Synchroniser les cycles phénologiques et physiologiques de la vigne, Robin Euvrard

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Dans cette intervention, Robin Euvrard rappelle que le sol ne doit pas être vu seulement comme un support, mais comme un véritable compartiment de réserve et de régulation du système viticole. L’enjeu est de synchroniser les apports, la dynamique du carbone et le fonctionnement biologique du sol avec les cycles phénologiques et physiologiques de la vigne, sur des périodes sensibles pouvant s’étendre sur 18 mois. Il insiste sur l’importance des matières organiques fraîches, des couverts végétaux et de la gestion de l’herbe pour nourrir durablement le sol, améliorer sa structure, sa fertilité physique, chimique et biologique, et éviter des excès de vigueur. Au-delà du simple taux de matière organique, c’est surtout sa dynamique qui compte. En s’inspirant notamment des prairies et du pâturage tournant, Robin Euvrard propose une approche agronomique vivante, fondée sur la restitution régulière de carbone et sur une compréhension fine des processus biologiques du sol.

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Résumé
Dans cette intervention, Robin Euvrard rappelle que le sol ne doit pas être vu seulement comme un support, mais comme un véritable compartiment de réserve et de régulation du système viticole. L’enjeu est de synchroniser les apports, la dynamique du carbone et le fonctionnement biologique du sol avec les cycles phénologiques et physiologiques de la vigne, sur des périodes sensibles pouvant s’étendre sur 18 mois. Il insiste sur l’importance des matières organiques fraîches, des couverts végétaux et de la gestion de l’herbe pour nourrir durablement le sol, améliorer sa structure, sa fertilité physique, chimique et biologique, et éviter des excès de vigueur. Au-delà du simple taux de matière organique, c’est surtout sa dynamique qui compte. En s’inspirant notamment des prairies et du pâturage tournant, Robin Euvrard propose une approche agronomique vivante, fondée sur la restitution régulière de carbone et sur une compréhension fine des processus biologiques du sol.

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Introduction

Cette intervention de Robin Euvrard s’inscrit dans une réflexion plus large sur la transition agroécologique, avec une entrée par le sol, mais en essayant de faire le lien avec l’ensemble de ce qui a été vu auparavant. L’idée centrale est que le sol ne doit pas être considéré seulement comme un support, mais comme un véritable compartiment de réserve du système viticole.

Quand on parle d’humus, Robin Euvrard insiste sur plusieurs questions fondamentales :

  • qu’apporte-t-on au système ;
  • qu’est-ce qui y entre réellement ;
  • comment ces apports agissent, réagissent et interagissent ;
  • comment ils stimulent ou régulent le système ;
  • comment synchroniser tout cela avec le type de plante cultivée, ici la vigne.

Il rappelle qu’un excès d’apports, à certains moments, peut entraîner trop de vigueur ou trop de fertilité, ce qui peut devenir problématique. La question n’est donc pas seulement de nourrir, mais de piloter et de réguler, en lien avec les besoins réels de la plante.

Synchroniser le sol avec les cycles de la vigne

Un point important est la nécessité de synchroniser le fonctionnement du sol avec les cycles phénologiques et physiologiques de la vigne. La vigne fonctionne selon un cycle annuel, mais aussi sur une temporalité plus longue, de l’ordre de 18 mois, avec des moments très précis où elle supporte plus ou moins bien la concurrence.

Cela signifie qu’il faut réussir à piloter le système sol-plante de manière fine, car certains moments sont beaucoup plus sensibles que d’autres. Toute la difficulté est donc de mettre en cohérence :

  • les apports ;
  • la dynamique du carbone ;
  • l’activité biologique ;
  • et les besoins spécifiques de la vigne selon les périodes.

Matière organique, argile et relativité des seuils

Une remarque issue d’un autre cours, mentionné pendant l’échange, vient nuancer une idée souvent répétée : « le sol manque de matière organique ». Il est rappelé que plus un sol contient d’argile, plus il a besoin de matière organique. À l’inverse, dans des sols d’arènes granitiques, très peu argileux, le besoin en matière organique exprimé en pourcentage est moins élevé.

Autrement dit, il n’existe pas de seuil universel valable partout. Un pourcentage de matière organique ne dit pas tout à lui seul. Robin Euvrard souligne d’ailleurs qu’un sol à 3 ou 3,5 % de matière organique peut très bien ne pas fonctionner correctement. Ce n’est pas parce qu’un taux mesuré paraît théoriquement correct que le système fonctionne au bon moment pour la culture en place.

Le point essentiel n’est donc pas seulement le stock, mais la dynamique. Ce qui compte, c’est la manière dont les matières organiques et le carbone circulent, se recombinent, sont consommés puis libérés par les organismes du sol. Cette dynamique conditionne la capacité du système à répondre aux besoins de la plante, notamment à court terme.

Robin Euvrard rappelle néanmoins qu’il faut garder un cap simple : remettre du carbone dans les sols. C’est une direction générale valable. Ensuite, la quantité nécessaire — 1,5 %, 2 %, 3 %, 5 % ou davantage — dépendra du contexte, du type de sol et de la situation locale.

Observer des sols de référence

Pour raisonner correctement, il est proposé de ne pas se limiter à une valeur théorique issue d’une analyse, mais de comparer le sol cultivé à des sols voisins peu perturbés :

  • une prairie à côté ;
  • une bordure ;
  • un bois ;
  • le sol sous une haie ;
  • le sol sous un arbre.

Ces éléments de comparaison permettent de mieux comprendre ce qu’est un sol fonctionnel dans un contexte donné. Ils apportent des repères concrets sur la structure, la couverture, la litière et la dynamique du carbone.

La ration du sol : du carbone frais avant tout

Un intervenant résume l’idée de manière très imagée : quoi de mieux pour un sol que de « manger du carbone frais » ? Cette notion de ration du sol est centrale.

Ce carbone frais peut prendre différentes formes :

  • la litière ;
  • les exsudats racinaires ;
  • les racines ;
  • les feuilles ;
  • les sarments ;
  • les couverts végétaux roulés ou écrasés.

Presque tous les écosystèmes de la planète fonctionnent selon cette logique : des éléments végétaux tombent au sol et nourrissent en continu la vie du sol. Ce geste simple, élémentaire, est au fondement de la construction des forêts.

La forêt est alors donnée comme modèle écologique : elle produit beaucoup de biomasse, beaucoup de biodiversité, fructifie, et cela sans apports extérieurs comparables à ceux des systèmes agricoles. À Banyuls, il est rappelé que la forêt pousse encore là où la vigne ne pousse plus. Elle produit beaucoup plus de matière sèche, structure le milieu, participe à la condensation de l’eau et entretient sa propre fertilité.

Le carbone comme levier d’action

Robin Euvrard revient ensuite sur un point très concret : si le taux d’argile d’un sol ne peut pas être modifié à l’échelle agricole, en revanche le taux de matière organique peut être influencé. On sait agir dessus, et parfois assez rapidement, à condition d’y mettre les moyens et les techniques appropriées.

La matière organique joue plusieurs rôles :

  • elle contribue à la structure physique du sol ;
  • elle agit comme tampon pour l’eau ;
  • elle soutient la dynamique biologique ;
  • elle fait le lien entre les différentes dimensions de la fertilité.

Une fertilité en trois dimensions

Quand on parle de fertilité du sol, il faut distinguer trois dimensions :

  • la fertilité physique ;
  • la fertilité chimique ;
  • la fertilité biologique.

Ces trois dimensions interagissent en permanence. Avoir l’une sans les autres ne suffit pas. La matière organique est présentée comme le pivot, le lien entre ces trois formes de fertilité.

Questions pratiques sur les apports

Robin Euvrard introduit ensuite plusieurs questions concrètes qui lui ont été posées :

  • comment gérer la fertilisation sans provoquer de chute ou de pic de vigueur ;
  • comment choisir les différents apports ;
  • que faire lorsqu’on reprend une parcelle désherbée en plein depuis toujours ;
  • que faut-il apporter, sous quelle forme et à quelle dose.

Il souligne immédiatement qu’il est difficile d’apporter une réponse unique, tant les situations sont différentes. Cependant, toutes ces questions tournent autour du même problème : que met-on dans le système, sous quelle forme, à quelle dose, et avec quel objectif ?

Pour répondre à cela, il propose de revenir aux processus fondamentaux du carbone dans le sol : comment rendre du carbone au sol, et comment le rendre disponible ou non selon les objectifs recherchés.

Apprendre à cultiver l’herbe

Un point qui suscite une question dans le chat est l’expression « apprendre à cultiver l’herbe ». Robin Euvrard précise alors ce qu’il veut dire.

Selon les espèces choisies, le mode de semis, ce qu’on demande au couvert, et la façon dont il est géré ensuite, les effets sur le sol et sur les restitutions seront très différents. C’est là que les systèmes d’élevage, et notamment les systèmes de pâturage, deviennent très inspirants.

Les éleveurs montrent que :

  • le moment de la coupe ;
  • la hauteur de coupe ;
  • le rythme de pâturage ou de coupe ;
  • la gestion de la flore

modifient profondément les dynamiques végétales. On ne stimule pas les mêmes plantes ni de la même manière selon que l’on coupe plus ou moins haut, plus ou moins tôt, ou à un rythme différent. Cela influence la place des graminées, des légumineuses et des autres familles de plantes.

Ainsi, « cultiver l’herbe », ce n’est pas seulement semer puis détruire un couvert. C’est sortir d’une logique où l’on sème, on détruit, on remet la parcelle à nu, puis on recommence l’année suivante. Dans un système fertile, voire autofertile, il devient au contraire nécessaire de tendre vers une couverture complète et permanente, afin de protéger, nourrir et enrichir le sol sur la durée, notamment grâce aux exsudats racinaires.

L’exemple des prairies bien gérées

Une prairie bien gérée est donnée comme exemple de système capable de :

  • continuer à produire ;
  • parfois augmenter sa production ;
  • tout en augmentant simultanément les taux de carbone, d’humus et de matière organique dans les sols.

Et cela sans forcément recourir à des apports extérieurs. Il s’agit avant tout de gestion :

  • gestion de la flore ;
  • gestion des hauteurs de coupe ;
  • gestion des rythmes de coupe ou de pâturage.

Dans certains cas, cela permet même d’éviter de ressemer, ce qui représente aussi une économie au sens large. Robin Euvrard insiste sur le fait que ces techniques sont passionnantes et qu’elles peuvent inspirer les systèmes viticoles.

Il est aussi rappelé que l’agronomie est largement commune à la plupart des productions agricoles. Que les plantes soient pérennes ou annuelles, une grande partie des principes reste la même. C’est pourquoi les échanges entre filières sont si riches : les viticulteurs ont beaucoup à apprendre des éleveurs, comme inversement.

La référence citée dans l’échange est le travail de Mathieu Bessières, notamment autour du pâturage tournant dynamique. Même si cela concerne les ruminants, les raisonnements sur la physiologie des plantes, les stades d’intervention et les effets sur la flore sont très instructifs pour la vigne.

Repenser la question des apports

Lorsque l’on se demande « qu’est-ce que je dois apporter ? », Robin Euvrard propose de reformuler la question : « qu’est-ce que vous voulez faire ? »

En effet, la plupart des apports réalisés de manière classique visent surtout à recharger le sol avec ce dont il a besoin pour fonctionner et nourrir la plante. On ajoute en quelque sorte des « croquettes » au système, dans une logique d’entretien.

Mais si l’objectif est différent — par exemple créer de l’humus, structurer les sols, améliorer durablement le fonctionnement du système — alors la logique d’apport doit elle aussi changer.

Deux grands processus dans le sol

Pour simplifier, Robin Euvrard rappelle que tous les sols fonctionnent globalement selon deux grands processus biologiques permanents :

  • un processus de construction ;
  • un processus de déconstruction.

D’un côté, la matière est décomposée, minéralisée, rendue disponible. De l’autre, elle peut être réorganisée, agrégée, transformée en composés plus complexes qui enrichissent durablement le système.

Selon la nature de ce que l’on apporte, le moment de l’apport et les conditions du milieu, on n’intervient pas de la même manière sur ces deux processus.

Penser le sol comme un système fermentaire

Pour aider à comprendre le fonctionnement du sol, Robin Euvrard propose une analogie issue de son propre parcours : penser le sol comme un système fermentaire.

Cette image permet de raisonner le sol un peu comme une cuve de raisin, un levain ou une pâte à pain. Dans tous les cas, il s’agit de processus biologiques dépendants des conditions du milieu. Les facteurs décisifs sont alors :

  • la température ;
  • le pH ;
  • l’humidité ;
  • l’oxygénation.

Comme en fermentation œnologique, si la température est trop basse ou trop élevée, si le pH est mal régulé, si l’oxygène manque, alors le fonctionnement biologique se dégrade. Il en va de même dans le sol.

L’idée est aussi que, lorsqu’on apporte quelque chose au système — comme on apporterait des levures sélectionnées ou un levain — on cherche à orienter le processus dans une direction donnée.

Matières facilement accessibles et orientation des processus

Lorsque le système contient de la matière facilement accessible, assimilable à des sucres, toute la vie biologique peut s’en emparer rapidement. À partir de là, plusieurs voies sont possibles :

  • soit cette matière est rapidement reminéralisée et rendue disponible ;
  • soit elle est utilisée pour construire autre chose, agréger, produire des molécules plus complexes et enrichir le système.

Autrement dit, selon le type de matière apportée et les conditions dans lesquelles elle est transformée, on peut favoriser davantage la décomposition/minéralisation ou, au contraire, la construction et l’enrichissement du sol.

Idée directrice

Dans cette séquence, Robin Euvrard pose donc une ligne de conduite claire : il ne suffit pas d’apporter de la matière organique au sol. Il faut comprendre :

  • quelle matière on apporte ;
  • à quel moment ;
  • dans quel objectif ;
  • dans quelles conditions de milieu ;
  • et avec quelle cohérence vis-à-vis du cycle de la vigne.

La question centrale n’est pas seulement celle du stock de matière organique, mais celle de la synchronisation entre la dynamique du sol et les besoins de la plante.