Conversation avec Marcel BOUCHE - Des Vers de Terre et des Hommes - 5/7
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Conversation avec Marcel BOUCHE – Des Vers de Terre et des Hommes 5/7
Cinquième partie de la conversation avec Marcel BOUCHE sur les vers de terre.
D’abord jardinier, puis chercheur et directeur de recherche, Marcel BOUCHE, spécialiste mondial des vers de terre, a consacré la majeure partie de sa vie à l’étude de ces animaux.
0:55 = Retour à l’agriculture.
14:00 = Vers une nouvelle écologie en France.
22:00 = Et maintenant ?
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Désarroi du monde agricole et nécessité de remettre des faits sur la table
L’entretien s’ouvre sur un constat de profond désarroi. Il est dit que, « chaque jour qui passe », la situation semble empirer, en particulier dans l’agriculture, où « toutes les filières perdent de l’argent » et où l’on ne sait plus vraiment où l’on va. Ce malaise général appelle, selon les intervenants, une mise à plat claire des réalités : il faut amener de la matière, poser les faits sur la table, et sortir de la confusion.
Marcel Bouché explique qu’il avait en quelque sorte perdu le contact direct avec le terrain agricole. Cela faisait longtemps qu’il ne faisait plus réellement de terrain, à la fois pour des raisons physiques — cela devenait de plus en plus pénible — et par manque de motivation. Puis, soudain, il s’est retrouvé de nouveau sollicité par de nombreux agriculteurs, demandeurs d’échanges, de compréhension et de repères.
Il souligne toutefois qu’il ne faut pas tomber dans un rapport dogmatique aux pratiques. Il refuse les postures « religieuses » sur les techniques. Ce qui l’a intéressé, au contraire, dans ses échanges avec les agriculteurs, notamment lorsqu’il pouvait discuter avec eux en privé ou parfois en public, c’est qu’ils lui faisaient découvrir leur agriculture, celle qu’ils pratiquent réellement. Cette redécouverte du monde agricole a donc été, pour lui, une reprise de contact avec une réalité vivante et concrète.
Monique, présence décisive mais trop souvent restée dans l’ombre
La conversation revient ensuite sur la préparation d’un ouvrage, menée presque en secret. Il est rappelé que cette discrétion tenait notamment à l’état d’épuisement de Monique, très sollicitée et fatiguée. Les interlocuteurs évoquent même ces moments où il fallait vérifier si elle était présente ou non pour pouvoir parler tranquillement au téléphone.
Marcel Bouché insiste alors fortement sur le rôle fondamental de Monique. Il dit très clairement qu’elle a été une « pierre angulaire » du dispositif. Sans elle, affirme-t-il, il n’aurait absolument pas accompli la carrière ni le travail qu’il a faits. Il en profite pour élargir le propos : les femmes sont trop souvent laissées dans l’ombre. Il dit avoir toujours essayé de les remercier, de les reconnaître, de les mettre en avant, mais constate que ce n’est pas assez.
Il mentionne également Daniel dans le cadre du « petit ouvrage », tout en précisant que, même s’il l’a remercié, son apport n’était pas de même nature. Il souligne surtout le travail immense accompli par Monique, présenté comme une contribution décisive, à la fois discrète et considérable. L’idée est même avancée qu’on pourrait lui poser une ou deux questions, si elle l’accepte.
Le livre, la radio et le moment où Marcel Bouché “se réveille”
Un souvenir marquant est raconté à propos de la sortie du livre, vécue comme un événement. À cette occasion, Marcel Bouché avait participé à une émission ou à une intervention publique à Paris, devant un public composé globalement d’agriculteurs. L’ensemble s’était plutôt bien passé.
Le souvenir le plus précis concerne cependant l’après-coup. Après cette conférence, l’un des interlocuteurs téléphone et tombe sur Monique. Celle-ci, très inquiète à cause de l’état de fatigue et de baisse de moral de Marcel Bouché, dit alors au téléphone, en substance : « Alain, il va bien, il va bien, parce qu’il a encore parlé ». Elle avait vu Marcel Bouché « remonter sur scène », se réveiller presque physiquement, lors d’une intervention qui devait durer quatre minutes et qui en a finalement duré sept, parce qu’on lui avait ajouté un temps de parole au programme.
Marcel Bouché explique alors ce qui, selon lui, le « réveille » : le fait de pouvoir parler de ses histoires, de ses travaux, de l’écologie. Mais il ajoute aussitôt un constat amer : il a parfois l’impression que « tout le monde s’en fout ». Son livre, publié en 1990, n’a suscité, dit-il, ni lettres, ni critiques, ni véritable discussion pendant des années. De là naît une conclusion brutale, qu’il qualifie lui-même de « bête et méchante » : l’écologie semble n’intéresser personne.
Pourquoi l’écologie est si peu prise au sérieux
Cette impression conduit à une question de fond : pourquoi se désintéresse-t-on de manière si spécifique et si totale de l’écologie ?
La réponse proposée est sévère : on a laissé s’installer des formes de discours pseudo-savants, de « baratin », qui étouffent toute approche sérieuse des problèmes écologiques. Marcel Bouché parle de généralisations abusives, de discours superficiels, de faux savoirs qui recouvrent les enjeux véritables. Selon lui, c’est extrêmement grave pour la société, et pas seulement pour le monde agricole.
Il regrette que, dans la recherche, on parle volontiers de physique, de biologie, de neurosciences, des progrès les plus divers, mais que, dès qu’il s’agit d’écologie, ce soit le silence, ou bien l’intervention de spécialistes approximatifs, qu’il décrit ironiquement comme des « spécialistes de l’eau chaude ». Il cite l’exemple d’un article sur les virus, dans lequel l’auteur expliquait en substance que, si les virus évoluaient certaines propriétés, ils pourraient envahir toute la Terre et provoquer un grave problème écologique. Marcel Bouché balaie cela comme une absurdité : un virus ne peut se développer que dans des organismes hôtes ; s’il fait disparaître ses hôtes, il disparaît lui-même. Pour lui, ce type de dérive montre des chercheurs quittant leur spécialité et produisant des commentaires sans rigueur.
Le constat est donc radical : en matière d’écologie, il n’y a pas de véritable débat scientifique, presque pas de critique interne, et une immense faiblesse méthodologique.
Les scandales environnementaux et l’anti-science
Marcel Bouché reconnaît que certains scandales environnementaux sont dénoncés, notamment ceux liés à des pesticides comme le chlordécone dans les bananeraies. Il mentionne le travail sérieux de journalistes ou de toxicologues sur ces sujets, mais estime que même là, on ne voit souvent qu’une partie de l’iceberg. Selon lui, ce qu’il connaît d’autres dossiers est « encore plus scandaleux ».
À ses yeux, le problème dépasse donc les seuls scandales particuliers : il y a quelque chose de plus profond, qu’il appelle une forme d’« anti-science ». Cette anti-science consiste, par exemple, à autoriser des pesticides sans aller voir réellement ce qui se passe sur le terrain autrement qu’à des fins commerciales. Il oppose implicitement ici une vraie démarche de connaissance à des logiques administratives, industrielles ou réglementaires qui ne reposent pas sur une observation rigoureuse des faits.
Le recyclage des excréments, des déchets et les blocages culturels
La conversation se déplace ensuite vers un sujet très concret : le recyclage de l’excrément et, plus largement, des déchets organiques. L’un des interlocuteurs avance l’idée qu’il existe peut-être là un blocage profond : alors même que ces solutions peuvent être simples, logiques, observables et reproductibles à grande échelle, elles ne sont pas pleinement acceptées.
Marcel Bouché précise qu’il ne s’agit pas pour lui d’une question de technologie au sens strict. Le blocage est ailleurs. Dès qu’on parle de déchets, d’ordures, de produits dégradés, on se heurte à une dégradation dans la tête des gens. Ce n’est pas seulement le grand public qui est concerné : les scientifiques eux-mêmes, pour la plupart, ne veulent pas « se salir les mains » à aller voir concrètement ce qu’il en est.
Or, selon lui, la seule façon de connaître ces matières est précisément d’aller les observer, les manipuler, les étudier telles qu’elles sont. C’est seulement à partir de là qu’on peut concevoir des méthodes de traitement valables. Si l’on part de théories abstraites au lieu de partir des faits, on échoue. Marcel Bouché affirme qu’on n’a fait, jusqu’ici, « que des théories », et que le résultat est visible : cela plante partout.
Il évoque aussi, non sans ironie, les discours officiels sur la « valorisation » des déchets, sur la « mine d’or » qu’ils représenteraient. Il laisse entendre que ces formules sont souvent creuses ou exagérées, et qu’elles ne remplacent pas un travail sérieux de connaissance.
Le ver de terre en filigrane : simplicité, économie de moyens, évidence
L’un des fils conducteurs implicites de cet échange est le ver de terre, ou plus largement la logique écologique dont il est une figure. L’intervieweur souhaite revenir sur la manière dont cet exemple permet de penser les blocages passés et présents.
Une idée est proposée : les solutions simples, économes en moyens, directement observables, seraient-elles rejetées parce qu’elles sont trop évidentes ? Marcel Bouché répond que le problème n’est pas simplement là. Si ces démarches ne passent pas, c’est parce qu’on a institutionnalisé une forme d’anti-science. Des responsables sont nommés, des sujets de thèse sont donnés, des programmes sont conduits, non pas dans un esprit de rigueur scientifique, mais dans un cadre où l’incompétence se reproduit et se récompense elle-même.
Il ne dit pas que c’est du machiavélisme. Pour lui, c’est plutôt une promotion systémique de discours brillants en apparence, très sophistiqués, mais scientifiquement creux. Et comme tous les autres fonctionnent de la même manière, il n’y a plus de critique. C’est ce qu’il décrit comme une sorte de concours de l’« éco-baratin ».
Une critique très dure de l’institution scientifique
Marcel Bouché estime que cette anti-science est aujourd’hui bien installée. C’est pourquoi, même si l’on pouvait transmettre le message à la tête d’un grand organisme comme l’INRA, cela ne suffirait pas forcément : sous le sommet, il peut très bien n’y avoir qu’une « bande de bras cassés », dit-il crûment. Pour que quelque chose change, il faudrait aller à la base, trouver de jeunes chercheurs capables de comprendre ce qu’est une démarche scientifique.
Il imagine que l’institution pourrait avoir le courage de dire publiquement qu’elle est dans une impasse, non parce qu’elle manquerait de bonne volonté, mais parce qu’elle ne respecte plus suffisamment la démarche scientifique. Il suggère même qu’un article honnête, disant : « nous avons des difficultés fondamentales parce que nous ne respectons pas la démarche scientifique », serait déjà un immense pas.
Pour sortir de cette situation, la voie lui paraît pourtant simple : il faut rétablir la démarche scientifique, ce qui est tout à fait accessible avec les moyens modernes. Mais encore faut-il vouloir regarder la réalité en face.
Avant de mourir, voir enfin de l’écologie se faire en France
À plusieurs reprises, Marcel Bouché dit très simplement qu’il aimerait, avant de mourir, voir enfin se mettre en place une véritable écologie scientifique, au moins en France. Il constate que, dans l’espace francophone, il existe peut-être là un avantage compétitif possible : si cette écologie était prise au sérieux, elle pourrait servir de base à un redressement agronomique solide.
Il ne s’agit pas, pour lui, de donner des leçons au monde entier, mais déjà de commencer par balayer devant sa porte. Il évoque avec humour les « donneurs de leçons » que l’on pourrait envoyer en mission ailleurs, mais revient toujours à la même idée : la priorité est de mettre en place, ici, une vraie démarche scientifique.
Il imagine que cela pourrait d’abord susciter l’incompréhension, voire qu’on traiterait les responsables de fous. Mais ce serait justement le signe qu’il se passe quelque chose de nouveau. À ses yeux, cela ne s’est encore jamais vraiment produit.
L’aveuglement plus que la malhonnêteté
Marcel Bouché précise qu’il ne veut pas nécessairement parler de malhonnêteté. Ce qu’il voit d’abord, c’est de l’aveuglement. Les gens continuent à pousser dans une impasse qu’ils ne voient même plus comme telle. Il tient à cette nuance : on ne peut pas simplement accuser les aveugles d’être malhonnêtes.
Cette précision est importante, car elle dit quelque chose de sa position : sa critique est très dure, mais elle n’est pas seulement morale. Elle porte avant tout sur la perte d’une méthode, sur un aveuglement collectif, sur l’incapacité à revenir aux faits.
L’âge, l’urgence et la transmission
À un moment plus personnel, on lui demande son âge. Marcel Bouché répond qu’il a « quatre-vingt-quatre ans ». Il plaisante sur sa manière désormais floue de compter le temps, de fêter les anniversaires « tous les trois mois », mais cette séquence légère ramène aussi à l’urgence qu’il ressent.
Le temps semble à la fois s’accélérer et se charger d’impatience. Marcel Bouché dit qu’il est « au pied du mur ». Il a sorti ce qu’il avait à sortir ; maintenant, cela ne dépend plus de lui, mais de ceux qui peuvent transmettre, relayer, taper, obtenir quelque chose. Il s’adresse ici directement à ses interlocuteurs, en leur disant que c’est à eux, désormais, de faire vivre cela.
Il précise cependant qu’ils n’ont pas vocation à entrer eux-mêmes dans le domaine scientifique de manière spécialisée. La science suppose un entraînement profond, notamment en épistémologie, c’est-à-dire en philosophie des sciences. Lui dit avoir acquis cela « sur le tas », au point de pouvoir désormais discuter avec n’importe quel scientifique de n’importe quelle discipline sur la méthode scientifique. En revanche, ceux qui l’entourent peuvent jouer un autre rôle : renvoyer les étonnements, poser les questions, mettre les institutions face à leurs responsabilités.
Redemander à l’INRA de faire de l’agronomie
Une demande très nette apparaît alors : que l’INRA s’occupe réellement d’agronomie, et qu’elle abandonne l’anti-science. Marcel Bouché souhaite que l’institution mette en place de véritables évaluations des techniques agronomiques qu’elle promeut ou a promues.
Il souligne que, trop souvent, les évaluations sont en réalité produites par les industriels eux-mêmes, qui « font leur musique à côté ». On peut parfois dire que l’institution a « participé », mais cela reste leur tambouille. Il faut donc mettre l’institution « au pied du mur ».
Il ajoute qu’il ne sait pas bien si, dans un passé plus ancien, l’INRA a vraiment eu cette fonction de service à l’agriculture. Il reste prudent sur ce point, parce que ce qu’il en sait lui vient souvent de l’institution elle-même, et non directement des agriculteurs. En revanche, ce qu’il voit, c’est que des voies ont été poussées jusqu’à des impasses totales.
Les subventions, selon lui, ne résolvent rien. Elles maintiennent en survie, elles calment peut-être les troupes, mais elles ne permettent pas de progresser. Sur ce point, il dit ne pas vouloir faire de politique, mais le fond du propos reste clair : on ne sortira pas de l’impasse par des rustines financières, seulement par un retour à une méthode scientifique authentique.
Se réconcilier avec la méthode scientifique
L’idée centrale de cette partie de l’entretien est donc que l’institution devrait se « réconcilier » avec la méthode scientifique, qu’elle a abandonnée au moins dans tous les domaines qui touchent à l’écologie.
Marcel Bouché va jusqu’à dire que l’écologie, telle qu’elle est pratiquée sur ses bases actuelles, ne rend aucun service à l’INRA, voire lui rend le contraire, parce qu’elle y introduit de l’anti-science. Il sait que ce mot fera bondir, mais il l’assume. Si l’on veut savoir ce qu’il appelle anti-science, il renvoie à ses propres travaux, à sa critique de ce qui se fait, et à la nécessité d’évaluer réellement.
L’enjeu n’est pas de se taper sur l’épaule entre amis ni de former une bande de convaincus. Il s’agit de faire circuler des savoirs, des méthodes, des manières de voir, et de faire en sorte que cela ne soit pas perdu.
Le livre comme sauvetage d’une pensée menacée d’oubli
La conversation revient enfin sur le livre et sur sa genèse. Il est dit explicitement qu’il fallait qu’il sorte, qu’il fasse vivre une pensée, car sinon il aurait été noyé sur une étagère et perdu à jamais, comme tant d’autres livres d’écologie.
Le fait même que Marcel Bouché ait retrouvé un auditoire, qu’il ait vu qu’au moins une fraction de cet auditoire était capable de comprendre l’enjeu, est présenté comme une forme de renaissance. Il dit : « je revis ». Il y a là une scène de transmission décisive : une pensée qui aurait pu disparaître est reprise, reformulée, remise en circulation.
La commande initiale et la naissance de Des vers de terre et des hommes
Marcel Bouché raconte alors comment est né le manuscrit. Contrairement à d’autres livres qu’il avait écrits de sa propre initiative, celui-ci lui avait été commandé par un ancien éditeur de Fayard. Au départ, il lui avait été demandé un petit livre sur les fourmis. Marcel Bouché avait refusé, expliquant que, si les fourmis sont fascinantes par leur vie sociale, leur rôle écologique lui paraît relativement marginal au regard de leur importance supposée dans l’imaginaire scientifique.
Il a alors proposé autre chose : un livre sur les vers de terre. Le titre lui est venu spontanément : Des vers de terre et des hommes. L’enjeu, dit-il, était double. D’une part, faire connaître l’univers des vers de terre ; d’autre part, montrer, en contrepoint, l’énormité des « conneries humaines » dans notre manière de cohabiter avec eux et, plus largement, avec le vivant ordinaire des sols.
Il souligne que les vers de terre, bien qu’ils soient des animaux fondamentaux, restent presque absents de la culture commune. On ne parle jamais d’eux sérieusement. Quand on évoque Darwin, on ne rappelle presque jamais qu’il a terminé sa vie scientifique en écrivant sur les vers de terre.
Darwin et les vers de terre
Marcel Bouché évoque alors Charles Darwin, dont il possède plusieurs ouvrages, y compris des éditions anciennes. Il rappelle que le dernier livre de Darwin porte précisément sur les vers de terre. Cela lui semble très significatif : Darwin, figure majeure de la pensée de l’évolution, a consacré un livre entier à ces animaux modestes.
Il évoque aussi une caricature satirique anglaise publiée après ce livre, dans la revue Punch, où Darwin était représenté de manière moqueuse à partir du thème du ver de terre. Cela montre à quel point le sujet pouvait sembler dérisoire à l’époque, alors qu’il était en réalité très profond.
Sur le contenu du livre de Darwin, Marcel Bouché précise un point : Darwin ne parle pas d’« intelligence » des vers de terre au sens fort, mais il les observe avec une grande attention. Il décrit par exemple leur manière de tirer les feuilles dans leurs galeries, en choisissant parfois la partie la plus adaptée. Darwin y voit une forme de comportement organisé, qu’il commente à sa manière. Marcel Bouché juge que ses observations ne sont pas idiotes : elles sont justes, même si la vision restait forcément superficielle au regard des outils disponibles à l’époque.
Darwin s’intéressait aussi à un autre aspect : la manière dont les vers de terre enfouissent progressivement des objets laissés à la surface du sol. Cela l’avait conduit à des réflexions proches de l’archéologie, voire de la datation relative d’objets anciens. Il avait constaté que les vers de terre enterrent peu à peu des vestiges, et que l’épaisseur de terre accumulée pouvait donner des indications temporelles.
Replacer Darwin et Lamarck dans l’histoire des sciences
Marcel Bouché insiste sur la nécessité de juger ces auteurs à partir de l’état des connaissances de leur temps. Il est trop facile, dit-il, de sourire de leurs approximations sans se rappeler qu’ils ne disposaient ni du carbone 14, ni des outils modernes de datation, ni de la chronologie géologique actuelle.
Cette remarque l’amène à parler de Jean-Baptiste Lamarck, qu’il appelle par son nom complet d’origine, « le chevalier de Lamarck », avant la Révolution. Il rappelle que Lamarck a été nommé professeur pendant la période révolutionnaire et qu’il s’est inscrit pleinement dans l’esprit des Lumières. Ce qui le frappe surtout, chez Lamarck, c’est qu’il semble avoir pensé la nature sans plus avoir besoin de la Bible comme cadre explicatif. Marcel Bouché dit avoir lu des manuscrits où Lamarck n’éprouve même plus le besoin de se référer à Dieu.
Il souligne qu’à partir de là, Lamarck pouvait tenter d’interpréter les fossiles, les adaptations des organismes, les couches sédimentaires, en cherchant des explications naturelles et historiques. C’est cela qui l’intéresse : le moment où l’on commence à penser le vivant et la Terre en dehors du récit religieux.
Lamarck, Buffon, le temps profond et l’hydrogéologie
Marcel Bouché développe ensuite un long passage sur Lamarck et sur sa manière de penser le temps profond. Lamarck reprend notamment une hypothèse de Buffon : celle d’une Terre initialement recouverte par les eaux. Pourquoi ? Parce que l’on avait trouvé des coquillages dans les roches, jusque sur les plus hautes montagnes connues.
Travaillant dans le Bassin parisien, Lamarck s’intéresse aux couches sédimentaires et en vient à écrire un ouvrage intitulé Hydrogéologie. Il cherche à mesurer la durée de formation de ces dépôts. Pour cela, raconte Marcel Bouché, il serait allé observer vers Honfleur des zones où la mer se retire, où les sédiments s’accumulent, et il aurait interrogé les anciens du pays sur l’évolution du rivage. À partir de là, il aurait tenté d’estimer des vitesses d’accumulation et d’en déduire des durées.
Le chiffre qu’il obtient est immense pour l’époque : environ 750 000 ans, ou davantage selon les passages évoqués. Marcel Bouché note que cela reste très loin des datations modernes, mais que, pour l’époque, c’était déjà une rupture considérable par rapport aux chronologies bibliques de quelques milliers d’années.
Le point essentiel est donc moins la précision du résultat que le geste intellectuel : essayer de penser l’ancienneté de la Terre à partir d’observations naturelles, de mesures, de comparaisons, et non à partir d’un texte révélé.
Lavoisier, les Lumières et la transformation des cadres de pensée
Dans ce détour par l’histoire des sciences, Marcel Bouché évoque aussi Antoine Lavoisier, qu’il rappelle avoir été exécuté pendant la Révolution. Il s’en sert pour situer l’époque et les tensions entre différents savants, différentes positions sociales, différentes façons de faire de la science.
Il ne s’agit pas ici d’un développement biographique complet, mais d’un rappel du contexte : la science moderne se construit dans des affrontements intellectuels, sociaux et politiques. Et, au cœur de cette construction, il y a la question de la méthode, de ce qui permet de produire une connaissance valable.
Une leçon générale : revenir aux faits
De bout en bout, cette conversation fait apparaître une même ligne de force. Qu’il s’agisse de l’agriculture contemporaine, des déchets, de l’écologie, des pesticides, des institutions de recherche, des vers de terre ou de l’histoire des sciences, Marcel Bouché revient toujours à la même exigence : revenir aux faits, observer, ne pas remplacer le réel par des discours, et rétablir une démarche scientifique véritable.
Le ver de terre, dans cette perspective, n’est pas seulement un objet d’étude. Il devient presque un révélateur : révélateur de ce que l’on ne veut pas voir, de la modestie du vivant, de la matérialité des sols, de l’importance des processus ordinaires, et aussi de l’aveuglement humain lorsqu’il préfère les constructions théoriques, institutionnelles ou symboliques à l’observation concrète.
L’entretien laisse donc une impression mêlée d’inquiétude et d’espoir. Inquiétude devant l’ampleur de l’impasse ; espoir parce que Marcel Bouché pense encore qu’un redressement est possible, à condition de retrouver le courage de la méthode scientifique et de regarder enfin ce que les faits disent.