Parcours d'Hubert Charpentier : historique et travaux en Côte d'Ivoire et Madagascar, Olivier Husson
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Cette intervention a eu lieu dans le cadre du colloque d'hommage à Lucien Séguy et Hubert Charpentier.
Pour retrouver la vidéo du colloque dans son entièreté : https://www.youtube.com/watch?v=o0Y3qdaK1uk
Une histoire commune avec Lucien et Roger Michelin
Hubert Charpentier a eu un parcours marqué par de nombreux points communs avec Lucien. Olivier Husson souligne qu’Hubert disait lui-même que sa rencontre avec Lucien lui avait tout appris de l’agronomie. En retraçant son parcours, on voit en effet combien leurs histoires sont liées.
Dans les photographies de terrain, Hubert apparaît très souvent aux côtés de Lucien. Et lorsque Lucien n’est pas là, c’est souvent Roger Michelin que l’on retrouve à proximité, autre compagnon d’aventure pendant de longues années.
Ce qui a particulièrement marqué Olivier Husson chez Hubert, comme chez Lucien, c’est l’association de qualités humaines et scientifiques exceptionnelles :
- une très grande capacité de travail ;
- une aptitude à motiver et entraîner les gens dans des aventures de recherche ;
- une connaissance fine de la nature ;
- un sens de l’observation remarquable ;
- une capacité de diagnostic impressionnante ;
- une grande patience pour expliquer, montrer et former.
Hubert ne payait pas de mine : il observait, parfois les mains dans les poches, parfois assis, mais il intégrait tous les paramètres d’une situation et produisait ensuite des diagnostics très pertinents, accompagnés de propositions de solutions. Comme Lucien, il partageait énormément ses connaissances, avec une gestuelle et une manière d’enseigner qui lui étaient propres.
Formation et débuts
Hubert Charpentier est né en 1952 dans le Berry, au centre de la France. Il a grandi sur la ferme de ses parents.
Il suit ensuite des études d’ingénieur agronome à l’Agro de Rennes, qu’il intègre en 1974.
Il commence sa carrière comme VSN en Guyane, en 1978-1979, avec l’INRA. Il y travaille sur des essais thématiques dans des conditions qui, selon le témoignage rapporté, n’étaient pas forcément idéales. Il y aurait développé une approche qualifiée ici, sur le ton de l’anecdote, de « cynégétique » de la recherche, au point qu’on a pu dire qu’il avait davantage pratiqué la chasse que fréquenté ses parcelles.
Mais sa véritable carrière débute surtout lorsqu’il rencontre Lucien et part au lac Alaotra, à Madagascar.
Premier séjour à Madagascar au lac Alaotra
Le premier séjour d’Hubert Charpentier à Madagascar s’étend de 1980 à 1986. Il travaille au lac Alaotra, au nord de Tananarive.
Le lac Alaotra est une cuvette comprenant environ 70 000 hectares de rizières, entourées de collines. Le lac lui-même est peu visible dans le paysage, car l’ensemble est très plat. On y trouve :
- de vastes rizières ;
- des périmètres aménagés, notamment les « PC », ou périmètres de colonisation ;
- des zones de riz de nappe ;
- des zones de riz pluvial sur les collines.
Dès cette période, Hubert commence à structurer les milieux pour mettre en place des essais multilocaux dans différents types d’environnements, et pour travailler sur la conception de systèmes de culture. L’un des axes importants est l’introduction du blé en contre-saison, ce qui conduit à modifier les systèmes de production.
Ses travaux portent déjà sur de grandes échelles :
- collections de variétés sur les périmètres irrigués ;
- essais de fertilisation ;
- intégration agriculture-élevage sur la rive ouest du lac, où l’élevage est important.
Dès 1980, l’approche est donc déjà très innovante par rapport à la recherche classique : il s’agit d’une recherche sur les systèmes, intégrative, en grandes parcelles et avec les paysans.
Autour du lac, les paysages sont aussi marqués par les lavaka, formes spectaculaires d’érosion. Avec Roger Michelin, du Cirad, qui avait réalisé la carte morphopédologique de la zone, Hubert peut identifier les différentes unités de milieu et y adapter le travail expérimental.
Il intervient :
- sur la station de recherche de l’Alaotra ;
- sur le PC 15 et d’autres périmètres irrigués ;
- sur la rive est, davantage marquée par les collines et les pentes, avec peu de rizières et une agriculture davantage fondée sur le riz pluvial.
Il travaille déjà sur les systèmes de culture, avec des essais thématiques, mais aussi sur l’importance des intrants et du crédit pour enclencher les transformations. Cette contribution a été décisive dans la diffusion de la culture de base du riz pluvial dans la région du lac Alaotra, qui est le grenier à riz de Madagascar.
À cette époque, Hubert travaille avec la SOMALAC, la Société malgache d’aménagement du lac Alaotra, organisme plutôt orienté vers le développement, tout en y menant ses essais.
Dix années en Côte d’Ivoire
Après Madagascar, Hubert Charpentier rejoint l’Idessa, l’Institut des savanes, en Côte d’Ivoire. Il y travaille pendant une dizaine d’années sur la fixation de l’agriculture dans le nord du pays.
En revenant sur son rapport de synthèse de 1995, Olivier Husson souligne à quel point Hubert avait rapidement intégré les propositions méthodologiques de Lucien. Lucien venait bien sûr l’appuyer dans la conception des sites, mais la mise en œuvre par Hubert est décrite comme impressionnante.
Des dispositifs de grande ampleur
Hubert met en place plusieurs dispositifs en fonction des grandes zones écologiques :
- zones forestières ;
- zones de savane ;
- différents terroirs villageois.
Dans le terroir de Djolébougou, par exemple, il prend en compte les conditions d’élevage et les règles d’utilisation des résidus. Il raisonne à l’échelle d’un village entier, avec :
- des zones témoins ;
- environ 15 hectares d’essais sur jachères de plus de 40 ans, sur sols gravillonnaires ;
- environ 15 hectares d’essais sur jachères de 6 ans ;
- environ 20 hectares d’essais sur sols cultivés depuis 15 ans ;
- environ 15 hectares d’essais sur sols argilo-sableux avec jachères de plus de 40 ans.
Il a donc pleinement intégré :
- la diversité des milieux écologiques ;
- la diversité des modes d’utilisation de ces milieux par les agriculteurs.
Le travail suppose également de gérer des contraintes très concrètes :
- protection des sites contre la divagation des animaux ;
- protection contre les feux de brousse.
Travail sur les arbres, le semis direct et les plantes de couverture
Dans ces dispositifs, plus d’une vingtaine d’espèces d’arbres sont testées. Très rapidement, Hubert travaille aussi sur des techniques de zéro labour, avec semis dans les résidus de récolte, puis avec installation de plantes de couverture.
Environ quarante plantes de couverture sont testées afin de maintenir ou restaurer la fertilité des sols à moindre coût. Plusieurs de celles qui ressortent de ces travaux seront ensuite réutilisées durablement dans d’autres dispositifs.
Parmi les espèces mentionnées :
- le Stylosanthes guianensis, souvent appelé luzerne tropicale, plante très polyvalente, apportant plusieurs services :
- fixation de l’azote ;
- apport de carbone ;
- caractère pérenne ;
- capacité à passer la saison sèche ;
- les Brachiaria, également largement utilisés ensuite dans différents systèmes.
Une recherche intégrée
Comme dans les dispositifs mis en place plus tard au Brésil, ces systèmes comportent aussi des essais thématiques avec répétitions, portant sur :
- la fertilisation ;
- le contrôle des adventices ;
- les traitements phytosanitaires ;
- les dates de semis ;
- les variétés.
Hubert adapte les modes de gestion, y compris avec des aménagements antiérosifs, afin de valoriser au maximum l’unité de surface dans des zones où la terre devient de plus en plus rare.
Il met en œuvre des dispositifs en split-plot, croisant :
- différentes fertilisations minérales ;
- la fumure organique ;
- des variétés de riz.
Cela permet de travailler sur les interactions entre facteurs, alors que la recherche classique tend souvent à éviter ces interactions. Pour Hubert et ses collègues, au contraire, elles constituent une source d’information essentielle.
Les études portent aussi sur :
- la caractérisation des propriétés des plantes de couverture ;
- les conséquences des différents modes de gestion des sols sur l’état de surface ;
- la mécanisation.
La mécanisation est souvent perçue comme un frein à la diffusion du semis direct, mais Hubert travaille cette question aussi bien :
- en culture attelée ;
- qu’en culture motorisée.
Enfin, sur ces grandes parcelles, il développe aussi des calculs économiques :
- marges nettes ;
- valorisation du travail ;
- comparaison intégrée des systèmes.
L’ensemble de ces travaux est présenté comme très précurseur, à la fois sur le plan méthodologique et sur le plan scientifique.
Retour à Madagascar avec le groupement semis direct de Madagascar et Tafa
Hubert retourne ensuite à Madagascar de 1998 à 2005. Cette fois, il travaille avec l’ONG Tafa, fortement appuyée par Lucien, dans le cadre du Groupement semis direct de Madagascar.
Lucien se rend très fréquemment à Madagascar, pendant plus de vingt ans, presque tous les ans. Il fallait qu’il soit vraiment au plus mal pour interrompre une mission.
Durant cette période, Hubert ne travaille plus seulement au lac Alaotra. Il suit des dispositifs dans des milieux très contrastés :
- le lac Alaotra ;
- le Sud-Est ;
- le Sud-Ouest ;
- une partie du Moyen-Ouest autour de Morondava ;
- les zones d’Iboaka et des Hautes Terres, en lien avec Roger Michelin ;
- ponctuellement le Grand Sud.
Une grande diversité de milieux
Les contextes écologiques sont extrêmement variés :
- dans le Sud-Est, environ 3 mètres de pluie par an ;
- des sols très riches en matière organique, qui évoluent peu ;
- dans le Sud-Ouest, au contraire, jusqu’à 9 mois de saison sèche ;
- des pluies faibles ;
- des sols plus sableux, beaucoup moins argileux ;
- dans le Grand Sud, des conditions très proches de l’aride, avec des pluies très faibles et très irrégulières.
Sur l’ensemble de ces sites, Hubert croise :
- les différentes unités de paysage ;
- les différents types de sols ;
- des dispositifs répartis dans de nombreuses situations.
Ces travaux permettent de mieux comprendre le fonctionnement des systèmes et les possibilités de les améliorer. Ils sont à l’origine du manuel pratique du semis direct à Madagascar, mentionné par Olivier Husson.
Un engagement simultané en France et au Cameroun
En parallèle de son travail à Madagascar, Hubert commence à convertir sa ferme en France au semis direct. Cela implique des allers-retours fréquents, de l’ordre de quatre à cinq fois par an.
Son fils Hervé l’aide à poursuivre cette activité en France.
À partir du début des années 2000, Hubert appuie également le Cameroun par des missions fréquentes pour mettre en place de nouveaux sites.
Ainsi, il mène simultanément :
- des dispositifs de recherche-développement dans plusieurs régions de Madagascar ;
- des missions d’appui au Cameroun ;
- la gestion de sa propre ferme en France.
Olivier Husson souligne qu’il y a très peu de chercheurs dans le monde capables de gérer de tels dispositifs tout en maintenant une activité agricole personnelle.
Des conditions de travail éprouvantes
Travailler dans de telles zones à Madagascar demandait aussi une grande endurance logistique :
- longues attentes dans les aéroports ;
- vols sur des pistes improbables ;
- très longues journées en voiture ;
- conditions de déplacement souvent difficiles.
À cela s’ajoutaient les retours en France pour suivre la ferme et les dispositifs qui y étaient menés.
Cette capacité de travail hors du commun est l’un des traits les plus fortement retenus dans ce témoignage.
Une personnalité marquante
Au-delà du scientifique, Olivier Husson insiste sur la personnalité d’Hubert. Dans les photos rassemblées pour le diaporama, il est rare de trouver Hubert sans une attitude de plaisanterie ou de mise en scène :
- faisant semblant de mettre le feu à la paille ;
- montrant la solidité du Stylosanthes ;
- exhibant des épis avec malice.
Ce qui reste d’Hubert Charpentier, c’est donc à la fois :
- une immense capacité de travail ;
- une grande rigueur agronomique ;
- un talent remarquable pour l’observation et le diagnostic ;
- une capacité à transmettre ;
- et une constante bonne humeur.
Hommage
Hubert Charpentier s’est éteint le 4 avril. Ce témoignage est un hommage appuyé à tout ce qu’il a apporté à l’agronomie, aux collègues, aux agriculteurs et aux dispositifs de recherche-développement qu’il a contribué à construire.
Son parcours, entre Madagascar, la Côte d’Ivoire, le Cameroun et la France, illustre une agronomie de terrain, systémique, exigeante, profondément humaine et toujours tournée vers l’action.