Rencontre MSV 2017 - Hervé Covès - Mycorhizes dans nos systèmes cultivés

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Lors de la Rencontre MSV 2017, Hervé Covès partage les enseignements tirés de visites chez deux maraîchers en sol vivant, Xavier et Brice. À partir de leurs pratiques différentes, il montre qu’il n’existe pas une recette unique, mais des ajustements adaptés à chaque contexte. Son propos élargit ensuite la réflexion au rôle central des mycorhizes, ces associations entre racines et champignons, essentielles à la fertilité des sols, à la circulation de l’eau, des nutriments et de l’information entre plantes. Hervé Covès insiste sur l’importance des vieux arbres, des lisières, des prairies diversifiées, des plantes compagnes et de l’hétérogénéité des milieux pour favoriser ces réseaux vivants. Il défend une agriculture fondée sur l’observation, la coopération avec les écosystèmes et la restauration des liens entre cultures, biodiversité et paysages, afin de rendre les systèmes agricoles plus autonomes, résilients et fertiles.

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Résumé
Lors de la Rencontre MSV 2017, Hervé Covès partage les enseignements tirés de visites chez deux maraîchers en sol vivant, Xavier et Brice. À partir de leurs pratiques différentes, il montre qu’il n’existe pas une recette unique, mais des ajustements adaptés à chaque contexte. Son propos élargit ensuite la réflexion au rôle central des mycorhizes, ces associations entre racines et champignons, essentielles à la fertilité des sols, à la circulation de l’eau, des nutriments et de l’information entre plantes. Hervé Covès insiste sur l’importance des vieux arbres, des lisières, des prairies diversifiées, des plantes compagnes et de l’hétérogénéité des milieux pour favoriser ces réseaux vivants. Il défend une agriculture fondée sur l’observation, la coopération avec les écosystèmes et la restauration des liens entre cultures, biodiversité et paysages, afin de rendre les systèmes agricoles plus autonomes, résilients et fertiles.



Introduction

Hervé Covès ouvre son intervention par une déclaration très personnelle et joyeuse : la vie est belle. Il explique qu’après ses visites chez Xavier puis chez Brice, il a été profondément touché par ce qu’il a vu, par les personnes rencontrées et par la qualité de présence qui se dégage de ces lieux. Il dit sa joie d’être là, avec le public, et annonce qu’il va partager ce que ces visites lui ont inspiré.

Plutôt que de commencer par une théorie, il choisit de partir de l’observation.

Ce que révèlent les visites chez Xavier et chez Brice

Le sens du concret

Le premier élément qui frappe Hervé Covès chez Xavier comme chez Brice, c’est leur grand sens de la réalité concrète. En maraîchage, dit-il, quand il faut faire un semis, il faut le faire tout de suite ; on ne peut pas attendre plusieurs jours au risque de voir l’herbe déjà levée. Ce métier demande une exigence très forte, une capacité à être là au bon moment, à observer et à agir à temps.

Deux parcours, deux styles

Il note ensuite des différences entre les deux maraîchers. Brice est engagé depuis plus longtemps que Xavier dans le maraîchage sur sol vivant. Il a donc davantage intégré certaines techniques : beaucoup de matière organique, de moins en moins de travail du sol, une expérience plus ancienne de ce type de pratiques.

Mais chacun a aussi ses propres choix techniques, ses « petites lubies » :

  • Xavier travaille avec de la toile tissée au sol, percée de 16 trous au mètre carré, et essaie de faire passer une grande partie de sa culture par ce système.
  • Brice utilise encore un peu de toile pour les fraises, mais ailleurs il préfère le papier.

Pour Hervé Covès, il ne s’agit pas d’opposer ces méthodes. Il constate au contraire que les deux systèmes fonctionnent, bien qu’ils emploient des techniques différentes. Chacun réfléchit, adapte, corrige en fonction du réel.

Tapis rouge et tapis vert

Autre image marquante :

  • chez Brice, les allées sont couvertes de moquette rouge, « tapis rouge » qui donne presque une allure de festival ;
  • chez Xavier, c’est plutôt le « tapis vert » de l’enherbement.

Hervé Covès souligne que ces choix ont des effets différents. Chez Xavier, l’enherbement régule mieux certains aspects. Chez Brice, la moquette régule peut-être un peu moins certains équilibres, mais elle semble en revanche favoriser les corridors pour toutes les petites bêtes susceptibles d’entrer dans les serres et d’aider au fonctionnement global. Là encore, il n’y a pas un modèle unique : les deux systèmes marchent, avec des compromis différents.

Le travail du sol

Xavier, étant installé plus récemment dans cette démarche, travaille encore davantage son sol, tout en faisant des essais pour aller vers des interventions plus légères, moins profondes, voire plus du tout. Brice a plus de recul dans cette direction, même s’il lui arrive encore de donner « un petit coup d’automotor » de temps en temps.

Pour Hervé Covès, l’intérêt est justement dans cette dynamique d’observation et d’ajustement.

Ce que raconte le sol

Les trous dans le sol

Lors de la visite chez Brice, le groupe a creusé de nombreux trous pour observer la terre. Ce qui a été vu est encourageant : le sol fonctionne bien, il « fait une perfi », il montre des signes de bonne activité.

Mais autour des arbres, dit-il, c’était encore plus beau. Cela attire particulièrement son attention.

Les vers de terre

Même s’il regrette d’avoir raté une conférence sur les Vers de terre, il insiste sur leur importance. Chez Brice, il observe plus de vers de terre que chez Xavier. Il nuance immédiatement : c’est aussi normal, puisque Brice pratique depuis plus longtemps.

L’important n’est pas tant la comparaison brute que le fait de sentir qu’« il y a des choses qui se passent ».

Les oiseaux

Le chant des oiseaux l’a également marqué. Il dit avoir entendu plus d’oiseaux chez Brice que chez Xavier. Les oiseaux peuvent poser problème quand on produit des petits fruits, puisqu’ils mangent aussi les framboises, mais ils sont également de précieux insectivores : ils consomment par exemple les piérides du chou et bien d’autres ravageurs.

Même si ni Brice ni Xavier ne sont directement responsables de la présence des oiseaux — ceux-ci dépendent aussi des arbres et des paysages alentour, parfois situés à plusieurs centaines de mètres — leur présence signale quelque chose : plus de vie, plus de biodiversité, plus de cette qualité écologique qu’on souhaite faire entrer dans les parcelles.

La souplesse du sol

Pour Hervé Covès, un critère majeur est la sensation sous les pieds. Quand il arrive sur une ferme, il marche et il ressent le sol. Chez Xavier comme chez Brice, il perçoit déjà cette souplesse, cette impression de « coussin d’air » sous les pieds.

Selon lui, c’est une signature du maraîchage sur sol vivant : un sol capable de respirer. Il parle même de la fin des « crises d’asthme » du sol.

L’importance du paysage autour des parcelles

Les vieux arbres

Il remarque que Brice a davantage de vieux arbres à proximité que Xavier, même si chez Xavier il y en a aussi, simplement plus loin. Or, demande-t-il, quelle importance cela peut-il avoir que de vieux arbres soient à 200 ou 300 mètres de chez soi ?

C’est précisément l’une des questions essentielles de son propos.

Dans la complexité, il y a des ajustements possibles

Hervé Covès explique qu’on pourrait faire des listes immenses de paramètres d’évaluation des écosystèmes ou des agrosystèmes — il parle même de 266 paramètres — mais l’essentiel est ailleurs : dans cette complexité, il existe de bons ajustements pour toutes les situations.

La vie a cette faculté de s’adapter. Parfois c’est plus difficile, parfois plus facile. Notre rôle, dit-il, serait peut-être simplement d’aider la nature à aller dans le sens de plus de vie, de plus de diversité, de plus d’êtres vivants ensemble, à l’image des forêts, et tout particulièrement des forêts tropicales qu’il affectionne.

Le réseau MSV et la production de savoirs

Hervé Covès dit aimer dans le réseau MSV le fait qu’il s’agisse d’un réseau de « maraîchers-chercheurs ». Les pratiques qui y sont développées, les relations au sol et à l’environnement qu’on tente d’y mettre en place, sont pour lui réellement nouvelles à nos latitudes.

Il rejette l’idée selon laquelle il s’agirait seulement d’un retour au passé. Certes, autrefois, on travaillait déjà avec les fleurs, les auxiliaires et certaines formes de coopération avec le vivant. Mais aujourd’hui, dit-il, l’enjeu est différent : il faut réparer ce qui a été dégradé.

Il rappelle alors que l’agriculture, depuis son apparition il y a environ 12 000 ans, a souvent transformé les régions cultivées en déserts. Il cite plusieurs images :

  • la Mésopotamie, autrefois terre des jardins suspendus de Babylone, aujourd’hui désertifiée ;
  • l’Espagne, dont Jules César disait qu’un écureuil pouvait traverser le pays sans poser le pied par terre, et qui a perdu ses grandes forêts.

Pour lui, la situation actuelle n’est pas le fruit des 50 dernières années seulement : c’est un processus long de 12 000 ans. Ce qui est à inventer aujourd’hui est donc réellement nouveau.

Le projet Arthur

Depuis quelques années, avec plusieurs personnes présentes dans la salle, Hervé Covès travaille sur un programme appelé Arthur. Son ambition est de partir des différences observées sur le terrain — comme celles entre Xavier et Brice — pour faire émerger des connaissances.

L’idée est de croiser les savoirs et les observations afin de dégager des motifs récurrents, des lignes directrices, des patterns, susceptibles de guider la restauration de la fertilité des sols et des agrosystèmes.

Avec un étudiant, dans la continuité d’un travail mené auparavant avec Daniel Puzenat, l’équipe s’est notamment posé la question suivante : comment favoriser les mycorhizes ? Cette question s’est révélée être, au fond, une autre manière de demander : comment améliorer la fertilité ?

En étudiant une soixantaine de sites et en croisant de nombreux paramètres, ils ont identifié plusieurs facteurs favorables au développement des mycorhizes.

Ce qui favorise les mycorhizes

Selon les observations issues du projet Arthur, plusieurs éléments favorisent la mycorhization des parcelles :

Un vieil arbre à proximité

Il faudrait un vieil arbre entre 250 et 500 mètres de la parcelle. S’il est dans une forêt, c’est encore mieux ; s’il est à environ 100 mètres, c’est mieux encore.

Une lisière forestière

La présence d’une lisière entre la forêt et la parcelle améliore encore la situation, car la parcelle n’est pas dans la forêt elle-même mais bénéficie de cette zone de contact.

Un front pionnier

C’est encore plus favorable si la lisière est active, en train de progresser vers la parcelle, avec par exemple des ronces. Ce « front pionnier » semble particulièrement bénéfique.

Une prairie diversifiée autour de la parcelle

Plus la prairie alentour est riche en espèces végétales, mieux cela fonctionne.

Des plantes compagnes dans la parcelle

La parcelle cultivée elle-même doit comporter certaines plantes compagnes, des associations végétales particulières, qui semblent soutenir le fonctionnement mycorhizien.

Une bonne capacité digestive du sol

Le sol doit être capable de bien « digérer », c’est-à-dire de bien dégrader les matières organiques qu’on lui apporte. Cette capacité de décomposition est un point central.

L’hétérogénéité du milieu

Une serre, une parcelle ou une plantation hétérogène favorise également les mycorhizes.

Pour Hervé Covès, si ces paramètres sont réunis, on a de bonnes chances d’obtenir des plantes bien mycorhizées.

Ce que sont les mycorhizes

Les mycorhizes sont des relations entre champignons et plantes. Hervé Covès donne une image frappante : sur un petit fragment de 4 mm de racine de pommier prélevé dans une zone un peu sauvage, on a trouvé jusqu’à 186 champignons mycorhiziens différents ; en moyenne, on en trouve une quarantaine sur 4 mm de racine.

Il insiste sur l’énormité de ce chiffre.

Chaque champignon possède des propriétés particulières. L’un pourra prélever le phosphore dans l’environnement et le faire entrer dans la racine. Ensuite, ce phosphore pourra être redistribué à d’autres champignons connectés, à d’autres plantes, et ainsi diffusé dans l’ensemble de la parcelle.

Des chercheurs russes ont ainsi montré qu’un phosphore déposé en un point précis d’une parcelle pouvait se retrouver réparti sur plus de 1000 m² en moins de dix jours. Pour Hervé Covès, cela montre à quel point ces phénomènes sont actifs.

De même :

  • certains champignons solubilisent la potasse contenue dans les feldspaths des roches mères granitiques ;
  • les légumineuses, grâce à leurs associations avec les champignons, peuvent redistribuer l’azote qu’elles fixent à d’autres plantes.

Les échanges entre plantes grâce aux champignons

S’appuyant notamment sur des travaux d’Elise-Pascal du CNRS, Hervé Covès explique que lorsqu’une plante est reliée à une autre par un champignon, on peut retrouver des glucides, des protides et d’autres éléments de l’une dans l’autre : les plantes s’échangent leur sève par l’intermédiaire des champignons.

Dans le cas des légumineuses, on sait qu’une partie importante de l’azote produit se retrouve dans les plantes voisines via ces réseaux. Il ne s’agit donc pas seulement de la restitution à la mort de la plante ; il y a aussi, pendant toute sa vie, un transfert continu vers les plantes environnantes.

Cette vision change profondément la compréhension des couverts végétaux et de la fertilisation : la circulation des ressources se fait bien avant la décomposition finale.

Une logique de communauté végétale

Pour Hervé Covès, les mycorhizes vont bien au-delà d’une simple relation entre une plante et un champignon. Elles relèvent d’une symbiose de toute une communauté végétale qui met en commun ses ressources, optimise l’accès aux nutriments et partage les richesses disponibles sur un territoire.

Dans cette perspective, la symbiose est avant tout affaire de liens. Il insiste fortement sur cette idée :

Le lien crée la symbiose.

Chaque fois qu’on relie un organisme à son système, chaque fois qu’on l’intègre, on crée une symbiose. Cela coûte toujours un peu d’énergie — par exemple l’arbre donne une partie de sa production au champignon — mais c’est précisément ce coût qui rend possible la coopération et l’accumulation de vie.

Il prend l’exemple des limaces : si on leur donne une place dans le système, alors les organismes qui les mangent arriveront aussi, et peu à peu la régulation pourra s’installer.

Vie et mort dans les systèmes vivants

Hervé Covès revient sur une idée évoquée plus tôt : dans un système où « ça marche », il y a à la fois beaucoup de vie et beaucoup de morts. Les champignons sont les grands recycleurs de cette mort.

La nourriture des champignons, c’est justement ce qui meurt. Ainsi, ce qui favorise les mycorhizes, c’est aussi la capacité qu’a un lieu à bien laisser mourir et se décomposer la matière organique.

Au démarrage d’un système, quand on n’a pas encore assez de biomasse à décomposer sur place, on peut aller chercher à côté du BRF, du bois, des engrais verts, des plantes, et les concentrer là où l’on veut lancer la dynamique. Mais cela n’est acceptable que comme phase de transition. Si le système ne fait que prélever à l’extérieur sans jamais renouveler les ressources extérieures ni produire sa propre fertilité, il finit par épuiser son environnement.

L’objectif est donc bien, à terme, l’autonomie ou au moins une circularité réelle entre fermes voisines : une économie circulaire où les déchets des uns deviennent les ressources des autres, dans un ensemble relié.

Le rôle des champignons dans la circulation de l’information

L’autre grande fonction des champignons, avec la digestion, est selon lui l’information.

Il prend l’exemple du puceron sur haricot vert. Quand un haricot est attaqué, il déclenche des mécanismes de défense, notamment l’épaississement de ses parois cellulaires. Ce processus demande du temps.

Or, si les haricots sont bien mycorhizés, les messages de défense — transmis sous forme d’ARN — passent par le réseau fongique. Le haricot voisin reçoit l’information avant d’être lui-même attaqué et peut commencer à épaissir ses parois. Les jeunes pucerons qui arrivent ensuite sur ce second plant ne peuvent plus le piquer aussi facilement et meurent ou se développent mal.

Selon les mesures citées, une plante produit jusqu’à mille fois plus d’ARN que ce dont elle a besoin pour elle-même. Pour Hervé Covès, cela signifie qu’elle émet des messages destinés à protéger de nombreuses autres plantes autour d’elle.

Sur la tomate, on aurait ainsi observé jusqu’à 1200 ARN différents circulant dans le réseau mycélien, dont seuls quelques-uns sont aujourd’hui compris.

Pour lui, l’agriculture conventionnelle, en détruisant les mycorhizes par les engrais et les produits chimiques, a aussi détruit cette capacité des plantes à s’avertir mutuellement. Les bulletins d’avertissement agricole ont remplacé des échanges d’information qui existaient déjà depuis des dizaines de millions d’années.

Les vieux arbres comme mémoire immunitaire

Hervé Covès développe ensuite un point central de sa conférence : les vieux arbres stockeraient une forme de mémoire immunitaire.

Une vieille plante a traversé de nombreuses maladies, parasites, sécheresses, canicules, gels, accidents climatiques. Elle a donc déjà activé de multiples réponses de défense et d’adaptation. Si elle est toujours vivante, c’est qu’elle possède, en quelque sorte, les bons gènes activés et les bons messages disponibles.

Lorsqu’un vieux arbre est relié, par des continuités mycéliennes, à une parcelle cultivée, cette mémoire pourrait alors bénéficier aux plantes cultivées. Les vieux arbres, les vieilles haies, les milieux matures deviennent ainsi des réservoirs de réponses écologiques.

C’est ce qui donnerait tout son sens au résultat d’Arthur : le plus important, ce serait d’abord le vieil arbre, même s’il n’est pas dans la parcelle elle-même.

L’importance de la lisière et du front pionnier

La lisière comme écotone riche

La lisière est un écotone : un lieu où se cumulent la vie de la forêt, celle de la prairie, et celle, spécifique, de la lisière elle-même. Ces zones sont très riches en informations biologiques.

Si des plantes sauvages parentes de nos cultures s’y trouvent, elles peuvent servir de relais pour activer ou transmettre des messages utiles aux cultures.

Le rôle particulier des ronces

Le front pionnier, souvent dominé par les ronces, jouerait un rôle clé. Hervé Covès relie cela à l’histoire très ancienne de l’agriculture. Les humains chasseurs-cueilleurs consommaient de nombreux fruits de Rosacées ; les lieux de vie où ces plantes étaient disséminées ont servi de base à des systèmes où certains champignons étaient déjà présents.

Selon lui, les légumes que nous avons réussi à domestiquer sont précisément ceux capables de se connecter aux mêmes grands groupes de champignons que ces Rosacées pionnières. Cela expliquerait pourquoi certains végétaux venus d’autres régions du monde se cultivent facilement chez nous, tandis que d’autres restent très difficiles à domestiquer : ils ne trouvent pas chez nous la bonne communauté fongique.

Le front pionnier de ronces serait donc un lieu où s’installent des champignons particulièrement utiles pour les cultures maraîchères.

La prairie, les herbivores et la clairière cultivée

La prairie diversifiée suppose généralement des animaux herbivores capables d’empêcher la forêt de tout reconquérir. Dans les temps anciens, cela pouvait être de grands troupeaux sauvages ; aujourd’hui, cela peut être le débroussaillage ou des animaux domestiques.

Hervé Covès invite à pacifier notre rapport à cette question : un écosystème comprend des animaux, et il n’est pas absurde d’imaginer du maraîchage en collaboration avec eux. Ils participent aux dynamiques qui maintiennent ouverte la clairière où les légumes pourront pousser.

Les plantes compagnes, les syntaxons et les communautés végétales

À l’échelle de la parcelle, il insiste sur les plantes compagnes. Il reprend ici une notion proche de ce que Gérard Ducerf appelle des syntaxons : de petits groupes de plantes souvent observés ensemble dans la nature.

Dans ces petits ensembles, les plantes sont associées par leurs racines et par des communautés de champignons. Chacune semble y jouer un rôle particulier. Comme elles s’échangent des glucides, des informations et d’autres ressources, leur co-présence récurrente n’est pas due au hasard.

Il cite aussi les travaux de Natacha Leroux et les bases de données de phytosociologie, notamment via Tela Botanica, comme outils permettant d’explorer ces associations végétales.

De l’association végétale au biotope et au terroir

Hervé Covès propose une manière de lire les échelles écologiques :

  • quelques plantes associées forment une petite communauté locale ;
  • plusieurs de ces associations constituent un biotope ;
  • plusieurs biotopes en interaction composent un terroir.

À chaque échelle correspondent des organismes mobiles différents :

  • à l’échelle de quelques plantes : surtout de petits insectes ;
  • à l’échelle du biotope : oiseaux, petits mammifères ;
  • à l’échelle du terroir : grands prédateurs et superprédateurs.

Cette manière de penser les choses aide à localiser les solutions. Si le problème concerne un petit ravageur, la réponse est peut-être dans les quelques plantes qui l’entourent. Si le problème concerne un rat taupier, la réponse relève peut-être d’une échelle plus large, celle du biotope ou du terroir.

Le rôle de l’hétérogénéité

Le dernier point qu’il met en avant est l’hétérogénéité. Plus un milieu est hétérogène, plus il a besoin de liens pour répartir eau, nutriments et informations ; et plus il dépend alors des champignons.

Il faut donc, selon lui, ne pas avoir peur des hétérogénéités :

  • des planches différentes côte à côte ;
  • des vivaces sous les chenaux ;
  • des aromatiques ;
  • des zones différenciées dans la serre ou autour d’elle.

Même certaines perturbations fortes, comme un travail du sol ponctuel, peuvent être pensées comme des créations de chaos susceptibles d’ouvrir de nouvelles dynamiques de vie — à condition qu’elles ne deviennent pas un système permanent de destruction.

Les semences et la capacité à mycorhizer

Interrogé sur les semences, Hervé Covès rappelle qu’une plante donne environ 20 % de sa sève au champignon. Si l’on sélectionne des plantes incapables de se connecter aux champignons, on augmente mécaniquement leur rendement immédiat, mais on perd tout ce que les champignons apportent : nutriments, informations, protection.

Il estime que beaucoup de sélections variétales modernes ont affaibli ou perdu cette capacité à bien mycorhizer, surtout dans les systèmes intensifs. Les légumes ont cependant été moins touchés que certaines grandes cultures, ce qui laisse de l’espoir.

Il plaide pour une réappropriation des semences, mais avec prudence : au démarrage d’une installation, il n’est pas prioritaire de produire tout de suite ses propres graines. Il vaut mieux d’abord apprendre à bien cultiver, à faire fonctionner l’écosystème, puis seulement ensuite sélectionner des semences adaptées à son terroir et à ses communautés fongiques locales.

Changement climatique et circulation du vivant

Questionné sur l’avenir, il répond avec optimisme. La planète a déjà traversé de très grandes catastrophes et la vie a toujours poursuivi son chemin. Ce qui favorisera les émergences à venir, selon lui, ce sont les connexions, les corridors écologiques.

Mais comme les climats changent rapidement et que les organismes ne se déplacent pas toujours assez vite, il faudra peut-être aider la vie à circuler. De la même manière qu’on échange des graines, on pourrait aussi imaginer déplacer des inoculums de sol, des ferments biologiques, des fragments de communautés utiles en provenance de zones plus au sud vers des zones plus au nord.

Il souligne aussi que la grande question à venir sera celle de l’eau. Nous avons beaucoup à apprendre des régions plus sèches sur la manière de gérer l’eau par la matière organique, les plantes, les associations végétales et l’organisation des systèmes.

Une pensée de la relation

Au fond, tout son propos revient à une idée centrale : les champignons relient.

Ils nous relient :

  • à un vieil arbre ;
  • à une lisière ;
  • à une forêt ;
  • à des oiseaux ;
  • à des renards ;
  • à des insectes ;
  • à la faune du sol ;
  • à des couverts végétaux ;
  • à des associations de plantes ;
  • à tout un monde vivant.

Pour Hervé Covès, il ne suffit pas que ces connexions existent biologiquement. Il faut aussi les faire exister dans notre tête, dans notre représentation du lieu où nous vivons. Si nous prenons conscience de ces liens, alors nous pouvons nous reconnecter au grand projet du vivant sur Terre.

Conclusion

Hervé Covès conclut sur une note très forte, à la fois philosophique et affective. Il voit dans le regard du public la conscience que notre mission est d’être des promoteurs de la vie. Faire la promotion de cette vie, dit-il, est aussi ce qui nous permet de vivre nous-mêmes.

Il invite chacun à se laisser guider par ce qu’il appelle les « papillons dans le cœur », par la beauté, par l’élan intérieur qui pousse vers plus de lien, plus de soin et plus de vivant.

Sa conclusion reprend son affirmation initiale, devenue presque un refrain au fil de la conférence :

La vie est belle.

Et il appelle la salle à le redire avec lui.