Plantes, hétérogénéité du paysage, et éléments clés pour produire de l'eau, Hervé Covès
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Cette vidéo a été réalisé dans le cadre du Carrefour des Éleveurs 2023 organisé par La Vache Heureuse : https://www.lvh-france.com/
Présentation de l’intervention
Dans cette intervention, Hervé Covès présente plusieurs éléments agronomiques qu’il juge essentiels pour penser l’adaptation de l’agriculture au réchauffement climatique. Il s’appuie sur son expérience de terrain, sur des travaux d’expérimentation, et sur une lecture du fonctionnement du vivant à différentes échelles.
Il explique qu’il travaille avec plusieurs des intervenants de la journée, notamment à Arbres et paysages dans le Gers. Son parcours l’a conduit de l’expérimentation et de la recherche pendant une vingtaine d’années à l’accompagnement de groupes de producteurs pendant une dizaine d’années. Il indique également qu’avec Alain et François Irisoulin, ils ont repris depuis deux ans une station d’expérimentation et de recherche située sur des terrains agricoles très caillouteux, avec une réserve utile du sol de l’ordre de 30 mm et sans possibilité d’irrigation. L’objectif est d’y tester la possibilité de cultiver des céréales dans ces conditions.
La question de départ est simple : peut-on produire dans des milieux très pauvres en eau disponible ? Pour lui, la réponse est oui, à condition de repenser profondément le fonctionnement agronomique des systèmes.
S’adapter plutôt que subir
Hervé Covès insiste sur un point de posture : selon lui, il ne faut pas envisager le réchauffement climatique comme une fatalité subie, mais comme une situation à laquelle il faut s’adapter. Il affirme que cette adaptation peut même permettre d’obtenir :
- des gains de productivité ;
- des gains de qualité ;
- des gains de résilience.
Il soutient que le monde à venir peut être rendu « pourri » si l’on persiste dans certaines logiques, mais qu’il peut aussi devenir meilleur que le monde actuel si l’on s’appuie sur les processus du vivant.
« La vie est belle » : point de départ de la réflexion
Le message central de son intervention est formulé ainsi : « la vie est belle ». Par cette formule, il veut dire que les processus du vivant recèlent de nombreuses possibilités agronomiques que l’on regarde peu ou mal.
Selon lui, lorsqu’on commence à observer sérieusement ce que produit un écosystème agricole, on se rend compte qu’on ne produit pas seulement du lait, des céréales ou de la viande. On produit en même temps :
- des vers de terre ;
- des champignons ;
- des bactéries ;
- des insectes ;
- des arthropodes ;
- toute une vie du sol.
Il explique que lorsqu’un système produit une unité de production agricole visible, il produit en parallèle une masse beaucoup plus importante de vivant dans le sol. Cette biodiversité n’est pas un simple décor : elle influence directement la manière dont se construisent la fertilité, la santé des plantes et la stabilité des systèmes.
Le cycle de l’eau : une vision à renverser
Hervé Covès rappelle d’abord le schéma classique du cycle de l’eau enseigné à l’école : évaporation depuis les océans, formation de nuages, transport par les vents, précipitations sur les continents et retour vers la mer.
Dans cette représentation, on en déduit généralement qu’il faut de l’eau pour faire pousser les plantes. Il conteste cette lecture trop univoque et propose un renversement : selon lui, c’est aussi parce qu’il y a des plantes, et surtout des arbres, qu’il pleut.
Il affirme qu’il existe une relation entre la quantité d’arbres présents sur la planète et la quantité de pluie. Pour lui, l’un des grands enjeux climatiques actuels est donc de ré-arborer la planète.
Cela ne signifie pas forcément couvrir tout l’espace de grandes forêts, mais remettre des arbres au sein même des surfaces agricoles. Il cite à ce sujet les ordres de grandeur avancés par certains spécialistes : 40 à 80 arbres par hectare de surface agricole utile en Europe, en intra-parcellaire, en plus des haies et des ripisylves.
Remettre les arbres dans l’imaginaire agricole
Hervé Covès souligne qu’avant même de planter des arbres dans les parcelles, il faut les remettre dans les têtes. Il note qu’un frein culturel reste très fort : l’idée selon laquelle « rien ne pousse à côté des arbres ».
Chez les éleveurs, les arbres sont plus facilement acceptés pour fournir de l’ombre aux animaux. Mais dans des systèmes où dominent les tracteurs et les grandes cultures, l’arbre est souvent perçu comme une gêne. Pour lui, ce blocage est aujourd’hui l’un des principaux obstacles à l’adaptation agronomique.
Il précise que l’enjeu n’est pas simplement paysager ou environnemental : il est profondément agronomique.
Comment un écosystème se dégrade
Pour expliquer pourquoi les systèmes agricoles perdent en fertilité et en capacité de produire de l’eau, Hervé Covès décrit trois phases de déclin successives.
Déclin de la végétation
La première phase est celle du déclin de la diversité végétale. Un écosystème riche peut compter plusieurs centaines d’espèces végétales, alors que les systèmes simplifiés tombent à moins d’une quinzaine.
Ce déclin pose problème parce que chaque plante nourrit la vie du sol d’une manière spécifique. Une légumineuse ne nourrit pas les mêmes micro-organismes qu’une céréale. Plus il y a de plantes différentes, plus il y a de types de nourriture pour les micro-organismes du sol, et donc plus il y a de diversité microbienne.
Pour Hervé Covès, cette diversité biologique augmente la capacité du sol à répondre :
- aux variations climatiques ;
- aux écarts de température ;
- aux alternances de sécheresse et d’humidité ;
- aux changements de pratiques culturales.
Effondrement de la vie du sol
La deuxième phase est celle de l’effondrement de la vie du sol. Celui-ci se traduit par une baisse importante du carbone et de l’azote, ainsi que par une montée des pathogènes.
Il situe un seuil critique, selon les types de sols, autour de 1,8 à 2,3 % de matière organique. En dessous, le sol continue à fonctionner, mais il a perdu un certain nombre de fonctions essentielles.
Ce dysfonctionnement se manifeste notamment par :
- davantage de maladies d’origine tellurique ;
- moins de champignons symbiotiques ;
- plus de pathogènes.
Effondrement systémique et disparition de la couverture végétale
La troisième phase est l’effondrement systémique, lorsqu’il n’y a plus de couverture végétale.
Le sol se dégrade, la vie s’effondre, et le rayonnement solaire produit un double effet :
- une partie est absorbée ;
- une autre partie est réfléchie par le sol nu.
Cette réflexion accroît l’échauffement de l’atmosphère. En plus de cela, la qualité nutritionnelle du feuillage des plantes se dégrade, aussi bien pour l’azote que pour d’autres éléments utiles à l’élevage et à la nutrition végétale.
Revenir vers un système qui produit sa propre eau
Pour revenir vers un système plus fonctionnel, Hervé Covès propose une progression en trois étapes :
- remettre des couverts végétaux ;
- réintroduire des plantes pérennes pour faire vivre durablement les champignons et la vie du sol ;
- diversifier ces plantes pérennes afin de rendre l’écosystème résilient.
La photosynthèse produit du froid
Un autre élément fondamental de son raisonnement concerne la photosynthèse. Il rappelle que les animaux, par leur métabolisme, produisent de la chaleur, alors que les plantes, en faisant de la photosynthèse, produisent du froid.
À l’aide d’images thermiques, il montre qu’un corps humain rayonne à environ 37 °C, tandis que certaines parties d’une plante peuvent être beaucoup plus froides, jusqu’à une douzaine de degrés en dessous de la température ambiante.
Cette différence de température est centrale dans son explication de la condensation de l’eau atmosphérique.
La condensation de l’eau sur les surfaces froides
Hervé Covès rappelle un phénomène simple : l’eau se condense sur les surfaces froides. C’est ce qui se passe :
- sur les vitres d’une chambre ;
- lorsqu’on voit la vapeur d’eau sortir de la bouche ou du bec d’un animal par temps froid ;
- sur des structures végétales plus froides que l’air environnant.
Il explique qu’avec une température élevée et un air contenant beaucoup d’humidité, il suffit que certaines surfaces végétales soient significativement plus froides pour que l’eau de l’air commence à se condenser dessus.
Cette eau condensée n’a jamais transité dans un pluviomètre : c’est une eau atmosphérique directement captée par la végétation.
Les plantes peuvent absorber l’eau atmosphérique
Selon Hervé Covès, les plantes ne se contentent pas d’intercepter de l’eau sur leurs feuilles : elles peuvent aussi l’absorber.
Il évoque plusieurs structures végétales impliquées dans cette capacité :
- des phénomènes osmotiques ;
- les poils foliaires, appelés trichomes ;
- les idioblastes contenant de l’oxalate de calcium.
Ces cristaux d’oxalate de calcium, lorsqu’ils sont exposés à certaines conditions, peuvent capter l’humidité de l’air, à la manière de produits absorbants. L’eau ainsi captée rejoint ensuite la sève de la plante.
Parmi les plantes capables de bien capter l’eau atmosphérique, il cite notamment des plantes à feuillage persistant comme :
Ces plantes ne constituent pas forcément la base du système fourrager, mais elles peuvent être présentes en bordure, en accompagnement, ou dans des dispositifs de végétation associés à des arbres.
L’hétérogénéité du paysage favorise la condensation
Hervé Covès insiste ensuite sur le rôle de l’hétérogénéité.
Selon lui, dans un espace homogène, l’air circule sans produire les microphénomènes nécessaires à la condensation. En revanche, dès qu’il y a des différences de structure, de hauteur, de température, de forme, il se crée des turbulences et des petits vortex.
Ces mouvements apparaissent notamment entre les zones chaudes et les zones froides, par exemple :
- entre un côté au soleil et un côté à l’ombre ;
- entre le haut et le bas d’une structure végétale ;
- entre des creux et des bosses dans le couvert.
Ces différences engendrent de petits courants d’air, de l’ordre de 10 km/h. Même faibles, ils peuvent faire passer d’énormes volumes d’air sur une surface végétale pendant plusieurs heures. Si une petite quantité d’eau y est retirée par condensation, cela peut représenter à la fin des volumes importants.
Pour illustrer la forme idéale de ces structures, il prend l’exemple du chou romanesco, dont l’architecture fractale multiplie les interfaces entre chaud et froid. À ses yeux, des paysages performants pour capter l’eau devraient ressembler, vus du ciel, à des structures de ce type : non pas uniformes, mais faites de répétitions de creux et de bosses à différentes échelles.
Des phénomènes locaux aux grands vents planétaires
Hervé Covès évoque ensuite des travaux qu’il considère comme désormais pris en compte par le GIEC. Selon ces travaux, les petits courants d’air générés par la végétation, lorsqu’ils sont additionnés à très grande échelle, contribuent à former des dépressions et à orienter de grands mouvements atmosphériques.
Il cite notamment :
- l’Amazonie, où une grande partie de l’eau de pluie proviendrait de l’activité de la végétation ;
- l’Asie, où une part très importante de l’eau tombant en Chine viendrait également de la végétation située en amont.
Dans cette perspective, la disparition des grandes trames arborées rompt les cycles qui permettaient à l’eau de circuler et de revenir sous forme de pluie. Cela expliquerait une part des grandes sécheresses actuelles.
D’où, selon lui, la nécessité de reconstituer de grands corridors végétalisés, avec arbres et structures associées, pour restaurer ces circulations de l’eau.
Exemple observé près de la station d’expérimentation
Hervé Covès montre un exemple observé à proximité de leur station d’expérimentation, dans un contexte de très faible réserve utile (environ 30 mm).
Lors de la canicule de septembre 2019, alors que les chênes avaient perdu leurs feuilles sous l’effet de la sécheresse, une zone où avaient été installées des plantes capables de condenser l’eau a présenté, sur images satellitaires, des signes d’humidité.
Les mesures et calculs réalisés ensuite l’ont conduit à estimer une capture de l’ordre de 2 à 4 mm d’eau par jour, soit environ 30 mm en 10 jours. Autrement dit, l’équivalent d’un bel orage, obtenu non par précipitation, mais par condensation atmosphérique.
Le rôle central des mycorhizes
Pour que ces phénomènes soient efficaces agronomiquement, Hervé Covès considère qu’il faut que les arbres et les plantes soient mycorhizés, c’est-à-dire associés à des champignons symbiotiques.
Dans les cultures, beaucoup de plantes sont mycorhizées par des champignons dits endomycorhiziens. Ces champignons se situent dans les racines, à proximité des réseaux de sève, et jouent un rôle essentiel dans la circulation de l’eau.
En temps normal, ils aident à alimenter la plante en eau. Mais lorsque la plante capte de l’eau atmosphérique par ses feuilles, cette eau dilue la sève. Le champignon, pour rééquilibrer la concentration, peut alors faire ressortir cette eau dans le sol.
Si ce réseau mycorhizien est connecté à d’autres plantes, cette eau peut devenir disponible pour elles.
L’idée centrale est donc la suivante : même si une culture comme le blé capte mal directement l’eau atmosphérique, elle peut tout de même en bénéficier si elle est connectée, via des mycorhizes, à des plantes ou des arbres qui la captent efficacement.
Une difficulté : les trames mycorhiziennes ne sont pas toutes les mêmes
Hervé Covès souligne toutefois un problème majeur. Les trames de champignons les plus adaptées à cette circulation de l’eau sont, selon lui, davantage présentes dans des contextes tropicaux. Chez nous dominent souvent des trames d’ectomycorhizes, associées aux arbres forestiers qui produisent notamment des champignons comestibles comme :
- les cèpes ;
- les girolles ;
- les trompettes de la mort.
Ces champignons sont intéressants, mais ils ne se connectent pas de la même manière aux cultures. Cela expliquerait, selon lui, une partie des difficultés agronomiques observées au voisinage de certains arbres.
La question devient donc : où trouver ou reconstruire des trames de champignons compatibles avec les cultures ?
Le bois, les racines mortes et la création d’une réserve utile biologique
Hervé Covès insiste beaucoup sur le rôle du bois dans la construction de la fertilité et de la réserve en eau.
Il ne s’agit pas, selon lui, d’enterrer du bois dans les parcelles, mais de faire pousser du bois dans le sol par l’intermédiaire des arbres. Quand on coupe ou trogne un arbre, une partie de ses racines meurt, faute de pouvoir être alimentée par le feuillage. Ces racines mortes sont ensuite décomposées par des champignons.
Ces champignons décomposeurs du bois s’entourent d’une pellicule d’eau. C’est cette eau retenue autour des réseaux fongiques qui constitue, selon lui, une forme de réserve utile biologique du sol.
La logique vaut aussi pour les herbacées : lorsqu’on coupe fortement une plante, une partie de son système racinaire meurt et est ensuite décomposée. Mais si l’on veut que cela produise une réserve utile fongique importante, il faut être dans un système proche d’un fonctionnement forestier, où les champignons dominent sur les bactéries.
Les champignons décomposeurs comme agents de santé des plantes
Hervé Covès ajoute que certains champignons décomposeurs du bois produisent des substances capables d’intervenir dans la prévention ou le soin des maladies fongiques. Il cite notamment :
- les tramètes ;
- les pleurotes.
Selon lui, des molécules produites dans ces processus de décomposition peuvent jouer un rôle de protection des plantes.
Exemple de systèmes tropicaux « syntropiques »
Il évoque des systèmes tropicaux qualifiés de syntropiques, dans lesquels on associe :
- des cultures de production, par exemple des bananiers ;
- des plantes ligneuses que l’on coupe régulièrement pour produire du bois mort et relancer le cycle ;
- des plantes capables de capter l’eau atmosphérique.
Dans ces systèmes, tous les éléments sont superposés sur le même espace. Le bois coupé se décompose, alimente la vie du sol et la réserve en eau, tandis que certaines plantes condensent l’humidité atmosphérique.
Exemple de leur parcelle : du seigle à côté d’arbres coupés
Sur leur propre parcelle, Hervé Covès indique qu’ils ont mis en place des structures associant des arbres trognés ou coupés, au départ des chênes truffiers, avec une culture de seigle choisie parce qu’elle est bien mycorhizable.
L’objectif était de montrer qu’avec les bonnes connexions biologiques, il est possible de faire pousser une culture à proximité d’arbres, contrairement à l’idée reçue selon laquelle l’arbre pénaliserait forcément la production.
Il insiste sur un point : si l’on plante 40 à 80 arbres par hectare, ce n’est pas seulement pour avoir des arbres, mais aussi pour les couper, pour faire mourir des racines, pour alimenter des champignons, pour créer de la réserve utile et de la fertilité.
Matière organique et stockage de l’eau
En s’appuyant sur la carte des réserves utiles, Hervé Covès rappelle que dans certains secteurs les sols ont moins de 50 mm de réserve utile, et même autour de 30 mm sur leur site.
Il affirme qu’une augmentation de 1 % du taux de matière organique permet de stocker environ 200 m³ d’eau supplémentaires par hectare. Il précise que cette matière organique doit être pensée au sens large, en incluant aussi la matière organique vivante du sol.
Pour lui, cette capacité de stockage peut dépasser de loin celle des infrastructures de stockage artificiel de type mégabassines. Mais il insiste aussi sur le fait que construire cette porosité biologique demande du temps : il faut un cycle complet de production d’arbres, puis leur coupe, puis la transformation biologique du bois et des racines.
Quels arbres privilégier ?
Tous les arbres ne jouent pas le même rôle. Hervé Covès indique que, pour reconnecter les systèmes aux bonnes trames mycorhiziennes, il faut s’intéresser particulièrement :
- aux arbres à fleurs ;
- aux arbres fruitiers, sauvages ou cultivés ;
- aux arbres de bord d’eau.
Il insiste tout particulièrement sur les ripisylves, c’est-à-dire les boisements de bord de cours d’eau. Selon lui, tous les arbres qui poussent au bord de l’eau sont potentiellement connectables à des trames de champignons utiles pour l’adaptation au réchauffement climatique.
Le rôle stratégique des ripisylves
Hervé Covès estime que le moindre cours d’eau, fossé ou lieu où l’eau circule devrait être reboisé autant que possible.
Il regrette qu’aujourd’hui, dans certains espaces, on n’ait même pas le droit de laisser pousser les ronces. Selon lui, il faudrait au contraire laisser se développer :
- des ronces ;
- des arbres ;
- une végétation spontanée capable de nourrir les bonnes trames fongiques.
Il explique que l’influence de ces structures peut s’étendre sur environ deux fois et demie la hauteur des arbres. Ainsi, dans un bocage comprenant des haies riches, des arbres fruitiers et des fossés boisés, on peut reconstituer une trame fonctionnelle à l’échelle du paysage agricole.
Références au GIEC et portée de l’agroécologie
En conclusion de son exposé, Hervé Covès fait référence à la « boîte à outils 5.11 » du GIEC, qu’il présente comme un ensemble de travaux détaillant les réponses possibles aux enjeux climatiques.
Il oppose :
- d’un côté, les documents bien connus qui détaillent l’augmentation des températures et les coûts du changement climatique ;
- de l’autre, des travaux moins médiatisés qui traitent des solutions agroécologiques.
Selon lui, ces travaux montrent que l’agriculture, telle qu’elle est souvent pensée aujourd’hui, ne répond qu’à une faible part des enjeux climatiques. En revanche, une agriculture repensée à partir du vivant pourrait jouer un rôle bien plus important.
Il défend donc une vision du métier agricole comme métier central, positif et indispensable face aux changements en cours.
L’exemple des castors
Pour terminer, Hervé Covès donne l’exemple des castors, qu’il présente comme des acteurs capables de faire, à leur manière, ce que l’agriculture pourrait faire elle-même.
Les castors :
- coupent des arbres ;
- fabriquent des barrages ;
- font mourir du bois et des racines ;
- ralentissent l’eau ;
- favorisent son infiltration ;
- augmentent la réserve utile des sols.
Il cite le cas d’un agriculteur de la Drôme travaillant sur 1200 hectares et observant l’installation de castors. Dans les zones concernées, le fonctionnement hydrique aurait changé au point de soutenir des cultures situées jusqu’à 100 ou 150 mètres du cours d’eau. Il compare notamment la vigueur d’un maïs près de ces zones avec celle d’un maïs dans une vallée voisine sans castors.
L’idée est claire : si les politiques publiques ne soutiennent pas suffisamment ces formes d’agroécologie, la nature peut parfois montrer elle-même le chemin.
Échanges avec la salle
Quelle largeur pour les haies et les ripisylves ?
À une question sur la largeur souhaitable des haies et ripisylves, Hervé Covès répond qu’il faut commencer là où c’est possible et avancer progressivement.
Il indique qu’une préconisation de l’ordre de 15 mètres de part et d’autre sur les grands cours d’eau existe pour certaines situations, soit 30 mètres au total. Mais il insiste sur le fait que lorsqu’on ne dispose pas de cette largeur, il ne faut pas renoncer pour autant.
Il propose d’avancer de manière progressive, en observant comment le milieu réagit, et surtout en considérant ces espaces comme des zones de production :
- production de fourrage ;
- production de plaquettes ;
- soutien hydrique des parcelles.
Selon lui, l’objectif n’est pas de laisser pousser partout de très grands arbres intouchables, mais de développer des arbres qui peuvent être coupés régulièrement, repoussant en permanence et restant utiles au système.
À propos du fumier et du moment d’épandage
Interrogé sur la valeur d’un fumier stocké plus longtemps avant épandage, Hervé Covès répond que, dans les systèmes biologiquement actifs, les apports de fumure organique fonctionnent souvent mieux à l’automne qu’au printemps.
Il explique qu’il faut respecter le cycle biologique :
- la feuille tombe à l’automne ;
- le carbone entre dans le système à l’automne ;
- le renouvellement racinaire se fait pendant la phase automne-hiver.
Ainsi, le carbone se décompose lentement durant cette période, et le système est prêt au printemps.
Il ajoute que tous les fumiers ne se valent pas. Lorsqu’une litière contient à la fois de la paille et beaucoup de bois, il se produit une forme de digestion froide liée aux champignons décomposeurs du bois. Cela modifie profondément la stabilisation des nutriments et les qualités du fumier.
Selon lui, ce type de fumier n’a pas tout à fait les mêmes propriétés que des fumiers plus classiques, et cela invite à revisiter certaines idées reçues.
Pourquoi ça pousse peu le long des haies ?
À une question sur le faible développement des cultures ou prairies le long de certaines haies, Hervé Covès répond qu’il existe de nombreux leviers.
La gestion de la haie et du bois mort en est un. Mais il cite aussi :
- le rôle des légumineuses, qui favorisent des connexions mycorhiziennes ;
- certaines plantes relais, observées notamment en vigne ou sur le houblon ;
- le choix variétal.
Il explique que beaucoup de variétés modernes, notamment en céréales et en maïs, ont perdu une partie de leur aptitude à bien se mycorhizer. À l’inverse, dans les variétés plus anciennes ou dans certains travaux de sélection actuels, cette capacité redevient un critère important.
Quel horizon pour les grandes cultures ?
À une question sur ce que l’on peut dire aujourd’hui à un grand céréalier exploitant plusieurs centaines d’hectares, Hervé Covès répond que les effets peuvent apparaître assez rapidement dès lors qu’on augmente la réserve utile et qu’on introduit du bois dans les systèmes.
Mais il souligne surtout que le principal obstacle n’est pas technique : il est culturel et social.
Il raconte à ce sujet un échange avec une exploitante ayant des fermes dans le nord de la France, en Beauce et en Roumanie :
- dans le nord, les arbres étaient vus comme une contrainte technique pour le matériel ;
- en Beauce, ils apparaissaient comme socialement difficiles à assumer ;
- en Roumanie, avec du matériel guidé par satellite très précis et un autre contexte culturel, ils étaient déjà intégrés.
Pour lui, le plus difficile est donc souvent simplement d’accepter d’en mettre, après plusieurs décennies de remembrement et d’arrachage d’arbres.
Il conclut en disant qu’il faut comprendre que le temps qui vient n’est plus celui d’avant : planter des arbres ne signifie pas revenir en arrière, mais essayer de faire mieux.
Conclusion
Hervé Covès termine sur une note très positive. Selon lui, l’agriculture dispose, à travers le vivant, d’outils puissants pour :
- produire ;
- stocker de l’eau ;
- régénérer les sols ;
- restaurer les cycles biologiques ;
- répondre aux enjeux climatiques.
Son message final reste fidèle à tout son exposé : la vie est belle, et le métier agricole, lorsqu’il s’appuie sur elle, est peut-être « le plus beau métier du monde ».