Trognes dans l'agropastoralisme marocain, par Geneviève Michon

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Dans cette conférence, Geneviève Michon emmène le public au Maroc, au cœur de paysages agropastoraux où les arbres restent pleinement intégrés à l’élevage et aux cultures. Elle montre que les trognes y sont encore vivantes, productives et renouvelées, contrairement à bien des régions méditerranéennes. Du pistachier de l’Atlas au frêne, du chêne vert au genévrier thurifère, de l’arganier à l’acacia, chaque essence est façonnée selon des usages précis : fourrage pour chèvres et moutons, bois de feu, perches, poutres, ombrage, voire soutien aux cultures céréalières. La taille des arbres construit ainsi une grande diversité de paysages : steppes arborées, forêts de parcours, parcs agroforestiers, terrasses cultivées et bocages. À travers ces exemples, la conférence rappelle l’importance des savoir-faire paysans marocains et souligne combien l’arbre fourrager demeure essentiel pour penser une véritable agroécologie en milieu sec.

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Résumé
Dans cette conférence, Geneviève Michon emmène le public au Maroc, au cœur de paysages agropastoraux où les arbres restent pleinement intégrés à l’élevage et aux cultures. Elle montre que les trognes y sont encore vivantes, productives et renouvelées, contrairement à bien des régions méditerranéennes. Du pistachier de l’Atlas au frêne, du chêne vert au genévrier thurifère, de l’arganier à l’acacia, chaque essence est façonnée selon des usages précis : fourrage pour chèvres et moutons, bois de feu, perches, poutres, ombrage, voire soutien aux cultures céréalières. La taille des arbres construit ainsi une grande diversité de paysages : steppes arborées, forêts de parcours, parcs agroforestiers, terrasses cultivées et bocages. À travers ces exemples, la conférence rappelle l’importance des savoir-faire paysans marocains et souligne combien l’arbre fourrager demeure essentiel pour penser une véritable agroécologie en milieu sec.

Voir la page de l'événement : https://ap66.org/les-rencontres-de-lagroecologie-2021/




Des paysages agro-sylvo-pastoraux encore vivants au Maroc

Dans cette intervention, Geneviève Michon emmène le public au sud, dans des régions du Maroc où des populations « n'ont pas oublié » ce qu'est l'agroécologie, ni ce qu'est le sylvo-pastoralisme. Elle insiste sur le fait que, dans ces territoires, les arbres sont encore là, les paysages aussi, et que ces systèmes restent productifs, entretenus, fonctionnels et renouvelés.

Elle rappelle qu'on a trop souvent oublié une évidence : les animaux, en particulier les chèvres et les moutons, mangent de l'arbre. Ils ont besoin des feuilles, notamment pour les minéraux, et parfois aussi pour leurs propriétés sanitaires, par exemple contre les parasites. Selon elle, ce savoir est essentiel si l'on veut revenir à une agroécologie adaptée aux régions méditerranéennes.

Contrairement à une idée reçue, les arbres sont très présents au Maroc, sauf dans certaines plaines côtières aujourd'hui largement consacrées à la céréaliculture. Dans les différents systèmes sylvo-pastoraux marocains, plusieurs essences dominent selon les régions :

  • le chêne-liège au nord, dans le Rif ;
  • le pistachier de l'Atlas dans l'Oriental et dans d'autres régions ;
  • le chêne vert dans le Moyen Atlas ;
  • dans le Haut Atlas, un mélange de chêne vert, genévriers, genévrier thurifère, cade et frênes ;
  • l'arganier dans le Sud-Ouest, notamment sur la bordure atlantique et dans la plaine du Souss ;
  • l'acacia dans les bordures sahariennes.

Les trognes dont elle parle, qu'il s'agisse de forêts aménagées, de bocages ou de parcs arborés, accompagnent toute cette économie agro-sylvo-pastorale et en sont une composante essentielle.

Les trognes comme base d’une économie paysanne complexe

Geneviève Michon précise qu'elle ne s'intéresse pas seulement à la technique de taille, mais à la façon dont les trognes construisent des paysages et organisent des terroirs.

Les arbres ne servent pas uniquement à produire du fourrage. Ils fournissent aussi :

  • du bois de feu ;
  • du bois d'œuvre ;
  • des perches ;
  • des poutres ;
  • de l'ombre pour les troupeaux ;
  • un appui aux cultures ;
  • et, selon les espèces, des fruits ou d'autres produits comme l'huile d'argan.

Elle montre ainsi que l'arbre taillé est au cœur de systèmes productifs diversifiés, particulièrement adaptés à des milieux contraints, secs, caillouteux, pauvres en sols et souvent difficiles à cultiver.

Le pistachier de l’Atlas, arbre sylvo-pastoral par excellence

Geneviève Michon commence par le pistachier de l'Atlas, qu'elle présente comme le seul arbre que l'on trouve dans les grandes steppes de l'Oriental, mais aussi comme une essence présente dans de nombreuses régions du Maroc et dans des terroirs très variés.

Selon elle, c'est véritablement l'arbre sylvo-pastoral par excellence :

  • c'est un très bon fourrage pour le bétail ;
  • il résiste à des conditions extrêmes ;
  • il pousse sur des sols très pauvres, sur des karsts, là où il n'y a presque pas d'eau ;
  • il reste présent là où presque plus rien d'autre ne pousse.

Cet arbre peut atteindre de très grandes dimensions, jusqu'à 30 mètres, avec un fort développement latéral.

Dans l'Oriental, on le trouve dans des systèmes très secs où il constitue parfois la seule composante arborée. Les arbres y sont de petite taille à cause de la faible pluviométrie, et signalent souvent le passage des cours d'eau.

Dans d'autres régions, notamment dans l'Anti-Atlas, il entre dans des systèmes plus complexes. Geneviève Michon décrit des modes de taille qui combinent la trogne en têtard et l'émondage, reconduits environ tous les huit à dix ans pour produire du fourrage.

Elle souligne surtout le rôle du pistachier dans la structuration du terroir. Dans certains secteurs karstiques du Moyen Atlas, très pauvres en sol, tout le territoire est organisé autour de cet arbre. En période de culture, on voit pousser des céréales à son pied. C'est grâce au pistachier, qui soutient le pastoralisme et améliore les conditions locales, que la culture céréalière reste possible malgré la sécheresse et la chaleur.

Dans certains bas-fonds de l'Anti-Atlas, elle a observé des terroirs entiers, sur plusieurs kilomètres, couverts de parcs à pistachiers, avec des arbres de grande taille.

Le frêne oxyphylle dans le Haut Atlas

Le frêne oxyphylle est présenté comme un grand constructeur de paysages dans le Haut Atlas. On le trouve toujours associé à des cultures de céréales en terrasses.

Dans certains terroirs du Haut Atlas, les forêts ont disparu, ont été mises en défens, ou le pastoralisme libre est devenu plus difficile. Le frêne prend alors le relais. Sa fonction principale est fourragère, mais sa conduite permet aussi d'autres usages.

Geneviève Michon décrit clairement la logique de taille :

  • les rameaux sont coupés pour nourrir les animaux ;
  • certaines tiges sont conservées pour produire des perches ;
  • d'autres sont laissées plus longtemps pour fournir des poutres.

Un même arbre peut donc assurer trois fonctions :

Dans les terroirs qu'elle montre, près de Marrakech, les frênes sont souvent très anciens, continuellement taillés, et forment de véritables paysages de bocage. Ils sont généralement plantés sur les bordures des terrasses, plutôt en amont, au milieu de pâtures ou de champs de céréales.

Les chênes, essence fourragère fondamentale

Les chênes sont décrits comme l'une des essences les plus courantes au Maroc, depuis le nord jusqu'au sud du Haut Atlas. Geneviève Michon insiste sur leur importance pour le pastoralisme.

Elle cite :

  • le chêne vert ;
  • le chêne zen, plutôt dans le Rif ;
  • le chêne-liège dans les régions plus septentrionales.

Leur rôle est multiple. Dans les systèmes de pâturage libre, les troupeaux, notamment les chèvres, peuvent accéder directement à la couronne grâce à des ramifications basses. Les arbres sont aussi trognés : le paysan ou le berger monte dans l'arbre pour couper les rameaux et les donner au bétail.

Elle met en avant une autre fonction essentielle : l'ombrage. Dans ces terroirs de montagne, il fait vite chaud, et l'ombre des chênes est fondamentale pour le bien-être des troupeaux. Elle est aussi importante pour la pousse printanière des herbacées. Geneviève Michon note qu'au début du printemps, surtout lorsqu'il tarde à venir, l'herbe pousse littéralement à l'aplomb des couronnes, formant des taches vertes bien visibles au pied des arbres.

Dans le Rif, elle montre un chêne-liège trogné de façon très radicale. Elle rappelle que la manière de trogner dépend :

  • des fonctions attendues de l'arbre ;
  • des productions recherchées ;
  • du statut foncier du terrain.

Elle signale que, sur les terres forestières très réglementées par les services des Eaux et Forêts, les tailles sont souvent plus rudes. Elle résume même la situation en disant que, lorsque le contrôle forestier est sévère, les arbres sont souvent « massacrés ».

Le chêne vert s'intègre aussi à des terroirs agricoles, notamment sur des terrasses de cultures céréalières du Moyen Atlas, ou dans des forêts de parcours où les rameaux sont coupés pour être distribués directement aux animaux.

Le frêne dimorphique, un arbre extraordinaire

Geneviève Michon évoque ensuite le frêne dimorphique, qu'elle présente comme un arbre « absolument incroyable ». Elle renvoie d'ailleurs aux travaux de Mohamed Alifriqui, qui a consacré une longue conférence à cette espèce.

Ce frêne a servi à construire des paysages. Il ne s'agit pas d'une forêt naturelle simplement aménagée par les paysans, mais d'une forêt plantée, sur des karsts très arides. Ces plantations ont permis de sédentariser des populations auparavant entièrement nomades, grâce à toutes les fonctions offertes par l'arbre, pour le pastoralisme comme pour les cultures céréalières.

Il s'agit donc d'une forêt entièrement reconstituée, ce qui est relativement rare au Maroc. On n'est pas dans un bocage, mais dans un parc arboré.

Là encore, plusieurs formes de taille coexistent :

  • une taille périodique, environ tous les huit ans, pour le fourrage ;
  • une taille destinée à former des perches pour les toits des maisons ;
  • une taille destinée à former des poutres, souvent sur les charpentières.

Geneviève Michon souligne aussi un aspect remarquable : les arbres observés ne sont pas issus d'une seule graine. Ils proviennent de plusieurs graines réunies pour former un tronc unique. Elle parle ici du « mariage des arbres », notion développée par Mohamed Alifriqui. Cette pratique permet de multiplier les systèmes racinaires, de combiner différentes génétiques, et d'obtenir des arbres particulièrement résistants et productifs.

Cette espèce joue aussi un rôle spécifique dans l'alimentation animale. Lorsque les feuilles apparaissent, vers juin-juillet, on en donne un peu aux animaux à la sortie de l'hiver. Elles sont très riches en tanins, peu digestibles, mais efficaces contre les parasites. Ensuite, durant l'été, les animaux n'y touchent pas. En septembre, on reprend la taille : les feuilles deviennent digestibles et les fruits constituent une sorte de cure de vitamines avant l'hiver.

Le genévrier thurifère des hautes altitudes

Le genévrier thurifère est l'essence la plus haute en altitude dans le Haut Atlas et le Moyen Atlas. Geneviève Michon explique que c'est grâce à cet arbre que les paysans peuvent rester assez longtemps dans les alpages.

Dans des milieux extrêmement caillouteux, presque lunaires, cet arbre fournit :

  • l'essentiel du fourrage pour les animaux ;
  • du bois pour les bergeries ;
  • du bois de feu.

Il est très fortement sollicité, mais cela ne signifie pas qu'il soit nécessairement en danger. Geneviève Michon nuance ici les discours forestiers et écologiques. Elle reconnaît l'existence de problèmes de régénération, mais estime que les principaux problèmes tiennent surtout aux conflits entre forestiers et éleveurs nomades ou semi-nomades.

Dans les forêts gérées par les forestiers, on ne trouve parfois plus que des « squelettes » d'arbres. En revanche, dans les zones d'altitude où se trouvent des bergeries et où les bergers reviennent régulièrement, dans des systèmes de transhumance avec une présence de plusieurs mois, les genévriers thurifères sont préservés, entretenus et gérés pour diverses productions.

On retrouve ici encore les différentes techniques de taille visant à produire :

  • du fourrage ;
  • des perches ;
  • des poutres.

Geneviève Michon montre à quel point un genévrier thurifère peut devenir une véritable « usine à perches ».

L’arganier, entre huile, fourrage et formes construites

Dans le Souss, l'arganier est présenté comme un très bel arbre, traité différemment selon le contexte :

  • dans les champs de céréales, où l'on cherche surtout à produire des fruits pour l'huile d'argan ;
  • dans les forêts de parcours, où sa fonction principale est de nourrir les troupeaux.

Si l'on veut obtenir un arbre haut avec un tronc bien formé et une large couronne, il faut le tailler dès le plus jeune âge. Geneviève Michon explique que, naturellement, l'arganier ne produit pas forcément un tronc unique : il émet plusieurs pousses, souvent à cause du passage des animaux ou des insectes. La forme arborée classique est donc le résultat de nombreuses années de taille, et non un port naturel.

Dans les forêts de parcours, au contraire, on favorise souvent une ramification basse avec des charpentières horizontales, afin de permettre aux chèvres, connues dans le Souss pour grimper aux arbres, d'accéder plus facilement à la couronne.

Elle montre également des arganiers conduits en trogne haute.

Lorsque l'arbre est très sollicité par les animaux, il développe beaucoup d'épines et des feuilles très coriaces. Il peut alors former de véritables murailles végétales, renforcées par différentes formes de plessage.

Les paysages du Souss associent ainsi :

  • des parcs agroforestiers dans les zones de culture céréalière, avec arganiers, oliviers et amandiers ;
  • des forêts de parcours sur les pentes, où les arbres sont plus ou moins taillés selon les besoins et selon le statut foncier.

L’acacia dans les bordures sahariennes

Geneviève Michon n'a pas le temps de développer longuement le cas de l'acacia, mais elle souligne qu'il fonctionne selon des logiques comparables à celles de l'arganier.

Là encore, les différentes formes de port ne sont pas naturelles mais construites par les bergers. Si on laisse pousser un acacia seul, il prend une forme buissonnante, avec plusieurs tiges. Cette forme peut convenir aux moutons, qui broutent les branches basses, mais elle est moins adaptée aux dromadaires. Dans certains cas, on favorise donc, par la taille, un véritable port d'arbre.

Dans les zones sahariennes à acacias, il existe aussi des parcs agroforestiers, avec des espaces cultivés en céréales.

Une grande diversité de trognes, de savoirs et de paysages

En conclusion, Geneviève Michon propose ce parcours comme un simple tour d'horizon destiné à montrer :

  • la diversité des trognes ;
  • la richesse des savoirs qui leur sont associés ;
  • la diversité des essences et des usages ;
  • la multiplicité des paysages qu'elles dessinent.

Les productions recherchées sont elles-mêmes très variées, ce qui est particulièrement important dans des régions où il pleut peu, où les céréales réussissent difficilement, et où l'accès aux matériaux et à la nourriture peut être compliqué.

Les trognes dessinent ainsi des espaces productifs très différents :

  • des steppes avec quelques arbres isolés ;
  • des peuplements plus ou moins continus ;
  • des parcs arborés ;
  • des terroirs de bocage.

Dans tous les cas, il s'agit d'arbres taillés.

Enfin, elle rappelle qu'il existe aussi plusieurs chemins pour arriver à ces formes de trognes et à ces terroirs :

  • soit à partir d'une forêt progressivement aménagée ;
  • soit par l'introduction et la plantation d'arbres pour créer un bocage ou un parc, comme dans le cas du frêne dimorphique.

L'ensemble de ces exemples montre que les trognes, loin d'être des vestiges, restent au Maroc un élément vivant d'une agroécologie paysanne complexe, productive et profondément ancrée dans les territoires.