L'orientation agroécologie des exploitations pastorales en Corse, par Jean-Paul Duboeuf.
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Le 22 juin 2021, la Chambre régionale d’agriculture de Corse et Ver de Terre Production organisaient à Pietralba une journée technique dédiée à l’élevage. Au programme : des interventions d’experts, des témoignages d’éleveurs et une visite dans l’exploitation du Président de la Chambre d’agriculture. Tout au long de cette journée, les participants, principalement professionnels de l’élevage, ont pu saisir le rôle qu’ils et elles ont à jouer dans la lutte contre le réchauffement climatique. Dans ce contexte particulièrement sensible à ces dérèglements qu’est la Corse, une approche renouvelée offre un nouvel horizon pour l’élevage insulaire.
Introduction
Jean-Paul Duboeuf introduit son intervention en rappelant que les présentations du matin ont porté sur les grands principes de l’agroécologie en Méditerranée et dans le monde. Son propos se veut plus concret : il s’agit de construire des indicateurs spécifiques au pastoralisme corse afin de savoir si les exploitations pastorales de Corse sont agroécologiques, et jusqu’à quel niveau.
L’objectif n’est pas de « présenter plein de chiffres », mais de disposer d’un outil de diagnostic, à la fois individuel et collectif, sur la réalité de l’agroécologie dans le pastoralisme corse aujourd’hui.
Cette présentation reprend en partie le contenu d’une session de formation organisée quelques années auparavant, consacrée aux grands principes de l’agroécologie et à leur application à l’élevage et au pastoralisme en Corse.
L’agroécologie dans le cadre du développement durable
Jean-Paul Duboeuf rappelle d’abord que l’agroécologie en élevage s’inscrit dans le concept de développement durable.
La durabilité repose sur un équilibre entre trois dimensions :
- économique ;
- sociale ;
- environnementale.
L’agroécologie ne consiste donc pas seulement à maîtriser des équilibres écologiques liés à la plante ou au milieu naturel. Elle concerne l’ensemble du système d’exploitation. La question posée est donc la suivante :
- le pastoralisme corse est-il agroécologique ?
- est-il agroécologique par nature ?
Autrement dit, les pratiques pastorales actuelles sont-elles nécessairement agroécologiques ? Et cela doit être évalué non seulement au regard de la nature, mais aussi des trois grandes composantes de la durabilité des systèmes :
- la dimension écologique ;
- la dimension économique et technique ;
- la dimension sociale et sociétale.
Jean-Paul Duboeuf souligne qu’un enjeu comme la lutte contre les incendies fait également partie de l’équilibre agroécologique des territoires.
Clarifier les notions : intensification écologique et élevage agroécologiquement intensif
L’intervenant insiste sur la nécessité de clarifier certains termes, car on parle beaucoup d’agroécologie et d’intensification écologique.
L’intensification écologique
L’intensification écologique désigne une orientation qui vise :
- à réduire la consommation de ressources non renouvelables ;
- à réduire les émissions polluantes ;
- à optimiser la valorisation des déchets.
Cette logique met souvent en avant des formes d’élevage très contrôlées, exigeant des investissements et des innovations technologiques importants, notamment avec les outils numériques de contrôle. C’est ce qu’on appelle l’« élevage de précision ».
Selon Jean-Paul Duboeuf, cette approche correspond surtout à des élevages industriels qui cherchent à résoudre les problèmes environnementaux par un meilleur contrôle de tous les flux internes. Ce n’est pas de cela qu’il est question ici.
Un élevage agroécologiquement intensif
À l’inverse, il s’agit ici de parler d’un élevage « agroécologiquement intensif », c’est-à-dire d’un élevage qui :
- valorise les potentialités des agrosystèmes ;
- favorise les régulations et les complémentarités ;
- utilise des ressources et des espaces non directement valorisés par l’homme ;
- s’appuie d’abord sur le travail et le savoir-faire de l’éleveur.
Cette orientation suppose cependant des investissements très importants dans la formation :
- formation initiale ;
- formation permanente.
L’éleveur doit aujourd’hui atteindre un niveau de formation élevé. Cela ne peut pas reposer uniquement sur les savoirs transmis par la famille, même si ceux-ci restent importants. Il faut intégrer de nouveaux apprentissages dans les parcours professionnels. Pour Jean-Paul Duboeuf, c’est là un enjeu majeur, que connaissent bien les établissements d’enseignement agricole.
Les grands principes retenus
Parmi les grands principes de l’agroécologie appliquée à l’élevage, l’intervenant cite notamment :
- la réduction des intrants ;
- la réduction des pollutions par le bouclage des cycles ;
- la gestion de la santé animale ;
- la préservation de la biodiversité par l’adaptation des pratiques ;
- l’utilisation de la diversité pour accroître la résilience.
Il résume cela par une formule : produire plus avec moins.
L’agroécologie est ainsi présentée comme étant au service de la « triple performance » des systèmes d’élevage :
- performance économique ;
- performance sociale ;
- performance environnementale.
Pourquoi construire une méthode de diagnostic adaptée à la Corse ?
C’est pour répondre à cette exigence de triple performance qu’un groupe de travail a proposé une méthode de diagnostic adaptée aux enjeux du pastoralisme en Corse.
Cette démarche s’inspire de travaux réalisés en Espagne et en Sardaigne.
Jean-Paul Duboeuf rappelle que les performances agroécologiques doivent être :
- économiques, car un éleveur qui ne s’en sort pas financièrement ne peut pas mettre en œuvre durablement des pratiques positives sur le plan environnemental ;
- sociales, car un éleveur doit être intégré dans son milieu et pouvoir mener une vie sociale normale ;
- environnementales, bien sûr.
Dans le cas du pastoralisme, les enjeux sociaux dépassent la seule exploitation : ils concernent aussi la vie des villages, les territoires, et l’ensemble des activités qui participent de la dynamique rurale. Il parle ainsi d’une dimension sociétale et territoriale de l’agroécologie.
Les dimensions prises en compte dans le diagnostic
Le diagnostic construit pour les exploitations pastorales corses cherche à intégrer de nombreuses dimensions :
- la gestion de l’alimentation ;
- la gestion de la santé ;
- la gestion durable du pâturage ;
- l’entretien des cultures et des surfaces fourragères ;
- les races animales ;
- la reproduction ;
- le bien-être animal ;
- la sécurité alimentaire ;
- l’hygiène générale ;
- la contribution au maintien du paysage.
Jean-Paul Duboeuf souligne que chacune de ces propositions peut sembler simple prise isolément, mais que leur intégration dans la gestion quotidienne d’un élevage est complexe. C’est précisément l’enjeu du métier d’éleveur de demain : savoir articuler toutes ces dimensions, avec l’appui de conseils de qualité pour aider à la décision.
Une batterie d’indicateurs pour évaluer les exploitations
Le dispositif repose sur plusieurs groupes d’indicateurs, représentant au total environ cent indicateurs.
Le principe est simple :
- un diagnostiqueur se rend chez l’éleveur ;
- il échange avec lui ;
- il fait un tour de l’exploitation ;
- l’ensemble dure environ une heure à une heure et demie.
Il ne s’agit pas de passer plusieurs jours à recueillir des données, mais de poser un certain nombre de questions ciblées.
Des exemples d’indicateurs sur l’alimentation
Parmi les questions posées sur la gestion de l’alimentation et des ressources alimentaires, on trouve par exemple :
- l’éleveur fait-il pâturer sur prairie ou parcours quotidiennement, pendant une grande partie de la journée ?
- l’exploitation dispose-t-elle d’une surface de base fourragère ?
Sur ce second point, Jean-Paul Duboeuf précise qu’il s’agit de terrains permettant de récolter du foin pour l’alimentation aux périodes de manque. Or, il constate qu’un grand nombre d’élevages en Corse ne disposent pas d’une telle base fourragère, pour diverses raisons foncières, en particulier dans les élevages caprins.
Il indique ainsi que dans les élevages caprins, environ 80 % ne disposent que de maquis.
Autre critère :
- au moins 80 % de la matière sèche consommée provient-elle de l’exploitation, de terres louées ou d’une ferme voisine ?
L’idée est de mesurer l’autonomie alimentaire réelle, y compris dans des formes de coopération locale avec des exploitations voisines.
Sur ce point, Jean-Paul Duboeuf observe que l’autonomie alimentaire des élevages corses est très faible. Une grande partie de l’alimentation des troupeaux provient :
- de foin acheté sur le continent ;
- d’aliments concentrés produits ailleurs.
Cela constitue, selon lui, un point faible du point de vue agroécologique.
Autre indicateur cité :
- l’éleveur distribue-t-il moins de 400 g de concentrés par brebis ou par chèvre ?
- ou moins de 500 g par chèvre traite en moyenne par jour ?
Dans certains cas, les exploitations se situent bien en dessous de ces niveaux.
Des indicateurs sur le pâturage et les surfaces
Pour la gestion du pâturage, plusieurs critères sont également pris en compte.
Par exemple :
- l’élevage cultive-t-il des légumineuses en association avec des graminées ?
- y a-t-il une intervention de l’éleveur sur les parcours : entretien mécanique, fertilisation, amélioration des prairies naturelles ?
Jean-Paul Duboeuf remarque que, dans bien des cas, il n’y a pas de cultures, et que l’entretien des parcours est très variable selon les exploitations. Certains éleveurs interviennent peu sur les parcours.
La transhumance est aussi considérée comme une pratique agroécologique. Le fait de la pratiquer régulièrement fait donc partie des éléments valorisés dans le diagnostic.
Des indicateurs sur les cultures et les surfaces fourragères
Concernant les cultures et les surfaces fourragères, les questions peuvent porter sur des pratiques classiques, comme la fertilisation minérale.
Un exemple cité :
- y a-t-il une fumure minérale, et si oui, est-elle inférieure à 100 unités d’azote ?
Cependant, dans un certain nombre de cas, il n’y a tout simplement pas de fertilisation. Cela apparaît comme relativement neutre du point de vue agroécologique.
Jean-Paul Duboeuf mentionne aussi comme pratique agroécologique la distribution de ligneux au troupeau, en référence aux éléments présentés auparavant dans la journée.
La santé animale et la prophylaxie
Sur la gestion de la santé animale, un ensemble de critères porte sur la prophylaxie et les pratiques de suivi.
L’utilisation des antibiotiques est évidemment considérée comme devant être limitée.
Mais l’intervenant insiste aussi sur la nécessité d’un contrôle précis de la santé des animaux, avec :
- un cahier d’élevage ;
- une traçabilité des traitements.
Ces outils sont nécessaires pour conduire correctement un troupeau.
Les races locales et la conduite de la reproduction
Pour ce qui concerne les races et la reproduction, Jean-Paul Duboeuf rappelle que la plupart des éleveurs corses ont des troupeaux en races locales.
Mais cela ne suffit pas en soi. Si ces troupeaux :
- ne s’inscrivent pas dans un schéma de sélection ;
- ou si la reproduction n’est pas conduite de manière naturelle, c’est-à-dire sans recours aux hormones,
alors le système reste intermédiaire, « entre les deux » du point de vue agroécologique.
Le bien-être animal
Le bien-être animal ne se réduit pas au fait que les animaux sortent dehors.
Il faut aussi prendre en compte d’autres éléments, comme :
- l’existence de bâtiments adaptés ;
- la possibilité d’abriter les jeunes au moment des naissances ;
- les conditions générales d’accueil et de conduite des animaux.
L’hygiène, la gestion et la commercialisation
Le diagnostic comprend aussi des critères d’hygiène générale, de gestion et de commercialisation.
Par exemple :
- l’éleveur enregistre-t-il correctement les informations relatives à l’exploitation ?
- vend-il ses produits localement ?
- transforme-t-il à la ferme ?
La transformation à la ferme est considérée comme un élément positif du point de vue agroécologique, dans la mesure où elle participe à la fermeture des cycles productifs et à l’ancrage territorial.
La durabilité socioéconomique
La durabilité socioéconomique ne se limite pas à la seule question du revenu.
Elle inclut aussi :
- la diversification des revenus ;
- les activités agritouristiques éventuelles ;
- l’existence d’une autre activité exercée par le conjoint ou la conjointe.
Ces éléments sont vus comme des facteurs de résilience pour l’exploitation.
L’intégration territoriale et paysagère
Le diagnostic s’intéresse aussi à l’intégration de l’exploitation dans son environnement.
Sont notamment regardés :
- la propreté de l’exploitation ;
- l’existence éventuelle de pollution visuelle ;
- la qualité des bâtiments ;
- la qualité générale de l’aménagement.
L’entretien du paysage fait ainsi partie intégrante de l’évaluation agroécologique.
Un profil agroécologique pour chaque exploitation
À partir du questionnaire, il devient possible d’établir un profil agroécologique de chaque exploitation.
Les résultats peuvent être analysés selon différents volets :
- alimentation ;
- pâturage ;
- cultures ;
- santé ;
- races ;
- bien-être animal ;
- hygiène ;
- gestion ;
- durabilité socioéconomique ;
- durabilité environnementale.
Jean-Paul Duboeuf souligne que toutes les exploitations ne se situent pas au même niveau. Sur le plan sociétal, un facteur majeur de fragilité est l’isolement. Dans une grande majorité d’élevages, les conditions d’intégration sociétale sont faibles, ce qui nuit à l’attractivité du métier d’éleveur.
Il insiste aussi sur l’importance de la gestion rigoureuse de l’élevage :
- enregistrement des événements ;
- suivi technique ;
- organisation générale.
Enfin, il rappelle que le fait d’aller sur parcours ne garantit pas à lui seul le caractère agroécologique d’un élevage, pas plus que la présence de races locales ou l’accès à l’extérieur pour les animaux. Ces dimensions doivent être complétées par d’autres critères.
Conclusion : le pastoralisme corse n’est pas agroécologique par nature
La conclusion de Jean-Paul Duboeuf est nette : non, l’élevage corse n’est pas agroécologique par nature.
Il peut être :
- extensif ;
- pastoral ;
- proche de la nature dans bien des cas,
mais cela ne suffit pas à le qualifier d’agroécologique aujourd’hui.
Il faut donc aller vers cette orientation. Il existe en Corse un potentiel agroécologique réel, mais celui-ci n’est pas encore pleinement exprimé.
L’enjeu est alors double :
- faire évoluer les pratiques ;
- faire évoluer les modes d’appui et de soutien, afin de favoriser cette transition.
Renouveler le pastoralisme par l’agroécologie
Dans sa dernière diapositive, Jean-Paul Duboeuf affirme que l’agroécologie doit contribuer au renouvellement du pastoralisme.
Cela suppose :
- de construire de nouvelles références ;
- de travailler avec des collectifs pluridisciplinaires ;
- de mieux valoriser la diversité des ressources pastorales ;
- d’envisager l’utilisation de nouvelles surfaces, comme les vignes, les vergers ou les fermes solaires.
L’agroécologie est ainsi présentée non comme un état déjà acquis, mais comme une orientation de transformation pour l’avenir du pastoralisme corse.