupe ».
Les Jardins du coteau : une installation en maraîchage bio par l’insertion
Présentation du chantier d’insertion
Alix Bell présente le projet des Jardins du coteau, une installation en maraîchage biologique à Joigny dans un cadre particulier : celui d’un atelier chantier d’insertion (ACI).
Un chantier d’insertion est une structure agréée par l’État qui accueille des personnes éloignées de l’emploi et les accompagne pendant jusqu’à 24 mois vers la formation ou l’emploi durable.
Les publics visés sont notamment :
- des jeunes sans qualification,
- des bénéficiaires du RSA,
- des seniors en difficulté,
- des femmes isolées,
- des primo-arrivants ou réfugiés.
L’accompagnement vise à lever les freins à l’emploi :
- mobilité,
- santé,
- difficultés financières,
- isolement,
- manque de confiance en soi.
Pourquoi le maraîchage bio ?
Dans ce projet, le maraîchage bio sert de support à l’insertion. Il permet :
- de reprendre confiance en soi ;
- de travailler en équipe ;
- de suivre des consignes ;
- de valoriser des compétences ;
- de voir le fruit concret de son travail ;
- d’acquérir aussi des compétences liées à la vente.
L’objectif n’est pas nécessairement de faire de tous les salariés des maraîchers, mais d’utiliser cette activité comme tremplin vers un projet professionnel.
Les enjeux du territoire jovinien
Le projet répond à plusieurs constats faits sur le territoire :
- un taux de chômage élevé à Joigny ;
- une situation particulièrement difficile dans le quartier prioritaire de la Madeleine ;
- un besoin de créer un outil local d’insertion ;
- un enjeu d’accès à une alimentation locale et de qualité.
La ville de Joigny a lancé un appel à projets en 2020, auquel a répondu le groupe Vitamine T, déjà impliqué dans des chantiers d’insertion en maraîchage bio dans le nord de la France. Cela a conduit à la création de l’association Les Jardins du coteau.
Le montage du projet
Le projet bénéficie d’un contexte particulier :
- la ville met à disposition des terrains ;
- la MSA accompagne le projet dans le cadre de l’appel à projets Inclusion et ruralité ;
- l’ANRU soutient certains investissements via le programme Quartiers fertiles.
Deux terrains ont été identifiés à Joigny, pour un total de 2,4 hectares, avec l’objectif d’y installer des serres.
L’un des débouchés visés est la restauration collective, afin d’approvisionner localement les cantines. Sont aussi envisagés des paniers bio, des points de vente et des circuits de producteurs.
Les partenariats locaux
Un important travail de mise en réseau a été mené avec :
- la chambre d’agriculture,
- Bio Bourgogne,
- Pôle emploi,
- le centre social de Joigny,
- la mission locale,
- le département,
- les structures travaillant avec des réfugiés,
- l’École de la deuxième chance,
- d’autres chantiers d’insertion de l’Yonne.
Alix Bell remercie notamment les Jardins de la Croisière et leur directeur Éric Paulrault pour leur accueil et leur appui, ainsi que le réseau des chantiers d’insertion du département.
La réflexion d’Hervé Covès sur la transmission
Hervé Covès propose une intervention plus transversale et philosophique.
Une agriculture durable devrait pouvoir se reproduire
Il souligne un paradoxe : on parle de transmission comme d’un problème spécifique, alors qu’une agriculture réellement durable devrait être capable de se reproduire et de se transmettre d’elle-même.
Pour lui, cela dit quelque chose de l’état de l’agriculture actuelle : une agriculture qui n’est plus spontanément féconde dans sa capacité à transmettre.
La transmission comme fécondité
Transmettre, c’est au fond une question de fécondité. Il ne s’agit pas seulement de céder un outil de travail, mais de faire naître quelque chose, de permettre à d’autres de prendre le relais, d’avoir envie de venir.
Cela pose la question de l’image donnée par l’agriculture : est-elle accueillante ? désirable ? capable de faire envie ?
Faire confiance aux initiatives
Hervé Covès insiste sur le fait qu’on ne sait pas vraiment à quoi ressemblera l’agriculture de demain. Il faut donc faire confiance aux initiatives, même atypiques, même imparfaites, même si elles ne correspondent pas aux représentations classiques du métier.
Il rappelle que beaucoup de projets auraient pu paraître improbables au départ, et qu’ils existent pourtant aujourd’hui.
Quatre principes
Il formule plusieurs idées fortes :
- la réalité l’emporte sur l’idée : il faut faire, expérimenter, passer à l’action ;
- le temps l’emporte sur l’espace : les transformations profondes se construisent dans la durée ;
- la coopération l’emporte sur le conflit : les dynamiques collectives sont plus fécondes que les oppositions stériles ;
- le tout est supérieur à la somme des parties : ce que chacun fait prend une autre dimension lorsqu’il s’inscrit dans un ensemble.
Il ajoute enfin qu’il ne faut pas oublier un autre partenaire essentiel : la nature elle-même. Travailler avec le vivant, c’est s’appuyer sur quelque chose qui porte déjà en soi la fertilité, la durabilité et la capacité à se reproduire.
Débat avec la salle
La difficulté des petits projets atypiques
Un maraîcher témoigne avec émotion de la difficulté à s’installer sur un petit projet atypique, loin des cadres agricoles classiques. Il raconte avoir cherché de l’aide auprès de nombreuses structures, sans trouver de solution satisfaisante pour accéder à seulement un hectare de foncier, alors même que son activité tourne déjà.
Son intervention met en lumière :
- le sentiment d’isolement,
- l’inadaptation de certains dispositifs aux très petites surfaces,
- la difficulté d’accès au foncier,
- la fragilité économique et humaine de nombreux petits projets.
Le regard d’un élu professionnel agricole
Un autre intervenant, agriculteur, père de famille et élu professionnel, dit saluer le courage des porteurs de projet. Il insiste sur un point : on ne « crée » pas des agriculteurs de toutes pièces ; il y a avant tout des personnes qui ont un projet, et des cédants qui veulent transmettre.
Il souligne aussi que les sessions de formation sur la transmission fonctionnent de mieux en mieux, mais que dans les faits, beaucoup de terres partent encore à l’agrandissement par facilité.
Le coût des reprises
Un autre témoignage rappelle que le coût de cession est devenu un obstacle majeur. Reprendre une ferme peut nécessiter des montants considérables, hors de portée de nombreux candidats, en particulier hors cadre familial.
La peur d’une agriculture de firme
La question d’une agriculture de firme est évoquée : si les fermes familiales disparaissent et que les coûts deviennent trop élevés, ne risque-t-on pas de voir se développer davantage des structures de type industriel, financées par de gros capitaux, avec gestionnaires, techniciens et salariés ?
Hervé Covès répond que ces formes d’agriculture peuvent produire, mais qu’elles ne font pas forcément vivre des territoires ni des paysages humains. Elles risquent de créer des déserts humains plutôt que des campagnes vivantes.
Le facteur humain et bancaire
Damien Brivot, agriculteur et président syndical, rappelle que l’installation suppose très souvent un apport financier important. Les banques prêtent plus facilement à quelqu’un déjà installé ou disposant de garanties. Dans les projets atypiques, elles doivent miser avant tout sur l’humain, ce qui complique la décision.
Il souligne néanmoins qu’il existe une demande croissante pour des modèles plus diversifiés, plus locaux, plus reliés aux attentes des consommateurs.
Conclusion
Cette table ronde montre que la transmission et l’installation ne sont pas seulement des questions administratives ou techniques. Elles engagent :
- le foncier,
- les statuts,
- le financement,
- l’accompagnement humain,
- la médiation entre générations,
- la place du collectif,
- le rapport au territoire,
- et la vision même de ce que doit être une agriculture durable.
Les échanges mettent en évidence :
- la difficulté particulière des projets atypiques ou hybrides ;
- l’importance des réseaux d’accompagnement ;
- le besoin de préparer les transmissions bien en amont ;
- le rôle clé de la coopération et de la mobilisation citoyenne ;
- l’enjeu d’inventer des formes agricoles capables non seulement de produire, mais aussi de se transmettre.
En clôture, Éric Bénéteau relaie un appel : dans le cadre d’une soirée transmission organisée à Béon le 24 mars, Terre de liens recherche le témoignage d’une personne ayant transmis sa ferme hors cadre familial.