Paysage : Imaginer les territoires du Bien Être, Paysages in Marciac 2023

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À Marciac 2023, cette rencontre de Ver de Terre Production interroge le rôle du paysage dans la transition agroécologique et le bien-être des territoires. Les intervenants dénoncent des campagnes appauvries : sols compactés, érosion, disparition des villages, banalisation des milieux et recul de l’élevage herbager, pourtant essentiel pour stocker du carbone, produire de l’eau et maintenir biodiversité, emploi et paysages. Les échanges soulignent qu’un paysage du bien-vivre repose sur des sols vivants, de l’eau, des arbres, de la diversité, des circulations, des sons du vivant, de la beauté, du plaisir et du partage. Le paysage est présenté comme un bien commun, à la fois réalité physique, perception sensible et projet collectif. Plusieurs témoignages insistent sur l’importance des haies, de la couverture végétale, de l’agroforesterie et de la coopération entre habitants, agriculteurs, chasseurs, chercheurs et aménageurs pour restaurer des territoires plus résilients, habitables et fertiles.

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Résumé
À Marciac 2023, cette rencontre de Ver de Terre Production interroge le rôle du paysage dans la transition agroécologique et le bien-être des territoires. Les intervenants dénoncent des campagnes appauvries : sols compactés, érosion, disparition des villages, banalisation des milieux et recul de l’élevage herbager, pourtant essentiel pour stocker du carbone, produire de l’eau et maintenir biodiversité, emploi et paysages.

Les échanges soulignent qu’un paysage du bien-vivre repose sur des sols vivants, de l’eau, des arbres, de la diversité, des circulations, des sons du vivant, de la beauté, du plaisir et du partage. Le paysage est présenté comme un bien commun, à la fois réalité physique, perception sensible et projet collectif.

Plusieurs témoignages insistent sur l’importance des haies, de la couverture végétale, de l’agroforesterie et de la coopération entre habitants, agriculteurs, chasseurs, chercheurs et aménageurs pour restaurer des territoires plus résilients, habitables et fertiles.

00:00:00 - Introduction, Alain Canet

00:05:50 - Qu'est ce qu'un paysage du bien vivre, Bruno Sirven

00:55:30 - Aménager les territoires du bien-être, Jean-Pierre Thibaud (ancien directeur régionale environnement au ministère de l'environnement, fondateur et président de Paysages de l'après pétrole)

01:19:00 - Chasse, paysage et biodiversité dans un département peu boisé, Rémi Bonneville

01:38:00 - Témoignages de référent paysage de la DREAL et de l'union régionale des CAUE d'Occitanie, Alain Guglielmetti et Philippe Labeaume

02:02:00 Quand ce n'est pas une forêt c'est un désert, Laurent Denise

02:33:10 Définition du paysage, Bruno Sirven

02:39:50 Les vertus du vert, Hervé Covès


Bruno Sirven Envie de paysages pour le bonheur ou pour le pire ?

Association pour la création du PNR Astarac

Fédération de Chasse du Gers

J Pierre Thibaut


Introduction

Cette séquence de l’après-midi s’ouvre avec une intervention de Ver de Terre Production, partenaire de longue date du festival, engagé dans la diffusion du savoir, la formation agricole, l’accompagnement et la transition agroécologique.

L’introduction pose d’emblée un constat sévère sur l’état des campagnes et des paysages. Il est rappelé que les paysages actuels sont souvent :

  • vidés,
  • démembrés,
  • désertés,
  • déstructurés,
  • asséchés,
  • compactés,
  • érodés,
  • banalisés,
  • fragilisés,
  • violencés par le climat,
  • bétonnés,
  • asphaltés,
  • parfois saturés d’enseignes, de publicité ou d’éoliennes.

À cela s’ajoute une critique de l’empilement réglementaire et de l’inefficacité de nombreuses règles publiques. L’intervenant parle d’une véritable « civilisation de l’érosion », au sens large : érosion des sols, mais aussi des liens, des villages, des services, de la vie rurale.

L’élevage est alors défendu comme une activité injustement décriée. La prairie est présentée comme un élément central des paysages et du vivant, capable de :

  • stocker du carbone,
  • produire de l’eau,
  • soutenir la biodiversité,
  • créer des microclimats,
  • maintenir de l’emploi,
  • produire une nourriture saine.

L’idée centrale est que la question du paysage est aussi, et peut-être d’abord, une proposition paysanne. Elle ne relève pas seulement des paysagistes, mais de celles et ceux qui vivent et travaillent les territoires.

L’intervenant évoque également les plantes bio-indicatrices observées autour du site même de la rencontre : elles signalent des sols compactés, stériles, fragmentés, insolés, usés et assoiffés. Cela ramène la discussion à l’agronomie, à l’agroécologie et à ce qui est appelé une « politique du mètre carré ».

Enfin, Ver de Terre Production rappelle l’importance des formations longues en agronomie pour accompagner les reconversions vers les métiers de la terre, dans un contexte où un « appel d’air » existe, mais où il faudrait surtout, selon la formule employée, un « appel de la terre ».

Un exercice collectif : quels ingrédients pour un paysage du bien vivre ?

L’après-midi est animé par Bruno Sirven, qui propose de commencer par un exercice collectif. L’objectif est simple : dresser ensemble une liste d’éléments constitutifs d’un paysage du bien vivre, c’est-à-dire d’un paysage dans lequel on peut se sentir bien, en bonne santé, vivant.

Il ne s’agit pas de construire une définition abstraite, ni une recette hiérarchisée, mais plutôt une sorte de liste à la Prévert des ingrédients nécessaires.

Parmi les mots proposés par la salle et discutés collectivement, on retrouve notamment :

  • des paysans,
  • des arbres,
  • de la végétation,
  • un sol vivant,
  • de la beauté,
  • de l’humain,
  • de la lumière,
  • de l’air,
  • de l’eau,
  • la possibilité de circuler,
  • la diversité,
  • les regards,
  • les sons du vivant,
  • l’absence de nuisances sonores,
  • les odeurs,
  • le sauvage,
  • l’esthétique,
  • le patrimoine,
  • l’héritage,
  • la santé,
  • les émotions,
  • la paix,
  • le plaisir,
  • la joie,
  • l’émerveillement,
  • l’enchantement,
  • une bonne alimentation,
  • les couleurs,
  • le ciel,
  • les nuages,
  • la bienveillance,
  • le respect,
  • la connexion avec le vivant,
  • le village,
  • la vieille pierre,
  • les repères,
  • les points d’intérêt,
  • l’échange,
  • le collectif,
  • la participation,
  • la fragilité,
  • la subtilité,
  • l’invisible,
  • l’énergie,
  • l’entraide,
  • la sensibilité,
  • le toucher,
  • la liberté,
  • le partage des espaces,
  • le bien commun.

L’exercice fait apparaître une grande richesse de dimensions, à la fois physiques, biologiques, sensibles, culturelles, historiques et politiques.

Le paysage comme expérience sensible

Une large partie de l’échange insiste sur le fait que le paysage ne peut pas être réduit à ce que l’on voit. Il engage tous les sens.

Le son

Le son est présenté comme fondamental. Le chant des oiseaux est cité comme l’un des premiers signes d’un milieu vivant et rassurant. À l’inverse, les nuisances sonores sont très peu prises en compte, alors qu’elles affectent profondément le bien-être.

L’odorat

L’odorat est rappelé comme un sens majeur, parfois plus développé qu’on ne le croit. Les paysages ont des odeurs, bonnes ou mauvaises, et celles-ci façonnent l’expérience vécue d’un lieu. Elles peuvent aussi réveiller des souvenirs très précis.

Le toucher

Le toucher est finalement introduit comme un élément central : on baigne dans le paysage, on le ressent physiquement. Le paysage, c’est aussi la chaleur, le vent, l’humidité, la possibilité de toucher l’herbe, un arbre, le sol.

La lumière, les couleurs et le ciel

La lumière revient à plusieurs reprises, ainsi que les couleurs, le ciel, les nuages et la nuit. Le ciel est décrit comme une composante fondamentale du paysage, en particulier dans un territoire comme le Gers. La monotonie d’un paysage sans couleurs est opposée à la richesse d’un paysage changeant.

Le paysage, le changement et la définition même du mot

La discussion fait émerger l’idée que le paysage est inséparable du changement. Comme le vivant, il ne revient jamais en arrière. Il se transforme constamment.

Cette évolution concerne à la fois :

  • les lieux eux-mêmes,
  • les usages,
  • les formes d’aménagement,
  • mais aussi l’humain qui regarde.

Le paysage change donc parce que les territoires changent, mais aussi parce que la perception humaine change.

Bruno Sirven propose alors de rappeler une définition de référence, empruntée à la Convention européenne du paysage : le paysage est une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations.

Cette définition permet de mettre en avant trois dimensions :

  • une réalité matérielle et objective,
  • une perception sensible et culturelle,
  • une projection, un regard, un désir, un projet.

Le paysage n’est donc pas seulement ce que l’on constate : c’est aussi ce que l’on vise.

Une dimension historique, culturelle et esthétique

Plusieurs interventions rappellent que la relation au paysage est aussi une construction culturelle.

Il est notamment fait référence :

  • à Salluste du Bartas, poète du XVIe siècle, qui décrit la Gascogne dans La Sepmaine,
  • à la montée d’un regard esthétique sur les campagnes,
  • à la peinture,
  • à la toponymie ancienne, avec les nombreux noms de lieux comme Beauvallon, Bellefontaine, ou au contraire des noms marqués négativement.

Un échange a lieu sur le fait de savoir si la conscience du paysage naît vraiment à l’époque moderne ou si elle est beaucoup plus ancienne. L’idée est avancée que, dès le Néolithique, des humains pouvaient déjà chercher à faire des choses belles, même sans disposer des catégories esthétiques des époques plus récentes.

La peinture rupestre, le chamanisme, la nomination des lieux et l’organisation des espaces sont ainsi évoqués comme autant de traces anciennes d’une sensibilité paysagère.

Patrimoine, transmission et responsabilité

Le paysage est également décrit comme un héritage.

Cela signifie deux choses :

  • il est reçu des générations précédentes ;
  • il doit être transmis à son tour.

Le mot patrimoine est préféré à celui d’héritage seul, car il inclut l’idée de responsabilité. Ce que l’on a reçu n’est pas toujours idéal, mais l’enjeu est de transmettre quelque chose de vivable.

Cette réflexion relie directement le paysage à la question du bien vivre : avant même de bien vivre, encore faut-il que les milieux restent vivables.

Fragilité, vulnérabilité et subtilité

La notion de fragilité est abordée à plusieurs reprises, notamment à partir d’exemples locaux autour de Marciac, où les orages emportent les limons des parcelles simplifiées de l’agriculture moderne.

Un rappel historique souligne combien les paysages actuels sont récents, marqués par deux grands phénomènes depuis les années 1960 :

  • le remembrement,
  • la mécanisation agricole.

À cela s’ajoutent localement la fermeture des milieux et l’enforestation.

Hervé Coves intervient alors sur la fragilité comme composante essentielle du vivant. Selon lui, c’est parce que les êtres sont fragiles qu’ils sont contraints de faire ensemble. La fragilité ne doit pas être corrigée pour devenir force ; elle doit être honorée comme une base du vivre-ensemble.

Dans le prolongement, Bruno Sirven ajoute la notion de subtilité : dans le paysage, il y a ce qui saute aux yeux, mais aussi tout ce qui agit discrètement et qu’on ne sait pas toujours voir.

Éducation, sensibilisation et culture du vivant

Une intervention de la salle pose la question des prérequis. Peut-on discuter sérieusement du paysage sans partager un minimum de compréhension sur le climat, le vivant, les sols ?

La nécessité d’une éducation plus profonde au vivant est alors discutée. Bruno Sirven souligne que beaucoup découvrent très tard qu’ils sont eux-mêmes des êtres biologiques. L’enjeu n’est pas seulement scolaire : c’est une affaire collective.

Il est rappelé que les paysages sont souvent devenus invisibles à force de déconnexion matérielle. On ouvre un robinet sans penser aux cycles de l’eau ; on habite un territoire sans vraiment percevoir ses fonctionnements.

L’idée du paysage apparaît alors comme un moyen de reconnecter connaissance, valeurs et projets.

Accessibilité, liberté et responsabilité

La question de l’accessibilité des paysages est soulevée : un paysage, même beau, ne peut produire du bien-être s’il est entièrement inaccessible.

Il est toutefois rappelé que tout n’a pas vocation à être ouvert partout. Il peut y avoir des réserves intégrales ou des espaces protégés. Mais si l’on multiplie trop les interdictions, on perd une dimension importante du bien-être liée à la liberté de circuler.

Cette liberté doit être accompagnée de responsabilité. La formule classique est rappelée : la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres.

Le mot liberté est ensuite précisé dans un sens plus biologique : tout être vivant a besoin d’espace, de mouvement, de possibilité d’agir selon sa nature.

Le paysage comme bien commun

L’échange sur le partage des espaces conduit à une idée forte : le paysage doit être pensé comme un bien commun.

En effet, même lorsque les sols relèvent de la propriété privée, tout le reste circule :

  • l’air,
  • l’eau,
  • les sons,
  • les odeurs,
  • les informations,
  • les espèces,
  • les perceptions.

Le paysage ne peut donc pas être réduit à une simple addition de propriétés foncières. Il est une réalité collective, vécue et partagée.

Réseau paysage Occitanie : faire dialoguer les acteurs

Une séquence est consacrée au Réseau paysage Occitanie, présenté par des représentants de la DREAL Occitanie et de l’Union régionale des CAUE d’Occitanie.

Ce réseau, créé il y a près de trente ans, a pour but de :

  • créer des espaces d’échange,
  • sensibiliser aux questions paysagères,
  • faire circuler des connaissances,
  • relier les acteurs du paysage, de l’aménagement, de l’urbanisme, de l’environnement et de la recherche.

Il fonctionne notamment à travers :

  • des journées thématiques sur le terrain,
  • des publications,
  • des dossiers thématiques,
  • un bulletin d’information.

L’idée forte est que le paysage ne doit pas rester une question réservée à quelques spécialistes convaincus. Il doit devenir un angle d’approche partagé par tous les acteurs de l’aménagement.

Un film sur paysage et biodiversité

Un court film est projeté pour montrer comment les CAUE d’Occitanie ont travaillé sur la question du paysage comme médiateur entre biodiversité et aménagement du territoire.

Le film montre différentes situations régionales et insiste sur plusieurs points :

  • la biodiversité est partout, pas seulement dans des espaces sanctuarisés ;
  • les éléments de trame verte et bleue sont aussi des éléments de qualité paysagère ;
  • le paysage permet d’aborder concrètement des questions complexes comme la TVB, l’urbanisme ou les continuités écologiques ;
  • les démarches de terrain, de lecture collective et de projet partagé sont essentielles.

Le paysage est ainsi présenté comme une manière concrète de faire discuter ensemble des personnes qui travaillent trop souvent en silos.

Les chasseurs comme acteurs de terrain : la question des haies

Rémi Bonneville, technicien de la Fédération des chasseurs du Gers, intervient pour témoigner du regard et du rôle des chasseurs dans la connaissance et la gestion des territoires.

Il souligne qu’on n’attend pas forcément les chasseurs sur le sujet du paysage, mais qu’ils sont pourtant très concernés, notamment par la question des haies.

Dans le Gers, département relativement peu boisé, le maillage bocager est jugé faible à moyen selon les secteurs. Or les haies remplissent de nombreuses fonctions :

  • abri pour la faune,
  • alimentation,
  • corridors écologiques,
  • zones d’ombre,
  • structuration du paysage.

La fédération travaille sur deux axes :

  • la plantation de haies ;
  • la régénération naturelle assistée, c’est-à-dire le fait de laisser pousser.

Cette dernière approche se heurte souvent à des résistances sociales : des haies ou bordures en libre évolution sont jugées « sales ». Les élus sont parfois pris à partie pour cela.

Rémi Bonneville évoque aussi les dégâts provoqués par certains opérateurs de bois énergie, venus proposer un entretien des haies qui s’apparente en réalité à des arasements destructeurs. Pour faire face à cela, la fédération a développé des réflexions sur :

  • le grain bocager,
  • les plans de gestion durable des haies.

Ces plans permettent d’accompagner les agriculteurs dans une gestion utile, productive et respectueuse des haies, afin qu’elles redeviennent des éléments fonctionnels de l’exploitation et du paysage.

Il insiste aussi sur la nécessité de travailler en synergie avec :

  • les associations de plantation,
  • les techniciens de rivière,
  • les élus,
  • les structures agricoles,
  • les autres acteurs du territoire.

Enfin, il rappelle que les chasseurs constituent encore un des rares réseaux humains très maillés sur l’ensemble du territoire, capables de faire remonter des observations fines sur l’état des milieux, les espèces, les dégradations ou les phénomènes émergents.

Les images choisies par Jean-Pierre Thibault

Jean-Pierre Thibault, ancien haut fonctionnaire du ministère de l’Environnement et président de l’association Paysages de l’après-pétrole, intervient ensuite.

Il rappelle d’abord une idée essentielle : contrairement à d’autres sujets techniques de la transition écologique, le paysage ne nécessite pas de prérequis lourds. Tout le monde peut en parler. Chacun peut dire ce qu’il ressent face à un territoire.

Il présente ensuite plusieurs images commentées.

La campagne

Une première image montre une campagne matinale, avec brume, champs et arbres. Elle est l’occasion de rappeler que la campagne reste encore dominante dans nos représentations, et qu’elle peut apparaître harmonieuse, même si la lumière ou la distance masquent parfois des problèmes plus profonds.

Le village d’Aast

Une autre image montre le village d’Aast dans les Pyrénées, avec une structure bâtie en étoile liée aux anciens chemins. Jean-Pierre Thibault souligne la façon dont l’implantation du village s’est adaptée au relief, aux terres agricoles et à l’histoire des usages.

La question posée est celle-ci : comment faire évoluer de tels ensembles aujourd’hui sans en altérer les caractères significatifs ?

Cahors

Une vue de Cahors permet d’aborder la ville historique. Il raconte comment la municipalité a cherché à réinvestir le centre ancien, en redonnant de l’air à certains espaces, en créant de petits jardins, en travaillant la relation entre bâti ancien et végétalisation.

L’exemple sert à montrer qu’un paysage urbain de qualité n’est pas seulement affaire de conservation patrimoniale, mais aussi de conditions d’habitabilité.

Les boulevards des Maréchaux à Paris

Une image des boulevards des Maréchaux, au sud de Paris, montre la transformation d’un espace autrefois noir, bruyant, pollué et saturé d’automobiles en un lieu où circulent piétons, tramway et végétation.

Ce cas illustre l’idée qu’un aménagement peut améliorer à la fois :

  • le cadre de vie,
  • la mobilité,
  • la qualité paysagère,
  • le confort sensible.

L’interface entre ville et campagne à Versailles

Jean-Pierre Thibault évoque ensuite une situation à Versailles, entre lotissements pavillonnaires et plaine agricole. Il critique les interfaces actuelles, souvent faites de murs, de merlons ou d’écrans végétaux qui empêchent toute relation entre habitants et agriculteurs.

Il pose la question de l’aménagement de cette frontière entre deux mondes qui s’ignorent.

Lorenzetti et le bon gouvernement

Il montre ensuite une reproduction des fresques d’Ambrogio Lorenzetti à Sienne, en particulier l’image du Bon Gouvernement. Cette œuvre du XIVe siècle est présentée comme un moment majeur dans l’histoire européenne du paysage : une représentation d’un territoire harmonieux, où ville et campagne se complètent.

Le paysage y est déjà projet politique.

La vallée de la Bruche

Enfin, il présente l’exemple de la vallée de la Bruche dans les Vosges. Ancien territoire textile, la vallée s’était progressivement refermée, avec une plantation dense d’épicéas et une perte de lumière pour les habitants.

Une action collective a alors été menée :

  • ouverture de la forêt autour des villages,
  • remise en pâturage,
  • création d’associations foncières pastorales,
  • valorisation de produits laitiers vers Strasbourg,
  • restauration des continuités écologiques.

En trente ans, le territoire a gagné 48 heures de soleil par an. Au-delà de l’effet physique, Jean-Pierre Thibault insiste surtout sur la dimension sociale et politique : les habitants ont été impliqués, écoutés, considérés. Cela fait partie du bien-être.

Le droit aux paysages

Jean-Pierre Thibault termine sur l’idée d’un droit aux paysages. Il insiste sur la dimension sociale de cette question : un paysage de qualité ne doit pas être réservé aux « beaux quartiers ». La « France moche » ne doit pas devenir la France des pauvres pendant que les paysages de qualité seraient réservés aux plus favorisés.

Le droit à un cadre paysager de qualité est présenté comme un véritable principe politique.

Eau, végétation et climat : l’intervention de Laurent Denis

Laurent Denis, ancien personnel navigant de l’Armée de l’air, formé en climatologie et météorologie, intervient ensuite avec une lecture très physique et climatique du paysage.

Son propos est clair : sans équivalent de forêt, un territoire tend vers le désert.

Selon lui, la densité végétale de référence sur les continents est la forêt de feuillus, avec :

  • une forte photosynthèse,
  • une évapotranspiration importante,
  • des systèmes racinaires profonds,
  • une forte capacité à produire de la pluie et à évacuer de la chaleur.

À l’inverse, lorsqu’on baisse la densité végétale, on augmente mécaniquement :

  • les inondations,
  • les sécheresses,
  • les canicules,
  • les incendies.

Il insiste sur plusieurs points :

La forêt provoque les pluies

La forêt est présentée comme un système qui recycle et amplifie le cycle de l’eau. Plus on supprime la végétation, plus l’eau repart rapidement vers la mer, moins elle alimente les nappes et les pluies locales.

Les arbres refroidissent

La photosynthèse et l’évapotranspiration sont décrites comme les grands moteurs du refroidissement du vivant. Sans végétation, la chaleur s’accumule.

      1. Feuillus et conifères

Laurent Denis souligne que les conifères transpirent moins que les feuillus et créent des sous-bois acides, secs et pauvres en décomposition. Il relie cela aux incendies observés dans les Landes, en expliquant que le feuillu est beaucoup plus efficace pour rafraîchir.

Le vert vu du ciel

À plusieurs reprises, il insiste sur une vision « vue d’avion » : pour qu’un territoire fonctionne, il faut que depuis le ciel on voie un océan de verdure et non une mosaïque insuffisamment végétalisée.

      1. Agroforesterie et cultures d’été

Il montre des images d’agroforesterie, mais insiste sur le fait que les arbres seuls ne suffisent pas si les parcelles entre eux restent nues ou sèches. Il faut maintenir une couverture végétale active et permanente.

Il affirme que l’objectif devrait être d’avoir des systèmes agricoles aussi végétalisés et fonctionnels que possible, en phase avec les saisons.

Ville et végétalisation

Il applique le même raisonnement à la ville, en expliquant que les villes devraient tendre vers un fonctionnement de type forestier, par la végétalisation, l’ombre, la brumisation et tous les dispositifs capables de recréer des cycles de fraîcheur.

« Pas de vert, pas de rivière »

Sa formule résume sa pensée : sans végétation, les rivières s’arrêtent. L’arbre est pour lui la meilleure pompe à eau climatique disponible.

Réactions sur les sols, la biodiversité et le carbone

Dans la discussion qui suit, plusieurs compléments importants sont apportés.

Il est rappelé qu’un sol vivant absorbe et transforme une grande quantité de carbone, et que la biodiversité n’est pas un supplément décoratif, ni quelque chose à reléguer dans quelques marges ou « coins de nature ».

Au contraire, la biodiversité est présentée comme :

  • le moteur de la productivité agricole,
  • la base du cycle de l’eau,
  • la condition des microclimats,
  • un élément constitutif du paysage.

L’idée forte est qu’il faut sortir d’une vision où l’environnement serait une contrainte extérieure à l’agriculture. Il doit être compris comme sa condition de possibilité.

Une synthèse proposée par Bruno Sirven

En fin d’après-midi, Bruno Sirven revient sur ce qui a été échangé et propose quelques repères.

Il rappelle d’abord la définition du paysage par la Convention européenne du paysage, puis résume l’ensemble des discussions autour de trois dimensions :

  • une réalité objective,
  • un regard,
  • une interaction entre les deux.

Il propose ensuite d’opposer deux horizons :

  • le vert,
  • la désolation.

Sans vouloir caricaturer ni simplifier à l’excès, il insiste sur le fait que les sociétés doivent choisir une direction.

Pour aller vers des paysages vivants et vivables, il avance plusieurs principes :

  • l’hétérogénéité des espaces,
  • la rugosité des surfaces,
  • la porosité entre sol, air et vivant,
  • la diversité,
  • la connectivité,
  • la complexité.

Le végétal est présenté comme clé, mais toujours en lien avec le sol, les micro-organismes, l’eau et les interactions du vivant.

Il montre aussi des images du Gers pendant l’été 2022, où seuls certains repousses de chênes restaient verts sur des talus exposés au sud, signe de la puissance du végétal ligneux dans un contexte de sécheresse extrême.

La conclusion d’Hervé Coves : vers une vision organique du paysage

Hervé Coves conclut l’après-midi.

Il propose de retenir avant tout une vision organique du paysage. Pour lui, un paysage fonctionne comme un corps vivant, avec :

  • une peau,
  • des organes,
  • des circulations,
  • des connexions,
  • des fragilités,
  • un cœur.

Dans cette lecture, les trames bleues, vertes et brunes ne sont pas des accessoires d’aménagement ni des éléments de décoration : elles constituent le corps même du territoire.

Il invite à penser :

  • la peau du territoire comme l’ensemble de ses formes visibles et sensibles ;
  • les réseaux humains comme une couche parmi d’autres ;
  • les trames écologiques comme des systèmes vitaux ;
  • les forêts comme le cœur vivant de la Terre.

Il insiste sur la nécessité de faire coopérer toutes les échelles, de la petite à la grande, et de comprendre que les soins apportés à un territoire ne sont jamais insignifiants.

Sa question finale est formulée comme un curseur intérieur : jusqu’où sommes-nous prêts à coopérer avec la nature ?

Pour lui, le cœur de la nature est la forêt primaire, la forêt vierge, celle où l’humain n’intervient pas de la manière moderne. Sans ces cœurs vivants, la Terre aura de plus en plus de mal à bien vivre.

Il conclut sur l’idée que, partout où des humains essayent réellement de vivre avec la Terre plutôt que contre elle, quelque chose de juste et de fécond peut se produire.

Sa dernière phrase résume l’esprit de cette après-midi :

« La vie est belle. »

Clôture

La séance se termine par une invitation à poursuivre la soirée avec le spectacle L’homme qui plantait des arbres dans la chapelle au-dessus de Marciac, sous les arbres et dans le paysage même dont il a été question toute l’après-midi.